Part 6
«--Allons, mon vieux, je déraisonne. Pardonne, c’est la dernière fois. Je veux vivre, maintenant, comme toi, comme les autres, comme un homme, quoi! Je le veux. Il faudra que cela soit.
* * * * *
«La femme qu’il épousait était belle. Elle l’est encore. Les yeux un peu métalliques, un peu durs, souvent lointains; une ligne fort gracieuse. Elle avait dans la courbe de ses hanches de quoi _déspiritualiser_ à souhait ce névrosé mystique de Florent. Je ne doutais pas qu’elle n’y parvînt à bref délai et me réjouissais à l’avance.
«Le couple me parut heureux. Je me rendais assez souvent dans la vaste maison d’Auteuil que Florent tenait de son père et qu’il avait voulu garder. Il y avait un jardin mal entretenu, dont l’herbe envahissait les allées, un magnolia qui, chaque printemps, épanouissait ses larges pétales de cuir blanc; et toute l’année, par je ne sais quel mystère, des feuilles mortes jonchaient le sol. Le timbre qui résonnait, lorsque s’ouvrait la porte de fer, évoquait une province automnale et je ne sais quoi de conventuel. A mon avis, ce n’était pas la demeure qui convenait à un jeune ménage élégant. Mais Florent ne voulait pas entendre parler de la quitter et sa femme partageait ce goût. Musicienne, elle grisait doucement Florent qui passait ses journées entières à l’écouter, couché sur un divan. Il ne travaillait que fort peu, du moins à mon jugement. Nos relations étaient toujours cordiales, mais au fond, je ne pénétrais pas dans l’intimité du couple qui s’isolait dans ce que je croyais être son bonheur.
«Et telle fut l’histoire des cinq mois qui précédèrent la catastrophe.
«--Il y a environ un an, la femme de mon ami, Lia, se fit un jour annoncer à ma clinique. Il ne lui arrivait que très rarement de venir jusque-là; c’était toujours moi, célibataire, qui me rendais au domicile du ménage. Ses traits tirés, sa pâleur me frappèrent. Ses révélations me frappèrent plus encore. Quelques jours plus tard, je reçus la visite de Florent lui-même. Je savais ce qui l’amenait. Quelque chose de tragique entra, ce soir-là, dans la chambre avec cet homme.
«--J’ai à te parler, dit-il.
«Et il s’assit près de moi.
«Le soir impondérable, envahissant lentement les livres et la grande table de chêne, polie comme un sombre miroir, coulait le long de nos vêtements. Mais le visage de mon ami paraissait plus pâle dans cette ombre, ses yeux brûlaient d’un feu plus intense. Il parlait encore, tandis que je contemplais un rameau d’automne, maigre et nu, dont le trait incisait la vitre crépusculaire. Il parla, il parla longtemps...
«Vous saurez tout à l’heure ce qu’il avait à me dire, et vous comprendrez pourquoi sa mort ne m’a pas surpris.
«Le soir de la mort de Florent, je m’enfermai dans ma chambre et ouvris le pli qui m’était destiné. Mon ami avait voulu que je fusse encore son confident par delà la tombe.
«Ce petit cahier--le voici--contenait le secret d’une vie qui fut tourmentée et qui a tragiquement fini. Ce secret, je l’avoue, je ne l’avais jamais pressenti. L’humeur souvent bizarre de Florent, je me l’expliquais par des raisons qui, évidemment, n’en étaient point. Tout me semblait clair, net, et il y avait pourtant sous cette surface un abîme que je ne devinais pas.
--Un abîme, interrompit Van den Brooks, vous ne pensiez pas dire si juste.
--Oui, murmura Helven, nous ne nous connaissons ni les uns ni les autres. Dès notre naissance, nous sommes des emmurés, des emmurés pour la vie.
* * * * *
Le vent qui soufflait de la mer nocturne gémissait doucement dans les antennes du navire. L’étrave ouvrait l’eau calme en un froissement de soie. Van den Brooks tournait son regard vers les constellations qui, seules, palpitaient dans cette solitude. La braise d’une cigarette éclairait d’un feu rouge le beau bras accoudé de Mme Erikow.
Leminhac se balançait dans son rocking; Helven tenait entre ses mains sa tête attentive. La nuit tropicale enveloppait les passagers, leurs rêves et la course du navire.
