Le major A. Gordon Laing (Tombouctou 1826)
Part 1
Le Major A. GORDON LAING (Tombouctou 1826)
GOUVERNEMENT DU HAUT-SÉNÉGAL-NIGER
[Décoration]
A. BONNEL DE MÉZIÈRES
[Décoration]
Le Major A. GORDON LAING (Tombouctou 1826)
[Décoration]
_Textes et documents nouveaux découverts à Tombouctou et Araouan_
[Décoration]
Textes arabes traduits par M. O. HOUDAS PROFESSEUR A L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES
[Décoration]
_Lettre-préface de M. le Gouverneur CLOZEL_
[Décoration]
PARIS ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR 11, rue Victor-Cousin, 11 * * * * * 1912
_Dakar, le 20 juillet 1912._
_Le gouverneur Clozel à M. Bonnel de Mézières._
_MON CHER AMI,_
_Vous avez bien voulu me demander quelques lignes de préface pour l’étude que vous consacrez au major Laing. Il fallait votre venue à Tombouctou pour liquider cette question. Comme vous l’avez très justement remarqué, les descendants des meurtriers du malheureux explorateur, les mieux placés pour nous renseigner sur ce qu’avaient pu devenir ses restes et ses papiers, redoutaient tout au moins le paiement d’une_ dia, _malgré le temps écoulé ; et c’est ce qui explique l’échec des tentatives antérieures faites par nos officiers et par M. Croomie, le précédent Consul général d’Angleterre. Vous aviez aussi cette chance de ne pas appartenir à l’Administration, tout en jouissant de son appui et de ses sympathies. C’était un grand point pour mettre les indigènes en confiance dans un cas pareil. Votre habileté et votre patience ont fait le reste._
_Le major A. Gordon Laing est le premier Européen qui ait visité Tombouctou sans qu’on puisse contester l’authenticité de son voyage. Nous lui devons un modeste monument et un souvenir. Les restes du vaillant Ecossais reposent maintenant auprès de ceux des glorieuses victimes de notre conquête, dans le cimetière de Tombouctou. Ces héros morts à plus demi-siècle d’intervalle pour la cause de l’humanité et de la civilisation se trouvent ainsi réunis, grâce à vous, et leurs tombes devront être entourées des mêmes soins pieux par nous et par nos successeurs._
_CLOZEL._
=Avant-Propos=
* * * * *
Si j’ai eu la bonne fortune de réussir, alors que tant d’autres y avaient échoué, à reconstituer définitivement le dernier chapitre de l’histoire tragique du major Laing, je le dois surtout aux très nombreux concours que j’ai trouvés de toutes parts.
Je dois nommer tout d’abord, en le remerciant respectueusement, M. le gouverneur général WILLIAM PONTY. Grâce aux heureuses initiatives et à la sage organisation financière qu’elle lui doit, l’Afrique Occidentale Française est maintenant en mesure d’organiser des recherches scientifiques désintéressées. C’est ainsi que j’ai pu être chargé de mission et contribuer à des travaux concernant l’histoire de la colonie.
M. le gouverneur Clozel, dont on connaît la passion pour les travaux d’ordre historique, a bien voulu diriger personnellement mes recherches et me faire bénéficier de son inappréciable expérience.
A Tombouctou, j’ai trouvé chez MM. les officiers et fonctionnaires l’accueil le plus favorable et le concours le plus empressé. Je tiens à adresser mes remerciements à MM. les colonels ROULET, GADEL et HUTIN et à M. le médecin principal LEFÈVRE.
Comme commandant du Cercle de Tombouctou, M. le capitaine MARC a été pour moi un collaborateur précieux, grâce à son ascendant sur les indigènes et à sa compétence en matière de questions africaines.
Je dois aussi exprimer toute ma reconnaissance à M. DUPUIS YACOUBA, dont la connaissance de la ville de Tombouctou et de la région du Haut-Niger est si souvent mise à contribution par les voyageurs ; une fois de plus, il s’est employé fort aimablement à me documenter ; les renseignements que je lui dois sur les recherches précédemment faites ont été pour moi des éléments de succès.
