Le Maître du Navire

Part 4

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«Sans tambour ni trompettes. Un jour, l’huissier qui veillait aux barrières de son Louvre, ne le vit point arriver à dix heures sonnantes, comme il en avait invariablement coutume. Le jour même, William W. Lorris reçut une lettre de son associé, l’informant que Lionel se rendait en Europe pour quelque temps, qu’il ne fallait pas s’attendre à recevoir de ses nouvelles et que l’on ne s’inquiétât d’aucune manière. Il reviendrait en temps voulu.

«Une année, deux années s’écoulèrent. Confiant dans la parole de son ami, William W. Lorris administra l’office du mieux qu’il put et sa gestion fut heureuse. Il ne cessa jamais d’espérer le retour de Lionel, prêt à lui exposer, le jour où l’on tuerait le veau gras, la comptabilité la plus loyale et la plus nette.

«Alors apparut Sigismond Loch, que personne ne connaissait jusqu’ici et qui ouvrit dans la cité un modeste bureau d’affaires. Ce Loch était un vieillard, fort voûté, assez crasseux, le chef agrémenté d’une chevelure abondante et grise, le menton d’une barbe patriarcale. Cet accessoire de sa physionomie était d’ailleurs le seul détail qui pût le rapprocher--conventionnellement du moins--des pâtres de Chaldée. Il n’avait ni leur innocence, ni leur piété, et je n’ai jamais douté qu’il ne fût une canaille accomplie.

«Il se révéla bientôt, aux yeux des plus experts et des plus adroits financiers, comme un maître de la spéculation. Jamais requin ne nagea plus adroitement entre deux eaux et ne happa plus prestement sa proie. Il tenait ferme et ne lâchait point prise. On lui attribue le scandale de la Minnesota Diskonto Gesellschaft. Ce geste digne d’un forban de haute lignée lui valut la réputation d’un malin avec qui il fallait compter et remplit les coffres de l’Office Loch, lequel ne payait point de mine et n’avait pas d’huissier à chaîne.

«L’affaire en question porta une grave atteinte à la Banque Vermont-Lorris dont les intérêts se trouvèrent lésés par la chute d’une maison amie et alliée. Chose étrange, les machinations du patriarche, pour la plupart assez tortueuses, apparaissaient à un observateur désintéressé et compétent, comme visant toutes le même but, à savoir ruiner le crédit des Vermont-Lorris and Cº. Ceux-ci,--ou pour mieux dire Lorris tout court, car Lionel ne donnait pas signe de vie--Lorris donc avait affaire à forte partie et devait se tenir à carreau. Mais il ne soupçonnait point la trame. Cette trame était de mailles fines et serrées. Tous ceux qui ont hanté, il y a douze ans, le péristyle de la Bourse, se souviennent de la prodigieuse habileté avec laquelle furent conduites les affaires des Brazilian Diamonds, des Minoteries Werruys, des Braddington Motor Cars, et mille autres opérations du même genre. Une fatalité mystérieuse dirigeait les cours dans le sens le plus favorable aux opérations de Sigismond Loch, dont on peut dire qu’il ne connut pas un échec, pendant le temps--heureusement bref--où sa sinistre et pateline figure hanta les songes arides des financiers. La même fatalité--était-ce bien le destin?--amenait progressivement l’effondrement de l’ancienne et si honorablement connue banque Vermont. De père en fils, les Vermont avaient joui de la confiance et de la sympathie universelles--chose rare dans les milieux où l’on a à la fois la dent dure et l’échine souple.

«L’impopularité de Sigismond Loch augmentait chaque jour. Il est probable que ses desseins secrets apparaissaient à quelques-uns, selon une de ces presciences ou divinations inexplicables. On flairait le coquin, sans toutefois l’aborder de front. Des manifestations hostiles, qui eurent lieu à la Bourse, lui témoignèrent les sentiments de la confrérie. Mais il ne parut pas s’en émouvoir. Et d’ailleurs, la fortune lui souriait.

