Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 1

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LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

OUVRAGES DE PAUL D’ESTRÉE

=Œuvres inédites de Motin= (avec notice et notes). Paris, librairie des bibliophiles, 1883.

=Mémoires de Voltaire, écrits par lui-même= (avec notes et commentaires). Paris, Kolb, 1891.

=Les Hohenzollern= (en collaboration avec E. Neukomm). Paris, Perrin et Cie, 1892.

=Un policier homme de lettres. L’Inspecteur Meusnier= (1748-1757). Paris, aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, 1892.

=Les Explosifs au XVIIIe siècle.= Paris, aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, 1894.

=Journal inédit du lieutenant de police Feydeau de Marville= (1744). Paris, aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, 1897.

=Les théâtres libertins du XVIIIe siècle= (en collaboration avec Henri d’Alméras). Paris, Daragon, 1905. _Épuisé._

=Les Organes de l’Opinion publique dans l’Ancienne France= (en collaboration avec Fr. Funck-Brentano). Paris, Hachette et Cie.

I. =Les Nouvellistes=, 2e édition, 1905. II. =Figaro et ses devanciers=, 1909. III. =La Presse clandestine= (en préparation).

=Le Père Duchesne. Hébert et la Commune de Paris= (1792-1794) (Couronné par l’Académie française.) Paris, Ambert et Cie, 1909.

=La Duchesse d’Aiguillon= (en collaboration avec A. Callet). Paris, Émile-Paul, 1912.

=Un Rebouteur du Val d’Ajol et la Légende de Valdajou.= (Bulletin de la Société française de l’Histoire de la Médecine.) 1912.

=Le théâtre sous la Terreur= (=Théâtre de la Peur, 1792-1794=). Paris, Émile-Paul, 1913.

_EN PRÉPARATION:_

=La Vieillesse de Richelieu (1758-1788).=

PAUL D’ESTRÉE

LE MARÉCHAL DE RICHELIEU

(1696-1788)

D’APRÈS =Les Mémoires Contemporains et des Documents Inédits=

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 100

_Ce livre, commencé en 1912 et terminé en 1914, avait été remis à l’imprimeur quelques jours avant la Guerre. Il dut attendre, pour paraître, une heure plus propice._

_Par une coïncidence alors impossible à prévoir, il signalait, chez un peuple né à la vie internationale, dès le début du XVIIIe siècle[1], l’essor et les manifestations d’une politique, ne laissant que trop pressentir, même à cent-soixante ans de distance, l’agression inique et féroce qui devait mettre, de nos jours, la France à deux doigts de sa perte._

[1] Dans les siècles précédents, comme le démontrent les historiens allemands et les Archives de Berlin, les Marquis de Brandebourg, et notamment le Grand Électeur, s’étaient efforcés d’affirmer l’existence de la Prusse, soit par des démonstrations militaires, soit par des négociations diplomatiques ou commerciales. Mais ce ne fut qu’à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe que la Prusse entra réellement dans le concert européen.

_Or, au_ XVIIIe _siècle, conformément à des traditions qu’une diplomatie avisée voudrait faire aujourd’hui revivre en les adaptant aux nécessités présentes, la monarchie bourbonienne s’étudiait à maintenir, par un système d’alliances utile à ses intérêts et à sa sécurité, les conditions d’existence qui réglaient les rapports des principautés allemandes entre elles. Et lorsque, à partir de 1740, l’avidité inquiétante de la Prusse, exploitée par son Souverain, tendit à rompre, à son profit, ce salutaire équilibre, un homme--celui qui fait l’objet de cette étude--servi par une manœuvre militaire des plus heureuses, aurait pu étouffer, dans l’œuf, l’entreprise néfaste, dont nous voyons le développement progressif menacer actuellement l’indépendance des Nations!_

_Le Maréchal de Richelieu n’eut pas cette intuition. Napoléon l’eut peut-être[2]. Mais s’il réduisit de plus de moitié le royaume de Prusse, il n’en soupçonna pas la réorganisation, armée et combative, qui devait avoir raison, dans un avenir prochain, du tout-puissant Empereur._

[2] «Mon plus grand tort, disait-il à Sainte-Hélène, a peut-être été de n’avoir pas détrôné le roi de Prusse, lorsque je pouvais aisément le faire.» (O’MEARA, _Napoléon en exil_, tome I, p. 114.)--C’était la dislocation de la Prusse, la répartition de ce royaume entre divers États de l’Allemagne et la reconstitution possible de la Pologne, qu’aujourd’hui la Révolution russe, aboutissant à la Monarchie constitutionnelle ou à la République, devra réaliser dans sa pleine indépendance, en échange de Constantinople.

_Aujourd’hui, la France ne la voit et ne la connaît que trop, cette formidable machine de guerre dressée pour la conquête du globe! Mais elle la brisera par sa volonté de vaincre, et grâce au concours de cette noble alliée qui, pendant le_ XVIIIe _siècle, fut son adversaire implacable et la vigilante auxiliaire de la Prusse_.

_Si l’Histoire, méprisant les complaisants euphémismes, qui permettent de dissimuler la réalité des faits, doit déterminer avec impartialité le rôle joué par l’Angleterre au cours de la Guerre de Sept ans, elle dira, par contre, qu’au commencement du_ XXe _siècle, cette même Angleterre s’associa vaillamment et loyalement à la France et à ses alliés, pour délivrer le monde du fléau qui voulait en bannir la Liberté, le Droit et l’Honneur._

Paul d’ESTRÉE, 1912-1914-1917.

AVANT-PROPOS

I

Je ne sais quel _essayiste_, soucieux de caractériser à sa manière chacune des deux périodes de cent années qui vit successivement naître et grandir, fléchir et succomber, la monarchie absolue des Bourbons, nommait le XVIIe siècle le _siècle du Cardinal_ et le XVIIIe le _siècle du Maréchal_.

Cette appréciation, pour sembler paradoxale, peut cependant se défendre.

Ce fut, en effet, le Cardinal de Richelieu, qui, reprenant en ses fortes mains les destinées de la France compromises à l’intérieur et à l’extérieur par les compétitions impies des principaux feudataires de la Couronne, fut le véritable artisan de la toute-puissance de Louis XIV et en prépara l’apogée.

La vie du Cardinal ne remplit même pas la première moitié du XVIIe siècle; par contre, celle du Maréchal de Richelieu occupa presque entièrement le XVIIIe et ne finit qu’une année à peine avant l’avènement de la Révolution.

L’homme qui porta, avec tant de désinvolture, mais non sans fierté, le nom, si lourd, de Richelieu, fut l’image vivante de son siècle. Il en eut l’esprit raffiné, le charme élégant, l’instinct de la tolérance et l’intuition de la liberté, le goût des arts, l’amour des lettres et la curiosité de toutes les connaissances pouvant contribuer au progrès de l’humanité. Mais il eut aussi le scepticisme railleur, l’égoïsme outré, la soif du plaisir, l’absence de scrupules et de sens moral, la corruption et la perversité, particuliers au XVIIIe siècle. S’il ne fut pas complètement l’initiateur du mouvement de réaction qu’appelait l’austérité des dernières années du grand règne, il devint bientôt, et pour longtemps, l’inspirateur, mondain et social, du nouveau. On ne jura plus, à la Cour comme à la Ville, que par Richelieu; et, malgré bien des erreurs et des fautes, malgré les intrigues et les cabales les plus redoutables, ce prestige séculaire n’était pas encore si affaibli, à la veille de 1789, que la jeune génération n’invoquât, à l’occasion, l’autorité du Maréchal de Richelieu.

Mais, sans insister davantage sur une double désignation qui rapproche l’oncle et le neveu, notons néanmoins entre eux, pour n’y plus revenir, certains points de ressemblance que peuvent justifier, toutes proportions gardées, les lois de l’atavisme. Le Cardinal de Richelieu était de galante humeur, mais trop souvent d’une brutalité méconnaissant la conscience et l’honneur des femmes; il protégeait les lettres et les arts, mais il prétendait les asservir; il était, de sa nature, despote dur et inflexible et ne reculait devant aucune mesure arbitraire pour faire prévaloir sa volonté; par contre, il avait le respect des traditions, le culte du pouvoir royal, la religion de la grandeur de l’État. Son arrière-petit-neveu eut ces qualités maîtresses; mais il fut, lui aussi, un tyran fantasque et capricieux; s’il entra dans la mêlée littéraire et artistique, ce fut bien souvent pour harceler à coups d’épingle philosophes, auteurs dramatiques, comédiens, ou pour leur imposer ses exigences. Enfin, il fut l’amant, le séducteur par excellence, et c’est à ce titre surtout qu’il est connu du grand public; il eut même cette supériorité sur le Cardinal, qu’à de rares exceptions près, il caressait les femmes, alors qu’il les trahissait ou qu’il les abandonnait, avec une fleur de courtoisie, dont le parfum enivrait encore ses victimes.

II

Il n’est pas de Correspondances ni de Mémoires contemporains qui n’aient consacré quelques lignes ou quelques pages au Maréchal de Richelieu. Mais il n’en est guère qui l’aient jugé avec impartialité. Les uns se sont érigés en accusateurs implacables jusqu’à l’injustice, par exemple la duchesse d’Orléans, mère du Régent, Duclos, le Marquis d’Argenson, Papillon de la Ferté, les rédacteurs des _Mémoires de Bachaumont_ et de la _Correspondance de Métra_. Les autres se sont montrés d’une indulgence parfois excessive, presque des apologistes, Voltaire, Sénac de Meilhan, Rulhière, le duc de Lévis, le duc Emm. de Croÿ, etc. Seuls l’annaliste Dangeau et son successeur, le duc de Luynes, se sont contentés d’enregistrer les faits sans les accompagner de grands commentaires. Une partie de ces témoignages prendra place dans notre étude sur le Maréchal de Richelieu.

Il est, en outre, d’autres sources de documentation qui en ont constitué, presque uniquement jusqu’à nos jours, la biographie et sur lesquelles on ne saurait trop retenir l’attention du lecteur. Le vrai et le faux y sont si intimement amalgamés qu’il est parfois difficile, pour ne pas dire impossible, de séparer ces deux éléments, et de savoir où finit l’histoire et où commence le roman. Mais, quelque suspectes que doivent paraître la plupart des pièces entrant dans leur composition, il importe d’indiquer l’origine et de préciser les tendances, très sommairement bien entendu, de ces ouvrages, parus au lendemain de la mort du Maréchal, avec la prétention de fixer définitivement les traits du défunt pour la postérité:

_Les Mémoires du Maréchal de Richelieu_, par SOULAVIE;

_La Vie privée du Maréchal de Richelieu_, par FAUR.

III

En avril 1783, à l’époque où Richelieu sortait d’une maladie qui avait mis ses jours en danger, les rédacteurs de la _Correspondance secrète_ de Métra informaient leurs abonnés que le Maréchal «laisserait vingt-huit volumes de sa main sur son temps»; ils ajoutaient, par manière de plaisanterie: «il aura écrit en billets doux plus que son contemporain Voltaire[3].»

[3] _Correspondance secrète_, dite de _Métra_, t. XIV, 23 avril 1783.

Il était, au reste, de notoriété publique, que, depuis quelques années, Richelieu, assisté de plusieurs secrétaires, préparait, avec les pièces officielles dont étaient bourrés ses portefeuilles, une histoire de sa vie, si féconde en événements de toutes sortes.

Aussi les curieux, friands d’anecdotes scandaleuses, ne furent-ils pas autrement surpris, lorsque, en 1790, dix-huit mois après la mort du Maréchal, furent annoncés et parurent les premiers volumes de _Mémoires_[4] qui étaient une autobiographie de Richelieu.

[4] _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, 1790, 9 vol. in-8º. Cette publication se continua jusqu’en 1792.

Le protagoniste de ce spectacle aguichant expliquait, en effet, au commencement de la publication, le but qu’elle devait atteindre: «J’ai ouvert mes portefeuilles à un historien et j’ai désiré qu’il exposât au grand jour mes fautes et mes erreurs.» Et «l’historien» donnait la parole au Maréchal qui la prenait, à la première personne, pour dauber sur «la rapide succession des maîtresses et des ministres, les dilapidations scandaleuses des finances, etc.». C’était, en un mot, le procès du règne de Louis XV. Un tel langage était bien extraordinaire dans la bouche d’un homme, qui, de son vivant, n’avait pas l’habitude du _Confiteor_. On sut bientôt que l’éditeur de cette autobiographie était un ancien prêtre du nom de Soulavie, qui préludait ainsi au lancement d’une vaste spéculation de librairie mettant au jour toute une série de Mémoires, sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, Mémoires authentiques ou apocryphes, dont le plus important fut une partie de l’œuvre immortelle de Saint-Simon[5].

[5] Quelques années auparavant avaient paru plusieurs livres des _Mémoires de Saint-Simon_ en partie connus ou consultés par Mme de Pompadour, Richelieu lui-même, Marmontel, Duclos, etc.

Au début du quatrième volume de ces aventures de Richelieu, racontées par lui-même, Soulavie, qui voyait sa publication sérieusement discutée, crut devoir apprendre à ses lecteurs, comment il avait été amené à l’entreprendre. Soulavie, voulant écrire une histoire de Louis XV, avait déjà réuni à cet effet, prétendait-il, deux cents volumes, quand il fut présenté à Richelieu qui lui dit très nettement:

--«On ne peut connaître ce règne sans «avoir compulsé mes portefeuilles.»

Et il donna l’ordre qu’on les communiquât à l’abbé. Celui-ci s’aida, dans son travail, «de l’intelligence et du zèle» de M. Plocques, à qui le Maréchal confiait, depuis vingt-cinq ans, le soin de ses manuscrits et de sa bibliothèque. Richelieu suivait Soulavie dans ses recherches; il lui «montrait la liaison des faits», lui fournissait un supplément d’anecdotes, lui traçait un certain nombre de portraits; et, finalement, il voulut que l’ouvrage de Soulavie portât ce titre de _Mémoires de Richelieu_. Mais leur rédacteur avait la conviction qu’on les déclarerait apocryphes, tant ces révélations sur l’indignité du régime contrastaient «avec ce que l’on pensait des principes du Maréchal». Néanmoins les raisonnements de Richelieu sur cette corruption gouvernementale lui parurent «si beaux», qu’il abonda dans le sens de son interlocuteur et qu’il se décida enfin à publier ces _Mémoires_, terminés en 1785.

Soulavie répondait ainsi à l’objection très juste qui lui était faite, que son histoire de Richelieu disparaissait dans celle du règne de Louis XV. Mais ce qu’il ne pouvait contester, c’est qu’il prêtait ses propres idées au Maréchal et qu’il le faisait parler, quand il ne prenait pas lui-même la parole. Car, complètement acquis au nouveau régime, il ne laissait jamais passer l’occasion de confesser, en ces _Mémoires_, sa foi révolutionnaire, d’abord par prudence, puis dans l’intérêt de son œuvre. Et ces accès d’enthousiasme civique jurent singulièrement, il faut bien le reconnaître, avec le ton général du livre.

Aussi, à la fin du neuvième et dernier volume, Soulavie éprouve-t-il le besoin de plaider _pro domo_; et cette soi-disant justification est assurément la meilleure critique de son indigeste fatras. Des académiciens, écrit-il, diront: «Voilà un bien étrange ouvrage que ces _Mémoires de Richelieu_: on fait tenir au Maréchal un langage républicain et on le fait parler après sa mort.» Il aurait fallu, sans doute, pour plaire à ces académiciens, «faire des éloges et mériter d’être avoué par les familles des Richelieu, des Choiseul, des Maurepas, dont ils accueillent les ridicules réclamations... Je consens qu’on déchire le frontispice de mon livre et qu’on ôte le titre de _Mémoires de Richelieu_; il restera, malgré eux, celui de _Mémoires d’un honnête homme_.»

Est-ce bien sûr? Un «honnête homme» ne travestit jamais le caractère des personnages qu’il met en scène, ni surtout des faits qu’il expose; encore moins les invente-t-il pour allécher le lecteur par ce que nous appelons aujourd’hui des «informations sensationnelles».

Sans doute, il se peut que le Maréchal, très fier du rôle qu’il avait joué successivement comme amoureux professionnel, diplomate, général, politicien, premier gentilhomme de la Chambre du roi, ait accordé quelques audiences, raconté des anecdotes, montré des documents au futur historien de Louis XV. Il causait volontiers et n’était pas ennemi d’une certaine publicité. Mais ce respect du grand nom de Richelieu qu’il garda jusqu’à sa dernière heure, cette vanité excessive qu’il tenait de son propre fonds, lui eussent-ils jamais permis de renier, dans la plus piteuse des amendes honorables, les principes d’autorité qui avaient été la règle de toute sa vie?

Si un certain nombre d’anecdotes et de faits rapportés par Soulavie sont exacts et confirmés par d’irréfutables témoignages, d’autres demandent à être soumis à un rigoureux contrôle ou sont radicalement faux[6]. Il ne faut donc consulter qu’avec une extrême circonspection cette interminable et fastidieuse biographie.

[6] Deux exemples entre mille.

1º: Soulavie fait dire à Richelieu qu’il a reçu, comme présent, des mains de Mme de Pompadour (et l’on sait s’ils se détestaient réciproquement), les _Mémoires_ de Saint-Simon, «aussi curieux que dangereux à la tranquillité des familles», et confisqués par ordre de Louis XIV.--Or, Saint-Simon y travailla jusqu’à sa dernière heure et ne mourut que sous le règne de Louis XV. A vrai dire (et il importe de lire à cet égard le bel ouvrage de M. A. Baschet: _Le duc de Saint-Simon; son Cabinet_, 1874) les scellés furent apposés, au lendemain de la mort du mémorialiste, sur ses papiers, le 2 mars 1755. Et, bientôt, ceux-ci (les portefeuilles historiques et politiques s’entend) furent transportés aux Archives des Affaires étrangères qu’ils suivirent dans leurs divers déménagements. Le 28 juillet 1755, Laudier, le secrétaire de Saint-Simon, vint exprès de la Ferté-Vidame, attester, devant un Commissaire du Châtelet, entre autres déclarations, que «QUELQUES cahiers avaient été prêtés au Maréchal de Richelieu», que Laudier avait remis depuis à l’évêque de Metz, sur l’ordre du feu duc.

Richelieu n’avait donc pas reçu les _Mémoires_ de Saint-Simon des mains de Mme de Pompadour.

2º: En 1719, toujours d’après Soulavie, Richelieu, curieux de connaître l’énigme du Masque de fer, avait décidé une princesse, dont il était l’amant, à se laisser séduire par le Régent qui l’adorait et qu’elle exécrait (Mlle de Valois), afin de lui arracher, dans les transports de l’amour, toute la vérité sur ce secret d’État. Elle avait réussi et révélé le mystère à Richelieu dans un billet chiffré. Par extraordinaire, le duc garda toujours le silence sur une détention qui ne faisait pas grand honneur à son oncle, affirme Soulavie; et quand ce même Soulavie l’interrogeait à cet égard, Richelieu le renvoyait à la version de Voltaire qui concluait à l’accouchement gémellaire d’Anne d’Autriche. Et le Maréchal n’avait révélé ce secret d’État à Voltaire que sur son serment de n’en parler à qui que ce fût, pour ne pas déshonorer le grand nom du Cardinal. Soulavie, qui rappelle ce roman au commencement de son VIe livre des _Mémoires_, dut l’inventer à plaisir, à moins qu’il n’ait été victime d’une mystification du Maréchal qui ne détestait pas ce genre de mauvaises farces. Déjà, au tome III, Soulavie affirmait que Mlle de Valois avait remis à Richelieu, après sa complaisance incestueuse pour le Régent (encore une légende), la «Relation de la naissance et de l’éducation du prince-enfant soustrait par les Cardinaux de Richelieu et de Mazarin à la société et renfermé par ordre de Louis XIV, composée par le Gouverneur (Saint-Mars) de ce prince à son lit de mort».

M. Funck-Brentano a, du reste, péremptoirement démontré que ce masque mystérieux n’était autre que l’envoyé de Mantoue Mattioli.

IV

En 1791, paraissait un autre ouvrage du même genre, moins prolixe, puisqu’il ne comprenait que trois volumes, et qui était dû à la plume de Faur, secrétaire de Fronsac[7]. Il était intitulé _Vie privée du Maréchal de Richelieu_; et bien qu’il ne passât point sous silence la vie publique du personnage, il en narrait surtout les intrigues et les aventures galantes. Faur promettait, il le dit dans sa préface, de présenter «le héros en déshabillé»; et il tient scrupuleusement parole. Ses récits sont parfois amusants, mais aussi dépourvus d’authenticité que ceux de Soulavie; il rappelle souvent les mêmes épisodes de la vie amoureuse de Richelieu, mais il en révèle d’autres qui sont le comble de l’invraisemblance; et cette multiplicité même d’anecdotes libertines, moins spirituellement écrites que celles, restées classiques, de Rulhière, finit par lasser jusqu’à l’écœurement.

[7] Le duc de Fronsac, fils du Maréchal de Richelieu.

Cependant le troisième et dernier volume contient, dans sa seconde partie, toute une série de lettres d’amis et d’amies du Maréchal, dont plusieurs historiens, et non des moindres, ont fait volontiers état dans leurs livres, garantissant ainsi l’exactitude et la sincérité de cette correspondance intime, tour à tour politique et galante.

Faur qui, à l’exemple de Soulavie, n’entend pas que le lecteur puisse mettre en doute sa véracité, affirme qu’il tient sa documentation d’un familier de Richelieu, à qui le Maréchal aurait confié ses notes manuscrites et son recueil de lettres en lui disant: «Vous verrez toutes mes folies et vous serez seul instruit de la vérité.»

Avant de publier la _Vie privée_, Faur avait demandé à la succession de Richelieu et en avait obtenu l’autorisation de la faire imprimer. Son point de départ paraît, en tout cas, plus acceptable que celui de Soulavie. D’ailleurs, il avait assez justement critiqué, dans l’Avant-Propos de son premier volume, le procédé de l’auteur des _Mémoires_. Son livre, dit-il, est «plutôt l’histoire de la fin du règne de Louis XIV, de la Régence et du règne de Louis XV, que celle du Nestor de la galanterie». Se proclamant, ensuite, seul dépositaire de la pensée du Maréchal, il espérait sans doute étouffer ainsi dans l’œuf le reste de la publication de Soulavie[8].

[8] Moins exclusif que Soulavie, Faur, ou son éditeur, confessait toutefois dans la _Vie privée_ (t. III, p. 261) que «M. de Richelieu avait confié des matériaux, pour faire son histoire, à plusieurs personnes. MM. de Meilhan, Soulavie, de Serres et autres en possédaient.» Faur parle également d’une _Vie secrète_ du Maréchal qui avait paru un peu avant sa _Vie privée_ et qui était «très ordurière». Nous l’avons vu annoncer, sur des catalogues de librairie, à la date, évidemment apocryphe, de 1809.