Le Maître du Navire

Part 8

Chapter 83,808 wordsPublic domain

«Mon pas s’étouffait sur des mousses; la triple voûte de feuillage ne tressaillait d’aucun vol. Nulle part je ne me suis senti plus impénétrablement muré dans l’angoisse d’un monde hostile. Ma poitrine était oppressée, comme si l’air même traversait difficilement jusqu’à moi ces branches lourdes de lichens et fléchissantes de vétusté. Je hâtais le pas. Soudain, il me sembla que le cœur d’ébène de cette énorme sylve s’amollissait. Une maturité indicible s’épanouissait quelque part dans le monde. Une bouffée plus fraîche et tout ailée de pluie me caressa le front. Et je perçus au fond de moi-même cette résonance que j’avais perçue un soir, alors que dans une foule étincelante, je marchais aux côtés de Lia. Ce fut exactement comme quand on heurte un flambeau et qu’un violon répond en gémissant dans l’ombre. Mais où heurtait-on le flambeau? D’où venait cet harmonique surnaturel? De Lia, de Lia, sans nul doute. Et ce fut comme si je voyais sa figure, mais translucide et presque immatérielle, traverser l’ombre des forêts.

«Ce fut une autre fois sur les bords du Tibre limoneux et encore une autre fois, un soir, que je buvais de la wodka avec de petites musiciennes tcherkesses dans une ville de la Pologne autrichienne. L’étrange note avait résonné et mes compagnes avaient depuis longtemps posé à terre leurs balalaïkas que je demeurais encore, les yeux vagues et l’esprit égaré.

«--Tu écoutes encore, me dit l’une d’elles. Que peux-tu entendre?

«Au cours de mes voyages, je ne reçus jamais de nouvelles de Lia. Nous nous connaissions à peine; il n’y avait pas de raisons à une correspondance. Personne ne me parla d’elle. Et pourtant, je suis sûr, grâce à ces avertissements singuliers, d’avoir, à des milliers de lieues, possédé jusqu’à la pulsation de son cœur.

* * * * *

«Je savais que je la reverrais à mon retour. Et je l’ai revue, simplement, naturellement, parce que cela était écrit. Elle m’a dit:

«--Vous avez beaucoup changé.

«Et je pense qu’elle voulait dire:

«--Vous avez beaucoup vieilli.

«Mais elle était toujours belle, lumineuse et un peu froide, comme les pierres d’une eau sans tare.

«Le destin fit que nous nous rencontrâmes à la tombée de la nuit, dans le parc d’amis dont j’étais l’hôte et avec qui voisinait Lia. Nous nous trouvions auprès d’une ancienne orangerie un peu inquiétante d’aspect. C’était un pavillon fort bas et fort long, complètement délabré. Les portes et les fenêtres étaient veuves de leurs carreaux; le lierre qui recouvrait la façade extérieure entrait à gros bouillons où bourdonnaient encore des guêpes et des abeilles, car on était à la fin de l’été. Les marronniers de la pelouse ne laissaient tomber qu’un jour glauque où grimaçaient des macarons écornés. Hors des urnes de terre rouge, d’étranges plantes grasses se répandaient en longs tentacules: on eût dit de chevelures écailleuses de gorgones et les courants d’air leur donnaient une apparence de vie.

«Je la reverrai toujours entrant par la double porte du fond, dans le bourdonnement des insectes et le frisselis des colonnes de lierre. Elle avait cette grâce flexible et un peu maladive qui est celle de la Flora botticellienne, avec je ne sais quoi de plus résolu et aussi de plus tragique. Elle aurait pu tenir dans ses mains un livre fermé ou une épée nue. Elle s’avançait sans me voir, car l’obscurité était proche.

«Pour moi, réfugié par hasard dans ce bâtiment mélancolique, encore tout parfumé des fleurs et des fruits rares, des cédrats, des limons accumulés au cours des années, je la vis et ne bougeai pas: je l’attendais. Sa seule vue établissait en moi un ordre parfait. Son sourire était calme et lumineux, comme la raison même, mais plus pénétrant et plus attendri. Elle m’apparaissait comme une flamme qui marche: je ne désirais d’elle que sa clarté.

«A ma vue, elle ne se troubla nullement.

«--Je me doutais, me dit-elle, que nous nous reverrions.

