Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 16
Cet ILS, évoquant le souvenir de toutes les hontes et de toutes les rancunes accumulées dans une âme fière et hautaine, laissait assez prévoir les vengeances qu’elle méditait. Car, bien qu’elle eût assuré à Richelieu «qu’elle aimait le roi à la folie et plus qu’elle ne le faisait paraître», Mme de Châteauroux avait, comme la plupart des grandes amoureuses du XVIIIe siècle, le cœur trop sec pour qu’il y germât une passion plus ardente que la haine.
Louis XV la pressait de revenir à Versailles.
--«Je n’irai qu’incognito, dit la Duchesse.
--«En ce cas, proposa Richelieu, je ne vois guère qu’un pot-de-chambre (voiture de louage) où l’on ne s’avisera pas de vous reconnaître, y fussiez-vous aperçue.»
«Ce qui fut résolu», affirment les _Mémoires_ de la duchesse de Brancas.
Ce fut vraisemblablement dans cette seconde entrevue que furent dressées les «listes de proscription», dont les contemporains ont parlé. Mme de Châteauroux dut cependant, sur les observations du roi, en consentir la très sensible atténuation. Mais la même disgrâce enveloppa les ducs de Bouillon, de La Rochefoucauld, de Fleury, le comte de Balleroy, l’évêque Fitz-James, M. le duc de Châtillon, gouverneur du Dauphin et sa femme... «ces Messieurs» comme les appelait Louis XV[292].
[292] Un terme qu’affectionnait Louis XV. Plus tard, quand il parlait de Damiens, il l’appelait «ce _Monsieur_».--Dans ses _Mémoires authentiques_, Richelieu plaint ce «pauvre Châtillon qui avait suivi les impressions dictées par Maurepas, et prononcées par l’insolent imbécile La Rochefoucauld», en amenant le Dauphin à Metz, «contrairement à la volonté du roi».
Toutefois, le roi se défendit de sacrifier Maurepas, qui avait trouvé le secret d’amuser au Conseil cet homme perpétuellement ennuyé. Mais le ministre dut subir l’humiliation d’aller porter à son ennemie le billet du souverain qui la priait de venir, avec sa sœur, reprendre sa place à la Cour.
«J’ai toujours été persuadée, Monsieur, répondit Mme de Châteauroux, que le roi n’avait aucune part à tout ce qui s’est passé à mon sujet. Aussi, je n’ai jamais cessé d’avoir pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée de n’être pas en état d’aller dès demain remercier le roi, mais j’irai samedi prochain, car je serai guérie.»
Maurepas balbutia quelques protestations contre des préventions dont il se prétendait victime. La duchesse l’écoutait avec une froideur dédaigneuse; elle lui laissa baiser sa main:
--«Cela ne coûte pas cher», lui dit-elle en le congédiant.
Mais elle avait trop présumé de ses forces. Dans la nuit qui suivit une visite désagréable pour les deux intéressés, la fièvre augmenta; puis des douleurs de tête insupportables, le délire, des cris furieux allant troubler à l’étage supérieur Mme de Lauraguais, alors en couches. Dans un des rares intervalles où reparut sa lucidité, Mme de Châteauroux se réconcilia avec Mme de Flavacourt, si injustement soupçonnée par elle et reçut les sacrements.
Le roi, tenu au courant, heure par heure, des progrès du mal, se désespérait. Il s’enfermait pour ne recevoir personne. Et, le 7 décembre, quand sa maîtresse entra en agonie, il ne put rester au Conseil qu’il présidait; il sortit en disant:
--«Messieurs, finissez le reste sans moi[293].»
[293] SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. VI, p. 79.
Mme de Châteauroux mourut le 8, et fut enterrée à Saint-Sulpice. On avait dû mettre, sur le chemin du convoi, le régiment du guet pour contenir la foule; car, si les courtisans qui avaient insulté la duchesse à Metz, avaient eu la bassesse d’aller s’inscrire à son hôtel pendant sa maladie, le peuple n’avait pas désarmé; et sa colère grondait encore contre «Madame Enroux».