M. le lieutenant MARTY, vétéran des régions nigériennes ; M. l’instituteur CRISTOFINI, créateur de l’école professionnelle de Tombouctou ; M. HUCHERY, le dévoué correspondant du Muséum, se sont mis fort aimablement à ma disposition, et je tiens à leur en exprimer ma gratitude.
Pour la mise en ordre de ces notes, j’ai fait appel à l’aide de M. le professeur HOUDAS, qui a bien voulu traduire les textes arabes rapportés par moi d’Araouan, et de M. Maurice DELAFOSSE dont l’autorité est indiscutée en matière de langues soudanaises.
Enfin je dois remercier l’_Illustration_, le _Monde Illustré_ et la _Dépêche Coloniale Illustrée_, qui ont consenti à me prêter quelques-uns de leurs beaux clichés.
A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
Paris, septembre 1912.
CHAPITRE PREMIER
Alexander Gordon Laing
Le futur héros de Tombouctou est né à Edimbourg, le 27 décembre 1794. Par sa mère, il appartenait à la vieille famille écossaise des Gordon, et il était le neveu de celui qui devait être plus tard l’illustre général Gordon, des Gordon Highlanders. Son père dirigeait un pensionnat et souhaitait de voir son fils lui succéder un jour. Mais le jeune Laing avait au plus haut point l’esprit aventureux et entreprenant des jeunes gens de sa génération, et, à 17 ans, il partait pour La Barbade où son oncle était alors en garnison. Peu de temps après, il put obtenir une commission d’enseigne dans le York Light Infantry.
Capitaine après Waterloo, Laing partit, en 1820, pour Sierra-Leone, où le gouverneur Sir Charles Mac Carthy le prit comme aide de camp. Ce fut sous la direction de ce chef éminent que Laing apprit à connaître les indigènes et qu’il se mit à les aimer. C’était l’époque où l’Angleterre, à la suite des admirables campagnes de Wilberforce, se mettait résolument à la tête du mouvement anti-esclavagiste. Le gouverneur Mac Carthy, passionné pour cette noble cause, s’efforçait d’intervenir auprès des chefs indigènes, pour les persuader de chercher uniquement leurs ressources dans l’agriculture et le commerce, et de cesser toutes relations avec les négriers. Laing fut, en 1822, chargé par le gouverneur d’aller exposer cette politique aux chefs de l’intérieur. Il devait en même temps s’efforcer de résoudre le problème géographique alors si mystérieux des sources du Niger.
Pendant une année entière, Laing visita le Timmani, le Kouranko et le Soulimané, et, malgré les épreuves que le dur climat de ce pays réserve aux voyageurs, malgré la fièvre qui le terrassa pendant de longues journées, malgré l’hostilité de certains chefs cupides et de mauvaise foi, le jeune capitaine réussit brillamment dans ses négociations. En même temps, il recueillait une riche moisson de renseignements géographiques qui lui permirent de donner une des premières bonnes cartes de la région de la Rokelle. Le livre dans lequel Laing a raconté son voyage est écrit d’une plume alerte et la lecture en est encore aujourd’hui très attrayante. Elle montre sous un jour des plus sympathiques la physionomie du jeune officier, plein d’une conviction chaleureuse pour la cause antiesclavagiste ; au milieu des dangers et des fatigues de son dur voyage, il ne perd pas un seul jour sa belle vaillance, sa patience inlassable et son intelligente énergie.
La guerre des Achantis interrompit malheureusement Laing en pleine besogne. Le gouverneur lui enjoignit de rallier d’urgence son régiment. Sir Mac Carthy lui-même partit pour la Gold Coast d’où il ne devait pas revenir.
Laing, très fatigué par le climat, dut bientôt rentrer en Angleterre, où le grade de major vint le récompenser de ses intéressants travaux.
