Le magasin d'antiquités, Tome II
Chapter 8
Quelle douce, fastueuse et commode façon de voyager, que d'être couché à l'intérieur de cette montagne mollement agitée; que d'ouïr le tintement des grelots des chevaux, le claquement du fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement sourd des hautes et larges roues, le frôlement des harnais, l'affectueuse: _bonne nuit!_ des piétons qui dépassent les chevaux, lorsque l'attelage va au petit pas! Le vague, même des idées n'est pas sans charme sous l'épaisse toiture qui semble faite pour protéger la rêverie indolente du voyageur jusqu'au moment où il s'endort! Le sommeil aussi a ses charmes; la tête balancée sur le coussin, le voyageur garde l'idée confuse qu'il avance, qu'il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoit tous ces bruits divers comme la musique d'un rêve qui amuse ses sens. Vient-il à s'éveiller doucement? il se surprend à regarder à travers le rideau à moitié tiré et agité par le vent: son oeil se lève vers le ciel brillant et froid où étincellent des étoiles innombrables, puis s'abaisse sur la lanterne du cocher, faible luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des marais; sur les côtés de la route, il passe en revue les arbres noirs et sévères; en avant, c'est la route elle-même qui, longue et nue, s'étend, s'étend, s'étend, jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée brusquement par une montée rapide et escarpée, comme si au delà il n'y avait plus de route, mais seulement l'horizon. Et la halte à l'auberge où l'on va se restaurer! Être bien accueilli, passer dans une bonne chambre où l'on trouve du feu et des lumières, bien clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agréable, que la nuit était froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au bien-être qu'on éprouve à présent! Quel délicieux voyage qu'un voyage en diligence!
On repart: d'abord on est frais et alerte, puis on tombe d'assoupissement. On est tiré de son profond sommeil, lorsque la malle-poste vient à passer bruyamment, telle qu'une comète dans l'espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de ses chevaux, avec l'apparition du conducteur qui derrière se tient debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet fourré qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards d'étonnement. On s'arrête au tourniquet: précisément le gardien de la barrière s'est mis au lit. On frappe à la porte jusqu'à ce que l'homme ait répondu par un grognement sourd, du fond de ses couvertures dans sa petite chambre d'en haut où brûle une faible lumière, et qu'il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant, ouvrir la barrière toute grande, en maudissant toutes les voitures qui se présentent autrement que pendant le jour. D'autres tableaux vont se succéder: c'est l'espace de temps rapide et froid qui sépare la nuit du matin; c'est la bande lointaine de lumière qui s'élargit et s'étend sans cesse en tournant du gris au blanc, du blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre; c'est la renaissance du jour avec sa gaieté, avec la vie qu'il répand; ce sont les hommes et les chevaux à la charrue, les oiseaux dans les arbres et sur les baies, et, dans les champs déserts, les jeunes garçons effrayant les oiseaux avec leurs crécelles pour protéger les grains.
On arrive à une ville: là, c'est la foule affairée qui se presse au marché; ce sont les petites charrettes et les voitures légères rangées tout autour d'une cour d'auberge; des marchands debout sur le seuil de leur porte; des maquignons qui font courir leurs chevaux d'un bout de la rue à l'autre pour tenter les chalands; des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui cheminent avec de longues cordes attachées à leurs pieds, se ruant contre les brillantes boutiques des apothicaires d'où ils sont chassés à coups de balai par les garçons; la diligence, qui a roulé toute la nuit, changeant de chevaux au relais; les voyageurs ennuyés, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois; le conducteur au contraire, frais comme s'il sortait d'une boite, et magnifique par comparaison... Que d'agitation! que de choses en mouvement! quelle variété d'incidents dans un voyage aussi délicieux qu'un voyage en diligence!
De temps en temps, Nelly marchait l'espace d'un mille ou deux, après avoir fait monter son grand-père dans l'intérieur de la voiture; parfois même elle obtenait du maître d'école qu'il prit sa place et se reposât. Elle continua de voyager ainsi heureusement, jusqu'à une grande ville où la diligence s'arrêta et où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent de côté une vaste église. Les rues offraient grand nombre de maisons bâties en une espèce de terre ou de plâtre avec quantité de poutres noires qui se croisaient en tous sens: ces maisons donnaient à la ville un air d'antiquité remarquable. Les portes étaient basses et cintrées; quelques-unes même étaient des porches en chêne, garnis de bancs d'étrange forme, où jadis les habitants étaient venus se reposer par un soir d'été. Les croisées à losanges présentaient de tout petits carreaux de vitre taillés en diamant qui semblaient cligner de l'oeil en regardant les passants, comme s'ils avaient la vue affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient à l'abri de la fumée et de la vapeur des manufactures: à peine, en effet, y avait-il une ou deux fabriques dans des endroits écartés, dans les champs, par exemple, où une usine desséchait tout l'espace situé autour d'elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les voyageurs entrèrent de nouveau dans la campagne, et commencèrent à approcher du terme de leur course.
