Part 3
Comme France eût voulu pouvoir en gagner, afin d’acquérir l’indépendance qu’il donne! Mais le moyen, puisqu’il ne lui était pas permis de travailler en toute simplicité, comme font les filles pauvres?... Que de grand cœur, pourtant, elle eût, par exemple, donné des leçons!
Il n’y fallait pas songer. Elle appartenait à la phalange des femmes du monde; elle devait y rester et même s’arranger pour faire bonne figure parmi les plus élégantes; trahir le moins possible sa passion pour ses études musicales, ses occupations littéraires et surtout le secret espoir qu’elle gardait jalousement de leur devoir, peut-être, plus d’indépendance matérielle.
Ce serait difficile, soit. En effet, que vaut un travail de femme?... Mais elle voulait tenter la chance, dût-elle être vaincue... Après tout, si elle avait rêvé l’impossible, elle aurait, du moins, connu la jouissance incomparable du travail créateur. Elle aurait vécu dans le monde merveilleux où l’art l’emportait heureuse, enivrée, oublieuse de tout ce qui, dans la réalité, lui semblait triste ou décourageant.
A toutes ces choses, elle pensait confusément, bercée par la rumeur grave de la mer qui, peu à peu, l’apaisait, écartait d’elle toutes les pensées étrangères à ce crépuscule teinté d’or vert, de lilas, de bleu tendre rayé de pourpre, dont la sérénité superbe la pénétrait comme une joie.
Recueillie en son rêve, elle ne s’apercevait pas que sa sœur était venue la rejoindre, escortée par Paul Asseline et Rozenne. Mais tout à coup, derrière elle, monta la voix de Colette; et le seul accent de cette voix eût suffi pour lui révéler que la jeune fille s’adressait à Asseline.
Elle ne se détourna pas, ne voulant ni les voir, ni entendre leurs paroles. Elle resta immobile, le visage vers la mer dont les vagues mouillaient le sable à ses pieds. Mais Colette, impatiente, appela:
--France! France!... Veux-tu t’arracher une seconde à ta contemplation!
--Pour?... interrogea-t-elle, se retournant enfin.
Le reflet pourpre du couchant rosait son visage. Autour des tempes, la brise soulevait de petits cheveux légers qui semblaient poudrés d’or.
--Pour que je puisse te présenter un ami de M. Asseline qui s’intéresse, comme toi, à toutes les choses d’art et se trouve, lui aussi, au nombre des pensionnaires de l’hôtel des _Anglais_, M. Claude Rozenne.
Le jeune homme s’inclina très bas. De toute évidence, il ne s’attendait pas à cette brusque présentation qui était littéralement imposée à France et dont il la sentait froissée comme d’une indiscrète intrusion dans son intimité. Elle avait salué d’un léger signe de tête, en silence, ses traits expressifs ombrés d’une imperceptible hauteur, sans un sourire sur les lèvres ni dans la profondeur bleue du regard.
Alors, profitant de ce que le duo recommençait entre Asseline et Colette, il dit:
--Voulez-vous bien m’excuser, mademoiselle, de cette présentation inopinée dont je suis confus. Ayant appris qu’un même toit est destiné à nous abriter à Villers, j’avais exprimé à mademoiselle votre sœur le désir de ne pas demeurer un inconnu pour vous; mais je n’aurais jamais voulu être un importun.
Il avait parlé très simplement. Elle le sentit si sincère que, le souffle de révolte, qui avait passé dans son âme impressionnable, s’apaisa soudain et un léger sourire, cette fois, éclaira sa bouche.
--Ne vous excusez pas trop, monsieur, vous me rendriez confuse à l’idée que mon accueil a été bien maussade. Mais si vous aimez la mer, vous ne vous étonnerez pas du désir que j’avais de jouir, dans la solitude, de ma première rencontre avec elle, cette année.
Il eut vers elle un regard où s’éveillait une curiosité.
--Vous aimez la mer à ce point?
--C’est une vieille passion. Quand j’étais petite fille, non seulement je l’adorais pour ses multiples beautés, mais je l’enviais, oh! combien! parce qu’elle était pour moi le symbole de l’indépendance suprême!...
--Qui vous paraissait le bien par excellence?