A peine rétabli, Laing ne songe qu’à repartir. Il s’est rendu compte de la difficulté qu’il y a pour un voyageur à pénétrer en Afrique en partant de la côte de Guinée, et il songe à prendre en quelque sorte le Soudan à revers. C’est par le Sahara qu’il veut passer, et c’est Tombouctou, la mystérieuse cité qu’aucun Européen n’a pu visiter encore, qu’il s’assigne comme objectif.
Par la manière judicieuse dont il expose ses projets, par la chaleur communicative avec laquelle il montre l’intérêt des découvertes qu’il ne peut manquer de faire, il convainc Lord Bathurst et obtient, grâce à lui, l’autorisation de partir.
Le 25 mai 1825, il débarque à Tripoli. Son but est d’aller de cette ville à Tombouctou et, de là, de descendre le Niger jusqu’à son embouchure. En même temps qu’il veut faire de l’exploration, Laing désire connaître un des principaux centres de la traite des noirs afin d’étudier sur place les mesures à prendre pour combattre le fléau qui ravage l’Afrique.
C’est à Tripoli que se noua et que se termina la courte et tragique idylle de la vie du malheureux officier. Quelques semaines avant son départ, Laing épousait la fille du consul britannique de Tripoli, Miss Emma Warrington. Les deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre la passion la plus vive. C’est en pleine lune de miel qu’ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
CHAPITRE II
La conquête de Tombouctou
Le 17 juillet 1825, le major Laing quitte Tripoli. Il emmène avec lui un matelot anglais, Harry, un serviteur arabe, Hamed et un boy noir nommé Jack, ancien esclave qu’il a affranchi et qui le sert avec un touchant dévouement. La caravane est admirablement organisée. De nombreux chameaux emportent les provisions, les armes, les munitions et les instruments. Aucun détail n’a été négligé. Laing, en véritable Africain, sait quelle importance a l’examen des détails les plus minutieux.
Toute la colonie européenne de Tripoli est venue souhaiter bonne chance au hardi voyageur. C’est l’heure tragique des adieux. Laing, plein d’espoir, escompte que son absence ne sera que de quatre ou cinq mois et parle d’être de retour pour Christmas. Et, sous les yeux de Warrington et de sa fille, le convoi s’enfonce et disparaît sur la route de Beni- Ouled.
Celui qui est chargé de conduire la caravane est un personnage assez mystérieux qui disparaîtra au cours du drame après avoir joué un rôle étrange. Il dit s’appeler Sheikh Babani. Le consul Warrington l’a souvent vu à Tripoli, et le dépeint comme « un des hommes les plus agréables qu’il ait jamais rencontrés, ayant un caractère égal et des manières prévenantes »[1]. Babani s’est donné comme un gros traitant faisant le commerce des caravanes. Il dit avoir habité Tombouctou pendant 22 ans et y avoir encore sa femme et ses enfants. Il s’est engagé à conduire le major jusqu’au Niger et prétend que le voyage se fera en deux mois et demi. A Ghadamès, Laing s’apercevra avec étonnement que cet homme, qui prétend, à Tripoli, n’être qu’un traitant, est ailleurs un très important personnage. On lui rend à Ghadamès les plus grands honneurs. Babani y commande en maître.
Les routes n’étant pas sûres, Babani fait faire à la caravane un très long détour qui double la durée du voyage. On arrive le 21 août à Shate et seulement le 13 septembre à Ghadamès. La route directe n’a guère plus de 500 milles et Laing estime qu’on lui en a fait faire près d’un millier. La chaleur est terrible et le voyage à chameau au milieu du désert de sable est extrêmement pénible à cette saison.
Bien reçu à Ghadamès, grâce à Babani, Laing se repose de ses fatigues. Malheureusement son matériel d’explorateur est déjà dans un piteux état. Par suite de la chaleur et du cahotement des bagages sur les chameaux, ce ne sont que tubes brisés, plaques d’ivoire éclatées, chronomètres arrêtés : c’est un désastre. Pour comble de malechance, un chameau, posant le pied sur la carabine du major en a brisé la crosse.
Pendant un mois, Laing travaille à remettre en état son matériel. En même temps, il visite Ghadamès et en détermine la position astronomique.
Laing se remet en route le 27 octobre, et arrive à In Salah le 3 décembre. Il y reçoit le meilleur accueil, mais il doit y faire un nouvel arrêt de plus d’un mois. Ces retards extraordinaires ne paraissent pas avoir ralenti son entrain ni sa confiance en Babani. De celui-ci, il continue dans ses lettres à faire le plus grand éloge : « Babani, dit-il, veille sur moi comme un père. »
Les Touareg, qu’il rencontre pour la première fois, intéressent beaucoup Laing, qui se voit demander sans cesse des conseils et des soins médicaux. Il distribue sa pharmacie de voyage « au mieux de ses connaissances ». Et quand il se remet en route, le 10 janvier, il est enchanté de l’hospitalité qu’il vient de recevoir. Quelques jours après son entrée dans le désert, il écrit une lettre à son beau-père le consul et se déclare : « en excellente santé physique et morale et toujours enthousiaste pour la cause de l’exploration »[2].
La lettre partit pour le nord ; peu après commença la série des catastrophes qui devaient mettre fin à ce beau voyage, si bien préparé, et dont les débuts étaient si pleins d’heureuses promesses. La caravane avançait rapidement dans la région du Tanezrouft, afin d’atteindre les premiers puits de l’Azaouad. Le 21 janvier, elle fut rejointe par une bande de Touareg qui manifestèrent l’intention de faire route avec elle. C’étaient des Hoggar, aux allures de coupeurs de route. Laing dut, bon gré mal gré, accepter leur escorte. Le 26 janvier, la caravane campait au puits de Ouadi Ahnet. Vers minuit, Laing dormait dans sa tente. Coupant les cordes, et déchirant la toile, les Touareg se jetèrent tous ensemble sur le malheureux officier, qui fut couvert de blessures avant d’avoir pu saisir ses armes.
C’est à Laing lui-même, guéri, on ne sait par quel miracle, que nous devons les détails qui montrent ce que fut l’acharnement de ces brutes. Laing dit avoir reçu 24 blessures, dont 18 graves. Il a eu 5 coups de sabre sur la tête et 3 sur la tempe gauche : « Partout des fractures, dont il est sorti beaucoup d’esquilles. Un coup de sabre sur la joue gauche m’a brisé la mâchoire et fendu l’oreille et fait une très laide blessure ; un autre m’a atteint la tempe droite et une terrible balafre sur le cou a frôlé la trachée artère »[3].
C’est probablement à l’armement médiocre de ses ennemis que Laing dut d’éviter une blessure mortelle. Les Touareg ne se servent de la lance que comme arme de jet. Pour le corps à corps, ils emploient un sabre à lame large et mal trempée qui fait des entailles plus larges que profondes.
Les Touareg pillèrent à leur aise les bagages et disparurent. Quelle fut l’attitude de Babani dans cette circonstance ? Laing, dans une lettre ultérieure, la juge avec certaines réserves, et le domestique Hamed qui fut interrogé plus tard à Tripoli, accuse formellement Babani. Il est cependant invraisemblable que celui-ci ait conduit si longtemps et si loin le Major, pour le faire assassiner lâchement. Il eut pu le faire sans danger pour lui dès Ghadamès, s’il l’eut voulu. En pays touareg, son influence devait être bien peu de chose, et il est probable que, devant les menaces des bandits, il dut assister impuissant à un spectacle qui lui faisait horreur. Loin d’abandonner son compagnon, il le releva après le départ des assassins, l’attacha sur son chameau, et parvint à l’amener vivant jusqu’au campement des Kountas de la tribu de Sidi Moktar. Le chef de cette tribu était alors le sheikh Sidi Mohammed. Celui-ci, dont on ne saurait trop louer en ces circonstances l’admirable conduite, recueillit la caravane, et fit donner à Laing des soins éclairés qui le ramenèrent à la vie. La générosité à l’égard d’un hôte était une tradition dans cette noble famille. Trente ans plus tard, c’est à la protection du fils de Sheikh Sidi Mohammed, le sheikh Ahmed el Bakay, que Barth devra la réussite de sa mission à Tombouctou.
Trois mois après son arrivée au campement de Sidi Moktar, grâce aux soins dévoués dont il a été l’objet, Laing est complètement rétabli. Il se hâte d’envoyer aux siens de ses nouvelles, et c’est sur un ton presque plaisant qu’il conte ce qu’il appelle sa mésaventure, et qu’il annonce son complet rétablissement. Sa seule préoccupation est d’atteindre au plus vite Tombouctou, le premier but qu’il s’est assigné. Le sheikh, devenu son ami, s’engage à mettre tout en œuvre pour assurer la réussite de ses projets, et lui promet de le faire conduire vers la côte par le pays de « Mooschi » (Mossi ?).
Mais la mauvaise chance s’acharne sur le malheureux Laing. Une épidémie de fièvre infectieuse s’abat sur le campement de Sidi Moktar. Babani meurt un des premiers. Puis c’est le sheikh lui-même qui disparaît. Laing tombe malade, et, en pleine fièvre, il a la douleur de perdre tour à tour le 21 juin son boy, le fidèle Jack, et, le 25, son matelot Harry. Son dernier serviteur Hamed, épouvanté des catastrophes qui s’abattent sur la mission, refuse de rester plus longtemps. Laing est obligé de le laisser, le 10 juillet, reprendre la route de Tripoli. Il faut citer les termes dans lesquels Laing lui-même commente cet incident. C’est l’avant-dernière lettre qui soit parvenue de lui : « Au moment où j’étais encore très faible, ayant à peine réussi à maîtriser le très grave accès de fièvre dont je venais d’être atteint, alors que les cadavres de mon pauvre Jack et du matelot étaient à peine froids, Hamed, insoucieux de toutes les lois de l’humanité, vint me dire qu’il voulait rentrer au Touat avec la caravane. Je lui ai dit qu’il pouvait s’en aller. Je ne blâme pas l’homme qui prend soin de sa carcasse. Aussi, au nom de Dieu, qu’il s’en aille. Je lui ai donné un méhari, des vivres, etc., et il part comme un sultan... »[4].
Celui qui écrit ces lignes hautaines, absolument seul dans un pays inconnu et hostile, est presque sans ressources ; ses bagages ont été pillés ; lui-même, atrocement mutilé, est convalescent d’une terrible crise de fièvre ; ses serviteurs sont morts, et son unique ami et son seul protecteur vient de disparaître. Des maux de tête atroces, suite des coups de sabre qu’il a reçus sur le crâne, le tourmentent, et son bras mutilé lui occasionne les pires souffrances chaque fois qu’il veut écrire. Malgré tout, il n’a rien perdu de son ardeur à la découverte, et les obstacles dont la route de Tombouctou a pour lui été jalonnée, sont oubliés dès qu’ils sont franchis.
Tant d’héroïsme devait frapper jusqu’aux indigènes eux-mêmes. Dans la tribu dont il était l’hôte, Laing avait conquis l’estime et l’admiration de tous. Et le souvenir est resté vivant chez les Kountas du « Raïs » à la haute stature, au caractère chevaleresque et à l’indomptable énergie[5].
Enfin Laing allait être payé d’une partie de ses peines par un premier succès. Le 18 avril 1826, treize mois après son départ de Tripoli, il voyait enfin, sur leurs dunes de sable, se dresser les hautes maisons et les minarets de la ville mystérieuse qu’il était le premier Européen à contempler.
La tour carrée de Djingereiber, le minaret de Sidi Yaya et surtout le clocheton qui surmonte la mosquée au nom illustre de Sankoré produisent à qui vient du Sahara une impression inoubliable.
Ce devait être alors un spectacle bien curieux que de trouver, aux confins du désert, cette cité grouillante de vie. Dans le port saharien qu’était la Tombouctou d’alors, le Maghreb et le Soudan prenaient contact et la ville reflétait, dans un curieux mélange, l’influence des deux civilisations.
La raison d’être essentielle de Tombouctou était le marché aux esclaves, et là, sur la grande place, où s’entassait le bétail humain, les représentants de toutes les races africaines se coudoyaient. Les Sahariens : Touareg, Bérabich ou Kountas, y croisaient les gens du Maghreb : Tripolitains ou Marocains, et les Soudanais : Haoussas, Mandés ou Toucouleurs ; cependant que s’empressaient autour d’eux leurs hôtes Songhays, courtiers obséquieux et hôteliers avides.
Ville de commerce et ville d’affaires, Tombouctou était aussi une bruyante ville de plaisirs. Le Saharien y trouvait les jouissances ardemment désirées pendant les longs mois de privations au désert et le Nigérien y entrevoyait une civilisation à lui inconnue, un luxe ignoré, digne, lui semblait-il, des mille et une nuits.
Vivant à part, et s’efforçant d’ignorer ce monde avide ou frivole, une petite élite intellectuelle s’attachait à conserver l’ancienne tradition de la Tombouctou savante. Quelques très anciennes familles s’honoraient d’avoir pour chefs des hommes lettrés, chez qui les discussions les plus savantes avaient cours et qui connaissaient des sciences ignorées du vulgaire[6].
C’est dans ce milieu que Laing eut l’heureuse fortune d’être introduit. Là, il put retrouver un peu la Tombouctou qu’avaient révélée à l’Europe les voyages d’Ibn Kaldoun et d’Ibn Batoutah ; là il put trouver les satisfactions intellectuelles capables de lui faire oublier les impressions pénibles que son cœur généreux ne dût manquer de ressentir devant l’odieux trafic des traitants. Peut-être eut-il la tristesse d’assister impuissant à l’envoi vers la misère et la déchéance définitive de malheureux provenant de ces régions de la Rokelle et du Kouranko, où il avait trois ans auparavant plaidé auprès des chefs indigènes la cause anti-esclavagiste.
Bien accueilli, grâce à la recommandation du chef des Kountas, Laing se rendit d’abord chez le fils de Babani, qui lui procura un logement chez un Tripolitain du quartier de Baguindé.
La maison où Laing a vécu, du 18 août au 22 septembre 1826, existe encore, et n’a pas été modifiée. Comme toutes les maisons de Tombouctou, elle comprend un rez-de-chaussée où sont les communs : cuisines, magasins, écuries, et aussi logement des serviteurs. Au premier étage trois chambres sont réservées pour l’habitation. Elles donnent sur une large terrasse d’où l’on embrasse le panorama de la ville. C’est là que se tenait Laing. C’est là sans doute qu’il s’est assis devant son papier, songeant à sa chère Emma, et essayant en vain de lui écrire des lettres rassurantes, alors qu’il sentait que les dangers s’accumulaient devant lui. C’est là qu’il a écrit sa dernière lettre qui se termine par ces mots : « Il faut que ma chère Emma m’excuse de la façon dont je lui écris. J’ai commencé cent lettres pour elle ; mais je n’ai pu en finir aucune. Elle est toujours au plus haut dans mes pensées et c’est avec délices que je pense à plus tard, à l’heure de notre réunion qui, si Dieu le veut, n’est plus maintenant très éloignée[7] ». Cette réunion qu’il souhaitait, Laing devait en effet l’obtenir, mais de toute autre manière. Au moment où il écrivait sa lettre, il n’avait plus que quelques jours à vivre. Quand la fatale nouvelle, longtemps discutée, de la mort du héros parvint à Tripoli, quand il fut certain qu’aucun espoir n’était plus possible, Emma Warrington Laing alla rejoindre son mari : elle mourut de chagrin dans les derniers jours de 1829.
CHAPITRE III
Le Drame