Le marchand de Venise

Chapter 5

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BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.

PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus.

LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.

SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. (_Il donne une lettre à Bassanio._) Le seigneur Antonio se recommande à votre souvenir.

BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte mon cher ami.

SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa situation.

GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte ce _marchand roi_[11], le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.

[Note 11: _That royal merchant_. Lors de la prise de Constantinople par les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le titre _de marchands rois_.]

SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue?

PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?... Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.

BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des marchands?

SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le duc lui-même et les magnifiques[12] du grand port, ont tenté de le persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue, la justice, son billet.

[Note 12: On sait que c'était le titre des grands de Venise, les magnifiques seigneurs.]

JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio, que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude, seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.

PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?

BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire l'air d'Italie.

PORTIA.--Combien doit-il au Juif?

BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.

PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami. Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre de votre ami.

BASSANIO _lit_.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus: mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive, toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.»

PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.

BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

À Venise.--Une rue.

_Entrent_ SHYLOCK, ANTONIO, SALARINO, UN GEÔLIER.

SHYLOCK.--Geôlier, veillez sur lui. Ne me parlez pas de pitié. Le voilà cet imbécile qui prêtait de l'argent gratis.--Geôlier, veillez sur lui.

ANTONIO.--Encore un mot, Shylock.

SHYLOCK.--Je veux qu'on satisfasse à mon billet; ne me parle pas contre mon billet. J'ai juré que mon billet serait acquitté.--Tu m'as appelé chien sans en avoir aucun sujet; mais puisque je suis un chien, prends garde à mes crocs. Le duc me fera justice.--Je m'étonne, coquin de geôlier, que tu aies la faiblesse de sortir avec lui à sa sollicitation.

ANTONIO.--Je te prie, laisse-moi te parler.

SHYLOCK.--J'aurai mon billet: je ne veux point t'entendre; j'aurai mon billet. Ne me parle pas davantage: on ne fera pas de moi un imbécile au coeur tendre, aux yeux piteux, capable de secouer la tête, de se relâcher et de céder en soupirant aux instances des chrétiens. Ne me suis pas: je ne veux point t'entendre; je veux l'acquit de mon billet.

(Il sort.)

SALARINO.--C'est le mâtin le plus inflexible qui ait jamais vécu parmi les hommes.

ANTONIO.--Laissons-le; je ne le poursuivrai plus de prières inutiles: il veut avoir ma vie; j'en sais bien la raison. J'ai souvent arraché à ses poursuites plusieurs de ses débiteurs insolvables qui sont venus implorer mon secours; voilà pourquoi il me hait.

SALARINO.--Non, j'en suis sûr, le duc ne souffrira jamais qu'un pareil engagement ait son effet.

ANTONIO.--Le duc ne peut refuser de suivre la loi: retrancher aux étrangers les sûretés dont ils jouissent à Venise serait une injustice contre l'État; car la richesse de son commerce est fondée sur l'abord de toutes les nations. Ainsi donc, allons; mes chagrins et mes pertes m'ont tellement abattu, qu'à peine pourrai-je conserver jusqu'à demain une livre de chair pour mon sanguinaire créancier. À la bonne heure; venez, geôlier.--Je prie Dieu que Bassanio vienne me voir acquitter sa dette, et je suis content.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

À Belmont.--Une pièce dans la maison de Portia.

_Entrent_ PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, JESSICA, BALTHASAR.

LORENZO.--Permettez-moi, madame, de le dire en votre présence, vous vous êtes formé une noble et juste idée de la divine amitié. Elle se montre puissamment dans la manière dont vous supportez l'absence de votre époux; mais si vous connaissiez celui à qui vous témoignez ces égards, à quel véritablement galant homme vous envoyez secours, combien il aime votre mari, je suis sûr que vous seriez plus fière de votre ouvrage, qu'un bienfait ordinaire ne saurait vous forcer de l'être.