--Mais vous pouvez parler au présent! fit-elle prestement d’un accent de telle conviction que, de nouveau, il la regarda avec une surprise où il y avait de l’amusement.
Elle s’en aperçut et un sourire très gai fit luire ses petites dents.
--Je crois, monsieur, que je viens de vous faire une déclaration bien imprudente, étant donné que notre connaissance de fraîche date m’empêche de prévoir quelles conséquences vous pourrez bien en tirer et quelle réputation j’y gagnerai! Ne me prenez pas, je vous prie, pour une façon d’anarchiste en herbe, parce que j’ai, comme tout le monde, je suppose, mes heures de révolte contre les obligations de toute sorte qui emprisonnent les individus civilisés!
--Quand ils ont la trop grande bonté d’en avoir cure! Je regrette, mademoiselle, de n’avoir point qualité pour vous démontrer, avec preuves à l’appui, combien ils ont tort... Je me le suis prouvé à moi-même, dès que j’ai eu l’âge de mener à bien un semblable raisonnement. Et je m’en suis trouvé à merveille!
Il parlait gaiement, son accent de badinage saupoudré d’une imperceptible ironie. Et France pensa que lorsqu’il voulait s’en donner la peine, ce grand garçon, dont le sourire était si spirituel, devait être un très agréable causeur.
Qui était-il?... Un ami de Paul Asseline?... Pourtant il paraissait d’une tout autre essence intellectuelle, et ce ne devait pas être un marchand de quelque chose, celui-là... Elle en était bien sûre. Il n’avait ni la physionomie, ni l’allure, ni les manières d’un homme qui vend quoi que ce fût. Colette avait dit qu’il aimait les beaux-arts. C’était vague comme renseignements.
Elle songeait à cela, intéressée peut-être parce qu’elle sentait rôder autour d’elle l’attention de cet inconnu; et tandis que son ombrelle dessinait des arabesques sur le sable, elle répliqua, un sourire amusé retroussant sa lèvre:
--Alors, vous pouvez toujours vivre à votre guise, uniquement parce que vous le voulez? Que vous êtes donc privilégié, monsieur!
--Je fais, du moins, tout ce que je puis pour arriver à cet agréable résultat! C’est chez moi affaire de vieille habitude... Il paraît,--je vous adresse toutes mes excuses de me citer, mademoiselle, mais j’interviens ici seulement à titre d’humble exemple pour la démonstration de ma thèse,--il paraît que j’ai été un petit garçon très gâté, comme le sont les enfants uniques d’une mère veuve. C’est une douce habitude qui m’a été donnée, si douce que, devenu grand garçon, je ne me suis pas senti capable d’y renoncer. Seulement, il me faut me gâter moi-même à présent. Et je m’y emploie de mon mieux, en ne faisant que ce qui me plaît!
--Et il y a beaucoup d’occupations et de choses qui vous plaisent? interrogea-t-elle un peu moqueuse.
--C’est selon les jours, fit-il du même ton de gaîté fine. La nature et l’expérience m’ont donné le goût du changement, source de plaisirs incomparables et sans nombre. Et, jusqu’à nouvel ordre, je me délecte à cette source par excellence. Avouez, mademoiselle, qu’il n’en est pas de plus exquise pour les dilettantes que nous sommes tous, plus ou moins, en cette aube du vingtième siècle.
Elle eut un souple mouvement de tête qui protestait:
--Mais non, je n’avoue pas. Et pour cause; je ne suis pas du tout inconstante dans mes goûts...
--Moi non plus! c’est-à-dire dans certains de mes goûts. Par exemple, j’adore dessiner, ce qui n’empêche qu’il y a des jours où la flânerie me paraît une jouissance tellement supérieure que l’idée même de toucher un crayon me semble une profanation. Aussi, en punition de ma nonchalance, suis-je condamné à demeurer confondu dans la foule des très humbles amateurs...
--Alors que vous auriez pu être...
En riant, il dit:
--Peut-être un artiste très remarquable... Que sait-on? Malheureusement, je suis d’une paresse que la campagne accentue de façon terrible. La nature m’offre alors tant de belles choses à contempler, que je ne trouve plus ni le goût ni le loisir de «croquer» mes semblables!