Le but n'était pas cependant si près, que Nelly et ses deux compagnons n'eussent à passer encore une nuit en route: ce n'était pas, il est vrai, rigoureusement indispensable; mais à quelques milles de son village, le maître d'école, tourmenté par le sentiment de la dignité de ses nouvelles fonctions de clerc, ne voulut pas faire son entrée avec des souliers poudreux et une toilette qui se ressentait du désordre d'un voyage.
Ce fut par une belle et lumineuse matinée d'automne qu'ils arrivèrent au lieu où le maître d'école était attendu. Ils s'arrêtèrent pour en contempler les beautés.
«Voyez! s'écria-t-il d'une voix émue et rempli de joie, voici l'église; et ce vieux bâtiment tout près de l'église est la maison d'école, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an dans ce charmant endroit!»
Ils admiraient le vieux porche à la teinte grise, les meneaux des fenêtres, les vénérables pierres sépulcrales qui se dessinaient sur la verdure du cimetière, l'ancienne tour, le coq qui la dominait; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du château, sortant du sein des arbres; le cours d'eau qu'un moulin faisait bouillonner à quelque distance, et au loin les cimes bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour toutes les peines dans lesquelles l'enfant s'était consumée à traverser les fétides et noirs repaires du travail! Sur son lit de cendres et parmi tant d'horreurs infectes, c'était le mirage de ces campagnes, si beau qu'il fût dans son esprit, à peine égal à la douce réalité, qu'elle avait toujours eu présent à l'imagination. Ces visions avaient semblé se perdre ensuite dans une lointaine et sombre atmosphère, à mesure que l'espérance de les atteindre reculait aussi: mais plus elles semblaient reculer, plus Nelly était obstinée à les poursuivre de toute l'ardeur de ses désirs.
«Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le maître d'école rompant enfin le silence d'extase où les tenait leur joie. J'ai une lettre à présenter, des renseignements à demander, vous comprenez. Où vous retrouverai-je? À cette petite auberge que je vois là-bas?
-- Permettez-nous d'attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte. Nous nous asseyerons sous le porche de l'église jusqu'à ce que vous soyez de retour.
-- C'est un excellent endroit,» dit le maître d'école en les y conduisant.
Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur le banc de pierre et ajouta:
«Soyez sûrs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je ne serai pas longtemps absent.»
Là-dessus, l'heureux maître d'école tira une paire de gants tout battant neufs qu'il avait, durant le voyage, portés dans sa poche en un petit paquet, et il s'éloigna rapidement, plein d'ardeur et de vivacité.
Du porche où elle était restée, l'enfant le suivit des yeux jusqu'au moment où le feuillage l'eut dérobé à sa vue; et alors elle pénétra doucement dans le vieux cimetière, qui était si paisible et si grave, que le simple frôlement de la robe de Nelly sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées et amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son silence respectable. C'était un lieu antique et fait pour des histoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l'église avait été construite; jadis elle dépendait d'un monastère y attenant; car des arcades en ruine, des restes de fenêtres ogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout, tandis que d'autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé, étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière et recouvertes d'herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau et cherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Près de ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de ces ruines, qu'on avait dans les derniers temps cherché à rendre habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croisées disjointes et des portes de chêne; ils étaient dans le plus mauvais état, vides et désolés.
C'est sur ces misérables débris que l'attention de l'enfant se fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-même pourquoi. L'église, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au moins égal aux méditations d'une étrangère: mais du moment où ses yeux eurent d'abord aperçu ces maisons, Nelly ne vit plus autre chose. Même lorsqu'elle eut fait le tour de l'enceinte et que, revenue au porche, elle s'y assit pensive en attendant leur ami, même alors elle choisit une place d'où elle pût regarder encore les deux maisons, attirée en quelque sorte vers cet endroit par une fascination invincible.
CHAPITRE X.
Il faut maintenant nous élancer rapidement sur les traces de la mère de Kit et du gentleman, de peur qu'on n'adresse à cette histoire le reproche de manquer de suite et de laisser les personnages dans des situations douteuses et incertaines. La mère de Kit et le gentleman allaient grand train dans la chaise de poste à quatre chevaux, dont nous avons raconté le départ lorsqu'elle s'éloigna de la maison du notaire, ne tardant pas à laisser la ville derrière elle et à faire jaillir les étincelles du pavé de la grande route.
