Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 11

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[186] Le Commissaire DUBUISSON: _Lettres au marquis de Caumont_ (édition Rouxel, 1882), 31 mars 1735.--_Mélanges_ de BOISJOURDAIN, t. II, p. 448.--Cette anecdote change de face, suivant le narrateur qui en fait le récit. Dans les _Nouvelles de Paris_, éditées en 1879, par M. de Barthélemy, c’est Mme de la Martellière qui tient tête à ses deux amants: «C’est la beauté à la mode; ces jours passés, elle avait donné rendez-vous au duc de Richelieu; et le duc de Durfort, l’ayant su par une mouche, voulut être aussi de la partie. Mme de la Martellière, qui vit l’embarras des deux jeunes seigneurs, leur dit: Messieurs, je vois bien que vous êtes embarrassés de me voir ici l’un et l’autre; mais que cela ne vous inquiète pas, je vous ferai à tous les deux la chouette.»

Faur qui, dans la _Vie privée_, ne mentionne pas l’historiette, consacre cependant plusieurs pages à Mme de la Martellière, qu’il représente comme une des maîtresses les plus dévouées de Richelieu (t. I, pp. 292-316). Faur va même jusqu’à dire que le duc, pour la débarrasser de l’autrichien Penterrieder qui l’«excédait», le provoqua en duel et le tua, non sans avoir été lui-même assez grièvement blessé.

Mais comment qualifier la conduite de Richelieu?

C’est le même homme qui disait à Mme de Goesbriand, une de ses maîtresses, le priant de lui envoyer sa voiture au Palais-Royal dans la cour des Cuisines: «Je vous conseille, Madame, de rester dans cette cour, pour y charmer les marmitons pour qui vous êtes faite. Adieu, ma belle enfant.»

Que de contrastes et de contradictions chez ce courtisan exquis, devenu, en un tour de main, le pire des goujats!

En 1737, une de ces nouvelles à la main que la lieutenance de police commandait ou collectionnait pour son édification particulière, nous apprend comment Richelieu mettait à profit les secrètes transformations opérées par un des premiers valets de chambre du roi dans les dépendances du Palais des Tuileries dont il était le gouverneur.

7 juin,

«On a inventé un nouveau rendez-vous d’amour, tant pour la commodité que pour la discrétion. Plusieurs personnes ont la clef de la galerie que M. Bontemps s’est pratiquée, aux Tuileries, sous les voûtes de la terrasse et qu’il a fait meubler. On y entre à la nuit fermée et l’on y reste jusqu’à dix heures et plus, sans que personne puisse en rien imaginer: car on n’y met point de lumières et l’on ne voit que la clarté de la lune. M. le prince de Conti et M. le duc de Richelieu y vont souvent[187].»

[187] _Bibliothèque de la Ville de Paris_. Manuscrit 26700; à la date.

A cette date, d’après le nouvelliste, c’était Mme de Vernouillet, une piquante beauté, que le duc daignait honorer de ses plus particulières attentions et qui lui valut de malicieux couplets[188].

[188] Les _Nouvelles à la main_, éditées en 1879 par M. E. de Barthélemy, attribuent même à Richelieu ce couplet sur Mme de Vernouillet:

Pour bien peindre en miniature De Vernouillet la figure, Il faudrait que la peinture Exprimât tout à la fois D’une Nymphe le corsage, D’une Grâce le visage, D’une Muse le langage, D’une Sirène la voix.

Ses infidélités ne durent pas être ignorées de sa femme. Il semble que Voltaire en ait eu le pressentiment, quand, dans sa fameuse épître, il s’écriait assez impertinemment, comme s’il eût prévu le châtiment du coupable[189]:

[189] DUC DE LÉVIS: _Souvenirs et Portraits_, 1815, pp. 21 et suiv.

Est-il dit qu’il ne sera pas Ce qu’il a tant mérité d’être?

Mais Richelieu veillait. Aussi, quand, de son propre aveu, au lendemain de son mariage, il vit reparaître cet écuyer qui avait si bien consolé sa première femme, le pria-t-il d’aller porter ailleurs ses services.