«On racontait sur lui d’étranges histoires et qui frôlaient la manie. Par les soirs d’hiver, il racolait, disait-on, dans les quartiers miséreux, de pauvres petits va-nu-pieds grelottant le froid et la faim. Le bonhomme les prenait doucement par la main et--comment ne pas suivre un si respectable vieillard?--les conduisait devant les boutiques les mieux achalandées, les plus lumineuses. On humait l’arome des cakes et des puddings, le fumet des rôtis, l’odeur chaude du pain. Les crèmes bavaient sur l’or des croûtes; les nougats échafaudaient leurs marqueteries appétissantes; les pâtes d’amandes et de coings, les gâteaux farcis de noix et de pistache, les chocolats fourrés de liqueurs et de fruits, tout cet Eldorado de la gourmandise chatouillait le palais des meurt-de-faim en culottes ravaudées. Le patriarche de Chaldée sentait frémir dans sa main racornie la menotte du bambin affamé, et j’imagine qu’il en éprouvait quelque jouissance particulière, car la fête durait longtemps.

«Le gamin n’osait pas en demander davantage et l’aspect à la fois bienveillant et grave de Sigismond l’intimidait. Inconsciemment poussé par l’impératif--le plus catégorique de tous--de sa panse vide, ivre de convoitise et tout tremblant à l’idée de toucher enfin--une fois dans sa vie--à tant de délices, il tirait le vieillard vers l’entrée de l’Éden.

«--Tout à l’heure, disait le bonhomme. Patience, mon petit ami. Tu ne t’en plaindras pas.

«Puis, quand il jugeait que la farce avait assez duré, il lui chuchotait paternellement:

«--Toutes ces bonnes choses te font envie, mon petit garçon. Toutes ces bonnes choses sont succulentes. Si tu savais comme elles fondent dans la bouche, comme elles vous caressent agréablement le gosier. Il y en a beaucoup que tu n’as jamais goûtées et que tu ne goûteras jamais, car tu es un petit pauvre et vraisemblablement, tu mourras de faim, un jour ou l’autre. Tu feras peut-être fortune, mais ne crois pas que l’on devienne milliardaire en ramassant des épingles, comme le racontent vos imbéciles des écoles. Tu seras peut-être un coquin et, dans ce cas, si tu t’enrichis, tu laisseras crever les camarades. En attendant, tu as faim...

«--Oh! oui, Monsieur, disait le gosse qui ne comprenait rien, sinon qu’il y avait en face de lui beaucoup à manger et du meilleur.

«--Bien, tu as faim et tu n’as pas d’argent?

«--Non, Monsieur. Non, mon bon Monsieur.

«--Alors?

«--...

«--Alors, mon petit, il faut faire un beau cran à ta ceinture et rentrer doucettement au foyer paternel où tu recevras des claques.

«Et, tapant sur son gousset:

«--Moi, j’ai de l’argent et je mange quand j’ai faim. Il faut avoir de l’argent. Respecte les riches. Ils sont bons; ils sont vertueux; ils ont toutes les qualités. Vois comme nous sommes, mon ami. Va, mon enfant, et que Dieu te protège.

«Un soir, Sigismond Loch, en mal de philanthropie, rencontra sur son chemin une femme misérablement vêtue et qui lui parut d’une grande beauté. Il avait l’esprit de décision et il aborda franchement la créature. D’ailleurs son aspect vénérable pouvait le faire prendre pour un pasteur ou un grand chef de l’Armée du Salut.

«--Vous m’excuserez, Madame, dit-il poliment. Ne croyez pas que je veuille vous débiter des fadaises, et, si je vous complimente de votre beau visage, ce n’est pas pour faire le galantin. Dieu m’en préserve à mon âge. Seriez-vous, par hasard, modèle pour les peintres?

«--Non, Monsieur, répondit l’inconnue. Je suis piqueuse à la machine.

«--Un pauvre métier, Madame, n’est-ce pas, et qui nourrit mal celle qui le pratique?

«--Hélas... Monsieur. Mais il faut vivre et je me résigne.

«--Je puis beaucoup pour vous. En deux mots, voici: chargé par un des grands journaux de cette ville d’organiser un concours de beauté, je ne doute pas que vous n’obteniez un prix--le premier peut-être--car vous êtes fort belle. Vous le savez, je pense.

«--On me l’a dit quelquefois, Monsieur, mais cela ne m’a jamais servi.

«--Le monde est mal fait, dit Sigismond Loch, et une guenon vêtue de dentelles et parée de diamants vaut mille fois mieux qu’une Madone en jupon défraîchi. Donnez-moi votre adresse. Voici la mienne, d’ailleurs. Révéler votre beauté m’assure un succès à mon journal et votre vie peut être changée du jour au lendemain.