Une ironie, joyeuse et légère, imprégnait encore ses paroles. Pourtant France eut l’impression que, très profondément, il devait être capable de sentir le charme ou la splendeur des choses créées. Son regard, qui jaillissait si vif sous l’arcade du sourcil, s’était tourné vers la mer, devenue pareille à une nappe immense de métal sombre, striée d’éclairs d’argent; et il ne s’en détournait plus, suivant la course onduleuse des vagues sous le ciel qui était couleur de perle.
Une instinctive curiosité flottait dans l’esprit de France, de découvrir quelle sincérité enfermaient ses paroles. Mais la voix de Colette s’éleva de nouveau, appelant avec insistance:
--France! France! Viens vite!... Il est l’heure de rentrer... Nous sommes en retard déjà; j’entends sonner la cloche de l’hôtel...
III
C’était l’heure de la haute mer.
Par le chemin de la digue, blanche de soleil, par les jolies rues claires aux lointains ombreux, les promeneurs affluaient vers la plage. Avec un entrain souriant, ils venaient sans hésitation s’écraser sur l’étroite terrasse de planches attenant à l’établissement des bains, d’où ils pouvaient suivre de tout près les évolutions des baigneurs, en particulier des baigneuses, tout en papotant, potinant, flirtant à souhait, sous l’ombre protectrice des tentes que brûlait le soleil d’août.
Et le spectacle était joli de toutes ces élégances féminines, baignées par l’air lumineux dans le cadre clair des sables et de l’eau bleue dont l’horizon s’estompait sous la brume des journées très chaudes.
Pourtant, France, qui sortait de la petite salle où elle se réfugiait en dehors de l’hôtel pour faire de la musique, se détourna alertement de la brillante cohue; et, les yeux ravis par la houle éblouissante du large, elle se mit à gravir la montée de la falaise.
Car il y avait, sur la hauteur, une allée verte, toujours solitaire le matin, où elle trouvait délicieux d’aller travailler en paix, devant l’infini des eaux dont le chant la berçait. Avec une ardeur d’enfant, elle se hâtait pour y arriver, insouciante du soleil qui flamboyait sur le chemin sans ombre. A peine même elle en avait conscience, tant elle était encore toute dans le monde merveilleux où la musique lui faisait vivre des minutes incomparables.
Les harmonies continuaient de chanter dans son âme, dans sa pensée toute vibrante, dans ses nerfs demeurés frémissants. Et la fièvre exquise que la musique allumait en son être avivait encore l’éclair bleu de son regard, rosant la mate transparence de la peau.
France allait vite, un peu grisée par la jouissance de marcher dans la lumière, enveloppée par le grand souffle du large dont la fraîcheur baignait son visage que l’ombrelle dédaignée ne protégeait pas, sa main dégantée serrant son livre et le buvard qui enfermait «ses paperasses», comme elle disait.
Sur le haut de la falaise, au moment de gagner l’ombre de l’allée, elle s’arrêta, regardant les yeux mi-clos, car l’intense clarté l’éblouissait, l’horizon large, où se fondaient, en un délicat lointain, les eaux et le ciel; puis plus près, à ses pieds, l’étendue blonde des sables que longeait l’étroit chemin de la digue... Et soudain, un petit sourire retroussa ses lèvres. Sur la chaussée de pierre, parmi le flot des promeneurs, elle apercevait, en silhouette menue, Colette qui marchait correctement entre sa mère et Asseline, tous trois avançant d’une allure flâneuse de créatures privilégiées qui n’ont qu’à se laisser vivre.
Elle pensa, moqueuse:
«Vraiment, ils ont déjà l’air tout à fait _famille_. Madame Asseline, l’heure de votre défaite approche, croyez-en mon expérience! Ah! vous n’étiez pas de force à lutter avec une femme aussi jolie, aussi résolue et volontaire que ma sœur Colette...»
Immobile, elle regardait le groupe s’éloigner, dominé par l’ombrelle rouge de Colette, qui semblait une large fleur dressée vers le ciel clair... Et alors, seulement, elle remarqua un autre promeneur qui marchait près d’Asseline, très grand, d’une sveltesse robuste, dont elle connaissait bien l’allure, maintenant, Claude Rozenne.