Mais il n’avait rien à craindre avec Mlle de Guise, trop aimante pour ne pas demeurer toujours fidèle. Lorsqu’elle fut irrémédiablement perdue, le duc, par décence, resta plus souvent auprès d’elle, à l’hôtel de Guise qu’elle habitait, depuis son retour de Montpellier.

Un jour qu’il s’était rencontré dans la chambre de la mourante avec son confesseur, le P. Segaud, il dit à sa femme, quand le jésuite l’eut quittée:

--«Au moins, en êtes-vous contente?

--«Oh! oui, bien contente, il ne me défend pas de vous aimer[190].»

[190] VOLTAIRE: _Correspondance_. _Lettre à Formont_ du 25 juin 1735.--DUC DE LUYNES: _Mémoires_ ou _Journal_, t. III, p. 224.

A l’heure de l’agonie, elle ne voulut pas qu’on appelât son mari, pour lui éviter le déchirement de la séparation suprême; mais il avait donné des ordres contraires; et elle eut la consolation de mourir entre ses bras, dans l’étreinte d’un dernier baiser (2 août 1740).

Elle laissait deux enfants:

Louis-Antoine-Sophie Du Plessis-Richelieu, titré duc de Fronsac, né le 4 février 1736[191]; Jeanne-Sophie Élisabeth-Louise-Armande-Septimanie, née le 1er mars 1740. C’étaient les États de Languedoc qui l’avaient tenue sur les fonts baptismaux et lui avaient donné le nom de Septimanie. Sa naissance, à Montpellier, avait hâté la fin de sa mère, qui avait succombé à une nouvelle poussée de phtisie galopante, au Temple, chez son père.

[191] Le Commissaire Dubuisson écrit à M. de Caumont, en 1736, que la duchesse de Richelieu vient d’accoucher d’un garçon, que, sans cela, le roi eût envoyé le duc à la Bastille, parce que celui-ci s’était permis d’aller chasser, avant lui, sur ses propriétés, dans la plaine de Saint-Denis, où il avait tué 7 à 800 pièces de gibier.

CHAPITRE XII

_Le deuil de Richelieu.--Son séjour dans le Languedoc en 1741.--Petite malice d’un vieux chanoine.--Esprit de tolérance de Richelieu.--Son autorité en matière d’étiquette.--Il est processif, autant par nécessité que par amour de la chicane.--Ses revendications contre les propriétaires du Palais Royal.--L’histoire d’un pamphlet.--Richelieu perd son procès._

Il faut reconnaître, à la louange de Richelieu, qu’il manifesta les regrets les plus vifs d’une perte douloureuse à tant d’égards. Nous voulons croire qu’il fut sincère. De fait, Mme d’Armaillé, l’auteur d’un beau livre sur la comtesse d’Egmont, fille de Richelieu, Mme d’Armaillé, qui n’est certes pas suspecte de tendresse, ni d’admiration exagérées pour le père, affirme qu’il «s’imposa un deuil sévère[192]», dont il partagea la durée entre son château de Richelieu et son gouvernement du Languedoc.

[192] Comtesse D’ARMAILLÉ: _La Comtesse d’Egmont_, p. 11.

Et, précisément, de son séjour dans cette province en 1741, nous avons sous les yeux une relation, qui, par son contraste avec le récit du marquis de Valfons, dit assez l’influence pondératrice que devait exercer la duchesse sur l’esprit hautain et présomptueux de son mari.

Le poète Piron (et nous concédons volontiers que son humeur satirique aura bien pu pousser au noir le tableau) Piron écrit au comte de Livry:

«On dit qu’il (le duc) y exige tous les honneurs dont se fût avisée l’ambition du Cardinal de son nom. Canon, visites, harangues, _Te Deum_, il ne vit plus que de cela.

«Un vieux chanoine, à la tête d’un chapitre condamné à venir le haranguer, lui a demandé comment se portait le roi.

«Le duc, surpris de cette question familière, est resté muet et interdit.

«Le prêtre recommença: Monsieur le duc, je vous demande comment se porte le roi.

--«Fort bien, a dit brusquement Monsieur de Richelieu.»

«Le chanoine se retournant alors vers le chapitre:

--«Vous entendez, Messieurs, les nouvelles que Monsieur nous donne de la santé du roi. Allons en rendre grâce à Dieu par un _Te Deum_, où M. le Gouverneur nous fera sans doute la grâce d’assister.»