PORTIA.--Je ne me suis jamais repentie d'avoir fait ce qui était bien, et je ne m'en repentirai pas aujourd'hui. Entre deux compagnons qui vivent et passent leurs jours ensemble, dont les âmes portent également le joug de l'affliction, il faut nécessairement qu'il se trouve un rapport parfait de caractères, de moeurs et de sentiments. C'est ce qui me fait penser que cet Antonio, étant l'ami de coeur de mon époux, doit ressembler à mon époux. S'il est ainsi, il m'en coûte bien peu de chose pour arracher l'image de mon âme à l'état où l'a réduite une cruauté infernale. Mais ceci en reviendrait trop à me louer moi-même; ainsi n'en parlons plus. Écoutez autre chose. Lorenzo, je remets en vos mains le soin et la conduite de ma maison jusqu'au retour de mon époux. Quant à moi, j'ai fait secrètement voeu au ciel de vivre dans la prière et la contemplation, accompagnée de la seule Nérissa, jusqu'au retour de son mari et de mon seigneur. Il y a un monastère à deux milles d'ici; c'est là que nous passerons le temps de leur absence. Je vous prie de ne pas refuser la charge que mon amitié et la nécessité vous imposent.

LORENZO.--Madame, je la reçois de bon coeur. J'obéirai toujours à vos honorables commandements.

PORTIA.--Mes gens connaissent déjà ma volonté; ils vous obéiront à vous et à Jessica, comme au seigneur Bassanio et à moi-même. Adieu, portez-vous bien, jusqu'au moment qui nous réunira.

LORENZO.--Puissiez-vous n'avoir que des pensées agréables et des moments heureux!

JESSICA.--Je vous souhaite, madame, toute satisfaction du coeur.

PORTIA.--Je vous remercie de vos voeux, et c'est avec plaisir que j'en fais de pareils pour vous. Adieu, Jessica. (_Lorenzo et Jessica sortent._) Balthasar, je t'ai toujours trouvé honnête et fidèle; que je te retrouve toujours de même. Prends cette lettre, et fais tous tes efforts pour arriver à Padoue le plus tôt possible: remets-la en main propre au docteur Bellario, mon cousin; et fais bien attention, prends les habillements et les papiers qu'il te donnera, et porte-les, je t'en prie, avec toute la célérité imaginable, au lieu où l'on passe la barque pour aller à Venise. Ne perds point de temps en discours; pars, je m'y trouverai avant toi.

BALTHASAR.--Madame, je ferai toute la diligence possible.

PORTIA.--Écoute, Nérissa: j'ai des projets que tu ne connais pas encore. Nous reverrons nos maris plus tôt qu'ils ne s'y attendent.

NÉRISSA.--Nous verront-ils?

PORTIA.--Oui, Nérissa; mais sous des habits qui leur feront penser que nous sommes pourvues de ce qui nous manque. Je gage tout ce que tu voudras que, quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je suis le plus joli garçon des deux, et que ce sera moi qui porterai ma dague de meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée qui marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits pas mignards en une démarche virile, et parler batailles comme un jeune fanfaron, et dire maints jolis mensonges, et comme quoi j'ai été requis d'amour par des femmes d'un rang distingué, que mes refus ont rendues malades et fait mourir de douleur. Je ne pouvais pas satisfaire à toutes. Puis je m'en repentirai, et je regretterai d'avoir causé leur trépas.--J'aurai ainsi une vingtaine de petits mensonges, à faire jurer que je suis sorti des écoles depuis plus d'un an.--J'ai dans l'esprit un millier des jeunes gentillesses de ces petits fanfarons, dont je veux faire usage.

NÉRISSA.--Quoi, deviendrons-nous donc des hommes?

PORTIA.--Fi donc! Quelle question si tu la faisais à quelqu'un capable de l'interpréter dans un mauvais sens! Mais viens, je te dirai tout mon projet quand nous serons dans ma voiture, qui nous attend à la porte du parc. Dépêchons-nous, car il faut que nous fassions vingt milles aujourd'hui.