La bonne femme n'était pas médiocrement embarrassée de la nouveauté de sa situation. En outre, elle éprouvait certaines appréhensions maternelles à l'endroit du petit Jacob, ou du poupon, ou de tous deux peut-être. Elle craignait, par exemple, qu'ils ne tombassent dans le feu ou ne dégringolassent du haut de l'escalier, ou ne fussent pris entre les portes, ou qu'ils ne s'échauffassent la gorge en essayant de calmer leur soif au goulot des théières: ces préoccupations lui faisaient garder un silence pénible. Quand elle promenait ses regards à travers la glace sur les gardiens de barrière, les conducteurs d'omnibus et autres, elle éprouvait le sentiment de la dignité de sa nouvelle position, à peu près comme on voit dans les obsèques solennelles ces pleureurs qui, sans être autrement affligés de la perte du défunt, tout en saluant par la portière les gens de leur connaissance, se sentent en conscience obligés de conserver une gravité décente et un air d'indifférence pour tout ce qu'ils aperçoivent.
Au reste, pour demeurer calme en la compagnie du gentleman, il eût fallu être doué de nerfs d'acier. Avec cet homme toujours en mouvement, jamais la voiture n'était fermée, jamais les chevaux ne marchaient assez vite. Il ne pouvait rester dans la même position plus de deux minutes, il remuait continuellement ses bras et ses jambes, levant les châssis puis les laissant retomber avec violence, mettant la tête à la portière pour l'en retirer et l'y remettre un instant après. Il avait aussi dans sa poche une boîte à allumettes, de forme mystérieuse et inconnue; et pour s'assurer si la mère de Kit tenait les yeux fermés, cric, crac, cric, voilà que le gentleman consultait sa montre à la clarté d'une allumette, laissant les étincelles tomber sur la paille comme s'il n'eût pas songé au danger de brûler tout vif avec la bonne dame, avant que les postillons pussent arrêter les chevaux. Si l'on faisait halte pour le relais, aussitôt il s'élançait hors de la voiture sans qu'on eût le temps de baisser le marchepied, se ruait dans la cour de l'auberge comme un pétard enflammé, tirant sa montre sous le réverbère, oubliant de la consulter et la tirant de nouveau; en un mot, faisant tant d'extravagances, que la mère de Kit finissait presque par avoir peur de lui. Quand les chevaux étaient attelés, il se jetait dans la voiture avec l'agilité d'un arlequin, et avant que la chaise de poste eût parcouru un mille, sa montre et sa boîte à allumettes recommençaient leur train, si bien que la mère de Kit était éveillée encore une fois sans espoir de pouvoir fermer l'oeil de tout ce relais.
«Comment vous trouvez-vous? demandait le gentleman se tournant brusquement vers elle, après chacun de ces manèges répétés.
-- Parfaitement bien, monsieur, je vous remercie.
-- Ne vous manque-t-il rien? Avez-vous froid?
-- Je suis un peu frileuse, monsieur, répondit la mère de Kit.
-- Je le savais! s'écria le gentleman baissant une des glaces de devant. Elle aurait besoin d'un petit grog! C'est bien naturel. Comment ai-je pu oublier cela? Hé! postillon, vous arrêterez à la plus prochaine auberge, et vous demanderez qu'on apporte un verre d'eau chaude et d'eau-de-vie.»
Vainement la mère de Kit s'épuisait à protester qu'elle n'avait aucun besoin de ce genre. Le gentleman était inexorable; et toutes les fois qu'il ne savait plus quel autre cours donner à sa pétulance, il finissait invariablement par se rappeler et par conclure que la mère de Kit avait besoin d'un petit grog.
Ce fut de cette manière qu'ils voyagèrent jusqu'à près de minuit. Ils s'arrêtèrent alors pour souper. À ce repas, le gentleman demanda tout ce qu'il y avait dans la maison; et parce que la mère de Kit ne pouvait manger de tout à la fois ni tout manger, il se mit en tête qu'elle devait être malade.
«Vous êtes triste, dit le gentleman qui ne faisait lui-même que se promener autour de la chambre. Je vois bien ce qui vous préoccupe, madame. Vous êtes triste.
-- Vous êtes trop bon, monsieur; je ne suis pas triste.
-- Je sais que vous l'êtes. J'en suis sûr. J'arrache brusquement cette pauvre femme du sein de sa famille, et je m'étonne de la voir devenir de plus en plus triste! Je suis gentil! Combien d'enfants avez-vous, madame?