Cette mort, presque foudroyante et comme mystérieuse, d’une femme âgée à peine de vingt-sept ans, donna naissance à de nombreux commentaires et souleva même des discussions passionnées. Les symptômes qui l’avaient précédée, semblent être ceux de la méningite. Mais l’opinion publique ne voulut y voir que les indices d’un poison subtil. Depuis les crimes des Brinvilliers et des Voisin, on n’expliquait jamais autrement une fin prématurée. Les soupçons se portèrent sur Maurepas: Mme de Châteauroux, insinuait-on, avait à peine dit au ministre: «Donnez-moi la lettre (celle du roi) et allez vous-en», qu’elle avait senti, en lisant le billet, des douleurs atroces aux yeux et à la tête[294].
Lauraguais, l’éditeur, sinon l’auteur, des _Mémoires_ de Mme de Brancas, crut devoir interroger à cet égard l’ami et collaborateur de Maurepas, le comte de Caylus.
«Lui, un empoisonneur! fit l’auteur des _Étrennes de la Saint-Jean_; il est encore plus incapable de crimes que de vertus[295]!»
[294-295] _Mémoires_ de la duchesse DE BRANCAS, pp. 103-106.
Et l’Histoire est de cet avis.
CHAPITRE XVII
_Richelieu ne se laisse pas abattre par la mort de Mme de Châteauroux.--Comment il organise les fêtes du premier mariage du Dauphin.--Futilités de l’étiquette.--L’abbesse du Trésor.--Préparatifs de départ pour l’armée: l’incident Champenois.--D’après plusieurs historiens, Richelieu serait le véritable vainqueur de Fontenoy: une pièce aux Archives de la Guerre.--Conflit avec la Reine: toujours la question d’étiquette.--Disgrâce du Théâtre de la Foire.--Échange de mauvais procédés entre Richelieu et le Maréchal de Saxe pour la Comédie en Flandre._
Richelieu présidait les États à Montpellier, quand lui parvint la nouvelle d’une mort qui ruinait ses plus secrètes espérances. Il en fut atterré. Lui aussi crut au crime et l’attribua au comte d’Argenson[296], dont l’attitude équivoque, à Metz, l’avait quelque peu inquiété.
[296] Biographie MICHAUD: _Article Durozoir_ qui emprunte l’anecdote aux _Souvenirs de deux anciens militaires_, par FORTIA DE PILES et GUYS DE SAINT-CHARLES (1813), p. 63.--D’après la _Vie privée_ de FAUR (tome II), Mme de Monconseil, de qui se méfiait Mme de Tencin, parce qu’au dire de celle-ci elle était la maîtresse du comte d’Argenson, Mme de Monconseil avait entendu Richelieu affirmer que Mme de Châteauroux «était morte victime de la cabale des prêtres»: le propos n’était pas invraisemblable dans la bouche de cet ennemi, masqué, du clergé.
--«C’est moi qu’on empoisonne, s’écria-t-il, j’étais sûr de la généralité des galères!...»
Il avait rêvé, en effet, cette charge éminente, rappelant celle de «grand-maître de la navigation», dont le Cardinal avait été revêtu; bien mieux, il en convoitait une autre, que le roi rétablirait, disait-il, pour lui, par manière de récompense, celle de connétable. Du même coup, Mme de Tencin voyait s’évanouir ses dernières illusions; son activité débordante n’avait que trop trahi l’âpreté de son ambition. Mise d’abord à l’écart, elle tenta bien, plus tard, de reprendre, auprès de Mme de Pompadour, le double rôle de confidente et de conseillère; mais «Madame la Marquise», déjà mal disposée pour Richelieu, la tint résolument à distance.
Le cardinal de Tencin fut moins éprouvé, d’autant qu’avec sa méfiance coutumière, il avait joué un jeu plus serré; il se retira à son heure, répétant ce qu’il écrivait à sa sœur, «qu’il serait bien fâché de laisser ses os à la Cour».