Et, de nouveau, le sourire de malice courut sur sa bouche. Elle savait très bien que si celui-là avait soupçonné quels yeux le regardaient, il aurait aussitôt cherché, et sûrement trouvé, un moyen d’aller rencontrer, par hasard, la petite personne à qui appartenaient les yeux dont le bleu de lapis le charmait...
Mais il n’en pouvait rien soupçonner. Nulle intuition ne l’avertissait; il continuait à causer, sans doute, avec cette ironie subtile, joyeuse et nonchalante qui lui était familière... Et, peut-être,--sans vanité, même avec toute sorte de raisons, elle pouvait le penser,--il cherchait à apprendre quels étaient, pour ce jour-là, les projets de promenade de «l’insaisissable Mlle France», comme il la qualifiait avec un peu de dépit.
Cette idée traversa son cerveau de fillette, sceptique déjà sur la valeur des admirations masculines. Alors elle secoua sa jolie tête volontaire, pour en chasser les réflexions oiseuses, et reprit sa marche vers la paisible allée qu’elle aimait, véritable coulée de verdure qui s’arrêtait court sur l’horizon de la mer.
Sous le dôme léger des branches, la chaleur s’apaisait vraiment un peu. Joyeusement, France respira cette fraîcheur soudaine et s’arrêta encore pour contempler, sur la mousse, le jeu mouvant des ombres et des clartés; et plus loin, le miroitement radieux des eaux, entrevu à travers la dentelle des herbes frêles qui hérissaient la falaise.
Puis, d’un geste vif, elle enleva son chapeau, écarta les cheveux fous dont le vent nimbait son front, et les mains croisées sur son buvard entr’ouvert, elle demeura immobile, assise dans l’herbe, les prunelles rêveuses, songeant à mille choses imprécises qui flottaient dans sa vivante pensée.
Mais la brise souleva soudain les pages du cahier fermé devant elle. Alors, elle baissa la tête vers les feuilles ainsi agitées et, au passage, ses yeux virent la date écrite la veille même sur ce cahier où elle aimait à causer avec elle-même, «19 août».
Le 19 août! Déjà tant de jours, trois semaines qu’elle vivait sur cette plage souriante; des jours qui tous, ou presque tous, avaient laissé leur empreinte légère, délicate ou profonde dans son cœur, dans sa pensée. Cette empreinte, elle n’avait qu’à feuilleter les pages griffonnées presque quotidiennement pour la retrouver... Tout à coup, une curiosité la prenait de retrouver toutes ces impressions, si multiples et si complexes qu’elle n’eût vraiment su dire de quelle trame lumineuse, sombre ou grise, elles étaient faites.
Son doigt distrait tournait les feuillets. Au passage, sur l’un d’eux, un nom l’arrêta, «Marguerite»... Elle lut, quelques lignes plus haut, «6 août!»... La date de l’arrivée de sa sœur. Qu’avait-elle écrit ce jour-là? Quelles avaient donc été ses impressions de la première heure qu’elle ne se rappelait plus très nettes, maintenant que d’autres, nées du rapprochement de leurs deux vies, les effaçaient peu à peu?...
«6 août.
«Marguerite arrive!... Marguerite est arrivée!... Et en moi, c’est un chaos où se heurtent la joie, la surprise, l’anxiété, et aussi une tristesse que je voudrais tant qualifier d’absurde!...
«Est-ce Marguerite ou moi qui ai changé? Non, je ne peux plus retrouver en elle la Marguerite d’autrefois, la Marguerite de ses fiançailles. Au fond de ses yeux, j’ai aperçu le _je ne sais quoi_ qui imprégnait ses lettres de mélancolie. Il y a quelque chose de résigné, je dirais volontiers de désillusionné, dans leur expression de douceur pensive... Ah! si je pouvais croire que son état présent de fatigue en est la cause!...
«Depuis ce matin, mon cœur avait des sursauts de joie, chaque fois que cette délicieuse pensée se précisait dans mon esprit, «c’est aujourd’hui, aujourd’hui! que Marguerite arrive!...» O ma chère grande sœur, par personne ta présence n’a jamais pu être désirée davantage qu’elle l’a été ce matin par ta «petite enfant» d’autrefois!... J’en avais la fièvre!...