«Ainsi fit-il, quoiqu’il eût demandé ce _Te Deum_ pour lui-même[193].»

[193] _Œuvres inédites_ de PIRON (édition H. Bonhomme), 1859, p. 248.

Peut-être le malicieux chanoine soulignait-il ainsi la rancune que le clergé languedocien gardait à Richelieu de son intervention pacificatrice dans les querelles religieuses, toujours si ardentes en cette région[194].

[194] Est-ce pour cette raison que Durozoir (art. _Richelieu_ dans la _Biographie Michaud_) dit qu’il n’avait pas l’opinion publique pour lui, bien qu’il exerçât une certaine influence aux États de Languedoc?

S’autorisant des instructions de Louis XIV, reprises par le gouvernement de Louis XV et surtout par le ministre Saint-Florentin, le prosélytisme catholique prétendait convertir par une persécution intensive, beaucoup plus que par la persuasion, les membres de la religion réformée, alors très nombreux dans les provinces méridionales. Il leur enlevait leurs enfants, pour les enfermer dans des collèges ou dans des couvents, dont les supérieurs avaient mission de les préparer à l’abjuration du protestantisme. Or, Richelieu, pour ses débuts, avait voulu renoncer à la manière forte; et sa tolérance avait été fort appréciée des huguenots.

Par contre, il n’eût pas souffert qu’on mît en discussion son omnipotence politique; et, quand il revint en Languedoc, ce ne fut que pour accentuer plus énergiquement son rôle de représentant du pouvoir royal. Il entendait qu’on lui rendît tous les honneurs dûs à ses fonctions; et il se montrait si fidèlement attaché aux anciens usages et si scrupuleux observateur des lois de l’étiquette, qu’il faisait fouiller la poudre des greffes, pour en extraire les chartes autorisant ses prétentions ou condamnant celles de ses adversaires. Ce fut ainsi qu’il entra maintes fois en conflit avec l’archevêque de Narbonne et le Parlement de Montpellier, s’efforçant toutefois de les amener à résipiscence par la grâce de ses manières et par la caresse de ses paroles.

C’est là, en effet, un aspect intéressant de cet homme de cour.

Richelieu n’a qu’un médiocre souci de la religion, de la morale et de la vertu; mais il a un profond respect de l’étiquette. Bien qu’on lui conteste sa noblesse, il en défend, sans faiblir, toutes les prérogatives; et sur ce terrain, il se rencontre, dans une même action de solidarité (un mot qui trouve là sa pleine justification) avec ses associés, les ducs et les pairs, souvent discutés comme lui. Ce n’est pas seulement l’intérêt personnel, c’est aussi un devoir plus haut qui lui dicte une telle attitude. Ces fonctions, ces privilèges sont autant d’émanations du pouvoir royal; et le pouvoir royal est le principe d’autorité qui doit rester pour tous intangible et incontesté, malgré ses défaillances, ses erreurs ou ses crimes.

Telle était la conception que Richelieu gardait immuable de ce «fait du prince»; et nous verrons bientôt quelles conséquences il tira, par la suite, d’un dogme d’infaillibilité, dont ses croyants pouvaient, sans craindre d’être jamais démentis, proclamer la perpétuité[195].

[195] Pendant son séjour à Montpellier, Richelieu était en correspondance suivie avec Barjac, le premier valet de chambre de Fleury, influent comme les Bontemps, les Bachelier et les Le Bel, auquel il prodiguait ses cajoleries et qui le tenait au courant des nouvelles de la Cour. (Voir les _Mémoires_ de MAUREPAS, t. III, p. 41.)

Le duc de Luynes, qui avait remplacé officieusement Dangeau comme historiographe de la cour de Louis XV, consultait volontiers Richelieu sur toutes les questions d’étiquette ou de préséance, et ne manquait pas d’enregistrer dans son _Journal_ les oracles que rendait un tel augure. Il en est d’assez plaisants. «Le droit que les ducs ont d’avoir des carreaux, non pas devant le roi, mais en arrière, n’est pas nouveau, déclarait Richelieu à son interlocuteur, le 20 août 1738; il est constant depuis de longues années.» Et il certifiait, à l’appui de son assertion, qu’à Marly, «à la paroisse, il avait été cinq ou six fois au salut avec le feu roi, dans une octave du Saint-Sacrement (c’était en 1714) et qu’il avait toujours eu un carreau[196]». Il citait encore une autre prérogative des Ducs et pairs, prérogative «dont ils usent fort peu», mais que lui n’a jamais abdiquée. C’est au Grand Conseil: quand il s’y présente comme client, il a un fauteuil, et son avocat plaide derrière lui. «Lorsqu’il y prend séance, il passe, en allant et revenant de la buvette, devant le premier président, et coupe le parquet... Le premier président lui ôte le bonnet en prenant sa voix[197].»

