Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 10
[168] _Mémoires_ de VILLARS, t. V.--A maintes reprises, le Maréchal ne se fit pas faute d’interroger Richelieu sur divers incidents de sa campagne diplomatique; et les _Mémoires_ du vainqueur de Denain, en 1730, enregistrent certaines déclarations de l’ambassadeur, auxquelles la véracité de Villars donne un cachet d’authenticité. Richelieu ne lui avait-il pas affirmé le fait, d’ailleurs certifié par Fonseca, ambassadeur d’Autriche à Versailles, que l’Empereur aurait rétrocédé Luxembourg et d’autres places fortes à Louis XV, comme gage d’alliance avec la France, si le roi Très-Chrétien lui avait garanti le bénéfice de la _Pragmatique Sanction_, c’est-à-dire de la succession à l’Empire pour les archiduchesses d’Autriche? Or, le cardinal Fleury avait déclaré, en plein Conseil, que, si le chancelier Zinzendorff avait consenti ces propositions à la France, il avait été désavoué depuis par l’Empereur. Bien mieux, en 1732, le Garde des Sceaux avait soutenu à Villars que Richelieu n’avait jamais signalé au premier ministre le dessein formé par Charles VI de marier l’aînée des archiduchesses à Don Carlos. Et précisément l’ancien ambassadeur avait présenté à Villars la copie de ses dépêches témoignant du désir de l’Empereur de conclure cette union; aussi, le Maréchal estimait-il comme «la pire des fautes, aussi honteuse que dangereuse», de n’avoir pas assuré «l’Empire et tous les biens de la maison d’Autriche à la troisième branche de la maison de Bourbon». Une note de l’éditeur des _Mémoires_ de Villars ajoute: «En effet il est question dans la Correspondance de Richelieu, en 1725, de négociations secrètes entre l’Autriche et l’Espagne pour le mariage du deuxième fils de Philippe V avec l’archiduchesse Marie-Thérèse. Si elles ont réellement existé, elles étaient inspirées par une pensée hostile à la France et la secrète espérance de reconstituer contre elle l’empire de Charles-Quint, mais avec un Bourbon. Villars fut toujours convaincu que l’offre était sérieuse et que l’affaire avait manqué par la faute de Fleury.»
Aussi le jeune négociateur reçut-il l’accueil le plus flatteur du roi, quand, le 3 juillet 1728, au retour de son ambassade[169], il vint «faire sa révérence» à Louis XV, comme le dit Villars; mais, ajoute le Maréchal, «on le trouva fort changé[170]». L’ardeur qu’il avait apportée à remplir les devoirs de sa mission explique, de reste, cet état physiologique; au moins eût-il dû demander au repos prolongé, la réparation de ses forces; malheureusement, il retrouvait, à Paris et à Versailles, cette vie de plaisir à outrance dont il avait en quelque sorte perdu l’habitude à la Cour de Vienne, où l’austérité des mœurs et la pratique intense de la dévotion lui donnaient presque des nausées, ainsi qu’il l’écrivait au cardinal de Polignac. Mais sa légèreté et son inconstance, qui l’entraînaient sans relâche vers de nouvelles amours, lui suscitèrent de vives inimitiés chez des femmes dont il avait éprouvé, dans le charme d’un adorable commerce intellectuel, la tendre et sincère affection. C’est ainsi qu’il avait froissé, à son grand dam, cette exquise Mme de Gontaut, avec qui il avait échangé une si piquante correspondance[171] pendant son séjour à Vienne. Mais Mme de Gontaut avait l’épigramme facile et sanglante, d’autant que la pointe en était préalablement aiguisée par Roy, le poète satirique. Quand elle vit Fanfarinet (c’était elle qui l’avait ainsi baptisé) s’éloigner d’elle en esquissant une de ses pirouettes ordinaires, elle lui décocha ce couplet à l’emporte-pièce:
[169] Six mois auparavant, les nouvellistes parisiens annonçaient déjà sa prochaine arrivée, «l’Empereur s’inquiétant de ses assiduités auprès de l’Impératrice. Il devrait pourtant se laisser donner un successeur par lui.» BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10158. Nouvelles de café (café Joseph), 20 janvier 1728.