«Pour occuper mon impatience, je suis retournée encore dans la toute petite maison--si modeste, hélas!--que je suis enfin arrivée à lui découvrir, presque dans la campagne, avec le bout de jardin,--plutôt de jardinet,--qu’elle souhaitait tant pour elle et surtout pour son petit Robert, dit Bob. Afin que ce minuscule logis lui paraisse plus hospitalier, j’y ai prodigué les fleurs, faisant de mon mieux pour rendre moins criante cette affreuse banalité des maisons de passage.
«Enfin l’heure, l’heure bienheureuse! est venue, de partir pour la gare. Mais, tout à coup, à voir si proche, maintenant, la minute que j’avais tant désirée, il me prenait une peur folle de retrouver Marguerite _autre_, trop différente de la Marguerite qui a été la lumière, la joie, la passion aussi de ma jeunesse de petite fille. Deux ans que je ne l’avais vue, après la naissance de Bob!... Elle vivait dans son village des Alpes, au bout de la France, et le voyage était très cher pour aller la voir... Dans la famille Danestal, l’élément féminin ne se permet que les voyages... utiles!
«Maman et Colette, qui détestent la marche, sont parties pour la gare en voiture. Moi, je m’en suis allée toute seule, librement comme j’aime, mais avec le regret que le ciel se fût voilé, devenu d’un gris très doux, un peu mélancolique... Ce n’était pas le ciel de fête que j’avais rêvé... Dieu! que de souvenirs de mon court passé me revenaient au cœur...
«Vraiment, ce que je possède de meilleur en moi, je le dois à Marguerite... Ah! si, malgré les apparences, je ne suis pas tout à fait, du moins pas trop profondément, une jeune fille _modern style_, avec tout ce que l’expression peut enfermer de moins que flatteur dans les jugements maternels,--et masculins aussi,--c’est bien à elle que je le dois! C’est elle qui m’a sauvée de... ce que j’aurais pu être... Aujourd’hui encore, comme au temps où j’étais fillette, je ne pourrais supporter, même à travers la distance, le blâme de ses yeux.
«En ce temps de ma toute jeunesse, ils étaient toujours un peu pensifs, ces chers yeux,--couleur des fleurs de lin,--sans doute, parce que ma grande sœur avait vu et compris trop de choses, rien qu’en regardant tout près, autour d’elle... Que de fois elle a apaisé des orages où semblait devoir périr notre pauvre foyer ouvert à tous les vents, et ainsi empêché peut-être entre père et maman une de ces séparations sur lesquelles on ne revient plus... Maman le sait bien tout ce qu’elle aussi doit à Marguerite... Seulement, mon Dieu! son existence continue à être tellement occupée de soucis divers qu’elle n’a guère le loisir de songer à ces choses du passé...
«J’en avais, moi, la pensée toute remplie encore, quand, enfin! le train est apparu, en retard à son ordinaire. Mon cœur battait stupidement... Les wagons se sont arrêtés. Les portières se sont ouvertes. Sans bouger, figée dans mon émotion, je crois, je cherchais des yeux Marguerite... C’est André que j’ai vu apparaître. Pas changé, lui, toujours joli homme, mince, blond, n’ayant rien perdu de son allure de clubman très chic, appartenant à une authentique noblesse, ruinée. Il a pris dans ses bras un beau petit garçonnet qu’il a mis sur la terre, d’où maman l’a enlevé incontinent. Puis il a tendu la main à Marguerite pour l’aider à descendre. Je me suis glissée dans le flot des voyageurs... Mon regard l’a enveloppée, et avec quelle tendresse... Ah! c’était bien toujours son visage fin, mais effilé et pâli, ses yeux clairs, très doux, très aimants,--un peu graves,--son sourire charmant... Cependant comme j’ai eu, forte, l’impression de retrouver une Marguerite autre que celle dont la présence, jadis, était ma gaîté!
«Peut-être, après tout, l’ai-je trouvée différente, surtout parce que sa future maternité la déforme déjà un peu, rejetant vers un passé bien enfoui le souvenir de sa svelte silhouette de jeune fille.
«Nous nous sommes embrassées... Mal, devant tous ces étrangers. Pourtant, ces baisers-là, c’étaient nos deux cœurs qui les donnaient...