«Je lui parlai de mes voyages, sans lui laisser ignorer que j’avais pensé à elle. Toutefois, je n’osais lui décrire le phénomène bizarre de télépathie que j’avais éprouvé. Je prononçai à plusieurs reprises le mot «harmonique», pensant qu’elle en saisirait peut-être la portée et la signification, mais elle ne fit pas mine de l’entendre.

«La nuit était tout à fait venue quand nous quittâmes l’orangerie, et les abeilles réveillées à notre passage nous firent une musique d’adieu dans le bleu silence de la lune.

* * * * *

«Je n’aurais jamais dû la revoir. Nous nous rencontrâmes chaque jour. Nos amis soupçonnèrent le manège et ils l’encouragèrent. Nous passions souvent les heures chaudes de l’après-midi dans l’orangerie; nous partions ensuite à travers les détours à demi sauvages du parc.

«Ce parc s’étendait sur les flancs d’une colline et l’on avait à l’improviste la découverte de la plaine, ramagée de vert et d’or, voilée, le soir, de vapeurs bleues et de la terre noire qui fumait vers le soleil. En dehors de ces échappées lumineuses, c’était des voûtes sans fin de verdure, un jour stagnant et glauque comme celui des grottes sous-marines, des pins athlétiques aux troncs violets et ocres, des mélèzes, des érables, un cèdre ruisselant d’une ombre biblique, des fontaines, des étangs opaques, des clairières d’une herbe fine jonchées de vieilles souches autour desquelles s’épanouissaient, astres veloutés, d’énormes champignons, oranges ou pourpres. Partout le silence, frémissant à peine d’un chant d’oiseau ou d’un murmure de source, partout, la solitude et la liberté. Et je me gardais bien de parler d’amour à Lia, de peur de troubler une telle félicité. Je craignais seulement qu’elle n’abordât le sujet elle-même.

«C’était là ma seule crainte, la seule ombre à tant de sérénité. Je jouissais auprès de Lia d’une si parfaite béatitude que les joies ordinaires de l’amour me paraissaient, en comparaison, d’une écœurante grossièreté. Par quel mystère cette jeune fille irradiait-elle autour de son être une telle harmonie? Je ne pouvais m’empêcher de songer aux délices dont la contemplation fugitive de Béatrice emplissait l’âme du jeune Dante. Le monde lui-même ne m’apparaissait plus que sous un diaphane voile de bonheur; tous les instants de ma vie se confondaient en une lumineuse éternité, en une douceur d’après-midi sans nuages, sous des feuillages immobiles, l’heure arrêtée aux bouches des fontaines et les eaux elles-mêmes silencieuses.

«Je goûtais enfin cette communion dont j’enviais jusqu’alors, sans les soupçonner, les joies célébrées par les grands mystiques. La seule présence de Lia m’élevait au-dessus du plan terrestre des affections et me plongeait dans un ravissement sur lequel le temps et l’espace ne pouvaient rien. Ces jouissances étaient profondes, mais rien, à l’extérieur, ne les révélait. Tout ce drame de félicité se jouait au fond de moi-même, sans que rien vînt en trahir sur mon visage ou dans mes gestes la fulgurante intensité. Lia elle-même soupçonnait-elle ma joie? Je ne sais. Et cela est peu probable, à moins que par quelque divination, possible après tout, elle n’eût vu soudainement se dérouler les arcanes ensoleillées de ma pensée. Rien, même dans notre conversation, ne reflétait les torrents de lumière qui ruisselaient en moi. Nous pouvions être tour à tour brillants, enjoués ou tendres, aborder tous les sujets, nous perdre dans tous les méandres de la fantaisie: l’ineffable musique résonnait à l’arrière-plan de mon esprit, sans que fût jamais altérée la pureté de ces accords. Le sens des paroles que prononçait Lia mûrissait en moi-même d’une étrange façon et des fruits merveilleux naissaient à chaque son qui sortait de sa bouche. Je vivais ainsi dans une sorte d’hypnose et comme si elle m’eût lié à elle par quelque philtre.

«Mais elle ignorait son pouvoir. Elle ignorait sans doute également la nature de la béatitude que j’éprouvais auprès d’elle. Si cette connaissance lui avait été donnée, elle n’aurait pas elle-même laissé tomber le germe qui devait empoisonner notre bonheur.