[170] Sa santé fut même très compromise l’année suivante, s’il faut en croire la lettre dans laquelle Mlle Aïssé (_Lettres_, édition E. Asse, 1873) écrivait, en novembre 1729, de Pont-de-Veyle, que Richelieu, disait-on, se mourait de la rougeole.
D’ailleurs, il eut, dans le cours de sa vie, d’assez fréquentes secousses.--Dangeau notait, le 15 novembre 1717: «Le duc de Richelieu est assez considérablement malade, on l’a saigné et on ne lui a tiré que du pus. Sa grande jeunesse pourra le tirer de là.» Et, en effet, le 23, il était hors de danger.» Il est donc évident que sa longévité fut, comme celle de Voltaire, assez fréquemment contrariée par des accidents plus ou moins graves, quoique en aient dit bon nombre de mémorialistes.
[171] On ne trouve aucune trace de ces lettres dans les _Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV_ signalées par notre _Avant-Propos_, publication où Soulavie avait réuni, au Tome II, la correspondance des amis de Richelieu sur «les intrigues de la Cour de France», avec l’«ambassadeur extraordinaire», pendant son séjour à Vienne.
Ton amour n’est que badinage; Tes serments sont un persiflage, Que tu prodigues, à chaque instant, A tout objet qui se présente, Sans choix, sans goût, ni sentiment. Il te suffit d’en tromper trente.
Ce trait final rappelle le mot du Président Hénault sur Richelieu: «L’homme à bonnes fortunes du siècle; il a été le _dompteur de toutes les femmes_, au point que l’on a remarqué celles qui lui avaient résisté[172].» C’était comme un point d’honneur pour lui de ne point rencontrer de cruelles; mais il n’avait pas le sens de l’éclectisme, et Mme de Gontaut le lui dit nettement.
[172] _Mémoires_ du Président Hénault (édition Fr. Rousseau, 1911), p. 124.
Cette confiance en soi, cette infatuation de son mérite n’ont rien qui doive surprendre chez Richelieu. Jamais homme ne fut mieux servi par les circonstances, ni plus heureusement doué par la nature. Sa vanité, toujours en éveil, formulait à peine un désir qu’elle recevait pleine et entière satisfaction. Il mettait, en effet, une sorte de coquetterie à rechercher les distinctions honorifiques, sur lesquelles il semblait que le grand nom de Richelieu lui donnât comme un droit de préemption. En novembre 1732, il se faisait recevoir membre honoraire de l’Académie des Sciences. Et nous verrons, par la suite, quel intérêt il prenait à toutes les questions de théâtre et d’art, d’histoire et de littérature, comment, en dépit de son humeur caustique, autoritaire, parfois même brouillonne et tracassière sous les dehors d’une excessive politesse, il jugeait sainement de matières qui paraissaient devoir échapper à sa compétence.
Il mettait déjà plus de circonspection dans ses agissements politiques et, prudemment, se tenait à l’écart de manœuvres que des impatients dirigeaient contre le gouvernement du cardinal Fleury. Parmi eux, le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et le duc d’Épernon, fils d’un premier mariage de la comtesse de Toulouse, avaient projeté de renverser à bref délai le vieux prélat. Admis dans l’intimité du roi qu’amusaient leurs boutades contre le ministre, et, croyant l’heure propice, ils s’en ouvrirent à Richelieu. Celui-ci leur promit le secret; mais, peu séduit par la perspective de reprendre une quatrième fois le chemin de la Bastille, il préféra se retirer pour quelques semaines dans son château du Poitou. Entre temps, de Gesvres et d’Épernon présentaient au roi un mémoire qui était presque un acte d’accusation contre Fleury et concluait à sa déchéance. Louis XV chargea son premier ministre de la réponse; et les deux chefs de ce complot à l’eau de rose, qu’on dénomma ironiquement la _Conjuration des Marmouzets_, furent exilés dans leurs terres[173].
[173] JOBEZ: _La France sous Louis XV_, t. III, p. 56.