Cependant, la mort de Mme de Châteauroux donnait à Richelieu des tracas autrement graves que ceux d’un calcul déçu. Il tremblait que le roi, procédant pour sa dernière maîtresse, comme il l’avait fait pour Mme de Vintimille, n’ordonnât qu’on lui apportât les portefeuilles de la défunte: mesure politique en usage, le lendemain d’un décès de ministre ou d’ambassadeur, mais que Louis XV pouvait appliquer, par manière de curiosité jalouse, aux papiers de ses favorites. Plus d’une fois, Richelieu avait indiqué, par écrit, à Mme de Châteauroux, la marche à suivre, pour gouverner un roi dont il connaissait et dépeignait si bien toutes les faiblesses. Ignorait-il donc que Maurepas avait déjà fait saisir par le Cabinet noir, pour les montrer au prince, des lettres où se dévoilaient les artifices de l’intrigue amoureuse nouée par un trop complaisant serviteur? Louis XV ne s’en était pas offusqué. D’ailleurs, Richelieu ne tarda pas à être rassuré: le roi s’était abstenu de toute indiscrétion[297].
[297] Soulavie a dramatisé, de façon grotesque, la terreur de Richelieu: «Il se mit à genoux, dit-il, dans son cabinet, devant l’ÊTRE SUPRÊME, pour lui demander la conservation de ces portefeuilles.» Ce n’est plus Richelieu, c’est le prêtre défroqué, le partisan de Robespierre qui parle (_Mém. de Richelieu_, t. VI, p. 81). Et Mme Gacon-Dufour, qui avait certainement lu le fatras de Soulavie, ajoute dans une note de sa publication des _Lettres_ (apocryphes) _de Mme de Châteauroux_ (t. II, 240): «M. de Richelieu assistait aux messes qu’il faisait dire pour obtenir de Dieu que le portefeuille de Mme de Châteauroux ne tombât pas dans les mains du roi.»
D’autre part, la gazette anonyme, qui termine le _Journal_ de BARBIER (édit. in-8º, t. VIII) et que nous avions identifiée en 1897, comme rapports du Chevalier de Mouhy, espion aux gages de la police, dit (18 décembre 1742) qu’on a intercepté une lettre où Richelieu donne des conseils à Mme de la Tournelle, pour qu’elle se maintienne en faveur, et frappe en même temps les meilleurs serviteurs du roi (ceci à l’adresse de Maurepas qui avait partie liée avec Marville, le lieutenant de police).
Mais on put croire, un instant, à la Cour, que le grand favori était définitivement disgrâcié. Lauraguais l’avait remplacé pour aller chercher l’Infante destinée au Dauphin. Et des gens, se disant bien informés, prétendaient que le duc d’Ayen, ayant pris de l’ascendant sur l’esprit du roi, le crédit de Richelieu n’était plus qu’un vain fantôme[298].
[298] _Journal inédit_ du duc DE CROŸ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906-1907, 4 vol.), t. I, p. 52 (note), décembre 1744.
En effet, comme le remarque Valfons, qui avait à cœur de témoigner à son protecteur toute sa reconnaissance de l’avoir fait nommer aide-major par le Maréchal de Noailles, Richelieu était alors «fort délaissé». Mais Valfons lui restait fidèle; et le duc lui disait, en manière de remerciement: «Votre amitié, toujours honnête, sera récompensée par une confidence ignorée de tous, et dont je vous demande le secret le plus exact. On me croit noyé et je n’ai pas l’eau jusqu’à la cheville[299].»
[299] _Souvenirs_ du Marquis DE VALFONS, 2e édition (Émile-Paul), p. 118.
L’événement le prouva bien.
Quand le premier gentilhomme de la Chambre revint à Versailles, pour s’acquitter des fonctions afférentes à sa charge, il fut accueilli par le maître avec autant d’émotion que d’affabilité[300]; et ce grand ami de Mme de Châteauroux, qui avait montré une si vive affliction de sa perte, s’efforça, paraît-il, de consoler le prince avec l’éclatante beauté de Mme de Flavacourt, mais sans succès! Ce fut la seule fille du marquis de Nesle qui déclina l’honneur de suivre l’exemple donné par ses quatre sœurs.
[300] Le roi lui relisait en pleurant les lettres de la duchesse (FAUR, _Vie privée_, t. II, pp. 34-37).
En présidant aux fêtes du mariage du Dauphin, Richelieu se trouvait dans son véritable élément. Il ordonnait avec autorité, solennité et conviction; mais il était toujours aussi formaliste, aussi vétilleux, aussi agaçant, principalement sur la question protocolaire; et le _Journal_ de Luynes dit assez combien Richelieu eut de mal à régler des conflits, où tant d’amours-propres, non moins chatouilleux que le sien, trouvaient si souvent l’occasion de se heurter et de se combattre[301].