[196] DUC DE LUYNES: _Journal_, t. II, p. 219.

[197] _Ibid._, p. 224.

Richelieu n’avouait pas cependant que le code de l’étiquette ne lui donnait pas toujours raison. «Un jour, raconte Luynes, ayant reçu «une lettre de compliments» du Parlement de Toulouse, «il lui fit réponse, à ce que j’ai appris, dans ces termes» qu’il était, avec un attachement inviolable, etc... Le Parlement lui renvoya la lettre; et M. de Richelieu fut obligé d’en écrire une deuxième où il se servait du terme de respect[198].»

[198] _Ibid._, octobre 1738.

D’ordinaire, les gens, à la fois aussi méticuleux sur le maintien de leurs prérogatives et aussi peu soucieux des égards dûs à celles d’autrui, sont essentiellement processifs; et Richelieu le fut toute sa vie. C’était moins cependant pour des vices de forme que pour des questions d’intérêt. La manie de paraître creusa souvent, nous l’avons vu, des brèches énormes dans la fortune de Richelieu; et le besoin d’argent, autant que l’esprit de taquinerie et que l’amour de la chicane, jeta ce téméraire plaideur dans nombre de procès, dont il fut, à maintes reprises, le mauvais marchand.

Il n’avait pas vingt ans qu’il attaquait, en justice réglée, un testament de Mlle d’Acigné, une sœur de sa mère, qui avait laissé tout son bien à son cousin, l’abbé de Laval, dont avait hérité Mme de Roquelaure, sa sœur. Richelieu perdit ce procès[199].

[199] _Journal_ de DANGEAU, t. XVI, p. 458.

Il succomba de même dans une autre affaire litigieuse, qui traîna plus de dix-huit années, et dont les diverses phases, non moins que l’origine, furent marquées de curieux incidents.

Richelieu avait revendiqué, en 1736, sur le duc d’Orléans et sur différents propriétaires de maisons du Palais Royal, la possession légitime des terrains occupés par les constructions, en sa qualité d’héritier du Cardinal. Il avait pour avocat le célèbre Cochin; mais, comme il affectait un certain dilettantisme littéraire, il allait goûter au tribunal l’éloquence, très remarquée, du défenseur de ses adversaires, un jeune maître d’un indéniable talent[200].

[200] DUBUISSON: _Lettres à M. le Marquis de Caumont_ (édit. Rouxel), p. 335, 25 février 1737.

Entre temps, courait, chez les libraires du Palais Royal, qui le vendaient fort cher, après l’avoir reçu à titre gracieux, un libelle anonyme très virulent, dont Richelieu, exaspéré, voulut connaître l’auteur. Les propriétaires du Palais Royal le désavouèrent énergiquement; et même leurs avocats le dénoncèrent au Parlement qui en ordonna la suppression[201]. Il fut attribué successivement au critique Desfontaines, au poète Roy et même à l’abbé de Boismorand, un écrivain famélique. Celui-ci, sur qui se portaient plutôt les soupçons, sut se justifier auprès du lieutenant de police Hérault et finit par convaincre Richelieu. Alors le duc lui proposa de répondre au pamphlétaire. L’abbé ne s’y refusa pas, mais fit observer à son interlocuteur que cette riposte aurait peut-être l’inconvénient de «donner plus de vogue et plus de poids au libelle». Richelieu goûta ce raisonnement; mais il n’en avait pas moins écrit au lieutenant de police pour lui communiquer des indications pouvant le mettre sur la piste de l’auteur anonyme. Il lui signalait comme l’inspirateur probable de ce factum satirique, le président de Tugny, fils du financier Crozat. Sans trop s’arrêter à Boismorand, il parlait, en outre, d’une distributrice arrêtée au Palais Royal et d’autres colporteurs du Palais, trouvés nantis de ce pamphlet, dont l’interrogatoire révélerait le ou les auteurs de la pièce incriminée[202].

[201] _Bibliothèque de la Ville de Paris_, mss. 26700, année 1737.

[202] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, mss. 10016. Lettre autographe (inédite) du duc de Richelieu au lieutenant de police (9 juillet au soir). Ce libelle ne serait-il pas le même que cette _Histoire des rats_, dont parle une nouvelle à la main du 14 août 1737 (mss. 26700)? Cette histoire, dit-elle, «se vend assez librement, quoique sans approbation, ni privilège: il y a plusieurs portraits très applicables à des personnes en place; on a remarqué qu’il y a une espèce d’estampe dans le livre qui attrape fort la ressemblance de M. le duc de Richelieu.» Un exemplaire de l’_Histoire des Rats_, illustré de l’estampe en question, appartient à la Section des Imprimés de la Bibliothèque Nationale.

Nous ne voyons pas quelle suite fut donnée à la plainte de Richelieu; mais nous constatons que son procès en revendication contre les propriétaires du Palais Royal se plaidait encore en 1755; et c’est par une note, très explicite, du _Journal_ de Luynes que nous en apprenons la fin.

«Il y a huit jours que M. de Richelieu a perdu son procès tout d’une voix. Il n’y a eu qu’un ou deux conseillers qui ont ouvert un autre avis et qui, sur-le-champ, se sont réunis à la pluralité.

«M. le Maréchal de Richelieu prétendait que les terrains sur lesquels on a bâti plusieurs maisons (au Palais Royal) faisaient partie des biens substitués par M. le cardinal de Richelieu, vendus postérieurement à la substitution. Les acquéreurs ou propriétaires prouvaient que les prix des ventes des terrains ou maisons avaient été employés à payer des dettes antérieures à la substitution. M. de Richelieu prétendait au contraire que les effets mobiliers étaient plus que suffisants pour payer les dettes. Les propriétaires persistaient dans leur calcul. Si M. le Maréchal de Richelieu avait gagné, cela aurait causé la ruine de plusieurs bons bourgeois; et l’on prétend que cela lui aurait fait un avantage de cinq millions.

«On compte que les frais que M. de Richelieu est condamné à payer iront à 150.000 livres; mais M. de Richelieu se flatte de retirer cette somme des poursuites qu’il est autorisé à faire contre les particuliers qui ne se sont pas mis en règle pour justifier de l’emploi de leur argent[203].»

[203] Duc DE LUYNES: _Journal_, t. XIV, 1er septembre 1755.

CHAPITRE XIII

_La galanterie sert la politique de Richelieu.--L’amitié qui la favorise.--Mme du Châtelet lui assure le concours de Voltaire.--Une autre amie, Mme de Tencin, donne à Richelieu la clef des intrigues ministérielles.--Rupture de Louis XV et de la Reine exploitée par les partis.--Richelieu ne fut pas, à l’origine, le «corrupteur» du roi.--Sa perversité fut devancée par celle de Bachelier, un des premiers valets de chambre._

Il semble qu’après la mort de sa seconde femme, Richelieu ait renoncé pour toujours à courir les chances d’une troisième union, comme s’il eût désespéré d’y retrouver une collaboratrice aussi intelligente, aussi dévouée, aussi aimante que celle dont une fin prématurée venait de le séparer à jamais.

Il n’en suivit qu’avec plus de ténacité une ligne de conduite, qu’avait enrayée momentanément son affection pour la princesse de Guise. S’il n’eut garde de se désintéresser (loin de là) des jeux variés et compliqués de la galanterie, il entendit en tirer, comme par le passé, pour sa fortune politique, des profits moins aléatoires que ceux auxquels s’était laissé prendre jadis son orgueil, trop facilement satisfait.

Ce fut l’amitié, volontiers oublieuse des ingratitudes de l’amour, qui s’employa, par les moyens les plus ingénieux et les plus subtils, à servir une ambition sans préjugés, ni scrupules.