--Je prévois d’ores et déjà, dit l’avocat, l’histoire de votre ami. Florent avait de qui tenir: il avait du poivre dans le sang.
--Je connais, repartit Van den Brooks, le démon qui le possédait. Je ne sais s’il a un nom sur les listes infernales, mais «Heautontimoroumenos» lui conviendrait, car il porte l’homme à se déchirer lui-même et à jouir de son tourment.
--Vous, Van den Brooks, interrompit vivement Tramier, vous êtes l’homme le plus passionné et l’esprit le moins scientifique que je connaisse. Ce qui s’explique le plus clairement vous paraît obscur. Pour vous, il doit y avoir du démoniaque dans les vérités mathématiques et du surnaturel dans la géométrie.
Van den Brooks poussa vers le ciel fourmillant d’astres une mince spirale de fumée et grogna dans sa barbe:
--J’ai parcouru une grande surface de la terre; j’ai navigué sur tous les océans et je vous assure que j’ai vu pas mal d’hommes et de femmes aussi différents les uns des autres que le jour de la nuit et ce yacht d’un sloop de pêche. Mais ce que je n’ai jamais vu, c’est un médecin ou un savant capables d’éclaircir le mystère de ces âmes innombrables.
--Vous préférez les prêtres, parbleu, insinua Leminhac avec un sourire.
--Non, dit Van den Brooks. Leurs dogmes les aveuglent comme les vôtres. Mais quand ils ne raisonnent pas, ils voient plus loin que vous. Ils ont un sens qui vous manque.
--Lequel?
--Le sens mystique.
--Un mot, cela, mon cher. Pas davantage. Il n’y a qu’une connaissance: celle de la raison.
--Vous êtes des enfants, murmura Van den Brooks; vous faites joujou avec des formules; vous êtes ivres d’une science vaine qui n’a pas soulagé les épaules humaines de la millionième partie de son accablant fardeau; d’une science aveugle qui, à chaque coup de pioche de ses pionniers fanatiques, ne voit pas surgir les nouveaux mystères et s’épaissir le nuage. Vous constatez des coïncidences, mais avez-vous jamais expliqué un rapport de cause à effet? Les liens que vous forgez ne sont que de lamentables ficelles. Et dans le monde moral? Là, vous pataugez honteusement. Vous avez pu découvrir que l’eau bout à 100°. Belle trouvaille. Mais avez-vous découvert ce que c’est que l’amour, la haine, la jalousie, le désir? Saisissez-vous leurs lois? Vous écrivez des volumes de fatras sur ces problèmes éternels; vous entassez les documents et les enquêtes. A quoi bon? Y voyez-vous plus clair que Job sur son fumier?
«Quand vous ne comprenez pas, vous vous en tirez avec des mots. Vous dites: hystérie, hérédité, que sais-je? Si vous réfléchissiez un peu, vous autres scientifiques, vous reconnaîtriez combien vague, combien insuffisante est cette explication de la passion, de la folie, du crime, du mystère tapi sous chacun de nos pas, latent derrière chaque visage, chaque redingote bien boutonnée.
--Bah! dit Tramier, moi je ne crois pas au diable. Van den Brooks, vous êtes le dernier des manichéens, le manichéen de la cotonnade.
--Je ne suis qu’un flâneur et un curieux, un homme qui regarde et voudrait bien savoir, un homme qui n’a appris qu’une chose, à force de rouler sa bosse: c’est qu’il ne suffit pas de voir avec ses yeux, de toucher avec ses mains, de raisonner avec sa raison.
«Tenez, ajouta Van den Brooks en souriant, voici deux êtres qui, sans un mot, sans un regard, ont--pour un instant--l’un de l’autre la connaissance la plus parfaite, cette connaissance qui n’est pas l’analyse, mais qui est la possession. Le jour où vous aurez de l’univers cette connaissance-là, vous serez non pas un savant, mais un saint ou un amoureux. Regardez: voici le premier échelon de la mystique.
Et il tourna la tête vers le bastingage: accoudés, indifférents aux paroles, Marie Erikow et Helven écoutaient le chant de la mer phosphorescente.
--Ce n’est qu’une minute, reprit-il, mais une minute d’amant vaut toute une vie de philosophe.
--Bonne nuit, fit Tramier, nous reprendrons demain.