«Il accompagna cette mirifique promesse d’un regard tentateur et s’éloigna dans la nuit.

«_Vanity fair_, un journal alors à la mode avait, en effet, organisé un concours de beauté, d’ailleurs anonyme. Mérite ou protection, l’inconnue de Sigismond Loch obtint le premier prix. Quant au patriarche, il fut le premier à informer sa protégée de l’heureuse nouvelle. Il mit le comble à sa bonté en lui faisant adresser une robe du bon faiseur, un chapeau, des bottines, du linge fin, le tout du meilleur goût, car il s’entendait à mille choses autres que hausse, baisse et achats au comptant. Puis l’inconnue, parée de tous ses atours et vraiment éclatante de beauté, s’en vint au bureau du journal, afin d’être photographiée. Sigismond l’accompagnait naturellement pour la plus grande satisfaction des reporters et des snobs que sa présence éloignait, bien malgré eux, de la Lauréate.

«--Ce vieux Sigismond a trouvé une bien jolie chaussure pour son vilain pied, dit une mauvaise langue.

«Et l’histoire de courir.

«Mais Dieu seul, qui sonde les reins et les cœurs, connaissait les desseins du patriarche.

«Tout le jour, il promena sa protégée dans les lieux les plus élégants de la Métropole. Il la fit dîner avec lui au restaurant à la mode et la conduisit à l’Opéra. Quand elle pénétra dans la loge, réservée par Sigismond, toutes les lorgnettes se braquèrent sur elle et un murmure d’admiration courut à l’orchestre.

«--Qui est-ce? demanda Madame Austin-Clar, reine des Boîtes-de-Conserve.

«--Personne, répondit-on; la maîtresse de Sigismond Loch.

«L’inconnue huma ce soir-là un fumet dont la femme la plus belle, la plus riche et la plus enviée ne se lasse point et qu’elle regrette jusqu’à la mort, celui de la vanité. De la boue où, la veille encore, elle pataugeait, elle se vit portée, radieuse, à l’admiration d’une foule, offerte à l’envie d’un parterre de milliardaires, ce qui vaut mieux aujourd’hui, pour une jolie fille, qu’un parterre de rois. Sigismond l’entourait d’attentions, comme un amoureux de vingt ans, et jalousement écartait d’elle les amis trop empressés. Il tenait surtout à ce que la gloire de sa protégée restât anonyme. L’inconnue, défaillante de tant d’émotions, débordant d’espoirs, formant mille rêves de félicité, tournait vers le protecteur des yeux de gazelle reconnaissante. Sans doute entrevoyait-elle, abritée par cette barbe vénérable, un avenir de douceur et de repos. Tout de suite, elle s’était adaptée à sa nouvelle condition, minaudait derrière son éventail avec une grâce accomplie et ne retirait pas ses gants, de crainte que l’on ne découvrît des phalanges usées par l’aiguille.

«La représentation terminée, Sigismond la fit monter dans sa voiture. La fête tant attendue par le vieux forban allait enfin commencer. Ce n’est point d’amour que je parle.

«Dans l’ombre de la limousine--dont le patriarche avait éteint la lampe intérieure, pour plus d’intimité,--l’inconnue, ne songeant qu’à son bienfaiteur, se pencha, oh! imperceptiblement, sur l’épaule de Sigismond.

«Celui-ci en profita pour lui dire de sa voix la plus onctueuse:

«--Où faut-il vous conduire?

«La pauvrette ne s’attendait pas à cette question. Elle avait déjà oublié son adresse.

«--Je ne sais pas, balbutia-t-elle. Où vous voudrez...

«Peut-être nourrissait-elle encore quelque espoir. Ce vieillard était si délicat.

«--Alors, dit Sigismond, vous me permettrez de vous arrêter à l’endroit où j’ai eu le plaisir de faire votre connaissance.

«La limousine stoppa à un carrefour. La belle d’un jour mit pied à terre et trempa dans la boue les jolis souliers de satin qu’elle ne remettrait plus jamais. Le brouillard nocturne l’engloutit.

«La voiture du patriarche glissait dans la ville endormie. Sigismond ralluma la lampe et il se frottait les mains en songeant à sa protégée qui retrouvait maintenant, cendres de sa gloire éphémère, la mansarde, la cheminée sans feu et la machine à coudre...