Deux femmes, qui n’étaient plus ses maîtresses, furent, pour Richelieu, non pas des Égéries (il n’était pas l’homme des consultations académiques), mais des correspondantes avisées, dont l’initiative pouvait se prêter à toutes les démarches et à toutes les manœuvres que leur ami eût réclamées de leur zèle.

C’était la marquise du Châtelet, qui, par son mérite personnel, par son influence sur Voltaire, jouait un si grand rôle dans le monde des lettres et des sciences; c’était Mme de Tencin, bas-bleu, elle aussi, et d’un azur très prononcé, que son génie d’intrigue et la haute situation de son frère le Cardinal faisaient faufiler dans tous les salons mondains et politiques et jusque dans les Cabinets ministériels.

Mme du Châtelet, «la docte Émilie», écrivait fréquemment à Richelieu, depuis qu’elle était toute à Voltaire; et ses lettres[204] sont des modèles de franche et loyale sincérité: «Vous connaissez mon cœur, lui disait-elle en mai 1735, et vous savez combien il est vraiment occupé. Je m’applaudis d’aimer en vous l’ami de mon amant.»

[204] M. Eugène Asse a publié, en 1878, ces lettres de Mme du Châtelet: presque toutes sont tirées de la _Vie privée de Richelieu_, par Faur: l’autorité d’un tel érudit, qui les accepte comme authentiques, permet donc d’en faire état.

C’est aussi que cet amant, chez qui le cerveau était toujours en état d’effervescence, avait parfois des emportements de passion amicale pour un homme, auquel il prétendait ressembler et dont il laissait entendre, par manière de plaisanterie, que lui, le fils du notaire, pouvait bien être le frère naturel du fils du grand Seigneur.

Sénac de Meilhan a nettement défini les affinités physiques qui rapprochaient les deux amis:

«Il y avait, dit-il, dans les gestes et le ton de la voix, les plus grands rapports entre Voltaire et le Maréchal de Richelieu; et ils étaient si frappants qu’on ne peut se refuser à croire qu’ils s’étaient réciproquement imités. Le poète avait sans doute copié les manières de l’homme qui avait le plus d’éclat et le plus de succès dans le monde; et l’homme de la Cour avait saisi quelques gestes expressifs d’un auteur célèbre qui réunissait les grâces de l’esprit et le ton du monde aux plus grands talents[205].»

[205] SÉNAC DE MEILHAN: _Le Gouvernement, les mœurs et les conditions de la France avant la Révolution_ (édition de Lescure), pp. 92-93.

Ajoutez que la ressemblance morale n’était pas moindre. Tous deux étaient également autoritaires, susceptibles et vaniteux; ils avaient l’humeur changeante et le cœur sec; chez eux la colère était prompte et la rancune de longue durée; mais leur esprit, très vif, s’ouvrait aux belles choses; ils avaient le sens droit et parfois des élans de générosité.

On comprend alors le mot si profond de Mme du Châtelet: «Je m’applaudis d’aimer en vous l’ami de mon amant.»

Elle lui écrivait encore à la même époque:

«Voilà comme vous êtes, vous aimez les gens huit jours; vous m’avez fait des coquetteries d’amitié, mais moi qui prends l’amitié comme la chose la plus sérieuse du monde et qui vous aime véritablement, je m’inquiétais de votre silence et je m’en affligeais. Je me disais à moi-même il faut aimer ses amis avec leurs défauts. M. de Richelieu est léger, inégal; il faut l’aimer tel qu’il est... Voilà les idées qui m’occupaient, pendant que vous étiez, à ce que vous prétendez, obstrué... Vous me faites une description si comique de l’état où vous étiez, que, si je n’étais en peine de votre santé, je vous dirais que je n’ai vu que vos lettres, qui soient à la fois tendres et plaisantes, deux choses qui ne vont point ordinairement ensemble.»

Là encore, la Marquise a trouvé le mot juste. Les lettres de Richelieu (et elles sont rares) ont des côtés drôlatiques inattendus; puis, soudain, la grâce séductrice de l’homme reparaît. Et Mme du Châtelet y fait appel, quand elle écrit de Bruxelles, le 24 septembre 1740, à Richelieu, après une brouille passagère avec l’amant[206]:

[206] _Lettres de M. de Voltaire et de sa célèbre amie_, 1782.