CHAPITRE VII
OÙ L’ON ENTREVOIT DEUX RIVAUX, UN TROISIÈME LARRON ET UN NÈGRE SENTIMENTAL.
David le Roy, saige prophètes, Crainte de Dieu en oublia, Voyant laver cuisses bien faictes.
VILLON.
Une minute. Ce ne fut, en effet, qu’une minute et Marie Erikow laissait le jeune Anglais accoudé au bastingage, plongé dans une rêverie à laquelle elle savait bien maintenant ne pas être étrangère. Au fond, elle se souciait moins de la compagnie d’un homme que de sentir celui-ci préoccupé d’elle. Fort habilement elle s’éloignait dès qu’elle devinait l’empire exercé par son charme sur l’esprit de l’amoureux, de sorte que le pauvre diable pouvait «cristalliser» à son aise, laissant macérer dans des baumes et des aromates imaginaires le souvenir de la fugitive. Consciente ou inconsciente, cette tactique lui réussissait fort bien et, tout en se décoiffant devant sa glace, le jour fini, elle pouvait dresser en souriant un tableau de chasse fort honorable. Comme dans ses terres de Moscovie, une meute de lévriers blancs, la Russe aimait à conserver autour d’elle une troupe d’adorateurs énervés, peut-être, mais empressés et fidèles.
A bord du _Cormoran_, c’était une fort petite troupe, car elle ne pouvait accueillir les suffrages trop directs d’un équipage chatouillé par sa présence. Elle se sentait obscurément désirée par ces hommes rudes et basanés qui, sans doute, au temps du capitaine Kid, l’eussent tirée au sort ou partagée équitablement. Mais Van den Brooks veillait à la moralité de ses gaillards. Captain Joë faisait quotidiennement son rapport et de sages rations de nerfs de bœuf entretenaient dans ces âmes frustes le sentiment de la discipline et le respect de la pudeur. Celle de Marie, parfois effarouchée par la démonstration un peu brusque d’un matelot certain de n’être point surpris, s’accommodait assez bien d’une existence qui permettait à la Russe de régner sur tout un navire et de ranger sous son sceptre quarante brutes, trois civilisés et Van den Brooks.
Mais était-elle bien sûre de dominer Van den Brooks, comme elle dominait Helven ou ce fat de Leminhac?
--Van den Brooks, songeait-elle, comme il est secret! M’aimerait-il, si je voulais m’en donner la peine?
La vérité est qu’elle se donnait quelque peine, sans aucun succès, et que le marchand ne se départait jamais vis-à-vis d’elle de cette réserve polie qui fait si terriblement endêver les coquettes.
Helven et Leminhac offraient un champ d’expérience plus aisément praticable et, bien qu’attirée par le plaisant visage du boxeur préraphaëlite, elle ne pouvait résister au désir d’approcher un brandon incendiaire de l’inflammable avocat. C’était ainsi une navette dont s’apercevait Helven et dont le pauvret ne pouvait s’empêcher de souffrir.
Ce soir-là, il se crut le préféré. Trop timide, hélas! il se contenta de s’en réjouir et Marie Erikow, enchantée de sa bonne besogne, regagnait prestement sa cabine en sifflant comme par hasard un air espagnol. Où donc l’avait-elle entendu?
Comme elle descendait le petit escalier à lames de cuivre qui conduisait au couloir des cabines, elle entendit au-dessus d’elle un écho mystérieux. L’écho répétait la «Habanera» et, chose tout à fait insolite pour un écho, y ajoutait même quelques variantes.
Elle leva la tête et vit, se profilant entre les vergues basses du misaine, la silhouette souple de Lopez. Une cigarette brasillait, éclairant vaguement le visage maigre de l’Espagnol. L’écho s’était tu.
--L’insolent, pensa-t-elle.
Elle demeura un instant ainsi, les yeux fixés sur les étoiles qui glissaient au-dessus du navire, pensive. Il lui sembla, en même temps, distinguer, assis sur la vergue de hune, une forme sombre et si massive que ce ne pouvait être, semblait-il, celle d’un matelot du navire occupé à quelque manœuvre. D’ailleurs, la forme demeurait immobile. On eût dit un génie monstrueux, présidant, le front proche des astres, à la course nocturne du vaisseau.
--Ce pourrait être Tommy Hogshead, murmura-t-elle. A quoi rêve-t-il ainsi perché à cette heure?