«La froideur apparente que je lui témoignais, malgré la cordialité de nos propos et la fréquence quotidienne de nos rencontres, ce maintien strictement amical qu’il m’était si facile de garder, tout cela devait l’étonner, sans peut-être même qu’elle eût conscience de sa propre surprise. Certaines paroles, certaines rougeurs, la spontanéité brusquement arrêtée d’un geste me montraient qu’elle avait quelque peine de ma réserve, pour elle, inexplicable. Vivre aux yeux de tous dans l’intimité des amants les plus passionnés et n’échanger jamais ni une caresse, ni un baiser, ni même une seule parole qui pût faire croire à l’amour, c’était évidemment une situation assez paradoxale. J’attachais pourtant un grand prix à ce qu’elle demeurât telle. Le calme infini qui s’était emparé de tout mon être, pour rien au monde, je n’aurais voulu que quelque désir vînt le troubler. Égoïstement plongé dans ma félicité cristalline, je ne voulais pas voir le secret travail qui s’opérait dans l’être si cher auquel je la devais.

«Lia devenait chaque jour plus amoureuse, plus fémininement amoureuse de moi. De l’Empyrée où je l’avais placée, elle descendait degré par degré vers ces régions inférieures dont je désirais tant la tenir éloignée, où je ne voulais pas qu’elle me rencontrât.

«J’aurais souhaité qu’il y eût, entre nous, comme une porte scellée, comme un doigt posé sur la bouche. Nous avions la plus belle part. Nous? Je ne songeais alors qu’à moi-même. Pourquoi ne pas demeurer ainsi? Et j’eus même un jour l’idée de lui proposer une sorte de mariage blanc. Mais la difficulté d’exprimer une pensée aussi bizarre à une femme éprise de vous et qui vous croit seulement timide m’empêcha de réaliser mon projet.

* * * * *

«Une après-midi, nous nous trouvâmes comme d’ordinaire à l’orangerie. Bien que l’automne fût déjà avancé, l’air était fort lourd et l’on s’attendait à un orage. L’électricité dont l’atmosphère était chargée faisait, de chaque contact, un petit choc sec et désagréable. On avait cette impression, si curieuse à de pareils moments, d’un fil trop tendu quelque part et qui va casser. Lia était assise auprès de moi. Je lui racontai alors ce que je lui avais toujours caché: le phénomène de l’harmonique, le charme sous lequel elle m’avait tenu.

«--Me croyez-vous un tel pouvoir? me demanda-t-elle en souriant. Suis-je donc sans le savoir une fée ou une incantatrice?

«--Vous l’êtes sans nul doute. Attention seulement à ne pas rompre le charme.

«--Est-ce vraiment un charme pour vous?

«Et elle fixa sur mes yeux son regard pur et profond comme l’aigue marine.

«--C’est le seul que j’aie jamais subi, répondis-je. Vous ne vous doutez pas de sa puissance. Si vous saviez quel autre être je suis, loin de vous, Lia? Lia, vous ne vous douterez jamais de ce que peut être la misère d’un homme dont la vie est un perpétuel déchirement. Il y a en moi deux personnages: l’un ne vit que pour les choses magnifiques et délicates: c’est celui que vous connaissez. L’autre... mais mieux vaut n’en point parler...

«--Je suis sûre que vous condamnez à tort ce personnage invisible.

«--Hélas! Lia, celui que vous connaissez est aussi éloigné de l’autre que deux frères qui se haïssent. Lorsque l’un mène la barque, l’autre n’a plus qu’à se voiler le front.

«--Comme vous parlez étrangement, fit-elle. Il y a des choses bien secrètes dans votre vie. Je voudrais tant pouvoir quelque chose pour vous: vous rendre heureux.

«--Je le suis, Lia.

«A ces mots, elle éclata en sanglots et posa sa tête sur mon épaule.

«--Oh! gémit-elle, pourtant, vous ne m’aimez pas. Et vous mentez.

«Je n’ai pas résisté. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai bu l’eau amère de ses larmes. Puis comme elle me tendait ses lèvres, je les ai baisées de ma bouche souillée de tant d’écumes. Et le désir m’a pris et m’a tordu comme l’ouragan. Et j’ai froissé sa robe, et j’ai mordu ses seins et elle m’enlaçait farouchement, prise de folie. De larges gouttes d’orage venaient s’écraser près de nos bouches, traversant le toit lézardé sur qui pesait un nuage verdâtre et fixe. Les masques de plâtre ricanaient et les gorgones d’argile gonflaient leur chevelure sous les éclairs blancs.

«Je l’ai rejetée de moi, heureuse et brisée, mais elle est revenue avec sa docilité satisfaite et elle m’a dit:

«--Ne soyez plus triste, ami, je vous guérirai.

«Un silence s’ouvrit dans l’orage, un silence mortel... Et j’entendis alors la vibration cinglante et le sanglot d’une corde qui se brise. Où donc se brisait cette corde? Je suis sûr d’avoir entendu, j’entendrai toujours ce gémissement métallique et cette vibration qui s’éternise... Le charme était rompu. L’incantatrice déchue, à mes genoux, m’offrait ses mains sans pouvoir et sa chevelure dénouée...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C’est l’histoire d’Ève, fit Helven. Pourquoi la femme veut-elle toujours mordre un fruit qui la fera grincer des dents, et dont l’homme ne voudra plus, peut-être, après sa morsure?

--Parce qu’elle ne sait pas, dit Marie Erikow. Si elle savait...

--Si elle savait--et au fond elle sait--elle mordrait quand même, parce que le goût du péché est dans sa bouche, repartit Van den Brooks.

--Vous voilà bien misogyne, ce soir, sourit la Russe.

--Aimer est proche de son contraire, chère amie. Et que vient d’ailleurs faire l’amour à propos d’un simple jugement! Si la chair de la femme n’était pas toute pétrie de péché, l’homme ne la désirerait pas.

--Allons bon, gronda Tramier, voilà que pour coucher avec sa femme, il faudrait croire au péché originel.

--J’ai dit: aimer; je n’ai point parlé de routine, de devoir ou d’autres choses respectables. Je dis, appuya Van den Brooks, que, de nos jours et depuis des siècles, l’idée de péché n’est pas séparée de l’idée d’amour, qu’elle attise l’amour, qu’elle l’envenime et qu’il n’y a point sans elle, aujourd’hui, de grandes passions.

--C’est sans doute pourquoi il y en a si peu, insinua Marie,

--Bah! fit Leminhac. Et que faites-vous des grandes amoureuses du paganisme: Héro et Léandre, Énée et Didon; que faites-vous de Phèdre?

--Pour celle-là, interrompit Helven, je n’en connais qu’une figure et elle est catholique: c’est celle de Racine.

--Quant aux autres, reprit Van den Brooks, entendons-nous. J’ai dit: aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, amour et péché se confondent. Je n’ai pas dit que l’amour n’existe pas sans cette notion morale. Et parbleu, si, il existe. Qui le nierait? Mais celui qui a inventé le péché a fait la plus belle invention amoureuse du monde: il a trouvé une volupté nouvelle. Qu’un désir mortel brûle Alexis ou Didon, que l’un et l’autre exhalent en plaintes immortelles le secret de leur tourment divin: je vois là le visage antique de l’amour; il est simple et farouche, comme celui d’un adolescent. Mais le visage de l’amour moderne est creusé de rides minuscules et profondes. Sa bouche, si belle de loin, regardez-la de près: vous la verrez marquée d’un pli amer; ses yeux humides sont cernés de bistre. L’amour antique se consume d’un désir pur et charnel; l’amour moderne se consume de son désir et de sa propre réprobation. Il convoite et se reproche de convoiter; il veut et cependant il hésite; il avance les lèvres vers la coupe et les retire avec horreur. Ses baisers ont une saveur de mort: c’est un goût que les païens ne connaissaient pas.

--Et qu’ils n’auraient pas à nous envier, glissa Tramier, avec une assurance un peu agacée. En vérité, Van den Brooks, cette religion du péché est une grande folie. Elle éloigne l’homme de tout ce qui est naturel, de ce qui doit servir aux fins de la race. Elle fait de l’amour une chose secrète, honteuse, furtive. L’amour, continua Tramier en s’exaltant, et son pince-nez s’agitait prophétiquement, l’amour, c’est la splendeur des corps jeunes et clairs, le don suprême sous le soleil, c’est...

--Une grande chiennerie, voilà tout, laissa tomber Van den Brooks. Mon excellent Tramier, vous êtes un médecin savant et certainement un bon père de famille, mais je ne vous conseille pas de vous introduire avec votre scalpel dans les colloques des vrais amants.

Tramier blessé traversa le pont et s’accouda au bastingage.

--Avouez, objecta Leminhac, que cette notion du péché qui empoisonne l’amour comme une essence dangereuse et subtile, avouez cependant que ce n’est pas là un grand bienfait, mon cher Van den Brooks. Comme tout serait plus aisé, plus simple, plus humain...

--Vous, vous ne serez jamais un amant, fit avec un sourire bizarre le marchand de cotonnades.

* * * * *

Helven et Marie Erikow ne parlaient pas.

Van den Brooks secoua les cendres de sa pipe à la face de la mer taciturne. Leminhac prit Tramier par le bras et lui conseilla vivement de venir confectionner un réconfortant cherry-flip en dehors de toute question de péché originel et de sophistique amoureuse. Leurs pas tintèrent sur les marches ourlées de cuivre qui conduisaient au petit bar.

Sous le ciel nu, le jeune homme resta près de Marie. Il s’agenouilla au pied du rocking-chair qui cessa son balancement.

--Je ne sais pas si c’est un péché, murmura-t-il, mais je crois bien que je...

--N’achevez pas, dit-elle.

Et le rayon d’un astre clément joua sur ses lèvres humides, sur ses dents étincelantes et sur la crête écumeuse des vagues...

CHAPITRE XI

L’ESCLAVE DU BRÉSIL.

«Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître, Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître.»

BAUDELAIRE.

--Je vous dis, affirmait Leminhac, en agitant près de son favori droit le fuseau de nickel qui contenait un œuf, du cherry et de la glace pilée, je vous dis--et il scandait chacun de ses mots d’une vigoureuse saccade--qu’elle aime ce petit Anglais.

--Je n’en crois rien, répondit doctoralement Tramier.

--Et pourquoi ne le croyez-vous pas?

--Je ne le crois pas, parce que je ne le crois pas.

--Un acte de foi, docteur, c’est grave.

--Mettons, si vous voulez, que je ne le crois pas parce que cela ne me plaît pas.

--Cela ne vous plaît pas, docteur? Et pourquoi ce sentiment?

--Jeune homme, je ne suis pas en veine d’analyse. Mais ce petit Anglais ne me revient qu’à moitié.

--A moi, fit Leminhac, il ne me revient pas du tout.

Il ajouta, comme si cette formule était une hypothèse satisfaisante pour toutes les solutions:

--Il est peintre.

--Peintre, fit Tramier. Qui donc l’a jamais vu peindre? Il est tout le jour sur le pont, comme un lévrier, aux genoux de Mme Erikow. Du diable s’il a jamais brossé une marine.

--Il y a des peintres qui ne peignent pas, murmura Leminhac, en dévissant avec soin le cornet de métal où s’était élaboré le breuvage laiteux à point.

--Ils n’en sont que plus dangereux, appuya sentencieusement le docteur. Mais, dites, Leminhac, ce sujet vous préoccupe donc?

--A peine, repartit l’avocat. Simple question d’étude psychologique. Dans mon métier, vous savez...

--Oui, fit Tramier. Mais ne vous cassez pas la tête. Je vois très clair dans ce petit jeu. A propos, vous savez que Mme Erikow est affligée de quelques millions...

--Peste, confia Leminhac à son chalumeau.

--Oui, parfaitement, et des terres en Sibérie ou dans le Caucase, je ne sais. Si le cœur vous en dit... J’oubliais, des plantations dans les parages de l’Australie...

--Le cœur ne saurait parler plus haut que la raison, hélas, cher docteur. Et ma raison...

--Ta... ta... ta, laissez donc. Je sais ce que je dis. Mme Erikow n’aime pas Helven. Elle n’aime pas Van den Brooks. Elle ne m’aime pas, hélas.

--Qui sait? flatta Leminhac.

--Inutile... Elle n’aime personne... que vous, peut-être. Voyons, vous êtes jeune et déjà un des maîtres du barreau, une des futures gloires en tout cas. L’affaire Soliveau-Depréchandieu vous a porté aux nues. Marie Erikow le sait; elle a suivi toutes les audiences. Physiquement, mon Dieu, vous n’êtes pas...

--Mal...

--Vous êtes même plutôt...

--Bien...

--Que voulez-vous de plus?

--Qu’elle m’aime.

--Elle vous aimera. Le tout est de savoir s’y prendre. Écoutez...

Comme Tramier, assurant un pince-nez chancelant, se penchait confidentiellement vers Leminhac, la porte du bar s’ouvrit dans une bouffée de vent salin.

Van den Brooks entra en se voûtant un peu, à cause de sa haute taille. Il demeura debout quelques instants sur le seuil, regardant les deux compères. Sa barbe d’or s’étalait ruisselante sous les lampes électriques.

--Un flip?

--Non, un cherry pur. De quoi parliez-vous donc?

--De femmes.

--Enfants, dit Van den Brooks.

--Nous ne sommes plus en nourrice, cher Monsieur, susurra Leminhac, pincé.

--A l’en croire, il n’y a que lui qui connaît les femmes, remarqua aigrement le professeur.

--Hélas! soupira Van den Brooks.

--Contez-nous donc vos bonnes fortunes, insista gaiement Leminhac.

--Elles ne vous feraient pas rire, dit le marchand de cotonnades.

A cause des lunettes vertes, Tramier et Leminhac n’avaient déjà plus envie de rire. Ce diable d’homme ne savait vraiment pas être drôle.

--Voyons, fit Leminhac, quelle fut la plus aimée?

--Vous y tenez? demanda le marchand.

--Nous y tenons, insista le docteur.

--Elle servait dans une plantation de café, quelque part, là-bas, dans l’état de Sao-Paolo. Elle avait les yeux de la couleur du café, avec des paillettes d’or comme l’eau-de-vie de Dantzig. Elle était droite comme une belle tige de canne, et lisse, et luisante, et ses cheveux n’étaient pas crépus, mais nattés autour des oreilles avec des disques de cuivre. Elle mâchait du bethel, ce qui lui faisait les dents noires, et dansait, immobile, des danses terribles avec le bouclier poli de son ventre, assise sur ses chevilles, au son des flûtes acides. L’amour avait avec elle un goût que vous ne connaîtrez jamais, mes pauvres amis, et, quand elle tenait un homme dans la force de ses cuisses rondes... Je la battais quelquefois, pour le bon ordre...

«Un soir, comme je m’étendais près d’elle, sur le lit de camp, je m’aperçus qu’elle feignait de dormir. Je restai donc éveillé, tout en simulant également le sommeil. Et voici ce que je vis: la main droite qui pendait languissamment sur le sol se souleva doucement et, d’un geste fort naturel, d’un geste de femme endormie et câline, elle glissa sa main sous l’oreiller, puis la retira avec des précautions infinies. Méfiant, je saisis dans l’ombre son poignet et, sous mon étreinte, elle poussa un cri qui me glaça. Tout en la maintenant de mon mieux, car elle se débattait, je pus faire de la lumière et je vis ce qu’elle avait placé sous mon chevet.

«C’était un serpent-minute--une minute pour mourir--une charmante petite bête, toute engourdie et pareille à un point d’interrogation, qui se serait doucement éveillée tout à l’heure, dans la chaleur de ma nuque.

«J’ai cassé les reins d’un rotin bien appliqué à cette femme qui fut sans doute la plus aimée. Et elle gisait au pied du lit de camp, pliée en deux, pareille à un pauvre cadavre noir et mou de vipère...

«Et ce cherry, voyons? Leminhac, mon ami, qu’attendez-vous?

--Je n’aime pas ces histoires de nègres, dit Tramier.

--C’est d’un exotisme facile, sentencia Leminhac.

Et ils regardaient avec quelque malaise Van den Brooks, dont le visage roulait dans une barbe diabolique et qui bourrait son éternelle pipe, d’un pouce innocent et consciencieux.

CHAPITRE XII

UNE HISTOIRE DE CHAT À NEUF QUEUES.

«Ce fut alors, qu’étant occupés à nous choisir des Valentines suivant la coutume de notre pays, la veille de Saint-Valentin, et à jaser sur la coquetterie des femmes, il s’éleva une furieuse tempête; d’où nous conclûmes qu’il n’était pas bon de mal parler des femmes en mer.»

_Voyages d’Aris Claesz_.