* * * * *

«Cependant, le malheureux William W. Lorris se débattait comme un beau diable pour défendre le dernier crédit de la banque Vermont, crédit miné et sapé de toutes parts et qui devait s’effondrer, sans que rien de la part du gérant justifiât la cruauté imméritée de ce destin. La vieille réputation des Vermont n’était plus un pavillon suffisant pour préserver la maison des calomnies malicieusement répandues et dont le venin sortait indirectement de la poche à fiel de Sigismond. On disait Lorris endetté considérablement et le bruit suffisait à ramener en même temps des créances dont, sans cela, les échéances eussent été renouvelées. Un grand nombre de ces créances avaient d’ailleurs été rachetées en sous-main par le patriarche et Lorris connut brusquement, un beau jour, le nom de son impitoyable adversaire.

«William W. Lorris était un fort brave homme et qui n’avait pas encore sondé l’insondable fourberie et la plus insondable encore lâcheté des hommes. Pourtant, l’acharnement de Sigismond Loch le frappa; il ne pouvait l’expliquer. Désespéré de voir s’évanouir ses derniers soutiens, se fermer devant lui les portes amies, ses plus anciens compagnons et ceux qui devaient avoir en lui la foi la plus solide, passer sur le trottoir d’en face pour n’avoir pas à lui serrer la main, acculé au désastre, Lorris se présenta chez Sigismond Loch.

«Le patriarche le reçut avec une sereine affabilité.

«--Vous avez en mains, lui dit Lorris, les principales créances de ma maison. Elles viennent à échéance ce mois courant. Si vous ne m’accordez pas un délai, je me vois dans l’impossibilité de faire face. Je n’ai pas besoin de vous dire le parti qui me restera à prendre.

«--Mais, mon bon jeune homme, dit le vieillard avec mansuétude, il ne faut jamais désespérer. Les voies du Seigneur sont mystérieuses...

«--Trêve de tartuferies, dit William W. Lorris, qui étouffait.

«--Chut, chut, mon ami! Ne nous impatientons pas, je ne suis qu’un vieillard...

«Lorris comprit et baissa la tête.

«--Vous avez encore du crédit. Je ne doute pas que vos «good fellows» de la Banque Hudson ou des Pierpont-Carrier ne vous viennent en aide immédiatement.

«--Hélas! fit Lorris qui avait tout tenté et n’avait pu forcer la porte de Pierpont-Carrier, un ami de vingt ans.

«--Je ne puis croire que votre situation soit aussi désespérée.

«--Elle l’est, dit Lorris, irrémédiablement. Mon sort dépend de vous.

«--Votre sort, votre sort... Et qu’y puis-je, moi, pauvre financier obscur, sans ressources, obligé de réaliser le plus tôt possible tout ce que je possède, car j’ai moi aussi de redoutables échéances?

«--Alors?... demanda Lorris.

«--Alors, vous me voyez navré, désespéré... je ne puis croire, non, je ne puis croire que votre situation...

«--C’est bien, fit froidement le banquier, je comprends.

«--Mais, exclama le vieillard, soudain illuminé, Lionel de Vermont, votre associé, peut vous sauver: s’il revenait, il rétablirait votre crédit...

«Lorris esquissa un geste vague.

«--J’ai ruiné sa maison, murmura-t-il. Dieu sait pourtant que j’avais tout fait. Qu’il me pardonne!

«--Une dernière fois, ajouta-t-il, les yeux fixés sur les bésicles clignotantes du patriarche, une dernière fois, vous refusez?

«--Je vous jure, protesta Sigismond, je vous jure que je ne puis.

«--Adieu, dit Lorris.

«Il claqua la porte. On ne le revit ni chez Sigismond, ni chez lui, ni ailleurs.

«La banqueroute fut déclarée; la maison de Lorris et celle de Vermont, saisies. On vendit aux enchères la précieuse bibliothèque. Ce jour-là, Sigismond Loch, qui assistait à la vente, acheta une précieuse édition elzévirienne du «Traité de l’Amitié», reliée en veau et blasonnée.

«Il rentra chez lui, ce petit livre sous le bras. Dans la journée, et celle qui suivit, il retira des diverses banques tous ses dépôts, régla ses comptes, mit ses affaires en ordre et abandonna l’Office à un juif qui lui avait payé une somme assez ronde. Nul ne connaissait la fortune de Sigismond: elle devait être considérable, si l’on en juge d’après le nombre des opérations qu’il réussit et d’après sa prodigieuse friponnerie. Toutes les valeurs personnelles de Vermont et de Lorris étaient entre ses mains.