Elle n’avait jamais pu oublier le malaise qui l’avait saisie un soir à frôler le géant. Ce dernier paraissait vraiment s’attacher à ses traces et, chose étrange, Marie ne rencontrait jamais Lopez, sans que l’ombre sinistre de la brute ne surgît aussitôt derrière l’Espagnol.
Elle frissonna à cette pensée et descendit hâtivement les dernières marches. Dans ses songes, cette nuit-là, passèrent mille visions terrifiantes ou burlesques: les hôtes du _Cormoran_ dansaient une sarabande effrénée; Van den Brooks l’emportait, enveloppée dans sa barbe et la déposait, à demi-morte, au fond d’une barque que, transformé en gondolier, Tommy Hogshead guidait à travers un marais grouillant de serpents et d’insectes immondes, tandis que Lopez jouait de la guitare avec des doigts de squelette sous la lune couleur de cendre.
* * * * *
--Je connais les femmes, soliloquait Leminhac devant son miroir à barbe. Elles ne m’en font point accroire. Mme Erikow agace ce petit Helven, mais ce n’est que pur déguisement. Je ne lui suis pas indifférent.
Il monta sur le pont, dans l’espoir d’y rencontrer la Russe. Le Pacifique étalait sa splendeur immuable et ses longues houles bleues berçaient le navire.
Van den Brooks s’avança vers l’avocat. Il portait Captain Joë sur son épaule et il avait à la main trois orchidées veinées de rouge, aux lèvres pendantes et aux monstrueux pistils.
--Captain Joë, saluez notre cher maître. Notre cher maître est de bonne humeur et roule dans son cœur des pensées satisfaites. N’est-il pas vrai, Captain Joë?
Le singe grinça comme une corde de puits.
--Oui, vous êtes de mon avis, je le sais bien, _old chap_. Si vous n’étiez singe, enfant des forêts impénétrables, vous souhaiteriez être avocat, _caro signore mio_.
--Je pense que votre compagnon entend toutes les langues, fit ironiquement Leminhac que Van den Brooks agaçait prodigieusement.
--Toutes, dit le marchand; mais il n’en parle aucune: il ferait un bon diplomate. Et comment trouvez-vous mes fleurs? ajouta-t-il, en montrant les orchidées.
--Belles, autant que leur difformité le permet.
--Leminhac, dit Van den Brooks, les humanités vous ont perdu: vous n’avez pas le sens de la nature.
--Par exemple, exclama l’avocat, mais vos orchidées sont des phénomènes de serre; ce ne sont pas des fleurs.
--Erreur, répondit le maître du _Cormoran_: elles sont plus vraies que la nature. C’est comme si vous disiez qu’un homme de génie n’est pas un homme.
Marie Erikow apparut. Sa silhouette blonde se détachait sur l’azur sombre de la mer et du ciel.
--Aphrodite, née de l’onde amère, dit l’avocat, pourri d’un hellénisme de collège.
--Oh! fit Van den Brooks, c’est une divinité qui a mal tourné, depuis qu’on lui a appris le catéchisme.
--Bonjour, cria Marie. Comme le monde est beau, ce matin!
--Et vous êtes, dit galamment l’avocat, la plus belle partie de ce monde.
Van den Brooks la salua profondément.
--Permettez-moi de vous fleurir.
Il lui tendit les fleurs.
--Merveilleuses, dit-elle. On dirait qu’elles vivent.
--Vous voyez, fit le marchand à Leminhac. C’est moi qui avais raison.
Tous trois arpentaient le pont, en attendant le gong qui les appellerait à table.
Lopez les croisa et passa sans saluer.
--Dieu, que cet Espagnol semble vaniteux, dit Leminhac.
--Non, répondit Van den Brooks, c’est un rêveur. Il a étranglé un jour une fille de Caracas, sans y penser. C’est pour cela que je l’ai pris à mon bord. Le pauvre, personne ne l’aurait compris.
Il regarda Marie. Elle tenait ses mains derrière son dos. Il la laissa avancer légèrement et vit qu’elle n’avait plus entre les doigts que deux des fleurs rares.
--Bon, pensa-t-il, je sais où est la troisième.
* * * * *
Tommy Hogshead, qui fumait un long cigare de Virginie, sec et noir entre ses dents blanches, le savait aussi. Et il regardait l’Espagnol qui s’éloignait nonchalamment, comme je ne vous souhaite d’être jamais regardé par personne, de peau blanche ou colorée.