(Elles sortent.)

SCÈNE V

Toujours à Belmont.

_Entrent_ LANCELOT ET JESSICA.

LANCELOT.--Oui, en vérité,--car, voyez-vous, les péchés du père retombent sur les enfants: aussi, je vous assure que j'ai peur pour vous. J'ai toujours été tout bonnement avec vous; ainsi je vous dis comme cela toutes les pensées qui me viennent là-dessus: ainsi tenez-vous en joie; car, pour parler vrai, je crois que vous êtes damnée. Il ne reste qu'une seule espérance, qui peut encore vous sauver; mais, pas moins, ce n'est qu'une espèce d'espérance bâtarde.

JESSICA.--Et quelle sorte d'espérance, je te prie?

LANCELOT.--Eh! vraiment, vous pourriez espérer un peu que ce n'est pas votre père qui vous a engendrée, que vous n'êtes pas la fille du Juif.

JESSICA.--C'est là, en effet, une sorte d'espérance bâtarde; mais alors ce seraient les péchés de ma mère qui retomberaient sur moi.

LANCELOT.--Alors, ma foi, j'ai grand'peur que vous ne soyez damnée de père et de mère; ainsi en voulant éviter Scylla votre père, je tombe en Charybde votre mère. Allons, vous êtes perdue des deux côtés.

JESSICA.--Je serai sauvée par mon mari, qui m'a faite chrétienne.

LANCELOT.--Vraiment, il n'en est que plus blâmable; nous étions déjà bien assez de chrétiens; tout autant qu'il en fallait pour pouvoir bien vivre les uns avec les autres. Cette fureur de faire des chrétiens haussera le prix des porcs; si nous nous mettons tous à manger du porc, nous ne pourrons bientôt plus avoir une grillade sur les charbons pour notre argent.

(Entre Lorenzo.)

JESSICA.--Lancelot, je vais conter à mon mari ce que vous me dites; le voilà qui vient.

LORENZO.--Savez-vous, Lancelot, que je deviendrai bientôt jaloux de vous si vous attirez ainsi ma femme dans des coins?

JESSICA.--Oh! vous n'avez pas lieu de vous alarmer, Lorenzo. Lancelot et moi nous ne sommes pas bien ensemble. Il me dit tout net qu'il n'y a point de merci pour moi dans le ciel, parce que je suis la fille d'un Juif; et il dit aussi que vous n'êtes pas un bon membre de la communauté, car, en convertissant les Juifs en chrétiens, vous faites augmenter le prix du porc.

LORENZO.--Je me justifierai mieux de cela envers la communauté que vous ne pourrez vous justifier, vous, d'avoir grossi le ventre de la négresse: la Mauresse est enceinte de vos oeuvres, Lancelot.

LANCELOT.--C'est beaucoup que la Mauresse soit plus grosse que de raison, mais si elle est moins qu'une honnête femme, en vérité, elle est plus encore que je ne le croyais[13].

[Note 13: It is much, that the moor should be more than reason: but if she be less than an honest woman, she is indeed more than I took her for.]

LORENZO.--Comme il est aisé à tous les sots de jouer sur les mots! Je crois, d'honneur, que bientôt le rôle qui siéra le mieux à l'esprit sera le silence, et que la parole ne sera plus qu'aux perroquets. Allons, rentrez, et dites-leur de se préparer pour le dîner.

LANCELOT.--Cela est fait, monsieur; ils ont tous des estomacs.

LORENZO.--Bon Dieu! quel moulin à quolibets vous êtes! Allons, dites-leur de préparer le dîner.

LANCELOT.--Cela est fait aussi, monsieur, mais seulement couvrir est le mot[14].

[Note 14: _Cover_, couvrir la table, et ensuite _cover_, se couvrir.]

LORENZO.--Eh bien! voulez-vous couvrir?

LANCELOT.--Non pas, monsieur; je connais mon devoir.