[301] _Journal_ du Duc DE LUYNES, t. VI, pp. 266-268.
C’étaient les Slodtz qui avaient tracé le plan et les dessins de toute l’ornementation architecturale[302].
[302] _Journal_ du Duc DE CROŸ, t. I, p. 52.
Le 23 février 1745, fut jouée la _Princesse de Navarre_, la médiocre comédie lyrique de Voltaire et de Rameau; le 26, le ballet des _Éléments_ de Roy qu’avait préféré Richelieu[303] et qui fut très applaudi; le 1er mars, l’opéra de _Thésée_ de Quinault et de Lulli. Le «ballet-comique» de _Platée_, exécuté le 3 avril, eut peu de succès. La musique de Rameau fut jugée «singulière»; et, malgré des «morceaux agréables», le divertissement parut «trop long et trop uniforme[304]».
[303] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. VI, p. 318.--Une épigramme du temps dénommait _la Princesse de Navarre_ «une farce foraine»: c’était d’ailleurs l’avis de Voltaire.
Le bal de la Cour amena un échange de mots aigres-doux entre Richelieu et le duc d’Ayen: c’était évidemment une des conséquences de la rivalité qui divisait ces deux seigneurs. «Il s’agissait de savoir qui devait placer, ou du capitaine des gardes, ou du premier gentilhomme de la Chambre.»
Le roi s’amusait beaucoup de ces querelles, sans jamais prendre parti[305]. Ce fut toutefois à Richelieu que revint l’insigne honneur de faire distribuer les billets d’invitation, imprimés, adressés aux dames. Luynes a consigné, dans son _Journal_, le libellé de celui qui fut envoyé à sa femme, et dont voici la teneur:
[304-305] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. VI, pp. 325-381.
Madame,
«M. le duc de Richelieu a reçu ordre du roi de vous avertir, de sa part, qu’il y aura bal à Versailles, mercredi 24 février 1745, à 5 heures du soir.
«Sa Majesté compte que vous voudrez bien vous y trouver. Les dames qui dansent seront coiffées en grandes boucles[306].»
[306] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 302, 18 février.
D’autres missions de non moindre importance étaient confiées à cet arbitre des élégances officielles; et il semblait qu’il fût tout désigné pour les mener à bonne fin, quand elles visaient cette famille royale d’Espagne, dont il avait si activement facilité le rapprochement avec la maison de France. N’était-il pas allé, en 1742, recevoir l’Infant Don Philippe à l’entrée du Languedoc, pour le conduire jusqu’à Tarascon-sur-Ariège? En revenant à Choisy, «faire sa révérence» au roi, il avait dit à Louis XV «beaucoup de bien» du prince espagnol, «fort aimable et même d’une figure assez agréable, quoiqu’il ne fût pas parfaitement bien fait, ayant une épaule plus grosse que l’autre...[307]».
[307] _Ibid._, t. IV, p. 121.
Il dut remplir un office d’ordre tout différent auprès de l’Infante Marie-Thérèse-Raphaele, qui arrivait en France pour épouser le Dauphin. Ainsi que la reine Marie Lesczinska, qui n’avait jamais mis de rouge avant son mariage, la princesse espagnole ignorait l’usage de ce fard dont les dames françaises avaient fini par abuser. L’Infante n’entendait même pas en user; elle s’y résignerait cependant sur l’ordre de Leurs Majestés. On en délibéra dans le Cabinet du roi. Et Richelieu, en sa qualité de premier gentilhomme de la Chambre, vint, de la part de Leurs Majestés, apporter solennellement à la jeune femme, «la permission de mettre du rouge», ce qu’elle s’empressa de faire[308]. Et le Dauphin avait horreur de ce maquillage!
[308] QUICHERAT: _Histoire du Costume en France_, 1875, p. 557.