-- Deux, monsieur, sans compter Kit.
-- Des garçons, madame?
-- Oui, monsieur.
-- Sont-ils baptisés?
-- Jusqu'à présent ils n'ont été qu'ondoyés, monsieur.
-- Je serai le parrain de l'un d'eux. Souvenez-vous-en, s'il vous plaît, madame. Vous auriez peut-être besoin de vin chaud, madame?
-- Je n'en pourrais boire une goutte, monsieur.
-- Vous en avez besoin, dit le gentleman. Je vois que vous en avez besoin. J'aurais dû y songer d'abord.»
Aussitôt courant à la sonnette et demandant du vin chaud avec autant de précipitation que si l'on eût appelé, à l'instant même, au secours d'une personne asphyxiée ou noyée, le gentleman fit avaler à la mère de Kit une rasade de ce breuvage à une si haute température, que mistress Nubbles en eut les larmes aux yeux; puis il l'entraîna de nouveau vers la chaise de poste, où, sans doute par l'effet de cet agréable sédatif, elle ne tarda pas à devenir insensible à l'agitation perpétuelle de son compagnon de voyage et s'endormit presque tout de suite. Les heureux effets du remède ne furent point de nature passagère; car, bien que la distance fût plus considérable, le voyage plus long que le gentleman ne l'avait prévu, la mère de Kit ne s'éveilla pas avant qu'il fît grand jour et que les roues de la voiture retentissent sur le pavé d'une ville.
«Nous voici arrivés!... cria le gentleman baissant toutes les glaces. Droit aux figures de cire, postillon.»
Le postillon qui était sur le cheval de brancard toucha le bord de son chapeau et fit jouer ses éperons de manière à imprimer à l'attelage une allure brillante. Les quatre chevaux partirent au grand galop, et parcoururent les rues avec un fracas qui attira aux portes et aux fenêtres les bonnes gens stupéfaits, et domina même le timbre des horloges publiques comme elles sonnaient huit heures et demie. La voiture s'arrêta devant une porte autour de laquelle une certaine quantité de personnes étaient réunies en groupe.
«Qu'est-ce que c'est?... dit le gentleman mettant sa tête hors de la portière. Qu'est-ce qu'il y a ici?
-- Une noce, monsieur, une noce! crièrent plusieurs voix, hourra!»
Le gentleman, tout hors de lui en se voyant au centre de ce rassemblement bruyant, descendit avec l'aide d'un des postillons, et présenta la main à la mère de Kit. À l'aspect de mistress Nubbles, la populace s'écria:
«Encore un mariage!» et se mit à hurler et à sauter de joie.
«Le monde est devenu fou, je pense,» dit le gentleman traversant le flot populaire avec celle qu'on lui prêtait pour fiancée. Il ajouta:
«Restez derrière, s'il vous plaît, et laissez-moi frapper.»
Tout ce qui fait du bruit a le don de plaire à la foule. Une vingtaine de mains sales se tendirent à l'envi et frappèrent pour le gentleman, rarement fut-il donné à un simple marteau de porte de produire un bruit aussi discordant que celui-ci. Après avoir rendu ces services volontaires, la foule se retira modestement un peu en arrière, préférant laisser au gentleman seul la responsabilité du tapage.
Un homme qui avait un gros bouquet blanc à sa boutonnière, ouvrit la porte et regarda d'un air impassible le gentleman en lui disant:
«Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous voulez?
-- Qui est-ce qui se marie ici, mon ami? demanda le gentleman.
-- C'est moi.
-- Vous!... et qui diable épousez-vous?
-- De quel droit me faites-vous cette question? répliqua le fiancé en le regardant de la tête aux pieds.
-- De quel droit!... s'écria le gentleman pressant avec plus de force contre son bras celui de mistress Nubbles, car la bonne femme semblait ne songer qu'à s'échapper. D'un droit que vous ne soupçonnez guère. Songez-y bien, braves gens, si ce particulier a épousé une mineure...
-- Fi! fi! cela ne peut avoir lieu.
-- Où est l'enfant que vous avez ici, mon brave ami? Elle s'appelle Nelly; où est-elle?»
Comme il émettait cette question, à laquelle se joignit la mère de Kit, on entendit partir d'une chambre voisine une sorte de cri perçant, et aussitôt une grosse dame tout habillée de blanc accourut vers la porte et vint s'appuyer sur le bras de son fiancé.
«Où est-elle? dit la dame, m'apportez-vous de ses nouvelles? Qu'est-elle devenue?»