LORENZO.--Encore la guerre aux mots! Veux-tu donc montrer toute la richesse de ton esprit en un instant? Je t'en prie, entends tout uniment un homme qui parle tout uniment. Va trouver tes camarades: dis-leur de couvrir la table, de servir les plats, et nous allons entrer pour dîner.

LANCELOT.--Pour la table, monsieur, elle sera servie; pour les plats, monsieur, ils seront couverts; quant à votre entrée pour venir dîner, qu'elle soit selon votre idée et votre fantaisie.

(Il sort.)

LORENZO.--Béni soit le jugement! comme ses mots s'accordent! Le sot a entassé dans sa mémoire une armée de bons termes; et j'en connais bien d'autres d'une condition plus relevée qui sont farcis de mots comme lui, et à qui il ne faut qu'une expression plaisante pour rompre un entretien.--Eh bien! Jessica, comment va la joie? Et dis-moi, ma chère, dis-moi ton opinion: comment goûtes-tu l'épouse de Bassanio?

JESSICA.--Au delà de toute expression. Il est bien convenable que le seigneur Bassanio mène une vie régulière; car, ayant le bonheur de posséder une pareille épouse, il goûte ici-bas les félicités du ciel; et s'il n'était pas capable de les sentir ici sur la terre, il serait bien juste qu'il n'allât jamais dans le ciel. Oui, si deux divinités faisaient quelque gageure céleste, et que pour enjeu ils missent deux femmes de ce monde, et que Portia en fût une, il faudrait absolument ajouter quelque chose à l'autre: car ce pauvre et grossier univers n'a pas sa pareille.

LORENZO.--Eh bien! tu as en moi un époux pareil à ce qu'elle est comme épouse.

JESSICA.--Oui! demande-moi donc aussi mon sentiment sur ce point.

LORENZO.--C'est ce que je ferai incessamment: mais d'abord allons dîner.

JESSICA.--Pas du tout, laissez-moi faire votre panégyrique, tandis que je suis en appétit.

LORENZO.--Non, je t'en prie; réserve-le pour propos de table: une fois là, quoi que tu puisses dire, je le digérerai avec le reste.

JESSICA.--C'est bien, je vais vous en servir.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

A Venise.--Un tribunal.

_Entrent_ LE DUC, LES MAGNIFIQUES, ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO, SALARINO, SALANIO _et autres personnages_.

LE DUC.--Antonio est-il ici?

ANTONIO.--Prêt à paraître, dès qu'il plaira à Votre Altesse.

LE DUC.--J'en suis fâché pour toi. Tu as affaire à un adversaire dur comme la pierre, à un misérable tout à fait inhumain et incapable de pitié, et dont le coeur n'a pas un grain de sensibilité.

ANTONIO.--Je sais que Votre Grâce a pris beaucoup de peine pour tâcher de modérer la rigueur de ses poursuites. Mais puisqu'il reste inexorable, et qu'il n'est aucun moyen légal de me soustraire à sa haine, j'oppose ma patience à sa fureur. Je suis armé de courage pour souffrir avec une âme tranquille la cruauté et la rage de la sienne.

LE DUC.--Allez et faites entrer le Juif dans la chambre.

SALANIO.--Il est à la porte, seigneur; il entre.

(Entre Shylock.)

LE DUC.--Faites place: qu'il paraisse devant nous.--Shylock, tout le monde pense, et je le pense aussi, que tu ne feras que conduire cette invention de ta méchanceté jusqu'à son dernier période, et qu'alors, c'est ainsi du moins qu'on en juge, tu voudras déployer une clémence et une pitié plus extraordinaires encore que l'extraordinaire cruauté que tu sembles montrer; qu'au lieu d'exiger la condition du billet (qui est une livre de chair de ce pauvre marchand), tu ne te contenteras pas seulement de te désister de tes prétentions à cet égard; mais encore que, touché de sentiments de douceur et d'humanité, tu lui remettras la moitié de sa dette, et que tu jetteras un oeil de pitié sur les pertes accumulées qui sont venues fondre sur lui en assez grand nombre pour écraser un marchand roi, et pour attendrir sur son sort des coeurs d'airain et les sauvages âmes de pierre des Turcs inflexibles et des Tartares, qui ne connurent jamais les devoirs de la douce courtoisie. Nous attendons de toi une réponse favorable, Juif.

SHYLOCK.--J'ai communiqué mes résolutions à Votre Grâce: j'ai juré, par le saint jour du sabbat, d'exiger mon dû et l'accomplissement de l'obligation. Si vous me refusez, puissent les suites de cette infraction retomber sur votre constitution et les libertés de votre ville! Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de chair morte que de recevoir trois mille ducats? À cela je n'ai point d'autre réponse, sinon que c'est mon idée. N'est-ce pas là répondre? Eh bien! si un rat fait du dégât dans ma maison, ne suis-je pas le maître de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner? Vous ne trouvez pas encore cette réponse suffisante? Il y a des gens qui n'aiment pas à voir sur cette table un cochon de lait la gueule béante; quelques-uns, qui deviennent furieux quand ils y voient un chat; et d'autres, au nasillement de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine: car notre disposition, maîtresse de nos passions, influe souverainement sur les goûts et les dégoûts de l'homme. J'en viens à ma réponse. De même qu'il n'y a point de raison pourquoi l'un ne saurait supporter la vue d'un cochon la gueule béante, l' autre celle d'un chat, animal innocent et nécessaire, et l'autre le son de la cornemuse; mais qu'ils sont tous forcés de céder à cette faiblesse inévitable, d'offenser quand ils sont offensés: de même je ne peux ni ne veux donner d'autre raison de la poursuite d'un procès si préjudiciable pour moi, qu'une haine intime, une certaine aversion que je sens contre Antonio. Êtes-vous content de ma réponse?

BASSANIO.--Ce n'est pas là une réponse, homme insensible, qui soit capable d'excuser l'obstination de ta cruauté.

SHYLOCK.--Je ne me suis pas engagé à te donner une réponse qui te plût.

BASSANIO.--Tous les hommes cherchent-ils à tuer ce qu'ils n'aiment pas?

SHYLOCK.--Un homme hait-il ce qu'il n'a pas envie de tuer?

BASSANIO.--Toute offense n'engendre pas d'abord la haine.

SHYLOCK.--Comment! voudrais-tu qu'un serpent te piquât deux fois?

ANTONIO.--Faites attention, je vous prie, à ce que c'est que de raisonner avec ce Juif. Vous pourriez aussi bien vous tenir sur le rivage à prier la mer d'abaisser la hauteur de ses marées ordinaires; vous pourriez aussi bien demander au loup pourquoi il a fait bêler la brebis après son agneau; vous pourriez aussi bien demander aux pins des montagnes de ne pas secouer leurs cimes avec bruit, quand ils sont battus par la tempête du ciel. Vous viendriez aussi facilement à bout des plus rudes entreprises, que d'amollir (car qu'y a-t-il de plus rude?) son coeur de Juif. Cessez de lui faire des offres, je vous en conjure; ne tentez plus aucun moyen; mais laissez-moi promptement et simplement, comme il convient, recevoir mon jugement, et le Juif ce qu'il désire.

BASSANIO.--Au lieu de trois mille ducats en voilà six mille.

SHYLOCK.--Chacun de ces six mille ducats fût-il divisé en six parties, et chaque partie fût-elle un ducat, je ne les prendrais pas; je veux qu'on accomplisse les termes du billet.

LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas miséricorde?

SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes, vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire: rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?

LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour résoudre cette question, soit arrivé.

SALANIO.--Seigneur, il y a là à la porte un exprès nouvellement arrivé de Padoue, avec des lettres du docteur Bellario.

LE DUC.--Apportez-nous ces lettres, faites entrer le messager.