«André, très aimable, avec une courtoisie joyeuse, s’empressait autour de nous, et, évidemment ébloui par la beauté de Colette, l’aspergeait de compliments discrets et délicats, tant et si bien qu’il en oubliait tout à fait de s’occuper de ses bagages. Maman, cessant d’être en contemplation devant Bob, s’est tout à coup avisée que Marguerite était seule à chercher ses malles; et alors, heureusement, elle a dit les mots qui me brûlaient les lèvres et que je n’osais articuler:
«--André, aidez donc votre femme à rassembler vos bagages... Elle se fatigue à le faire. C’est très mauvais pour elle!
«Il y avait un peu d’impertinence dans la voix de maman. Mais André n’en a pas paru troublé du tout. Il s’est mis à rire gaîment et a répliqué:
«--Ma mère, je suis tout à fait de votre avis... Mais détrompez-vous si vous croyez que Marguerite me céderait sa place en la circonstance!... J’imagine que je lui inspire à peu près autant de confiance que Bob lui-même... Marguerite, comme toutes les femmes,--excusez-moi,--ne trouve bien que ce qu’elle fait elle-même!
«Tout en parlant, par hasard, il avait tourné la tête de mon côté. Je ne sais ce qu’il pouvait y avoir au fond de mes yeux; mais, nos regards s’étant croisés, l’expression de son visage a changé; son front s’est rayé d’un pli... Et, aussitôt, il nous a quittées pour aller vers Marguerite qui, finissant de donner des ordres, se rapprochait de nous, un sourire sur sa pauvre figure amaigrie où paraissaient presque trop grands ses yeux que la fatigue cernait...
«Vraiment, je n’ai goûté le bonheur de la revoir que quand, enfin, elle a été dans sa toute petite maison, assise devant son minuscule jardin où, tout de même, il faisait très bon, très frais; où flottait une exquise senteur de réséda et d’héliotrope.
«Maman, exultant d’avoir un beau petit-fils, avait emmené Bob pour que Marguerite pût se reposer un peu. Colette et André causaient, sans beaucoup s’occuper de la propriétaire qui prétendait accomplir tout de suite la formalité d’un rigoureux inventaire... Moi, sous prétexte d’aider Marguerite à déballer ses malles, j’étais restée près d’elle; un désir fou me bouleversait le cœur de sentir, enfin! toute vivante encore, notre immense tendresse de jadis.
«Je l’avais fait asseoir dans le fauteuil le moins _inconfortable_ de la maison. Je lui ai glissé un tabouret sous les pieds. Elle m’a dit «merci!» avec un sourire heureux et lassé; et sa voix avait tellement l’accent inoublié que, comme un bébé, je me suis glissé à genoux contre elle, et les mains jointes sur son fauteuil, ma tête sur son épaule, j’ai murmuré:
«--Oh! Marguerite! que c’est bon de te retrouver ma Marguerite d’autrefois!
«Ses doigts caressaient mes cheveux.
«--Tu ne la retrouvais donc pas, ta Marguerite? C’est vrai qu’elle a vieilli; qu’elle n’est plus, oh! plus du tout, une élégante Danestal, ni de visage, ni de taille, ni de toilette!... Mais je t’assure qu’elle aime comme autrefois sa petite fille France!
«Comme autrefois... Eh bien! non, ce n’était plus, ce ne pouvait plus être comme autrefois, quand j’étais sa première tendresse. Maintenant, il y avait, avant moi, dans son cœur, Bob et son mari! Moi seule de nous deux, je n’avais pas changé, et je l’aimais toujours de même!
«Dieu! comme de cela j’ai eu le sentiment triste, oh! triste! une seconde, avec le regret passionné de ce qui avait été et ne pourrait plus être... Une seconde, seulement! Je sentais tellement encore Marguerite prête à être pour moi l’amie par excellence, que l’impression douloureuse s’est enfuie, et, assise à ses pieds, je me suis mise à réveiller avec elle tous les souvenirs qui nous étaient précieux; puis, nous avons effleuré le présent, avec des mots rapides qui se croisaient, des interrogations dont les réponses arrivaient pêle-mêle avec d’autres questions. Vraiment, cette petite chambre inconnue cessait de nous être étrangère par la grâce de ce passé que nous y ressuscitions et qui la peuplait d’images, de souvenirs, de visages familiers.
«Mais tout à coup André est entré et a demandé: