Part 14
--Il paraît avoir terriblement changé d’humeur depuis Villers, votre ami Rozenne, remarqua André quand, de nouveau, il marcha auprès de sa belle-sœur qui avançait pensive. Elle vit qu’il ne savait rien et répondit par quelques paroles vagues; puis elle détourna la conversation avec une question à Bob.
Même à sa sœur, elle ne parla que brièvement de cette rencontre, la lui racontant dans un moment où la jeune femme était distraite par la garde des enfants. Il lui déplaisait de sentir sa pensée soudain occupée de Rozenne; d’être hantée par le souvenir de l’expression d’angoisse désespérée qu’elle avait surprise dans ses yeux quand il l’avait aperçue soudain; d’éprouver pour lui un intérêt jailli de la pitié que lui inspirait son malheur... Mais ce malheur, après tout, il en était responsable; et dans une bonne mesure, d’ailleurs, il s’en consolait...
Et, impatiente, pour oublier, elle se mit au travail, s’absorbant vite dans ses _Croquis de province_, que lui inspirait la révélation d’existences orientées si différemment de la sienne.
Sa sœur était sortie promener les enfants. Rien ne la distrayait de son œuvre de création et les minutes, alors, coulèrent sans durée pour elle, dans le domaine enchanté où sa pensée l’emportait d’un coup d’aile enivrant. Puis, les vers esquissés, elle se mit au piano pour se les réciter à demi-voix, rythmés par le murmure des sons...
Le tintement de la sonnette la fit tout à coup tressaillir, l’arrachant au songe où elle venait d’oublier le monde entier...
Dans le vestibule, elle entendit un bruit de voix; puis, presque aussitôt, la porte du salon s’ouvrit et la petite bonne, peu stylée encore, déclara:
--Entrez, monsieur; madame est sortie, mais Mlle France est là...
France, stupéfaite et mécontente, s’était levée du piano, se demandant quel visiteur provincial il allait lui falloir accueillir...
Et pourtant elle n’eut pas de surprise, reconnaissant dans le cadre de la porte Claude Rozenne... En le voyant, elle comprit qu’elle avait été certaine qu’il viendrait, pour avoir la certitude qu’elle savait...
Elle eut un battement de cœur qu’un effort de volonté domina; et maîtresse d’elle-même, en souriant, elle lui tendit la main:
--C’est vrai, Mlle France est là et elle va vous recevoir de son mieux, en attendant le retour de sa sœur, qui ne tardera pas beaucoup...
Il dit:
--Je vous prie de m’excuser si je suis indiscret sans le vouloir, en venant ainsi vous troubler... Peut-être vous travailliez...
--J’ai travaillé toute l’après-midi, ma tâche est finie... J’ai bien droit maintenant à une récréation.
--C’en est une piètre que la venue d’un visiteur tel que moi!
Elle l’interrompit du geste:
--Ne dites donc pas des choses qui sont dépourvues de vérité, pour vous comme pour moi!... Vous savez bien que les amis sont toujours les bienvenus...
Une étrange expression--douloureuse et résolue, presque rude--passa sur le visage de Rozenne. Il interrogea:
--Vous aimez qu’on dise seulement ce qui est vrai?... Eh bien, alors, il me faut vous faire une confession pour ne pas pécher davantage contre la sincérité...
Elle le regardait, les mains jointes sur ses genoux d’un geste d’attention. Il continua durement:
--J’aime mieux vous avouer tout de suite qu’en venant ici je savais fort bien, grâce au hasard d’une rencontre, que je ne trouverais pas Mme d’Humières et que vous étiez seule.
Elle comprenait trop bien pourquoi il avait souhaité la voir sans présence étrangère entre eux.
Cependant, ses lèvres articulèrent:
--Et vous désiriez me trouver seule?
--Oui; et cela, je le désire depuis que, ce matin, je vous ai soudainement vue apparaître. Ah! la destinée est une terrible force... Pourquoi vous a-t-elle amenée dans cette ville! Il y en a tant d’autres où votre beau-frère eût pu être envoyé!...
Il allait vers le but de sa visite, insouciant de garder à ses paroles le caractère mensonger d’une conversation mondaine.
Brusquement il interrogea, parce qu’elle demeurait silencieuse, hésitant sur ce qu’il fallait lui dire:
--On vous a parlé de moi, ici, n’est-ce pas?
Elle pencha la tête, tandis que son cœur recommençait à battre à coups pressés...
--On vous a dit une histoire que, usant de toute ma volonté, j’étais parvenu à taire, pour qu’elle fût ignorée du monde que je vois à Paris et qu’ainsi il me fût possible de l’oublier un peu. A l’expression de vos yeux, ce matin, j’ai eu la certitude que vous aviez appris... Avant même que la réflexion m’eût dit que, certainement, il avait dû se trouver à Amiens de bonnes âmes pour vous renseigner, si vous aviez adressé la moindre question à mon sujet.
Elle dit très douce, bouleversée par ce qu’elle sentait d’émotion poignante dans la rudesse de son accent:
--Je n’ai adressé aucune question. Ce que vous taisiez ne me regardait pas. C’est un hasard qui a fait prononcer votre nom et amené une explication que je n’avais pas à demander.
Il eut un haussement d’épaules.
--Qu’importe après tout!... Je suis toujours à la merci d’un hasard qui renseignera le premier venu sur ma misérable aventure et m’en rappellera, bon gré mal gré, le souvenir. Vous avez dû trouver que mon histoire ressemblait terriblement à un roman d’outre-Manche. Mais je vous jure que cela n’a pas été un roman drôle à vivre...
Avec des lèvres qui tremblaient, elle dit gravement:
--Je le crois... Et quand je l’ai appris, je vous ai plaint de toute mon âme... Et je vous plains toujours autant!...
Il arrêta sur elle des yeux où il y avait cette expression d’ironie et de colère qu’elle y avait surprise déjà, sans parvenir à se l’expliquer. Puis, âprement, il jeta:
--Oui, vous pouvez être compatissante pour moi, et ce ne sera que justice! Car, dans une mesure que vous ne soupçonnez peut-être pas, vous êtes responsable de mon malheur!
--Moi!
--Oui... vous! Aussi, combien de fois je vous ai maudite!
--Pourquoi?... fit-elle ardemment.
Il la regardait en face.
--Parce que je savais clairement que si, à Villers, surtout le jour de notre dernière promenade, à Houlgate, vous ne m’aviez pas repoussé, c’est à vous que ma vie aurait appartenu... Et aujourd’hui, je ne me trouverais pas jeté dans un enfer dont je n’ai aucune espérance de sortir!
Elle le regarda avec une sorte de stupeur.
Elle était devenue blanche et sa main tourmentait, d’un geste inconscient, la même bague d’opale--couleur de mer--qu’elle portait en ce jour lointain où il lui avait parlé dans le bois d’Houlgate... Ce qu’il lui disait, était-ce donc la vérité?... Se pouvait-il que, vraiment, elle eût sa part de responsabilité--et une part bien grande--dans le malheur dont lui seul portait le poids!... C’était impossible!
Elle secoua la tête, comme pour échapper à l’angoisse de cette idée, et lentement elle dit:
--Si je vous avais écouté, votre destinée eût été autre, mais peut-être elle n’eût pas été meilleure... Je n’étais pour vous... qu’un caprice...
Presque violent, il lui jeta:
--Qu’en savez-vous?... Moi, je sais bien que de ce caprice, comme vous dites, vous auriez pu faire un amour tel qu’il eût mérité d’être votre bonheur... Si vous l’aviez permis alors, je vous aurais tant aimée!...
--Aimée pour toujours?... Je ne le crois pas... Et puis, à quoi bon rappeler ces choses du passé, ce qui aurait pu être?... Ce ne sont qu’inutiles paroles...
Elle disait cela sans le regarder, de la même voix un peu lente, avec des yeux qui contemplaient, sans le voir, le doux ciel d’avril dont l’azur se rosait à l’approche du couchant. Elle pensait tout bas que s’il l’avait aimée vraiment, il l’avait bien vite oubliée; et dans la profonde pitié qu’elle éprouvait pour lui, il y avait un détachement sceptique.
--Soit, mes pauvres paroles vous semblent inutiles et vaines! J’espère que je ne vous en ferai plus entendre de semblables... Mais retenez bien ceci, qui est la simple vérité... Au beau temps de ma jeunesse, ce temps que je n’aurai pas assez de larmes pour pleurer, vous avez été pour moi la _seule_ que j’aie désiré faire ma femme... Si vous m’aviez écouté, à Houlgate, je suis sûr... vous entendez, _sûr_, que sous votre influence toute-puissante je serais devenu l’homme que vous souhaitiez... C’est pour vous oublier, par un besoin stupide de me détacher de vous qui m’aviez dédaigné, de vous rendre indifférence pour indifférence, que je me suis lancé là-bas, à Florence, dans la colonie étrangère où j’ai trouvé... ce que vous savez...
Elle inclina la tête. Un désir douloureux comme une soif s’emparait d’elle de savoir comment cette femme l’avait conquis. Il disait l’avoir aimée profondément, elle; mais combien vite cette inconnue l’avait remplacée dans son cœur et sa vie...
Peut-être, il eut l’intuition de ce qu’elle pensait, car il reprit, d’un ton un peu étrange, envoûté par le souvenir:
--J’arrivais absurdement prêt à me laisser entraîner dans la première aventure qui me tenterait. Ah! cette femme était la séduction même, quand elle le voulait... Une séduction capiteuse, bizarre, malsaine, oui...--c’était celle d’une malade!--mais qui aurait fait défaillir toute volonté chez de bien plus sages que moi... qui enivrait comme le font ces parfums très forts et pénétrants, dont on subit la griserie, affolé, avec une soif de les respirer encore et encore, dût-on en mourir!
Un pli s’était creusé entre les sourcils de France.
Mais Rozenne ne la regardait pas. Comme si un sceau eût été soudain rompu sur ses lèvres, il continuait, du même accent assourdi et violent, oublieux peut-être même qu’une pensée recueillait la sienne:
--Pourtant, ce que je ne pourrai jamais lui pardonner, c’est de m’avoir caché à quelle race de misérables malades elle appartenait. Sa mère était morte folle, peu après sa naissance. Et ce n’était pas le premier accident de ce genre qu’on eût pu trouver dans sa noble famille qui, pour cette raison, sans doute, daignait s’ouvrir à un humble roturier de mon espèce.
--_Elle_ savait la vérité et elle ne vous en a rien dit?...
--Elle la savait, tout aussi bien que sa cousine, la belle comtesse dans le salon de qui je l’ai rencontrée... Car elle était de très bonne naissance et de fortune... incontestable! Si j’avais eu la prétention de faire un mariage d’argent, je pourrais m’estimer satisfait et j’aurais vraiment mauvaise grâce à me plaindre... Seulement, je n’avais pas tant d’ambition... J’étais absurdement conquis, comme on pouvait l’être par une telle créature!... J’imagine que la Circé antique eût pu être ainsi... Elle et sa cousine ne se sont guère mises en peine de ce qu’il adviendrait si le mal héréditaire se déclarait... Elles étaient lasses, l’une de chaperonner, l’autre d’être chaperonnée!... Elles ont rencontré un individu assez stupide pour se laisser affoler par une femme que n’effrayait pas une audacieuse partie à gagner...; assez naïf pour croire... tout ce qu’on voudrait bien lui faire croire... Et les choses se sont passées, comme elles l’avaient souhaité... Ah! cette Maud, elle possédait une adresse de démon, comme disent les bonnes gens.
De toute son âme, France écoutait:
--Et personne ne s’est trouvé pour vous renseigner, vous arrêter...
--Personne ne s’est trouvé... Mais après tout, ai-je même cherché à être renseigné?... Elle m’avait ensorcelé... Et l’on prétend que le scepticisme nous ronge, nous autres enfants du vingtième siècle!... J’ai été candide comme un amoureux de dix-huit ans... J’ai accepté tout ce qui m’a été dit... Je n’ai consulté personne; et les objections, les craintes, les questions de ma pauvre vieille maman qu’un semblable mariage épouvantait, ne m’ont pas donné, je crois, un quart d’heure d’hésitation ou de doute... Je vous ai maudite!... C’est bien injuste à moi... Seul, je suis responsable de ma destinée, que j’ai faite... C’est par ma faute que je suis lié à une créature insensée, que je suis le père d’une misérable petite larve humaine à qui, charitablement, je ne peux que désirer une fin prochaine!
Elle eut une exclamation sourde:
--Pourquoi dites-vous cela?... Vous ne devez pas... C’est cruel!...
Il passa la main sur son visage contracté.
--Cruel?... Ce qui serait cruel, ce serait de lui souhaiter de vivre! Avec le sang que sa mère lui a donné, que voulez-vous qu’il devienne?... S’il dépendait de moi,--et je vous jure que ce n’est pas là une parole vaine,--je terminerais aujourd’hui même sa chétive existence, certain de lui épargner les pires douleurs...
Dans tout son être, il vibrait d’une révolte désespérée... Et elle l’avait connu si joyeux et ardent pour goûter la saveur de la vie!... Quelles heures il avait dû traverser depuis ce temps-là!... Elle aurait voulu trouver des mots qui lui eussent fait un peu de bien. Mais qu’étaient-ce que des paroles devant une épreuve comme celle qui s’était abattue sur lui! Instinctivement, elle serra ses deux mains, écrasée par son impuissance, tandis qu’elle reprenait:
--Peut-être, avec des soins, le pauvre petit se fortifiera... Il est votre fils aussi... pas seulement l’enfant de... de celle qui vous a fait souffrir...
--Je ne peux pas voir en lui mon fils! Ah! ce n’est pas de l’amour qu’il m’inspire, c’est du dégoût... C’est une espèce d’horreur... Si ma pauvre mère ne l’avait réclamé comme son bien, quand elle a appris... la vérité, je l’aurais laissé bien loin de moi, dans sa vraie famille, celle de sa mère... Peut-être alors aurais-je pu oublier plus facilement... Ah! oublier!!! Je ferais l’impossible pour y arriver!... Il n’y a pas de folie devant laquelle j’hésiterais, si je croyais à ce prix ne plus me souvenir...
Comme elle le sentait d’une terrible sincérité! et qu’elle trouvait triste, affreusement triste de lui entendre dire ces choses alors que l’idée, impérieusement entrée en elle, lui demeurait--telle une épine dans la chair--que peut-être elle avait été, sans le vouloir, la cause première de son malheur.
Avec des lèvres qui tremblaient, elle murmura:
--Ce qui aide à oublier, peut-être mieux que tout, c’est le travail...
--Le travail?... Pour moi, il est maintenant la nécessité... Ne vous ai-je pas dit que je m’étais à peu près ruiné en jouant?... Vous voyez que je suis tombé bien bas et que vous pouvez m’accorder un peu de pitié; me pardonner cette colère contre vous qui m’a saisi quand, à ce bal où je vous retrouvais tout à coup, vous m’avez orgueilleusement montré votre joie de posséder la vie que vous aviez souhaitée!
Très douce, elle dit presque bas:
--Je ne savais pas... je ne pouvais savoir... Je regrette de vous avoir fait souffrir et je vous plains de tout mon cœur...; aussi, avec le regret que vous me donnez de mon involontaire responsabilité...
Il leva la tête vers elle, et il vit qu’elle avait les yeux pleins de larmes. Un cri lui échappa:
--France, je vous en supplie, ne pleurez pas à cause de moi!
Elle tressaillit. En son cœur même, avait résonné son nom, jeté ainsi passionnément; et le choc fut si fort que, une seconde, ses paupières s’abaissèrent avec un battement des cils, comme si elle avait peur qu’il ne lût en elle. Il y eut un silence entre eux...
D’un sursaut de volonté, elle se ressaisit... Un frêle sourire effleura sa bouche. Alors elle dit, essuyant d’un doigt vif les larmes qui avaient glissé sur sa joue:
--Chut! il ne faut pas m’appeler «France», mais me promettre que vous ne serez plus dur pour moi, que vous me traiterez en amie, à qui vous viendrez quand vous aurez besoin d’une sympathie profonde comme celle que je vous offre...