CHAPITRE VIII
LA MYSTIQUE DE VAN DEN BROOKS.
«Car le prix de la courtisane vaut à peine un morceau de pain, mais la femme rend captive l’âme de l’homme, laquelle n’a point de prix.»
_Proverbes_.
Celui qui eût pu voir glisser sur les eaux calmes du grand Océan le _Cormoran_ silencieux, avec ses cuivres étincelants et parfois, si la brise était bonne, ses voiles blanches gonflées, n’aurait pu imaginer que le yacht de Van den Brooks abritât autre chose que la joie de vivre, la paresse divine et la rêverie. Et pourtant, en ces quelques jours, si rapidement écoulés, depuis le départ de Callao, des intrigues se nouaient, des désirs et des haines mêlaient leurs ferments, comme il arrive partout où des hommes sont réunis, que ce soit au cœur enfiévré d’une ville ou dans la solitude du désert ou de l’Océan. L’inquiétante figure du marchand n’était pas faite pour calmer les esprits agités, car tous ceux qui approchaient Van den Brooks éprouvaient au contact de cet homme je ne sais quel malaise, fait de crainte et d’étonnement.
Cependant, la nuit semée de mille constellations inconnues, caressée de brises où le parfum des forêts lointaines se mêlait à l’odeur amère de l’Océan, la nuit tropicale, semblable à une aurore, paraissait adoucir les cœurs et les esprits. Leminhac perdait son acidité naturelle; Helven oubliait sa jalousie et aussi son inquiétude au sujet de la direction du navire qui, d’après lui, continuait à s’éloigner de la route habituelle; Marie Erikow se sentait redevenir une jeune fille tendre et sans apprêts; quant au professeur, il oubliait la médecine et versait dans la littérature, comme font malheureusement pas mal de ses confrères qui n’ont pas pour excuse l’enivrante splendeur des Tropiques.
La douceur qui se répandait du ciel sur le pont du navire ne prédisposait guère à la conversation les passagers réunis autour des sorbets et des orangeades.
Pourtant, Marie Erikow, s’adressant au docteur Tramier, manifesta le désir de voir éclaircir le mystère de Florent.
Tramier prit alors la parole:
--Je vous ai dit hier soir la fin tragique de mon ami. La lecture de son journal fut pour moi une révélation, mais une de ces révélations qui jettent parfois d’étranges lueurs sur un problème, sans permettre d’en déchiffrer complètement la solution. Ce journal est un chaos de notes et d’impressions. Pour ne pas vous égarer dans ce dédale de souvenirs, je choisirai pour vous deux des passages les plus caractéristiques. Quant au reste, permettez-moi de vous le résumer le plus fidèlement possible.
«Pendant les deux années qui précèdent son mariage, Florent est piqué par la tarentule des départs, poussé par je ne sais quelle fièvre d’instabilité.
«Il parcourt successivement l’Espagne, la Belgique et la Flandre, l’Allemagne du Sud, l’Autriche. Bien que ces diverses étapes ne soient déterminées que par sa seule fantaisie de rêveur et d’artiste, il y a entre elles un certain lien. Florent est en pleine crise de mysticisme...
--Qu’entendez-vous par là, vous, Tramier? interrompit Van den Brooks.
--Au fond, quelque chose d’assez simple, mon cher. Un mystique, c’est toujours un émotif exagéré que la réalité blesse ou déçoit sans cesse et qui construit des plans imaginaires pour y projeter le faisceau irritable de sa sensibilité.
--Il y a du vrai, fit Van den Brooks. Mais ce vrai n’explique rien, comme toujours. Les médecins dissèquent des pétales de rose avec de ravissants bistouris, mais ils ne nous révèlent jamais l’essence du parfum.
--Quoi qu’il en soit, continua Tramier, Florent semble avoir traversé une crise violente de spiritualité et même de religiosité. A bien regarder toutes les phases de sa vie, elles sont caractérisées par cette succession alternative de dérèglement sensuel et de raffinement sentimental, d’excès bas et vils et d’aspirations platoniques, de brutalité, de violence ou de tendresse.
--C’est un fort beau miroir, dit Van den Brooks. Nous pouvons tous nous pencher sur lui.