Le gentleman se retourna et considéra d'un air de sinistre appréhension, de désappointement et d'incrédulité les traits de l'ex-mistress Jarley, mariée de ce matin même au philosophe Georges. Jugez de l'éternelle rage et de l'irrémédiable désespoir de M. Slum, le poëte! Enfin le gentleman balbutia:
«C'est à vous qu'il faut demander où elle est? Qu'est-ce que vous voulez dire?
-- Oh! monsieur, s'écria la fiancée, si vous venez ici avec l'intention de lui faire du bien, que n'êtes-vous venu il y a une semaine!
-- Elle n'est pas... morte? dit le gentleman qui était devenu très-pâle.
-- Non, monsieur, oh! non, ce n'est pas ça.
-- Dieu soit loué!... dit-il d'une voix étouffée. Permettez-moi d'entrer.»
Mistress Jarley et Georges s'écartèrent pour le recevoir chez eux. Quand le gentleman et la mère de Kit furent entrés, la porte se referma immédiatement.
«Vous voyez en moi, braves gens, dit le gentleman en se tournant vers le nouveau couple, un homme qui tient aux deux personnes qu'il cherche plus qu'à sa propre vie. Elles ne me reconnaîtraient pas. Mes traits leur sont étrangers; mais si elles sont ici, ou si l'une d'elles s'y trouve, prenez avec vous cette brave femme, et qu'elles puissent la voir d'abord, car elles la connaissent toutes deux. Si vous refusez de me les montrer par suite d'une fausse tendresse ou d'une crainte inutile, vous pourrez juger de mes intentions lorsqu'elle reconnaîtra cette femme pour une vieille amie, dévouée à leurs intérêts.
-- Je l'avais toujours dit! s'écria la fiancée. Je savais bien que ce n'était pas une enfant ordinaire!... Hélas! monsieur, nous ne possédons aucun moyen de vous assister; car tout ce que nous pouvions faire nous l'avons vainement essayé déjà.»
En même temps Georges et mistress Jarley racontèrent au gentleman, dans les plus grands détails et sans la moindre réserve, tout ce qui était à leur connaissance au sujet de Nelly et de son grand- père, depuis leur première rencontre jusqu'au jour où ils avaient disparu subitement Ils ajoutèrent, et c'était l'exacte vérité:
«Nous avons fait tous les efforts possibles pour retrouver leurs traces, mais nous n'y avons pas réussi. D'abord, nous fûmes très- alarmés pour leur sûreté, de même que nous redoutions les soupçons auxquels pouvait les exposer leur brusque départ. Nous arrêtâmes notre pensée sur la faiblesse d'esprit du vieillard, sur l'inquiétude que l'enfant avait toujours témoignée quand son grand-père était absent, sur la société qu'on supposait qu'il recherchait, et sur la consomption qui peu à peu s'était emparée d'elle et qui la minait au physique comme au moral. Que dans la nuit elle ait perdu la trace du vieillard et que, sachant ou bien se doutant de quel côté il s'était dirigé, elle ait couru à sa poursuite, ou qu'ils aient quitté la maison ensemble, voilà ce qu'il nous est impossible de savoir au juste. Mais nous croyons pouvoir affirmer qu'il n'y a que peu d'espoir d'entendre jamais parler d'eux, et qu'il ne faut pas compter sur leur retour, que leur fuite soit venue du fait du vieillard ou de celui de l'enfant.»
Le gentleman avait écouté tous ces détails de l'air d'un homme accablé par le chagrin et trompé dans son attente. Des larmes lui vinrent aux yeux quand on parla du grand-père, et il parut éprouver une affliction profonde.
Pour ne pas trop étendre cette partie de notre récit, et afin d'abréger cette longue histoire, disons en peu de mots qu'avant la fin même de l'entrevue le gentleman parut comprendre qu'il en avait assez entendu pour être convaincu de la sincérité de ces renseignements, et qu'il s'efforça de faire agréer aux deux mariés une marque de sa reconnaissance pour la bienveillance qu'ils avaient témoignée à l'enfant sans ressources; mais l'un et l'autre refusèrent d'accepter ce présent. À la fin, l'heureux couple partit avec force cahots dans la caravane pour aller passer sa lune de miel en excursions champêtres, tandis que le gentleman et la mère de Kit se tenaient tristement devant la portière de leur voiture.
«Où allons-nous, monsieur? demanda le postillon.
-- Menez-moi, dit le gentleman, au D...»
Il ne voulait certainement pas dire: «à l'auberge;» mais il substitua ce mot par respect pour la mère de Kit, et ils se rendirent à l'auberge.