«Les domestiques renvoyés, son appartement vide, un fiacre à sa porte et les malles bouclées, il entra une dernière minute dans son cabinet de toilette.

«Le patriarche n’en repassa jamais le seuil. On ne retrouva que sa barbe, sa perruque et ses bésicles. Ce fut un homme jeune, de haute taille, les traits déjà ravagés par les veilles et les excès; les yeux ardents, un jeune homme d’allure romantique, byronien comme le Corsaire et qui partait à la conquête du monde.

«Lionel lui-même!...»

* * * * *

--Par exemple, dit Leminhac, l’histoire est tout à fait invraisemblable.

--Peut-être, dit Van den Brooks, mais elle est vraie. Elle nous démontre ce que je disais plus haut. Je pense que Lionel ne s’est pas arrêté là.

--Qu’est-il devenu? demanda Marie Erikow.

--Mystère, dit le marchand de cotonnades. Le bruit a couru qu’il s’était fait sauter à la dynamite avec toute sa fortune et une négresse qu’il adorait, dans une île du Pacifique. On a dit aussi que, plein de repentir, il avait consacré ses rentes à la Propagation de la Foi et au rachat des petits Chinois dont leurs parents nourrissent les cochons domestiques. On a dit encore qu’il avait frété un navire et qu’il s’adonnait à la course, renouvelant des exploits des ancien flibustiers...

--Qui sait! dit Helven. Cela est peut-être plus exact.

Van den Brooks sourit dans sa barbe.

--N’en croyez rien, fit-il. Je sais ce qu’est devenu Lionel.

--Dites, supplia Marie.

--Devinez.

--Non. Parlez. Ne soyez pas méchant.

--Il est devenu Dieu, ni plus ni moins.

Et Van den Brooks éclata de rire.

CHAPITRE V

OÙ VAN DEN BROOKS PARLE EN MAÎTRE.

«Cosi parla e le guardie indi dispone.»

LE TASSE.

A midi, le capitaine Halifax, surnommé par l’équipage Halifax-le-Borgne, faisait le point. Van den Brooks assistait généralement à l’opération et, ce jour-là, il avait Helven avec lui. Le peintre éprouvait à l’égard du marchand de cotonnades des sentiments si confus et, en apparence, si contraires, qu’il ne pouvait s’empêcher de rechercher sa compagnie, dans la mesure où la réserve coutumière de Van den Brooks le permettait; en même temps, il ne pouvait se trouver avec lui sans un certain malaise. Tour à tour, le bizarre personnage l’attirait et le repoussait; il ne restait pas insensible au charme de cet esprit qui joignait l’audace à la vigueur, et la poésie à l’humour, il ne résistait pas à l’accent mordant ou passionné de cette voix. Le maître du _Cormoran_ exerçait sur Helven, comme sur tout son entourage, une fascination faite à la fois de crainte et de séduction. Helven la ressentait plus que tout autre, parce qu’il était d’une sensibilité plus aiguisée que Tramier et Leminhac, mais il luttait contre elle, redoutant d’apercevoir un jour le dessous tragique de ce masque. Si, lorsque Van den Brooks parlait, Helven comme Marie Erikow s’abandonnait à son charme, il arrivait au jeune homme de sursauter en surprenant dans la voix du marchand je ne sais quelle inflexion trouble et quelle rauque cruauté. Il se reprenait alors et, méfiant, surveillait l’hôte dont le regard demeurait impénétrable.

Donc, Halifax-le-Borgne faisait le point et Helven qui, nous l’avons dit, avait quelque pratique de la navigation, ne releva pas sans inquiétude la situation du navire. Il crut s’apercevoir que l’on ne suivait pas la route commerciale habituelle de Callao à Sydney, mais que l’on avait dévié d’un degré environ vers le Nord-Nord-Ouest. Ainsi, depuis trois jours que l’on avait quitté la côte, le navire s’était éloigné de près de soixante milles marins du trajet ordinaire des paquebots, ce qui représentait un écart assez considérable.

--Où nous conduit-on? songeait Helven.