--En Espagne, en Autriche, en Flandre, Florent fit de longues retraites dans des monastères ou des auberges perdues. Que cherchait-il dans ces solitudes? La paix, sans doute.
--C’est là qu’il l’eût le moins aisément rencontrée, repartit le marchand. L’homme inquiet transporte son tourment avec lui et, dans la solitude, le tourment est son seul compagnon.
--On trouve dans son journal, à chaque page, la griffe de cette nature passionnée et suprêmement égoïste. Les effusions d’amour qui s’y rencontrent n’ont jamais un objet précis. C’est une image de lui-même qu’il adore. Par contre, il se roule avec fureur dans les voluptés les plus basses. Ce sont des cyclones effroyables et rapides et, dans leur tourbillon, sombrent cette haute intelligence, cette sensibilité d’artiste. Il boit; il use de l’opium, et surtout il fait sa compagnie de filles, de la lie même des prostituées; il les ramasse dans le ruisseau et s’encanaille avec elles, deux, trois jours, rarement plus, sordide, méconnaissable. Échappé du cyclone, il fuit et le voilà de nouveau repris par une période de solitude et de méditation. De méditation presque exclusivement. Car il ne produit pas, il ne rend rien de ce qu’il absorbe. Tout est consumé par sa propre ardeur. Il tient seulement à jour le récit de sa vie; il note scrupuleusement, mais sans commentaires, le détail de ses frasques. Échappé des bouges de Barcelone, le voici dans la cellule d’un monastère, perdu au cœur de la Sierra Leone, suivant sur le mur ocre la flèche d’ombre bleue que décrit le jour torride. De l’eau claire, des limons et les âpres oraisons de Saint-Jean de la Croix. Ailleurs, on lit:
«J’ai vécu trois folles journées et trois nuits infernales, à Prague, avec une Juive belle comme un vase de cuivre. Elle a quatorze ans et, depuis sa neuvième année, sert aux matelots du fleuve. On l’appelle Sulka. Elle mord comme un jeune chien et elle est plus avare que toute sa tribu. Mais il a bien fallu qu’elle desserre ses ongles, tant je l’ai battue. Elle m’a beaucoup aimé. Les matelots jaloux voulaient défoncer la porte chaque nuit. Puis, ils s’éloignaient par les ruelles pavées en chantant les rauques chansons que l’on entend, les nuits de pêche, sur les rivages d’Illyrie. Une nuit, je crois bien que l’on a assassiné quelqu’un devant la maison. J’ai entendu un cri et je suis sorti. Un coup m’a renversé et je me suis retrouvé au jour, la figure en sang, assis contre un cabestan du quai. La police m’a interrogé et m’a salué très bas quand j’ai dit que j’étais un touriste victime d’une agression.»
«Et c’est la même chose à Tolède, à Naples, dans de petites villes inconnues où il arrive un soir, à l’heure trouble, et où, tout de suite, haletant, il cherche le mauvais lieu, le masque écaillé dans l’angle de la vitre, ces bouches funèbres, ces épaules lasses, ces seins fripés, ces sombres îlots de vice et de misère sur qui il vient s’abattre comme un grand oiseau éperdu.
«Chose étrange. Jamais une aventure où le mot d’amour puisse être prononcé. C’est un égoïste farouche. Il ne voit que lui; il ne songe qu’à son étrange soif. Ivre de solitude et de pensée, il vient tournoyer sur un pauvre charnier et se repaît d’ordure avec passion.
«Je ne comprends pas.
«J’ai eu un jour ses confidences.
«Après sa mort, j’ai pris connaissance de ce manuscrit. Cet homme a souffert: il a souffert au point de se donner la mort.
«Et je ne comprends pas.
--Vous comprendrez, Tramier, fit Van den Brooks, vous comprendrez quand vous ne serez plus seulement un médecin.
--Les mots de souillure, péché, immondice, reviennent à tout instant dans son journal. Pour lui, c’est l’amour, l’acte d’amour qui, quel que soit l’objet, est par essence le péché. Encore ce vieil atavisme religieux. Et voilà ce que je ne comprends plus. Pour moi, l’amour normal est sain, hygiéniquement recommandable et nécessaire à la conservation de l’espèce. Il n’y a pas de quoi se désespérer. C’est tout.
--Oh! non, interrompit Mme Erikow, avec un soupir.