Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 13
Dans leur correspondance, les Tencin et Richelieu avaient imaginé, afin de dépister les indiscrétions du cabinet noir, des manières de «grimoires[226]», dont la clef changeait tous les huit jours. Il est même assez difficile aujourd’hui d’en identifier les véritables noms.
[226] DE COYNART: _Les Guérin de Tencin_, 1910, p. 347.--P. MASSON: _Mme de Tencin_, 1909. L’auteur de ce livre remarquable, professeur à l’Université de Fribourg, est tombé glorieusement au champ d’honneur, en 1915.
Mlle _Sauveur_, c’était FLEURY; le _général_, ou _Boufflers_, Mme de la TOURNELLE; M. de _Mairan_, Mme de MAILLY; _Helvétius_, RICHELIEU; encore celui-ci partageait-il, avec VOLTAIRE, le surnom de _géomètre_; LOUIS XV était tantôt le _Gentilhomme_, tantôt la _Guimbarde_.
«Si vous revenez bientôt, lui écrivait Mme de Tencin, le 5 novembre 1742, je vous conseille d’attendre votre retour; nous concerterons ce qu’il conviendra de faire. Il est certain qu’il ne faudra pas que vous vous brouilliez avec le Cardinal (Fleury); il peut nous faire mille petits chagrins surtout étant continuellement poussé et animé par ses ministres.
M. de Maurepas, qui se flatte aisément, croyait bien que la Mailly se raccommoderait et vous perdrait. On voulait donner aussi une petite fille[227] et que la Mailly restât avec les honneurs et l’apparence de la faveur. Je sais positivement qu’on avait cherché cette fille; on avait même jeté les yeux sur la Gaussin (la comédienne), mais on a craint pour sa santé... Votre présence n’a jamais été plus nécessaire pour vous et pour vos amis[228]...»
[227] Mme de Pompadour devait, un jour, mettre en pratique cet expédient.
[228] _Correspondance du Cardinal de Tencin et de Mme de Tencin, sa sœur, avec le Duc de Richelieu._ Bibliothèque nationale. Imprimés Lb{38} 56.
Deux jours avant l’envoi de cette missive--le 3 novembre--Mme de Mailly s’était retirée à Paris, d’où elle ne devait plus revenir. Les _Mémoires_ de Mme de Brancas, dont la lecture est des plus attrayantes, mais qui ne brillent pas toujours par une scrupuleuse exactitude, racontent que Richelieu alla trouver Mme de Mailly, pour la décider à ce départ exigé par Mme de la Tournelle et par le roi: ç’eût été un véritable tour de force, puisque le duc était encore à l’armée. Mais, en virtuose, il avait dirigé, de loin, l’opération. Il avait prié son obligeant ami, M. de Choiseul-Meuse, de préparer Mme de Mailly à sa disgrâce. Cette pénible mission répugnait à M. de Choiseul-Meuse, qui avait toujours vécu dans les meilleurs termes avec la favorite délaissée. Il eut l’adresse de passer la main au comte d’Argenson, ministre d’État depuis le mois d’août 1742. Celui-ci sut ou crut persuader Mme de Mailly, en lui donnant l’assurance qu’une jolie femme comme elle aurait bien vite ramené l’infidèle en le quittant pendant quinze jours.
Ainsi «s’arrangea la _quitterie_ de Mme de Mailly», pour rappeler le mot, resté célèbre, du marquis d’Argenson, le mémorialiste, frère aîné du ministre[229].
[229] _Mémoires de la duchesse_ DE BRANCAS, p. 53.--=Mémoires du marquis= D’ARGENSON, t. IV, p. 42.--_Mémoires authentiques du Maréchal_ DE RICHELIEU.
Mais, depuis quelque temps, la malheureuse femme ne conservait plus la moindre illusion. Elle avait vu clair dans le jeu de sa sœur. Et, cependant, jusqu’au dernier moment, elle repoussa désespérément l’idée de la séparation qui lui était imposée. Les Goncourt ont décrit, avec leur sûreté d’analyse, cet état d’âme, au cours des heures cruelles qui précédèrent, à Versailles et à Choisy, celle du départ, puis les crises de larmes et de sanglots, les supplications navrantes, entrecoupées de suffocations et d’évanouissements auxquelles son amant opposait pour toute réponse: «Tu m’ennuies, j’aime ta sœur[230]», que Luynes convertit en cette phrase moins inhumaine: «Je suis amoureux fou de Mme de la Tournelle, je ne l’ai pas encore, mais je l’aurai[231].» En réalité, la beauté rayonnante de la Marquise avait affolé Louis XV, d’autant qu’il la comparait à la mine piteuse de cette vieille maîtresse, de tenue négligée, dont les pleurs éternels aggravaient encore la laideur. Mais Mme de Mailly était une bonne créature qui, pendant sept années, avait fidèlement aimé le roi et n’avait fait de mal à personne. On la plaignit; et Marie Lesczinska, la première, qu’elle avait respectueusement servie, lui fut compatissante. Le Cardinal, à qui l’attitude superbe, le ton hautain, l’esprit dominateur de la nouvelle favorite inspiraient de vives inquiétudes, voulut adresser au roi de sévères remontrances: le prince le renvoya sèchement à son portefeuille.
[230] _Mémoires d_’ARGENSON, t. IV, p. 40.
[231] _Journal de_ LUYNES, t. IV, p. 267.
Cependant Louis XV n’était pas autrement satisfait de l’issue des négociations menées par Richelieu. Mme de la Tournelle n’avait pas encore cédé; elle posait ses conditions, et qui n’étaient pas des moindres. D’autre part, le roi, avec sa timidité ordinaire, ne savait comment s’y prendre pour triompher d’une résistance que rendait plus irritante l’adroit manège d’une savante coquetterie. Aussi fit-il revenir Richelieu de l’armée, plus tôt que de raison[232].
[232] _Mémoires d_’ARGENSON, t. IV, p. 42.
Le duc reparaissait donc à Versailles, le 16 novembre, prêt à la double tâche qu’il avait d’ailleurs si adroitement amorcée, d’achever l’éducation galante du maître et de préparer par ses conseils l’avènement de la «maîtresse reconnue»: n’était-ce pas, pour lui, le plus sûr moyen de s’ouvrir les avenues du pouvoir?
Ce fut, comme bien on pense, un événement considérable et un sujet de conversations sans fin, dans ce monde, chamarré et doré, de brillants seigneurs, habitués, tantôt de Versailles, tantôt de Choisy, et toujours à l’affût de ces petites nouvelles, qu’ils tenaient pour des informations de la plus haute importance. Le _Journal_ de Luynes enregistre, avec un soin méticuleux, mais en termes pleins de réserve, ces anecdotes et ces impressions de salon ou de boudoir. Richelieu est reçu à souper chez Mme de la Tournelle; et les courtisans remarquent qu’il eut avec elle un long entretien «avant et après le repas[233]». Ils notent encore que, depuis, le roi s’est fait servir à souper chez Mme de la Tournelle et ne doutent pas un seul instant que Richelieu n’ait été invité à ce repas[234].
[233-234] _Journal du Duc_ DE LUYNES, t. IV, p. 278.
Naturellement les plus curieux, ou ceux qui se prétendent les mieux renseignés, entourent le favori et l’interrogent, ou lui racontent «ce que le roi a déjà fait». Richelieu ne s’en étonne pas; c’est lui qui l’a conseillé ou qui l’a improuvé; il sait tout, il reste imperturbable et impénétrable. Le marquis d’Argenson ne l’appelle plus que «l’avocat consultant», le professeur «di piazza»[235]. C’est ainsi que, pressentant sans doute le regret, presque le remords, qui s’éveillera bientôt dans le cœur du roi, d’avoir renvoyé son ancienne maîtresse «plus durement qu’une fille de l’Opéra[236]», Richelieu conseillera au prince (il se chargera, au besoin, de la besogne) d’écrire tous les jours, puis une fois par semaine, un billet à Mme de Mailly[237]. Cette éventualité devait être prévue par le programme de la _quitterie_.
[235] _Mémoires_ de D’ARGENSON, t. IV, p. 42.
[236] _Ibid._, p. 45.
[237] _Ibid._, p. 42.
En attendant, Louis XV se montrait toujours aussi indécis. Ce n’était pas que le duc ne fît le nécessaire pour le stimuler. Il se vantait à «sa tante» (la duchesse de Brancas) de «donner des leçons» au roi; et «les miennes, ajoutait-il, valent mieux que celles du Cardinal, n’est-ce pas[238]»? Il sembla cependant que, pendant plus d’un mois, l’écolier voulût répondre aux efforts du maître et même les prévenir. Ce furent, de son fait, de fréquentes expéditions, la nuit, par les corridors du palais, jusqu’à la porte de l’appartement de la marquise, Louis XV travesti en médecin, Richelieu armé d’une lanterne sourde et menaçant de son épée Maurepas qui s’était avisé d’espionner les noctambules. La duchesse de Brancas les représente encore masqués, affublés de grandes perruques, enveloppés de manteaux noirs, et s’en allant ainsi «gratter» à la porte de Mme de la Tournelle[239].
[238] _Mémoires de la duchesse_ DE BRANCAS, p. 65: «Il faut lui plaire, prescrivait-il au roi, et commencer par lui dire que vous en êtes épris.»
[239] _Mémoires_ de la duchesse DE BRANCAS, p. 75.--_Les Mémoires authentiques_ du Maréchal DE RICHELIEU signalent pareillement cette mascarade, mais l’attribuent à l’imagination inquiète du roi, qui n’en prévint son compagnon qu’au dernier moment; et la meilleure preuve qu’elle était de l’invention de Louis XV, c’est que le _Journal_ de LUYNES (t. IV, p. 268) en parle, dès le 5 novembre 1742; or, à cette date, Richelieu n’était pas encore revenu de l’armée. Quant à l’épisode de Maurepas, il est sorti tout entier du cerveau de Soulavie.
Mais, presque toujours, la marquise faisait la sourde oreille; et le «professeur di piazza», déjà fort empêché dans son vilain métier d’entraîneur du roi, reprochait à son autre élève de le lui rendre plus difficile encore, en exaspérant à plaisir et sans résultat les sens violemment surexcités de Louis XV.
Après avoir tenté de justifier sa téméraire manœuvre, Mme de la Tournelle finit par se rendre aux arguments décisifs du professeur; et, le 9 décembre, une tabatière, dont le roi ne se séparait pas, qui «se trouva sous le chevet de Mme de la Tournelle», et que celle-ci «montra, le matin, à M. de Choiseul-Meuse», fut, pour cet ami de Richelieu, l’indice révélateur d’une défaite depuis si longtemps attendue. Le grave duc de Luynes ne pouvait la mentionner de façon plus décente dans son _Journal_[240].
[240] _Journal_ de LUYNES, 12 décembre 1742, t. IV, p. 296.
Mais Mme de la Tournelle devait bientôt se ressaisir et tenir de nouveau rigueur au roi, en raison de... réalisations qui lui paraissaient beaucoup trop lointaines.
Sa chute fut saluée par tout un bouquet de chansons, d’épigrammes, de satires, de nouvelles à la main, qui se dispersèrent également sur les demoiselles de Nesle, sur Richelieu, sur Fleury et même sur Maurepas. Et pourtant, c’était le ministre de la maison du roi, qui était l’inspirateur, sinon l’auteur, de ces malicieux brocards, dont le recueil parvenait, par les soins du lieutenant-général de police, jusqu’à Louis XV, très friand de ce genre de littérature. Pouvait-on, en conscience, soupçonner Maurepas de tels méfaits, puisqu’il en était la première victime?
Une de ces pièces, entre autres, parodiant le quatrième acte d’_Iphigénie_, dramatisait la scène douloureuse qui, en réalité, avait mis aux prises les deux sœurs.
_Accusez Richelieu_, _plaignez-vous à l’Amour_, disait Mme de la Tournelle à Mme de Mailly, avec cette inflexible dureté qui la caractérisait.
Le duc n’en avait cure; il pouvait, au contraire, être fier de son ouvrage[241]. Il avait triomphé en vingt jours. Son gouvernement du Languedoc réclamant sa présence, il partait donc l’esprit plus tranquille et le cœur plus léger. Et, comme pour mieux en témoigner, il daignait admettre les dames de la Cour à son petit coucher dans sa «dormeuse», cette voiture, établie sur ses indications, qui devait le conduire à destination. Le duc de Luynes nous a laissé la description de ce véhicule et le récit du départ désinvolte de son propriétaire:
17 Décembre 1742
«Le jeudi, à 5 heures du soir, M. de Richelieu partit de Choisy pour aller tenir les États du Languedoc. Il a fait faire une chaise de poste, où l’on porte, dans un coffre, derrière, à manger pour plusieurs jours; et sur le devant il y a de quoi mettre trois entrées toutes prêtes pour mettre au feu; de sorte que son cuisinier, qui le suit, s’avançant un peu avant lui, avec le panier où sont les entrées, lui tient son dîner ou son souper prêts également partout. Outre cela, il a fait mettre dans cette chaise un lit où il est couché entre deux draps. Il se déshabilla donc à Choisy, et, après que l’on eut bassiné le lit de sa chaise, il y monta, se coucha en présence de trente personnes qui étaient là et dit qu’on le réveillerait à Lyon. Mme de la Tournelle parut assez fâchée de son départ. La veille, M. de Richelieu s’était trouvé assez mal en jouant à l’hombre avec le roi[242].»
[241] Il nous paraît curieux d’insérer ici, après ces preuves irréfutables du rôle honteux joué par Richelieu auprès de Louis XV, une lettre où il se défend d’avoir procuré Mme de la Tournelle au roi. Elle lui était déjà attribuée par Faur; et Jobez, qui la publie dans sa _France sous Louis XV_ (t. III, p. 289), ne semble pas douter de son authenticité. Nous serons beaucoup moins affirmatif: le style en est d’abord trop moderne. En tout cas, cette missive, adressée à deux bonnes amies de Richelieu, la marquise de Monconseil et la duchesse de Luxembourg, est une merveille de cynisme:
«Vous croyez, Mesdames, ainsi que le public qui juge souvent fort mal, parce qu’il le fait sans savoir ni connaître les personnes dont il parle, que c’est moi qui ai procuré Mme de Châteauroux au roi. Vous êtes dans l’erreur comme tout le monde. Je ne me ferais pas un grand scrupule d’avoir été utile à mon maître dans ses amours: on donne un joli tableau, un beau vase, un bijou quelconque; et je ne vois pas qu’on doive rougir de mettre à même son souverain de jouir de tout ce qu’il y a de plus aimable au monde, d’une femme... On doit ses soins en tout genre au maître qui nous donne des ordres; et on peut bien lui donner une femme comme autre chose. Je ne vois d’exclusion que pour la sienne. Ce n’est donc point par scrupule que je n’ai point été le premier agent de la liaison du roi avec Mme de Châteauroux; c’est que l’occasion ne s’est pas rencontrée.»
[242] _Journal_ du DUC DE LUYNES, t. IV, p. 299.--_Journal_ de BARBIER, t. VIII, p. 208. Gazetin de police du Chevalier de Mouhy.
CHAPITRE XV
_Année 1743: nouvelle correspondance chiffrée de Mme de Tencin, pendant le séjour de Richelieu en Languedoc.--Campagne contre Maurepas.--Le désastre de Dettingen; belle conduite et mot... malheureux de Richelieu.--Mme de la Tournelle est nommée duchesse de Châteauroux et Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre._
_Année 1744: projet, avorté, d’une descente sur les côtes anglaises.--Dépit et récriminations de Richelieu.--Son activité comme premier gentilhomme de la Chambre.--Projets de fêtes pour le premier mariage du Dauphin.--La_ Princesse de Navarre: _patience de Voltaire et méchante humeur de Rameau.--Diplomatie mystérieuse de Frédéric II.--Conseil de nuit à Choisy.--Départ de Louis XV pour l’armée._
Le mécontentement que Mme de la Tournelle n’était pas parvenu à dissimuler, en voyant s’éloigner «son cher oncle», n’était que trop fondé. Bien que maîtresse en titre, elle sentait tant de jalousies et tant de haines coalisées contre elle, qu’elle pouvait craindre un retour offensif de l’ennemi. Aussi, dans une lettre où s’affirme toute la sécheresse de son cœur, laissait-elle entendre à ce «cher oncle», avec quelle âpreté elle avait dû défendre sa victoire: «Meuse vous aura mandé la peine que j’ai eue à faire déguerpir Mme de Mailly.»
Mais Mme de Tencin veillait.
Toutefois, son empressement inquiétait et fatiguait Mme de la Tournelle, à qui Richelieu n’avait pas révélé l’action commune du frère et de la sœur. Et, de son côté, Mme de Tencin s’étonnait de la froideur avec laquelle la favorite répondait à l’ardeur de son zèle. Il fallut que le gouverneur du Languedoc intervînt pour modifier l’attitude de Mme de la Tournelle et lui permettre d’être plus accueillante, sans aliéner sa liberté d’allures.
Précisément, le cardinal Fleury mourait, au moment où des amis communs lui suggéraient l’idée d’une réconciliation entre Richelieu et Maurepas. Et Mme de Tencin confiait à son ami toutes ses craintes de savoir encore en place un homme, qui pouvait nuire, par «ses coups fourrés», à l’aide de ces lettres, de ces «petites nouvelles», de ces épigrammes, de ces chansons, dont Maurepas s’entendait si bien à faire usage. Mais ce qui n’était pas banal, c’est qu’au cours de cet accommodement, dont des tiers eussent volontiers chargé Mme de Tencin, celle-ci et ses entours étaient filés par des «mouches» (la lieutenance générale de police était du département de Maurepas), pendant que Mme de Tencin avait aussi ses espions, chargés d’observer l’ennemi. Elle ne s’en tourmentait pas moins: «Je suis tranquille quand vous êtes là, écrivait-elle à son correspondant. Vous avez plus d’esprit qu’ils n’en ont tous eu en dix ans.»
Et Mme de Tencin comprenait dans une même réprobation, assurément fort injuste, Meuse que ne pouvait souffrir Mme de la Tournelle et qu’on disait l’espion de Maurepas; Voltaire[243] envoyé en mission secrète, sous prétexte d’exil, auprès de Frédéric II, par les ministres Amelot et Maurepas... «S’il réussit, ces messieurs seraient bien attrapés, si le roi de Prusse déclarait qu’il ne veut point passer par leurs mains», préférant placer toute sa confiance dans Mme de la Tournelle[244].
[243] Mme de Tencin n’aimait pas Voltaire, sans doute par jalousie: «Vous aviez la réputation, écrit-elle à Richelieu, le 18 décembre 1742, de parler toujours de la religion, comme il convient. Si vous faisiez recevoir Voltaire à l’Académie, on dirait qu’il vous a perverti.» Ses variations sur le poète philosophe sont infinies. Peu de temps après cette première lettre, elle s’efforce de gagner Voltaire par Mme du Châtelet, dont elle n’ignore pas les anciennes relations avec Richelieu; et presque aussitôt, elle se plaint que les deux amants, devenus amis, «sont livrés au Maurepas et ne savent qu’être esclaves».
[244] Cette lettre se trouve également dans la _Vie privée_ de Faur (t. II, p. 405).
On ne saurait imaginer quelle astuce et quelle rouerie met en œuvre cette politicienne pour faire tomber les ministres qui lui barrent le chemin. M. Pierre Masson en cite un exemple topique:
«Il s’agit de faire comprendre au roi et à sa maîtresse qu’Amelot est incapable, Maurepas vendu à l’Angleterre et que les Cours étrangères les méprisent tous deux. On fera saisir au Cabinet noir, pour qu’elle soit montrée au roi, une lettre qu’on aura fait écrire à Wernek, envoyé du prince des Deux-Ponts, par une main inconnue et où il y aura des phrases allemandes. Il faudrait, continue Mme de Tencin, l’écrire sur du papier de Francfort et la faire mettre à la poste de Francfort. Voici à peu près comme j’imagine qu’il faudrait l’écrire:
..... «On croirait à voir, comme on se gouverne en France, que les ministres agissent par l’impulsion de la reine de Hongrie (l’impératrice Marie-Thérèse). On dit tout haut ici qu’Amelot n’entend rien à sa mission et qu’un autre ministre reçoit de belles et bonnes guinées d’Angleterre pour laisser les Anglais en repos[245]...»
[245] Pierre MASSON: Mme _de Tencin_, 1909, p. 106.
En cette année 1743, Richelieu «est plus favori que jamais; on le regarde comme l’auteur de tout,... se frayant un chemin au premier ministère...[246]». Il n’en domine que mieux Mme de la Tournelle. Et cette autorité lui est nécessaire, s’il veut mener à bonne fin son œuvre. En effet, sa protégée, depuis longtemps éprise du beau duc d’Agénois, lutte pour ne pas sacrifier son amour à la jalousie du roi. Mais Richelieu a compris le danger; et nous avons dit ailleurs, par quelles subtiles et romanesques manœuvres, il détermina une rupture qui ne fut jamais sans arrière-pensée[247].
[246] Marquis D’ARGENSON: _Mémoires_, t. IV, p. 101.
[247] _La Duchesse d’Aiguillon_ (Émile-Paul, 1912), p. 17.
En revanche, le maître courtisan insistait auprès du roi, pour qu’il tînt des engagements pris au plus fort de la passion. Lui, Richelieu, en avait fatigué alors les échos de Versailles et de Choisy. Il disait, en propres termes, «qu’il voulait que celui qui entrerait dans l’antichambre de Mme de la Tournelle eût plus de considération que celui qui, auparavant, était tête-à-tête avec Mme de Mailly[248].»
[248] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. IV, p. 469, avril 1743.
D’abord était-il juste que la condition de la favorite fût inférieure à celle de sa sœur Montcavrel, duchesse de Lauraguais depuis le mois de décembre 1742?
Mais le roi était parcimonieux. Il s’invitait volontiers chez sa maîtresse, simplement pour y faire admirer son appétit bourbonien. Stylée par Richelieu, Mme de la Tournelle finit par dire à son royal amant qu’elle serait heureuse de lui offrir à dîner, s’il la mettait à même d’en faire la dépense, «s’il lui donnait une maison».
Richelieu ne pouvait tenir que de loin tous les fils de l’intrigue, soit qu’il eût à remplir les devoirs de sa charge aux États de Languedoc, soit qu’il fût employé à l’armée du Rhin. Et là, le 27 juin, dans cette désastreuse affaire de Dettingen, dont l’invasion de l’Alsace et de la Lorraine aurait pu être la conséquence, Richelieu s’était conduit en héros. Il vit son régiment presque détruit au cours de la retraite; il la soutint à peu près seul à l’arrière-garde; et, le dernier, il passa le Mein. Il eut un cheval tué sous lui, mais sortit indemne de ce massacre--un nouvel Azincourt pour la noblesse française. Aussi, quand il fut chargé par le Maréchal de Noailles[249] de relever sur le champ de bataille plus de six cents blessés et, parmi eux, des ennemis qu’y laissait le roi d’Angleterre[250], Richelieu ne put-il retenir un mouvement de surprise indignée, à la vue de tant de jeunes et brillants seigneurs couchés par la mort à côté des plus obscurs plébéiens. Comme si l’inflexible Camarde, ce professeur d’égalité absolue, eût dû établir des distinctions, des séparations, voulons-nous dire, entre justiciables de si diverses qualités! Et le haineux Chamfort de se réjouir, à ce propos, de la publication des «_Mémoires du Don Juan français_», mine précieuse de révélations et de scandales, d’où il extrait, avec quelles délices! le «sentiment d’horreur de Dettingen» comme un des traits les plus caractéristiques de l’«arrogance et de la fatuité» de Richelieu.
[249] L’imprudente attaque de Gramont non seulement contrecarra le plan de Noailles, lequel tenait déjà la victoire entre ses mains, mais obligea le Maréchal à se retirer derrière le Rhin (_Journal_ de BARBIER, t. III, pp. 457 et suiv.).
[250] Comme électeur de Hanovre, le roi d’Angleterre, Georges II, avait pris parti pour Marie-Thérèse.
Mais, hélas! c’était aussi cet orgueil, barbare, protestant contre l’oubli des égards dûs au privilège nobiliaire, qui valait à son représentant le plus autoritaire et le plus turbulent, la sympathie, l’approbation et l’appui d’un parti puissant à la Cour, soucieux d’y défendre les intérêts de l’absent.