A cette époque, et malgré sa très grande faveur, Richelieu n’avait pas toujours des joies sans mélange. Il avait sollicité l’Abbaye au Bois pour sa sœur, abbesse déjà du Trésor. Boyer, l’ancien évêque de Mirepoix, qui tenait la feuille des bénéfices, avait enquêté sur la postulante, très chaudement appuyée par la duchesse de Brancas. Mlle de Richelieu, sans se répandre autant que son frère, avait l’humeur tant soit peu fringante. Boyer, fort sévère sur le chapitre des mœurs, et plutôt d’humeur revêche, transmit au roi le résultat de ses informations; et quand Louis XV eut signé la nomination que lui proposait l’évêque:
--«M. de Richelieu ne sera pas content,» fit le prélat.
--«Il pouvait s’y attendre, répliqua le roi; car, avant que vous n’entriez, il m’avait recommandé sa sœur; je lui ai dit qu’il était trop vif et qu’il n’aurait pas l’abbaye[309].»
[309] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 430 (note), 22 avril 1745.--Les _Lettres_ de MARVILLE au comte de MAUREPAS (édit. de Boislisle, 3 v., 1896-1905), t. II, p. 74 racontent--à la rubrique _Nouvelles des Cafés_--cet épisode, en le précédant de cette observation: «Les Actions de M. le duc de Richelieu ont considérablement baissé.»
Comment ce courtisan, à l’échine si souple, avait-il pu «être trop vif»? Peut-être Louis XV, souverain calme et tranquille jusqu’à la mollesse, avait-il été énervé par l’activité, bourdonnante et brouillonne, de ce «touche-à-tout», activité qui, cette année encore, allait se disperser sur les terrains les plus divers.
La guerre venait de se réveiller en Flandre. Et le roi, accompagné du Dauphin, rejoignait l’armée, le 6 avril. L’adroite et jolie Mme d’Etioles, déjà remarquée par le prince, en 1743, à la chasse, et, en février 1745, au bal masqué de l’Hôtel-de-Ville, avait su remplacer, six semaines plus tard, Mme de Châteauroux dans le cœur de l’oublieux monarque, et, comme elle, montré à son royal amant la gloire qui l’attendait sur les champs de bataille.
Maurice de Saxe, devant qui s’était effacé le Maréchal de Noailles, commandait en chef l’armée à laquelle s’opposaient les troupes anglo-hanovriennes[310], soutenues par 8.000 Autrichiens. Et Richelieu était encore à Paris! Un singulier contre-temps l’y retenait, ainsi qu’il résulte de la lettre suivante, que nous avons trouvée dans les _Archives de la Bastille_[311], lettre adressée au lieutenant de police:
«Paris, le 23 avril 1745.
«Mon équipage est parti hier matin, Monsieur. Un chef d’office que j’avais qui le suivait, est revenu à toutes jambes sur le cheval qu’il montait. Il l’a renvoyé à mon hôtel presque crevé et est allé courir dans Paris, sans qu’aucun de mes gens ait pu le joindre encore. Vous voyez, Monsieur, dans quel embarras cela me doit jeter à la veille de partir moi-même pour joindre l’armée; et vous savez la règle des domestiques qui doivent y servir. Aussi, Monsieur, je vous demande avec instance la juste punition d’une insolence aussi intolérable et de vouloir bien faire mettre à Bicêtre le dit officier qui s’appelle Champenois, et dont la femme et l’établissement sont chez un limonadier à la porte de Paris, rue Pierre-au-lait. La crainte de ne vous pas trouver m’a fait prendre le parti de vous écrire en vous renouvelant l’assurance, etc...
Le duc de Richelieu.
[310] L’armée ennemie comprenait également un contingent hollandais, les Provinces-Unies s’étant prononcées, après bien des tergiversations, en faveur de l’Autriche.
[311] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 11565, p. 138, dossier Champenois.
Suivait immédiatement une lettre, autographe celle-ci, du plaignant[312]:
[312] Même dossier CHAMPENOIS.