Cette manifestation anti-ministérielle se produisit en octobre 1730. Elle ne fut pas d’ailleurs la seule; mais toutes furent également inoffensives. Elles se traduisaient, suivant la mode du temps, en épigrammes, en couplets, en parodies tirées des classiques, en pamphlets, en «lettres de l’autre monde». L’une d’elles, qui date du 25 juillet 1732, offre cette particularité qu’elle est adressée au duc de Richelieu par son grand-oncle, l’illustre Cardinal, en raison du projet qu’on prêtait à Fleury de se faire ériger un mausolée dans l’église de la Sorbonne, dont les caveaux devaient être exclusivement réservés à la sépulture de Richelieu et de sa famille. Cette missive anonyme, écrite «des Champs-Élysées», était tout à la fois un libelle contre Fleury «ce petit-fils de laquais», et un panégyrique du neveu par l’oncle. Le Cardinal qualifie--délicieux euphémisme!--«d’audacieuses entreprises de jeunesse» les folies que l’on sait. «Le jeune duc, dit-il, prodigue pour l’honneur de la nation une grande partie des biens qu’il lui a laissés. Pénétrant pour ainsi dire dans les plus secrets replis de ce fameux conseil aulique, il sert aussi bien son maître à entretenir la paix avec cette fière maison d’Autriche, que lui, le Cardinal, a servi le sien en abaissant la puissance énorme de cette maison.» Aussi l’oncle s’en croit-il autorisé à «déduire ce que le neveu pourra faire dans la guerre après ce qu’il lui voit faire dans la paix[174]».
[174] BOISJOURDAIN: _Mélanges historiques, politiques et satiriques_, 1807, 3 vol., t. II, p. 125.
L’événement allait justifier le pronostic.
Le succès de son ambassade avait développé, en effet, chez Richelieu le germe d’une noble ambition, celle de «servir le roi» comme le disait la «lettre du Cardinal», le roi représentant, sous l’ancien régime, et l’État, et la France. Or, Richelieu se rappelait qu’il avait fait ses premières armes sous Villars, à l’heure où le pays luttait contre l’invasion étrangère; et quand la vacance du trône de Pologne, en 1733, autorisa les revendications de Stanislas Lesczinski, suggérées d’ailleurs par son gendre, Louis XV, Richelieu fut le premier à conseiller de leur prêter l’appui d’une politique ferme et vigoureuse. Aussi fut-il désigné pour prendre part à la démonstration militaire qu’allait tenter l’armée du Rhin, commandée par le Maréchal de Berwick. Il partit avec le régiment d’infanterie, dont il était colonel par commission du 15 mars 1718.
Il avait apporté à ses préparatifs le faste et l’ostentation qui, chez lui, étaient presque une seconde nature. Il emmenait, avec le personnel que nécessitaient de tels équipages, 30 chevaux pour lui, 72 mulets transportant ses bagages, et des tentes semblables à celles du roi[175]. Villars s’amusa beaucoup de ce déploiement de luxe.
[175] BARBIER: _Journal_, t. II, p. 428.
Richelieu n’en fit pas moins bravement son devoir au siège de Kehl.
Un brevet du 20 février 1734 lui accordait le grade de brigadier d’infanterie à cette même armée du Rhin.
Richelieu continua d’y servir en 1735, jusqu’à la paix, époque à laquelle il se démit de son régiment.
Puis, en 1738, il était pourvu de la lieutenance-générale du Languedoc, au département du Vivarais et du Velay, sur la démission du marquis de la Fare; et, le même jour, il recevait sa commission pour «commander, au nom du Roi, dans la province».
Avant d’atteindre sa quarantième année, il était donc parvenu au but que se proposaient tous les grands seigneurs, ses contemporains; il occupait un poste officiel dans le monde administratif, après avoir conquis une place honorable dans les rangs de l’armée.
CHAPITRE XI
_Le second mariage de Richelieu.--Voltaire l’a mené comme une «comédie».--Richelieu retourne à l’armée: son duel avec le prince de Lixin.--Sa femme, la princesse de Guise, est une nature d’élite.--Comme elle seconde son mari aux États de Languedoc.--Une anecdote du marquis de Valfons.--Richelieu fidèle pendant six mois.--L’intrigue avec Mme de la Martellière.--Les cabinets particuliers de la Galerie des Tuileries.--Amour passionné de la duchesse pour son mari.--Ses derniers moments._
Entre deux campagnes, Richelieu avait pris le temps de se remarier.