Il l’écoutait avec un regard où il y avait le regret aigu et douloureux de ce qu’elle aurait pu être pour lui, le désir irréalisable d’oublier par elle la souffrance connue; où il y avait aussi une reconnaissance pour la pitié donnée par son cœur de femme. Quand elle se tut, il se courba et, prenant sa main que l’émotion avait glacée, il la baisa. Avec la même amertume désespérée, il la regardait:
--Vous êtes bonne, très bonne; vous faites généreusement l’aumône aux misérables... Vous oubliez que vous êtes heureuse--et par votre propre soin--pour compatir à l’épreuve des autres... Pourquoi vous ai-je parlé de moi?... Parce que les hommes de mon espèce sont très égoïstes; et comme les enfants, quand ils souffrent, ils ont besoin d’être plaints... Savez-vous que vous êtes la première à qui j’aie parlé de tout ce passé?... Avec ma mère, jamais nous ne l’effleurons... A quoi bon lui rappeler le supplice que j’ai connu!... Elle n’y songe déjà que trop, la pauvre femme... Mais j’ai senti votre sympathie et je suis devenu lâche... J’ai succombé à la tentation de crier, au moins une fois, mon mal... C’est fini, je ne vous importunerai plus...
Elle murmura, bouleversée de l’accent dont il parlait:
--Vous savez bien que vous ne m’avez pas importunée... Je voudrais tant pouvoir vous faire un peu de bien!...
--Je ne mérite guère cette charité, moi qui ai, depuis si longtemps, le désir mauvais de troubler votre quiétude en vous révélant la part que je vous donne dans... l’événement qui a brisé toute ma vie... Car je vous connaissais trop bien pour ne pas savoir que cela ne vous laisserait pas indifférente...
Ah! oui, il la connaissait bien!... Mieux encore qu’elle ne se connaissait elle-même... Car jamais elle n’eût soupçonné que le malheur de Claude Rozenne éveillerait en elle cette violence d’émotion, ce désir éperdu de panser la plaie vive qu’elle devinait en lui, d’être pour lui douce et bonne infiniment, parce qu’elle avait l’intuition de ce qu’il avait souffert.
Elle ne parlait plus, l’âme meurtrie; et son regard errait autour d’elle avec une surprise inconsciente de sentir, demeurée la même, la paisible atmosphère du petit salon, alors qu’elle avait l’impression de sortir d’une tempête... Debout devant la fenêtre, Rozenne, lui aussi, demeurait silencieux, les traits tendus, songeant à toutes ces choses du passé dont il venait de remuer les cendres...
Dans le jardin, une voix s’éleva; par la croisée ouverte, la brise faisait frissonner les rideaux. Rozenne tressaillit. Alors il eut un geste instinctif comme pour effacer de la main l’altération de son visage; et il dit, revenant vers la jeune fille:
--J’imagine qu’il doit y avoir très longtemps que je vous retiens. J’ai été bien indiscret! Voulez-vous m’excuser... et ne pas vous étonner si je n’attends pas le retour de madame votre sœur... Je n’aurais pas le courage, en ce moment, de causer de choses indifférentes. Je préfère ne pas voir aujourd’hui Mme d’Humières.
--Oui, je comprends... Allez, avant que Marguerite ne revienne. Au revoir... mon ami.
Jamais elle ne l’avait appelé ainsi, et il sentit tout ce que, spontanément, de toute son âme, elle lui donnait; tout ce que, bien mieux que les lèvres, disait le regard...
Un instant, il la contempla, comme jadis il l’avait contemplée dans le bois d’Houlgate quand il savait l’avoir perdue,--avec le regret douloureux, comme une blessure, du bonheur insaisissable. Oh! être guéri par son amour!... Pourquoi ne pouvait-il souhaiter cela?... Ce que les autres femmes étaient incapables de lui donner, comme elle eût été, elle, puissante pour le lui apporter!...
Après elle, il répéta:
--Au revoir... et merci!
Puis, sans se retourner, il sortit.
Elle restait immobile, écoutant le bruit des pas qui s’éloignaient sur les dalles du vestibule; ses yeux étaient tombés sur les feuillets qui l’absorbaient quand Claude Rozenne était entré. Mais elle n’éprouvait nul désir de reprendre son travail qui, tout à coup, lui apparaissait misérablement vain... Et, cachant son visage dans ses mains, elle éclata en sanglots...
VI
--Vraiment vous trouviez quelque intérêt à venir visiter notre usine comme mon frère y avait invité Mme d’Humières? demanda Albert Chambry qui marchait auprès de France, à travers le jardin séparant la maison d’habitation des bâtiments de la filature.
France eut un sourire:
--Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je suis demeurée incapable, malgré conseils, reproches, etc., de dire ce que je ne pense pas!... Très sincèrement, j’étais curieuse de voir de tout près un grand centre ouvrier... Ce sera la première fois... Et tout ce qui est nouveau pour moi me tente!
Il lui jeta un rapide coup d’œil, un peu surpris par la franchise de son aveu. Lentement, Marguerite cheminait près d’eux, escortée de Lucien Chambry et de sa femme, une gentille provinciale un peu timide, pas jolie, très fraîche sous des cheveux blonds, lissés soigneusement, qui causait fort peu, en laissant le soin à son mari qu’elle paraissait entourer d’un culte admiratif. Il ressemblait à son frère. C’était la même régularité de traits, mais chez lui, trop accentuée; le masque avait quelque chose d’autoritaire, révélant l’homme habitué à commander, avec la conscience de ses pouvoirs et de ses droits, comme la conviction que toutes ses opinions enfermaient l’absolue vérité et devaient être tenues pour indiscutables.
Cela, il avait suffi à France de l’entendre causer dix minutes, écouté avec déférence par sa femme, pour être édifiée; et comme ce genre d’homme lui semblait odieux, elle avait laissé à Marguerite le soin de l’entretenir et accepté avec plaisir d’avoir pour guide Albert Chambry. Lui, du moins, semblait admettre que tout le monde ne pensât pas comme lui.
Très courtois, avec une bonne grâce aimable, mais aussi avec sa correction un peu froide, il répondait aux questions de France sur son peuple d’ouvriers, auquel il s’intéressait non pas seulement en paroles.
--Mon beau-frère est, en effet, président du nouveau patronage pour lequel aura lieu la vente dont vous avez peut-être entendu parler depuis votre arrivée, dit la jeune Mme Chambry qui s’était rapprochée, sur un signe de son mari, du groupe formé par France et son beau-frère.
En sa qualité de chef de famille, Lucien Chambry ne trouvait pas sage que son frère s’absorbât dans un tête-à-tête avec cette jolie fille qu’on lui avait dit être sans fortune, et qui cependant était d’une élégance incontestable, habillée de drap fin, couleur mastic, juponnée de soie,--chacun de ses pas le révélait,--gantée de blanc, coiffée d’une capeline printanière fleurie de muguet, merveilleusement seyante... Comme l’avait dit son frère après la visite chez Mme d’Humières, elle ne pouvait être comparée à aucune Amiénoise. Cela, à lui aussi, apparaissait de toute évidence. Ne la connaissant pas, il avait pu dédaigneusement la traiter de _bas bleu_; mais force lui était bien de constater que cette _poétesse_ était une vraie fille du monde qui ne trahissait rien de ses goûts littéraires et n’avait nullement des allures de demi-vierge.
France, sans soupçon du muet examen de Lucien Chambry, détournait adroitement les explications trop souvent entendues déjà au sujet de la vente de charité et, au hasard, demandait à la jeune femme si elle-même était dame patronnesse.
--Oui, je suis présidente du comptoir des ouvrages de dames. C’est mon mari qui m’a choisi celui-là, car il trouve que j’y serai dans mon élément. J’aime beaucoup les petits travaux d’aiguille... C’est que je ne suis pas capable, moi, d’avoir des occupations remarquables comme les vôtres, mademoiselle.
France, amusée, se mit à rire.
--Je vous assure que mes occupations n’ont rien de remarquable, madame.
--Oh! si! Vous écrivez de si beaux vers!... Tout le monde le dit... Comme vous devez être fière d’être célèbre ainsi à votre âge!
--Mais je ne suis pas célèbre du tout...
--Oh! je sais bien que vous l’êtes... J’ai bien deviné ce que pensait de vous mon beau-frère Albert qui, pourtant, est très sévère pour les femmes occupées d’autres choses que de leur famille et de leur ménage... Je veux dire pour celles qui prétendent travailler comme le ferait un homme!
Les prunelles de France luisaient avec la même expression d’amusement, et elle eut un coup d’œil rapide, un peu moqueur, vers le jeune homme qui maintenant marchait auprès de son frère et de Marguerite.
--C’est un travail masculin d’écrire des vers et de composer de la musique?
La petite femme rougit, soudain confuse.