Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 12
... «Votre amitié est la seule consolation qui me reste; mais il faudrait en jouir de cette amitié; et je suis à cent lieues de vous... Mon cœur n’est à son aise qu’avec vous; vous seul l’entendez.»
Richelieu pouvait donc avoir toute confiance dans une telle auxiliaire: et cette amitié fut aussi efficace qu’elle était vive. Voltaire, déjà entraîné, en subit la douce contrainte, bien qu’il maugréât, de temps à autre, contre les caprices tyranniques du grand Seigneur. Et, par la suite, le clan philosophique, qui supportait difficilement les dédains, les sarcasmes et l’intransigeance de Richelieu, ne lui déclara pas ouvertement la guerre, par respect pour le «solitaire de Ferney».
Voltaire, qui avait encore ce trait commun de ressemblance avec Richelieu, d’être, à l’occasion, un homme d’affaires adroit et subtil, Voltaire sut profiter de la bienveillance de son noble ami, pour lui placer en viager, à gros intérêts, 40.000 livres. Il lui joua, ce jour-là, une comédie dans le genre du _Légataire Universel_: Voyez, lui disait-il, ma pauvre santé! C’est pour vous une affaire d’or.
Et Richelieu paya, pendant quarante-cinq ans, cette pension viagère[207]!
[207] Richelieu était souvent en retard et Voltaire le lui rappelle humblement.
Mais, en retour, Voltaire lui conférait un brevet de bienfaiteur de l’humanité, de «marchand de bonheur», qui rehaussait singulièrement le prestige de l’homme de cour. Il écrivait, en 1741, à M. Claris, conseiller à la Cour des Comptes:
Qui vit auprès d’Émilie, Ou bien auprès de Richelieu, Est un élu dans cette vie.
Il accordait encore au gentilhomme un diplôme de lettré. Il lui reconnaissait un goût très marqué pour les «anecdotes de l’histoire» et l’attendait à Cirey pour «disputer contre Mme du Châtelet», mais sous cette réserve, voilée d’une délicate allusion:
Et s’il vous peut rester encore Quelque pitié pour le prochain, Épargnez, dans votre chemin, La beauté que mon cœur adore[208].
[208] _Correspondance de Voltaire_, années 1735 et suivantes.
Par réciprocité, Richelieu, bien que Voltaire se plaignît de la rareté ou de la brièveté de ses réponses, prenait en main les intérêts académiques de son correspondant. L’abbé d’Olivet écrivait, en 1736, au Président Bouhier: «M. le duc de Richelieu et M. le duc de Villars me dirent qu’ils travaillaient pour Voltaire auprès de M. le Cardinal et de M. le Garde des Sceaux et qu’ils comptent que moi, de mon côté, je travaillerai au dedans de l’Académie.»[209]
[209] DESNOIRESTERRES: _Vie de Voltaire_, t. II, p. 96.
Avec une tendresse moins pénétrante, mais avec une plus remuante activité, Mme de Tencin allait, pareillement, officier pour le Dieu.
Celui-ci, bien qu’il parût aussi préoccupé de ses devoirs militaires que de ses prouesses galantes, n’en suivait pas d’un œil moins attentif, en courtisan délié qu’il était, le réseau d’intrigues qu’ourdissaient à Versailles tous les partis. Ce qui semblait en autoriser les espoirs, c’était l’âge avancé du premier ministre, c’était l’inexpérience et l’insouciance apparente du jeune roi. Une crise conjugale, survenue dans l’auguste ménage, encourageait plus encore les rêves d’ambitieux à l’affût de toutes ces défaillances. Par lassitude, ou par scrupule religieux, la reine Marie Lesczinska, qui avait déjà largement payé sa dette aux exigences de la maternité, se refusait souvent aux ardeurs d’un mari plus jeune qu’elle. Or, Louis XV avait les appétits violents des Bourbons. Il se défendit désormais d’attendre les convenances de la reine. Ce fut comme une révolution à la Cour.
On a écrit de Richelieu qu’il avait été le corrupteur de Louis XV[210]. Le mot est bien gros et n’est pas tout à fait exact. Avant «l’Alcibiade moderne», les entours du roi, et surtout ses premiers valets de chambre avaient pris à cœur de consoler leur maître des rigueurs de la reine. Les historiens, qui ont attribué ce rôle à Richelieu, se sont déterminés d’après les Mémoires du temps, rédigés, pour la plupart, sur les notes d’ennemis d’un courtisan trop heureux. L’un d’eux, Maurepas, ministre de la maison du Roi, exécrait Richelieu, qui le lui rendait bien, comme il détestait toutes les favorites de Louis XV. Obéissant ainsi aux suggestions de sa femme, aussi intelligente qu’elle était laide et contrefaite, Maurepas ne voyait en Richelieu qu’un agent de perversité, associé aux beautés faciles de la Cour, pour hâter la chute du ministre, en attisant les passions du roi.
[210] De même le Duc de Broglie, qui a plus d’aversion encore pour Voltaire que pour Richelieu, a dit dans _Frédéric II et Louis XV_ (1895, t. 1, p. 196) que le poète avait perverti l’homme de cour. C’est bien invraisemblable. Nous connaissons les débuts de Richelieu: il n’avait certes pas attendu que Voltaire lui servît d’éducateur; celui-ci subit, au contraire, toute sa vie, l’ascendant de Richelieu, qui fit, en quelque sorte, de ce railleur perpétuel son souffre-douleur.
Les Mémoires[211] de cet homme d’État citent un exemple de ce procédé d’intoxication.
[211] MAUREPAS: _Mémoires_, t. II, p. 267.
«Le duc de Richelieu a donné au roi la liste de toutes les dames qui ont voulu avoir le géant qui arriva de Suède, il y a deux ans. Il nous a montré les vers suivants qu’il a sortis de sa cassette et nous a nommé la dame favorisée. Ils sont fort singuliers, ces vers et caractérisent très bien l’esprit et le cœur du duc de Richelieu et nous apprennent ce qu’il inculque dans l’esprit du roi qui n’a que vingt-huit ans:
Dame qui donnait dans le grand Croyant faire chose admirable, Jeta les yeux sur ce géant. Mais, loin de le trouver sortable, Elle dit, voyant le vilain: --Pauvre géant, tu n’es qu’un nain!
L’anecdote se place en 1738; et le roi, à cette époque, n’avait pas attendu après les vers de la cassette, d’ailleurs de mauvais goût, pour devenir aussi rapidement la proie de la corruption.
Il est certain que Richelieu, comme tant de ses contemporains et Maurepas lui-même, collectionneur émérite, se plaisait à rassembler toutes les pièces de musées secrets. Déjà, en 1717, il exhibait complaisamment des médaillons de Klingstett, le plus fin et le plus obscène des miniaturistes[212], médaillons où il se mettait en scène dans des attitudes dignes des figures de l’Arétin. En 1740, un soir qu’il donnait un grand souper dans sa petite maison de la barrière de Vaugirard, il signalait à ses convives, sur les lambris de la salle à manger, et au milieu de chaque panneau, des figures indécentes en plein relief. La vieille duchesse de Brancas, pour les mieux voir, arbora ses lunettes et les «considéra d’un air pincé», tandis que Richelieu, une bougie à la main, en expliquait, avec force détails, les poses les plus intéressantes[213].
[212] E. DE BARTHÉLEMY: _Les Correspondants de la Marquise de Balleroy_, t. I, p. 204.
[213] Marquis D’ARGENSON: _Mémoires_, t. III, p. 235, novembre 1740.--_Les Petites Maisons_, de M. G. CAPON (1902) ne mentionnent pas ce domicile de Richelieu que nous avons vainement cherché à identifier.
Assurément, ce fanfaron du vice eût été ravi que le roi lui dût sa première maîtresse, mais il n’eut pas ce triste honneur. Le valet de chambre Bachelier--un personnage--fut l’initiateur. Louis XV, rebuté par la reine, voulait, à tout prix, avoir une femme, dit assez brutalement d’Argenson; mais il était d’une extrême timidité. Vers la fin de 1736, Bachelier négocia une transaction, qui fut d’ailleurs laborieuse, avec Mme de Mailly, l’aînée des cinq filles du marquis de Nesle[214]; et le cardinal Fleury s’y résigna sans trop de répugnance[215]. De son côté, Mlle de Charolais, l’ancienne maîtresse de Richelieu, avait prêté l’appui de son inépuisable complaisance à cette œuvre malsaine, dont elle avait déjà favorisé le développement par son propre exemple.
[214] Marquis d’ARGENSON, _Mémoires_, t. I, p. 220.
[215] D’après les _Mémoires_ de la Duchesse DE BRANCAS (édition L. Lacour), Richelieu disait que le Cardinal «avait très bien fait de mettre la Mailly dans le lit du roi». Mais, s’il faut en croire un manuscrit, inédit, de la Marquise de la Ferté-Imbault (P. DE SÉGUR: _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, 1896, p. 409) ce furent Chicoyneau, le premier médecin de Louis XV et La Peyronie, premier chirurgien, qui se concertèrent, à l’insu du Cardinal Fleury, pour donner une maîtresse au roi, menacé de jaunisse, du fait même de sa continence.
Ce n’est pas que l’opération eût autrement choqué la Cour. Beaucoup de gens de qualité, qui eussent rougi de faire un tel métier, estimaient cependant très licite la liaison d’une femme titrée avec le roi. C’était encore _le fait du prince_, doctrine d’ordre essentiellement arbitraire, qu’il appartint à Richelieu d’exploiter avec une si triomphante effronterie. Car, non seulement il n’éprouva aucune gêne à prendre pour modèles les premiers valets de chambre de Louis XV; mais ce rôle de Mercure royal lui donna comme l’impression d’une charge nouvelle et les services qu’il rendait ainsi au maître lui semblèrent comme autant d’étapes qui le rapprochaient du pouvoir: «En secondant les plaisirs du roi, dit un de ses panégyristes, il ne parut jamais s’avilir.»
Ses _Mémoires authentiques_ s’abstiennent, il est vrai, d’aborder la question.
CHAPITRE XIV
_Richelieu devient le grand favori du roi.--Ses impressions sur la mentalité de Louis XV.--Les demoiselles de Nesle.--Richelieu intrigue pour la Marquise de la Tournelle.--Ses intelligences avec Mme de Tencin, pendant qu’il est à l’armée de Flandre.--Loin de Versailles, il travaille à la «quitterie» de Mme de Mailly.--Il reparaît à la Cour.--Le précepteur du roi et le professeur «di piazza».--Fin d’une longue résistance.--La «dormeuse» de M. de Richelieu._
Richelieu était maréchal de camp depuis 1738, quand éclata, en 1741, la _Guerre de la succession d’Autriche_[216]. Il devait servir, sous les ordres du Maréchal de Noailles, à l’armée de Flandre, pendant la campagne de 1742.
[216] L’Empereur Charles VI était mort le 20 octobre 1740; et sa fille aînée, Marie-Thérèse, en vertu de la _Pragmatique_, reconnue par les principaux États de l’Europe, avait réclamé le bénéfice de la succession paternelle, que lui déniait maintenant la France, alliée à l’Espagne, à la Prusse et à diverses principautés de l’Allemagne, coalisées pour revendiquer une partie des possessions autrichiennes. Au mois d’octobre 1741, conformément au plan du Comte de Belle-Isle, l’armée combinée de France et de Bavière était entrée en campagne sous les ordres du Maréchal de Broglie, qui remplaçait provisoirement le Comte de Belle-Isle, resté, en qualité de plénipotentiaire, à Francfort, où l’électeur de Bavière, le candidat de la France, devait être proclamé empereur d’Allemagne en janvier 1742.
Lorsque, avant son départ, il revint du Languedoc pour s’arrêter à la Cour, il apportait au roi un magnifique présent: il avait déterminé les États à donner à Louis XV, aux frais de la province, un régiment de dragons, dit de Septimanie.
Déjà, il était agréable au prince; il en devint le grand favori; et, dans une heure d’expansion, peut-être imprudente (car Richelieu était un brillant, mais intarissable causeur) il communiquait au marquis d’Argenson, frère de l’homme politique bientôt appelé au secrétariat de la Guerre, ses impressions sur l’état d’âme du jeune roi. Richelieu avait le sens de l’observation; et l’on voit qu’il avait étudié de près le caractère d’un souverain, que l’opinion publique s’accordait à représenter comme facilement malléable, au gré de ministres ou de favoris possédant un certain doigté.
Naturellement Richelieu vantait à son interlocuteur la mentalité du roi, «gâtée» cependant par une éducation faussée ou incomplète: il est certain que le Régent, le duc de Bourbon et même le cardinal Fleury n’étaient pas des éducateurs de premier ordre. Richelieu déplorait la tristesse continuelle d’un prince, intelligent et doux, mais d’esprit méfiant: «Il ne lui manquait, disait-il, que de paraître sensible[217].»
[217] _Mémoires_ du marquis d’ARGENSON, t. III, novembre 1741.
On devine la signification que ce mot, déjà fort à la mode, devait prendre dans la bouche de Richelieu. Peut-être avait-il trouvé que les petits soupers chez Mme de Mailly, auxquels il avait eu l’honneur d’être admis, n’avaient pas la gaieté des siens et se proposait-il, si jamais le roi lui confiait l’ordonnance de sa vie galante, de lui en faire goûter de plus savoureux.
Toutefois, cet avisé calculateur ne laissait pas que d’être singulièrement perplexe. Seules, les demoiselles de Nesle semblaient accaparer les faveurs de Louis XV. Mlle de Montcavrel, appelée à devenir plus tard duchesse de Lauraguais[218], partageait, disait-on, avec Mme de Mailly la tendresse royale. Quant à leur sœur, récemment mariée au comte de Vintimille, le doute n’était pas possible; cette union n’avait eu d’autre but que de légitimer une grossesse dont le fruit avait été malicieusement baptisé le _Demi-Louis_. Un instant, Richelieu avait jeté ses vues sur la comtesse, pour en faire la _maîtresse en titre_; car le roi, malgré son indolence et sa froideur, aimait réellement Mme de Vintimille; mais elle avait succombé aux suites de l’accouchement et son amant l’avait pleurée: ce jour-là, il avait «paru sensible» à Richelieu[219].
[218] La «grosse réjouie», comme on l’appelait encore, quand on ne lui donnait pas de plus fâcheux surnoms.
[219] _Mémoires_ du marquis d’ARGENSON, t. III, novembre 1741.
Il restait encore deux demoiselles de Nesle: l’une, la femme du marquis de Flavacourt, était une des beautés de Versailles, mais elle haïssait le roi presque autant que son mari; et, d’après le Marquis d’Argenson, elle était, depuis 1740, la maîtresse de Richelieu, lequel s’efforçait à lui inculquer un peu d’esprit, la nature ayant négligé d’y pourvoir.
Par contre, l’autre sœur, veuve du marquis de la Tournelle, était la seule de la famille qui pût donner quelque espoir à Richelieu. Elle était d’une superbe prestance, d’une figure éblouissante de blancheur, aux traits réguliers, quoique un peu forts, mais très expressifs, illuminés par de grands yeux d’un bleu admirable. Elle était volontaire, énergique, ambitieuse.
Son cœur appartenait déjà au Duc d’Agénois, mais son orgueil exultait de voir l’amour qu’elle venait d’inspirer à Louis XV, et Richelieu avait surpris la flamme de cette impérieuse passion dans les yeux du roi, toujours timide, toujours hésitant! Néanmoins, la place refusait de se rendre; Richelieu entendit l’emporter pour le compte du maître. Ses intérêts personnels ne pouvaient que gagner à la manœuvre; et bientôt il commençait secrètement les travaux d’approche[220].
[220] Les GONCOURT: _La Duchesse de Châteauroux_, 1879.--_Mémoires authentiques_ (inédits) du Maréchal DE RICHELIEU. Ces _Mémoires_ donnent une place considérable au règne de la future duchesse de Châteauroux. Le lecteur y verra, quand ils seront publiés, avec quelle merveilleuse aisance le duc évolue au milieu du réseau d’intrigues nouées par lui ou par ses adversaires, mais surtout avec quel art infini, cet homme, qui protestait de son zèle «pour le bien de l’État», s’efforce de réduire son rôle, dans cette tragi-comédie, à celui de simple confident, alors que ses contemporains en ont démontré l’importance capitale et flétri l’indigne attitude.
Entre temps, en avril 1742, pendant un de ses voyages de Paris à Saint-Léger, près de Rambouillet, il apprend, de divers côtés et par ses amis de Cour, que Fleury veut l’envoyer, toute affaire cessante, en Languedoc, sous le spécieux prétexte de rassemblements séditieux des protestants dans cette province. Richelieu flaire là un subterfuge; il sollicite aussitôt une audience du Cardinal. Il l’obtient et presse de questions le prélat. Celui-ci finit par lui reprocher, d’après des informations qu’il tient de la reine, d’avoir blâmé son administration. Richelieu en convient: «J’ai dit, affirme-t-il, qu’il est dangereux d’avoir, au milieu d’une guerre avec toute l’Europe, un Conseil comme le nôtre, où il n’y a pas de militaire»; il avait ajouté cependant que le Cardinal, après mûre réflexion, saurait y remédier.
--«Mais, à votre avis, comment dois-je composer mon Conseil?» fait le premier ministre.
--«Si le roi me questionnait à cet égard, réplique le Duc, je lui dirais qu’il n’y a qu’un homme pour lui répondre, le cardinal de Fleury.»
Cette adroite flatterie désarma l’Éminence.
Mais qui sait si le véritable motif, resté inavoué, de l’envoi immédiat de Richelieu en Languedoc, n’était pas l’appréhension de l’influence que le favori prenait déjà sur l’esprit du roi, ou peut-être quelque révélation indiscrète parvenue aux oreilles du Cardinal et lui dénonçant le plan de campagne du courtisan? Car le jour n’est pas éloigné, où, pressentant les desseins de Richelieu, bien que celui-ci n’eût fait de confidences à personne, Fleury, inquiet, demande, en toute sincérité, à la duchesse de Brancas, dont il connaît l’intimité avec le Duc, s’il est vrai que son ami «veut donner Mme de la Tournelle au roi». La duchesse répond qu’elle n’en sait rien: elle ne croit même pas que Richelieu en ait jamais parlé au prince.
--«Et surtout, recommande Fleury, ne lui en soufflez mot; «ne le tentez pas de me punir de mes soupçons et de les changer en réalités[221].»
[221] _Mémoires de la duchesse_ DE BRANCAS (édition L. Lacour, 1865), p. 50.--Le titre de la 1re édition porte: _Lettres de L.-B. Lauraguais à Madame... Fragments des Mémoires de la duchesse de Brancas_, etc... (Paris, Buisson, an II).
Un événement imprévu allait, en précipitant la stratégie, jusqu’alors un peu lente, de Richelieu, justifier les craintes du Cardinal. Le Duc, à son retour des États du Languedoc, dans le courant de septembre, apprend, au débotté, la mort de la duchesse de Mazarin, survenue le 10 de ce même mois. Cette dame était la belle grand’mère des demoiselles de Nesle; et sa maison, «un foyer d’intrigues», était ouverte aux partis les plus opposés. Le comte et la comtesse de Maurepas, héritiers de la duchesse, étaient les familiers de son hôtel; le ministre de la maison du roi, qui simulait alors une passion violente pour Mme de la Tournelle, avait conseillé à la jeune veuve, vu la modicité de sa fortune, de se retirer dans un couvent[222]: elle se concilierait ainsi les bonnes grâces du Cardinal et pourrait, de ce fait, obtenir la place qu’elle sollicitait, et qui lui était d’ailleurs promise, de «dame du palais de la reine».
[222] _Mémoires de la duchesse_ DE BRANCAS (édit. L. Lacour), p. 55.
Le tour n’était pas mal imaginé pour débarrasser Mme de Mailly de la présence de cette fière beauté, remarquée déjà par le roi, du vivant même de la duchesse de Mazarin. Mme de la Tournelle ne devait jamais pardonner à Maurepas une invitation, qui rappelle quelque peu celle d’Hamlet à Ophélie, et fit partager sa haine[223] à Richelieu, que Maurepas payait, du reste, de retour: l’abbé de Broglie ne lui avait-il pas dit en quelle médiocre estime le gouverneur du Languedoc tenait les ministres de Son Éminence?
[223] «Ce fut, disent les _Mémoires authentiques_, le commencement le plus vrai et le plus ridicule» de cette animosité réciproque, très apparente déjà, deux mois plus tard, surtout de la part de Richelieu et de Mme de la Tournelle, comme le signale le _Journal de Luynes_ (t. IV, p. 260).
Mais Mme de la Tournelle, voulant être, sans conditions, dame du Palais, avait prié Richelieu d’intervenir auprès de Mme de Mailly, qui «se piquait d’une grande amitié pour lui», afin qu’elle appuyât la requête de sa sœur. Elle s’y refusa nettement, assurent les _Mémoires authentiques_; les Goncourt prétendent le contraire, et même ajoutent que Mme de Mailly devint, par sa générosité, le propre artisan de son malheur. Quoi qu’il en soit, Mme de la Tournelle, et Mme de Flavacourt, avec elle, obtinrent, toutes deux, la place que chacune d’elles ambitionnait.
Évidemment, Richelieu n’avait pas été étranger à l’événement; mais d’autre part, il avait eu l’idée d’une correspondance--qu’il rédigeait lui-même--pour mieux enchaîner Louis XV à Mme de la Tournelle: le roi, ayant envoyé à la marquise une lettre de condoléances pour la mort de la duchesse de Mazarin, avait reçu une «réponse surprenante en style», qui l’avait charmé: c’était Richelieu qui l’avait dictée[224].
[224] _Mémoires du Marquis_ D’ARGENSON, t. IV, p. 38.
Désormais, il avait partie liée avec Mme de la Tournelle; mais, quoique les menées souterraines de ses ennemis lui fissent appréhender la perte de son gouvernement du Languedoc, il fallait partir pour cette campagne de Flandre, qui allait ajouter à la réputation militaire du jeune officier général.
Heureusement pour sa fortune politique, Richelieu laissait des alliés dans la place et, en première ligne, une singulière femme que nous avons déjà nommée, Mme de Tencin.
Cette religieuse défroquée, belle, ardente, tumultueuse, qui fut la mère, sans cœur, du correct et glacial d’Alembert, avait, pendant la Régence, prodigué ses charmes à tous venants, dans l’espoir d’acquérir le crédit, la situation et le rang qu’entrevoyaient ses rêves de mégalomane. Elle ne connut que des déceptions. De guerre lasse, elle ouvrit un salon littéraire; et quand elle eut constaté que sa _ménagerie_ (elle désignait ainsi son cénacle d’écrivains) avait développé le sens de pénétration qu’elle tenait de la nature, elle s’avisa qu’elle pourrait, quoique âgée, trafiquer de cette nouvelle ressource. Elle avait déjà, dans son jeu, un atout considérable, la situation de son frère, cet abbé de Tencin, qui s’était si bien poussé, qu’il avait enlevé le chapeau en 1739, obtenu le siège archiépiscopal de Lyon en 1741 et qu’il allait être nommé ministre d’État en 1742. Aussi peu scrupuleux que sa sœur, et, plus méprisé qu’elle, il était cependant moins audacieux. Il est vrai qu’il ne lui restait plus guère d’autres degrés à gravir que celui de premier ministre. Mais Mme de Tencin, impatiente de briller, elle aussi, stimulait une nonchalance qui se fût volontiers assoupie sous les somptueux lambris de son palais de Lyon.
Mais, par contre, elle trouvait une intelligence d’accord avec la sienne dans cet élégant Richelieu, qu’elle avait eu pour amant et dont elle avait su garder l’amitié, aujourd’hui qu’elle approchait de la soixantaine. Tous deux comprirent quel ressort leur alliance imprimerait à leur esprit d’intrigue et comment ils réussiraient à diriger le roi par l’intermédiaire de la maîtresse qu’ils lui auraient choisie. Aussi, pendant que Richelieu était à l’armée de Flandre, Mme de Tencin le tenait-elle au courant, grâce à une correspondance qui a pu être conservée, non seulement de toutes les nouvelles de la Cour, mais encore des manœuvres combinées ou tentées par leurs adversaires pour tenir en échec leurs propres projets[225].
[225] Les _Mémoires authentiques_ ne parlent, ni de cet échange de lettres, ni même de Mme de Tencin, mais de M. de Choiseul-Meuse, comme le confident épistolaire et le porte-parole de l’absent. Ami, très écouté, de Mme de Mailly, familier de Louis XV, bien en cour et volontiers serviable, M. de Choiseul-Meuse jouissait d’une certaine autorité que ne pouvait avoir Mme de Tencin, ce qui explique la défaillance de mémoire du Maréchal. Les Goncourt disent très nettement (_Mme de Châteauroux_, p. 189) que «Richelieu s’unissait à Mme de Tencin pour remplacer et renvoyer Mme de Mailly».