Ce n’était pas la première fois qu’il envisageait cette éventualité. Et même, Mlle de Noailles n’était pas morte de six mois, qu’il jetait ses vues sur Mlle de Monaco, sœur de la duchesse de Valentinois. «Mais, note le _Journal_ de Dangeau, cela n’a pu s’ajuster, tout est rompu[176].»
[176] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, 16 mars 1717.--De nos jours, un prince de Monaco épousa la veuve d’un duc de Richelieu.
Il est probable que ce parti ne dût pas être le seul qui s’offrît à Richelieu pendant les dix-huit années que dura son veuvage; mais les annalistes contemporains n’en ont soufflé mot. Nous n’avons trouvé que cette indication dans une gazette de café, datée du 20 janvier 1728:
«M. de Senozan (un riche parvenu) veut faire épouser le duc de Richelieu à sa fille et promet 20.000 écus à l’intermédiaire qui y parviendra[177].»
[177] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10158 (manuscrits).
Mais Voltaire avait juré le bonheur de celui qui était déjà son idole, avant qu’il devînt «son héros». Il parla, écrivit, s’agita, s’entremit avec cette activité qu’il dépensait en toutes choses; et, le 14 avril 1734, Richelieu se mariait, dans la chapelle de Montjeu, avec «Élisabeth-Sophie de Lorraine, fille d’Anne-Marie-Joseph de Lorraine, prince de Guise, comte d’Harcourt, marquis de Neufbourg et Montjeu et Maria-Louise-Chrétienne de Nasville, princesse de Guise[178]».
[178] _Dictionnaire_ de JAL, p. 1062 (Registres du Temple).
Et, tout fier d’un tel dénouement, l’homme de théâtre qu’était Voltaire écrivait à son ami Cideville qu’il avait conduit l’affaire comme une intrigue de comédie.
En réalité, la vanité, cette puissante directrice de toutes les actions de Richelieu, avait singulièrement contribué à cette union. Si le petit-fils des Vignerot, comme ses ennemis se plaisaient encore à l’appeler, n’avait pu s’allier, jadis, par Mlle de Valois ou par Mlle de Charolais, aux Bourbons, il entrait aujourd’hui dans une maison princière, peut-être plus illustre, celle des Guise, puisqu’elle prétendait descendre de Charlemagne.
Il faut dire cependant, à l’éloge de Richelieu, que l’orgueil n’avait pas, seul, déterminé son choix. Impulsif, ainsi qu’il le fut toute sa vie, il s’était pris d’une soudaine passion pour Mlle de Guise, une belle personne, un peu fière et presque farouche, jusque-là délaissée, car elle n’avait pas de dot. Et très noblement, très galamment, il l’avait épousée.
Voltaire n’avait pas eu tort, quand il avait vu dans ce mariage le côté théâtre. Huit jours après le «saint nœud», que le poète avait célébré dans une épître restée célèbre[179], Richelieu avait dû quitter sa femme, rappelé par la reprise des hostilités sur les bords du Rhin. Il était de nouveau sous les ordres de Berwick et, parmi ses compagnons d’armes, se trouvait un cousin de la duchesse, le prince de Lixin, qui, avec son frère, le prince de Pons, avait refusé de signer au contrat de sa parente. Le prince de Guise les avait «déshonorés», disaient-ils, en donnant sa fille à ce Vignerot qui n’était pas gentilhomme. Or, pendant le siège de Philisbourg, un soir que Richelieu, prié à souper chez le prince de Conti, s’y rendait, au sortir de la tranchée, sans avoir eu le temps de faire disparaître la sueur et la poussière dont il était couvert, le prince de Lixin, qui était invité, lui aussi, parut s’étonner que le duc ne fût pas encore décrassé, depuis son alliance avec les Guise. Cette insolence fut cruellement châtiée. Richelieu appela en duel le prince de Lixin et le tua net[180]. Il avait été lui-même assez grièvement blessé et le bruit de sa mort avait couru avec une telle persistance, que Voltaire, n’écoutant que son amitié, était parti pour Philisbourg, acte de pieuse déférence qui lui avait été imputé à crime[181].
[179] VOLTAIRE: _Épître à la Duchesse de Guise_ (avril 1734).
[180] BARBIER: _Journal_ (Paris, 8 vol.), t. III, p. 464.--NARBONNE: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_ (Paris, 1860), pp. 316-317.
[181] _Lettres de Mme du Châtelet_ (édit. E. Asse, 1878).--Et cependant son arrivée au camp, dit DESNOIRESTERRES (_Vie de Voltaire_, t. II, p. 45) avait été fêtée par les princes du sang, MM. de Conti, de Charolais, de Clermont.
Pour s’être si tardivement remarié, Richelieu avait eu la main heureuse.
Mlle de Guise était, en effet, une nature d’élite, qu’exaltait fort Voltaire, quoiqu’elle pût porter ombrage à la docte Émilie. C’était, comme on disait alors, une «salonnière». Elle avait fait un cours de physique dans la salle des machines à la cour de Lorraine; et, certain jour, elle avait confondu un prédicateur jésuite qui était un éloquent bavard[182].
[182] VOLTAIRE: _Lettre à Fromont_, 25 juin 1735.
Nous avouons que cette virtuosité de conférencière et ces exercices de femme savante, si communs au XVIIIe siècle, nous trouvent assez froid. Mais ce qui ne saurait nous laisser indifférent, c’est le rôle d’associée et de collaboratrice, que la jeune duchesse tint auprès de son mari, pendant le peu d’années qu’elle vécut.
Richelieu, ainsi que nous l’avons vu maintes fois, était alors dans un état voisin de la gêne; et si la lieutenance-générale du Languedoc (il avait tablé sur le commandement de Bretagne) n’était pas une compensation suffisante donnée à son amour-propre, elle comportait du moins un revenu très appréciable. Pendant son absence, sa femme, bien que déjà touchée par le mal qui allait l’emporter, s’employa fort activement, de tous côtés, à réaliser les économies nécessaires. Elle supprima, à Paris, un train de maison ruineux, loua l’hôtel de la place Royale à l’ambassadeur de Naples[183] et vint se fixer à Montpellier, siège du gouvernement de son mari[184].
[183] FAUR (_Vie privée_, t. I, p. 330) prétend que ce diplomate, avant d’habiter l’hôtel, y fit parquer un troupeau de moutons, pendant quelques jours, pour en chasser l’odeur de musc, chère à Richelieu.--Même anecdote a été contée pour l’Hôtel du Gouvernement à Bordeaux, que le Maréchal occupa pendant près de 30 ans.
[184] COMTESSE D’ARMAILLÉ: _La comtesse d’Egmont_ (Paris, 1890), p. 3.--Le prince de Dombes était le gouverneur officiel; et Richelieu commandait pour le roi, mais il était, de fait, le gouverneur de la province; nous lui en conserverons le titre.
Richelieu y prenait une succession difficile. Les catholiques, les protestants, les juifs même étaient toujours en état de conflit. Et, pour faire tomber le bouillonnement de ces cerveaux surchauffés, le représentant du roi dut mettre en jeu toutes les ressources d’une diplomatie que lui rendait familière l’adroite et aimable souplesse de son esprit insinuant. Les débuts de Richelieu en Languedoc furent un coup de maître; et le témoignage précieux d’un contemporain vient corroborer une impression qui fut générale. Le marquis de Valfons raconte la scène en ces termes:
... «Je menais une vie très retirée, jusqu’au passage du duc de Richelieu qui venait commander pour la première fois en Languedoc (1739). Il soupa à l’évêché. Je ne voulus pas me mettre à table pour être plus à portée de lui faire ma cour. Je l’avais vu à l’armée. Il ne cherchait qu’à plaire et y réussissait à coup sûr. Au premier mot que je lui dis, son accueil fut charmant; la joie qu’on avait de le voir se peignait dans tous les yeux. Il voulut l’augmenter encore par ses caresses et sa coquetterie naturelle.
--«Vous êtes bien jeune pour ne pas souper, me dit-il.
--«Monsieur le duc, lui répondis-je, on soupe tous les jours et les instants de se rapprocher de vos bontés sont trop courts.»
«Alors éloignant sa chaise et me faisant placer près de lui:
--«Mettez-vous là, je le veux.»
«Et tout de suite, il me fit mille questions. A la fin de souper, il me dit: «Vous viendrez à Montpellier m’aider à faire les honneurs d’un bal que j’y donne lundi prochain. Mme de Richelieu sera arrivée. Je vous présenterai: elle vous recevra bien, car vous ressemblez parfaitement au duc de la Trémoïlle qui est son parent et qu’elle aime beaucoup; du reste vous ne deviez pas l’ignorer: on a dû vous le dire souvent.»
«Je fus à Montpellier où il me reçut avec bonté et me mena aussitôt à la toilette de Mme de Richelieu, qui, de la meilleure foi du monde, me prenant pour son cousin, me dit: «Voilà une belle plaisanterie de changer de nom et d’uniforme. Eh pourquoi ne m’avez-vous pas dit à Paris la galanterie que vous me faites de venir aux États?»
«M. de Richelieu m’accabla de bontés et m’ordonna de n’avoir pas d’autre maison que la sienne[185].»
[185] _Souvenirs_ du marquis DE VALFONS, 2me édition, 1906. Émile-Paul, pp. 29-30.
Avec une vaillance faisant honneur à sa ténacité, la jeune femme supportait les fatigues de cette vie qui la minait; elle puisait sa force de résistance dans son amour pour son mari; mais lui, qui semblait l’adorer, était-il sincère?
Lorsque Voltaire avait suivi d’un œil attendri la lune de miel d’un couple aussi bien assorti--si tant est que son malicieux regard ait jamais laissé percer la moindre lueur de sensibilité--il avait fort sagement conseillé aux deux époux de ne pas tarir trop vite la coupe qui s’offrait à leurs lèvres:
Ne vous aimez pas trop, c’est moi qui vous en prie; C’est le plus sûr moyen de vous aimer toujours. Il vaut mieux être amis tout le temps de sa vie Que d’être amants pour quelques jours.
C’était, comme bien on pense, pour Richelieu que Voltaire parlait, Richelieu qui avait juré
D’être toujours fidèle et sage.
Il le fut à peine six mois.
En mars 1735, il eut une aventure qu’il nous paraît intéressant de rappeler, non qu’elle soit une des plus brillantes conquêtes de ce «dompteur de femmes», mais parce qu’elle montre, sous l’aspect peu flatteur d’un professionnel de la défection amoureuse dans ce qu’elle a de plus humiliant pour sa victime, l’homme qui se piquait volontiers d’être le parangon de la politesse délicate et raffinée en matière de galanterie.
Cette anecdote figure dans divers _Souvenirs_ contemporains. Mais nous l’empruntons, très modifiée, à une autre source beaucoup moins suspecte, la correspondance d’un commissaire de police parisien.
Le duc de Durfort se croit l’unique amant, et, bien entendu, adoré d’une femme à la mode, Mme de la Martellière. Mais cette dame s’est donnée toute à Richelieu, sans que «le cœur de celui-ci y mette rien». Elle promet de souper avec lui, après avoir refusé cette faveur à Durfort. Ces deux seigneurs se rencontrent, le lendemain du rendez-vous, dans une maison amie. Durfort a la mine toute défaite.
--«Qu’as-tu? demande Richelieu.
--«Un contre-temps fâcheux n’a pas permis à Mme de la Martellière de me recevoir cette nuit.
--«Allons donc!
--«Pourquoi pas? Vas-tu dire que je fais le petit-maître et qu’elle ne m’aime pas?
--«Que sais-je? Mais la nuit qu’elle t’a refusée, elle me l’a donnée à moi.
--«C’est trop fort!
--«En veux-tu la preuve? Viens, tel jour, à tel endroit; nous y avons pris rendez-vous. On t’ouvrira et tu me trouveras avec elle entre deux draps.»
Ce qui fut dit fut fait. Durfort est annoncé; il entre avant que Mme de la Martellière ait pu s’évader. Elle se tapit sous la couverture, mais Richelieu a la scélératesse de sauter à bas du lit, entraînant après lui les draps. Et Durfort a la bassesse de gifler Mme de la Martellière[186].