Il est assez déplaisant de se trouver à bord d’un navire, commandé par un personnage dans le genre de Van den Brooks, monté par un équipage aussi singulier que celui de Halifax-le-Borgne, matelots qui sous leur harnais semblaient proprement l’écume des ports et parmi lesquels surgissaient les deux singulières figures de Tommy Hogshead le colosse et de Lopez au bandeau noir; il est assez déplaisant, dis-je, de se trouver en pareille compagnie, à bord d’un navire, aussi luxueux soit-il, si ce navire prend tout à coup, et sans que nous soyons maîtres de donner un coup de barre, une direction imprévue et mystérieuse.

--Cela est bien curieux, réfléchit le peintre. Nous nous éloignons de plus en plus de notre destination. A cette allure, dans trois jours, nous piquerons en plein sur les Malouines.

Toutefois, il n’osa pas formuler ses observations et, prudemment, se tint coi. Van den Brooks lisait la carte marine, promenant sa barbe étincelante sur les spirales vertes des profondeurs.

Dans le salon, Helven retrouva Marie Erikow, Tramier et Leminhac.

--Quelle solitude, disait la Russe. Combien de temps encore resterons-nous sans nouvelles?

--Bah! répondit l’avocat, quel besoin avons-nous de nouvelles? Ne sommes-nous pas parfaitement heureux?--Pour ma part, ajouta-t-il, avec un regard languissant à l’adresse de sa voisine, je ne souhaite rien de plus.

--Moi, dit le professeur, j’aimerais à savoir si ce vieux ramolli de Rouquignol a fait sa communication à l’Académie sur la dissociation des cellules nerveuses chez les Radiolaires; il a dû dire un tas de sottises à l’allemande.

--Et moi, dit Helven, je voudrais bien savoir par quel chemin nous allons à Sydney?

Et il fit part de ses constatations.

--Êtes-vous bien sûr, demanda Leminhac, de ne pas vous tromper?

--Sûr, dit Helven.

L’avocat parut incrédule.

--Pourquoi Van den Brooks nous ferait-il dévier de notre route, puisque lui-même se rend à Sydney? demanda le professeur.

--Helven, mon ami, dit Marie Erikow, moqueuse, méfiez-vous de votre imagination. Vous rêvez parfois d’aventures. Rêvez-vous aussi tout éveillé?

--Soit, dit Helven piqué, n’en parlons plus. A Dieu vat.

--J’ai pour ma part, assura le professeur, la plus grande confiance dans le maître du navire. Il cultive le paradoxe, mais je le crois un honnête homme et fort instruit pour sa condition.

Helven ne put s’empêcher de sourire.

Le maître du bord apparut, bientôt suivi du steward qui annonça le déjeuner.

--A table, dit Van den Brooks; le chef nous a apprêté une lamproie à la hollandaise et des dolmades en feuilles de vigne à la mode grecque. Ne le faisons pas attendre!

Il prit le bras de Marie Erikow.

--Comment vous trouvez-vous à bord, Madame?

--A merveille, mais pour moi, ajouta-t-elle, c’est un conte de fées et vous êtes un magicien. J’ai peur d’être soudain transformée en souris, en écureuil, ou en femme de lettres.

--Ne craignez rien, dit-il. Je n’abuserai pas de mon pouvoir, et en ce qui concerne la dernière des transformations, je n’aime pas les bas-bleus.

Il ajouta négligemment:

--J’ai là le dernier livre de Mme Maurel. Je vous le prêterai, s’il vous plaît.

--Grand merci, répondit la Russe.

Les liqueurs--dernières bouteilles de la veuve Amphoux--avaient été apportées au fumoir, lorsque le capitaine Halifax se présenta.

--Vous avez à me parler, capitaine? dit Van den Brooks.

Halifax fit signe que oui.

--Excusez-moi, dit le marchand.

Et ils sortirent.

* * * * *

Lorsque Van den Brooks reparut, un sourire tremblait dans sa barbe pactolienne.

--Vous m’excuserez, dit le marchand avec courtoisie, de vous avoir abandonnés quelques instants.

--Mais, je vous en prie... bien entendu... comment donc!

--Et vous m’excuserez encore de la grande liberté que je vais prendre avec vous. Ne voyez, je vous en prie, dans ce que je vais vous demander, qu’une mesure nécessitée par certaines opérations commerciales...

--...

--Voici; je vous serais tout à fait obligé de ne pas quitter ces deux pièces, jusqu’à ce que l’on vienne vous prévenir que l’accès du pont est libre.

--Prisonniers! pensa Helven.