«Je suis très sensible, Monsieur, à votre attention et à la bonté avec laquelle vous voulez bien m’en donner preuve. Le sieur Champenois est ici; il a appris hier apparemment par le secrétaire qui écrivit hier ma lettre, les prières que je vous faisais. Il est venu, ce matin, pour me faire demander grâce, mais je ne l’ai pas voulu écouter, comme vous croyez bien; car cet exemple serait trop dangereux et vous prie, au contraire, de me continuer votre bonté à cet égard. Cet homme doit être recommandé (_illisible_) sur les registres de la police pour un (_illisible_). Il a même tué un homme, m’a-t-on dit. Il a suivi en Espagne le duc d’Antin et est d’ailleurs assez bon officier, mais extravagant. Si je sais quelque particularité de ses démarches, j’aurai l’honneur de vous en informer...»
Une apostille du lieutenant de police, à la date du 14 mai, annonçait que Champenois était arrêté et que le comte d’Argenson venait d’en être «instruit».
La rancune de Richelieu, s’étayant d’un règlement de police qui interdisait aux domestiques de «déserter» leurs maîtres, sans préavis, était singulièrement tenace; car Champenois n’obtint sa mise en liberté que le 8 août, sur le consentement de Richelieu[313].
[313] Dossier CHAMPENOIS. Lettre datée de Gand, le 3 août 1745.
Aussi bien les événements se précipitaient à la frontière.
Après l’investissement de Tournai, le Maréchal de Saxe, quoique dans une position désavantageuse, acceptait la bataille, le 11 mai, devant Fontenoy. Cette action militaire, qui fit tant d’honneur aux armes françaises, a été si souvent et si remarquablement décrite, que nous n’avons garde d’en reprendre le récit sur de nouveaux frais. Nous n’en voulons retenir que la part de victoire attribuée au duc de Richelieu, diminuée à dessein par ses détracteurs[314], exagérée peut-être par ses panégyristes.
[314] LINGUET entr’autres, dans ses _Annales politiques_, en 1788.
La courtoisie inopportune d’Anterroche, à l’adresse des Anglais, nous avait déjà coûté nombre de soldats; notre cavalerie pliait, et la formidable colonne, compacte et serrée, des Anglo-Hanovriens, forte de 14.000 combattants, s’avançait, portant le désordre et la mort dans les rangs des Français. Le Maréchal de Saxe considérait la bataille comme perdue et suppliait Louis XV de se résigner à la retraite. Mais le roi et son fils y répugnaient. Ce fut alors qu’au milieu d’un Conseil tenu à cheval, survint Richelieu, mis ainsi en scène par Voltaire:
«Il se précipite, hors d’haleine, l’épée à la main et couvert de poussière.
--«Quelle nouvelle apportez-vous, dit le Maréchal de Noailles; et quel est votre avis?
--«Ma nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée, si on le veut; et mon avis est qu’on fasse avancer dans l’instant quatre canons contre le front de la colonne. Pendant que cette artillerie l’ébranlera, la maison du roi et les autres troupes l’entoureront. Il faut tomber sur elle comme des fourrageurs.»
«Le roi se rendit le premier à cette idée[315].»
[315] VOLTAIRE: _Précis du siècle de Louis XV_, c. XV.
Aussitôt les canons de tonner. La colonne s’arrête, un instant indécise. Elle hésite, elle se trouble. Et soudain, la cavalerie française, prenant sa revanche de Dettingen, s’élance, comme une trombe de fer et de feu sur la masse ennemie, la pénètre, la coupe, la hache en tronçons[316] et dans dix minutes à peine[317] l’anéantit.
[316] «Souvent, la victoire, a dit Napoléon, dépend d’un seul bataillon.»
[317] «Ce fut l’affaire de dix minutes de gagner la bataille avec cette botte secrète...» (Lettre du marquis d’Argenson à Voltaire.)--_Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu_ (inédits).--Dans sa _Journée de Fontenoy_ (1897), si pittoresquement illustrée par les Lalauze, le duc de Broglie, notant l’invention de la «botte secrète que Richelieu n’a pas manqué de s’attribuer à lui seul», ne paraît que médiocrement édifié sur le bien-fondé de cette revendication.
--«Je n’oublierai jamais le service important que vous m’avez rendu, avait dit Louis XV à Richelieu après la victoire.»
Le marquis d’Argenson, l’auteur des _Mémoires_, qui était alors ministre des affaires étrangères et qui «n’avait point quitté le roi pendant la bataille», comme le note Voltaire dans son poème de Fontenoy, le marquis d’Argenson écrivit à l’auteur: