Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 7

Chapter 73,672 wordsPublic domain

Et cependant elle se coucha sans qu'il y eût d'abri entre elle et le ciel; et ne craignant rien pour elle-même, car elle était maintenant au-dessus de la peur, elle éleva une prière pour le pauvre vieillard. Toute faible, tout épuisée qu'elle était, elle se sentait si calme et si résignée, qu'elle ne songeait à rien souhaiter pour elle-même; seulement elle suppliait Dieu de susciter pour lui un ami. Elle s'efforça de se rappeler le chemin qu'ils avaient fait et de découvrir la direction où brûlait le feu auprès duquel ils avaient dormi la nuit précédente. Elle avait oublié de demander son nom au pauvre homme qui s'était fait leur ami; et, quand elle mêlait l'humble chauffeur à ses prières, il lui semblait qu'il y aurait de l'ingratitude à ne pas tourner un regard vers le lieu où il veillait.

Un pain d'un sou, c'était tout ce qu'ils avaient mangé dans la journée. C'était bien peu de chose assurément, mais la faim elle- même avait disparu pour Nelly au milieu de la tranquillité extraordinaire qui avait saisi tous ses sens. Elle se coucha donc doucement, et, avec un paisible sourire sur les traits, elle s'assoupit. Ce n'était pas tout à fait le sommeil; ce dut être le sommeil cependant: sinon, pourquoi toute la nuit une suite de rêves agréables lui offrit-elle l'image du petit écolier?...

Le matin arriva. L'enfant se trouva beaucoup plus faible, beaucoup moins en état de voir et d'entendre, et pourtant elle ne se plaignit pas; peut-être n'eût-elle articulé aucune plainte, quand bien même elle n'aurait pas eu, marchant à ses côtés, un motif pour garder le silence. Elle désespérait de se voir jamais délivrée avec son grand-père de ce pays misérable; elle éprouvait la cruelle conviction qu'elle était très-malade, mourante peut- être; mais avec tout cela ni crainte ni anxiété.

Ils dépensèrent leur dernier sou dans l'achat d'un second pain. Une aversion insurmontable pour toute nourriture qui s'était emparée de Nelly, à son insu, l'empêcha de partager ce pauvre repas. Le grand-père mangea de bon appétit le pain tout entier, et Nelly s'en réjouit.

Leur marche les conduisit à travers les mêmes tableaux que la veille: il n'y eut ni changement ni progrès. Toujours le même air épais, lourd à respirer; toujours le même terrain noir, la même perspective à perte de vue et d'espérance, la même misère, la même détresse. Les objets paraissaient plus sombres, le bruit plus sourd, le pavé plus raboteux, plus inégal; parfois Nelly chancelait et avait besoin de toute sa force morale pour ne point tomber. Pauvre enfant! c'étaient ses pieds épuisés de fatigue qui refusaient de la servir.

Vers l'après-midi, son grand-père se plaignit amèrement de la faim. Elle s'approcha d'une des baraques ruinées qui se trouvaient le long de la route et frappa à la porte avec sa main.

«Que demandez-vous ici? dit un homme décharné en ouvrant la porte.

-- La charité. Un morceau de pain.

-- Tenez! regardez ça?... répliqua l'homme d'une voix rauque en montrant une sorte de paquet déposé sur le sol. Ça, c'est un enfant mort. Depuis trois mois déjà, moi et cinq cents autres, nous sommes sans ouvrage. C'est mon troisième enfant qui est mort, et c'était le dernier. Pensez-vous que j'aie à faire la charité, que j'aie un morceau de pain à partager?»

Nelly se retira de la porte, qui se referma sur elle. Sous l'empire de l'inflexible nécessité, elle frappa, non loin de là, à une autre porte qui, cédant à la moindre pression de sa main, s'ouvrit toute grande.

Il semblait qu'une couple de familles pauvres vécût dans cette hutte; car deux femmes, entourées chacune de ses propres enfants, occupaient des parties distinctes dans la chambre. Au centre se trouvait un grave gentleman vêtu de noir, qui avait l'air d'être entré depuis quelques instants et qui tenait par le bras un jeune garçon.

«Femme, dit-il, voici votre sourd-et-muet de fils. Vous me devez des remercîments pour vous l'avoir rendu. Il a été conduit devant moi ce matin, chargé d'objets volés, et je vous assure que pour tout autre enfant l'affaire eût été rude. Mais comme j'avais compassion de son infirmité et que j'ai pu croire qu'il avait péché par ignorance, je me suis arrangé pour vous le ramener. À l'avenir, veillez mieux sur lui.

-- Et moi, ne me rendrez-vous pas _mon_ fils? dit l'autre femme se levant et s'avançant vers le gentleman. Monsieur, ne me rendrez- vous pas mon fils qui a été transporté pour le même délit?

-- _Celui-là_ était-il sourd-et-muet? demanda rudement le gentleman.

-- Est-ce qu'il ne l'était pas, monsieur?

-- Vous savez bien qu'il ne l'était pas.

-- Il l'était!... s'écria la femme. Il était bel et bien sourd, muet et aveugle depuis le berceau. Son enfant à elle a péché par ignorance! et le mien, comment pouvait-il en savoir davantage? Où l'aurait-il appris? Qui était là pour le mieux élever, et quel moyen de lui apprendre à mieux faire?

-- Silence, femme! dit le gentleman. Votre fils possédait tous ses sens.

-- Oui, il les possédait, s'écria la mère, et parce qu'il les possédait il n'en était que plus facile à égarer. Si vous faites grâce à cet enfant parce qu'il ne sait pas distinguer le bien du mal, pourquoi n'avez-vous pas épargné le mien à qui personne n'en avait jamais montré la différence? Vous, messieurs, vous aviez aussi bien le droit de punir son enfant que Dieu a tenu dans l'ignorance des sons et des mots, que vous l'avez eu de punir le mien tenu par vous-mêmes dans l'ignorance de toutes choses. Combien de jeunes filles et de jeunes garçons, ah! d'hommes et de femmes aussi, sont amenés devant vous sans que vous en ayez pitié, qui sont sourds-et-muets par l'esprit, et qui dans cet état font le mal, et qui dans cet état sont punis, corps et âme, tandis que vous autres messieurs vous êtes à discuter entre vous si on doit apprendre ceci ou cela! Soyez juste, monsieur, et rendez-moi mon fils.

-- Votre désespoir vous égare, dit le gentleman puisant dans sa tabatière, j'en suis fâché pour vous.

-- Mon désespoir! répliqua la femme, mais c'est vous qui en êtes l'auteur. Rendez-moi mon fils, afin qu'il puisse travailler pour ses enfants sans protecteur. Soyez équitable, monsieur, et, pour l'amour du ciel, de même que vous avez eu pitié de cet enfant, rendez-moi mon fils!»

Nelly en avait assez vu et entendu pour comprendre que ce n'était pas là qu'il fallait demander l'aumône. Elle tira doucement le vieillard hors de la porte, et ils continuèrent leur voyage.

Perdant de plus en plus l'espérance ou la force, à mesure qu'ils marchaient, mais gardant tout entière sa ferme résolution de ne témoigner par aucune parole, par aucun regard son état de souffrance aussi longtemps qu'elle conserverait assez d'énergie pour se mouvoir, Nelly, à travers le reste de ce jour cruel, se contraignit à marcher. Elle ne s'arrêtait même plus pour se reposer aussi fréquemment qu'auparavant, car elle voulait compenser jusqu'à un certain point la lenteur obligée de son pas.

Le soir s'avançait, mais la nuit n'était point encore descendue quand, passant toujours au milieu des mêmes objets repoussants, ils arrivèrent à une ville populeuse.

Faibles, abattus comme ils l'étaient, les rues de cette ville leur parurent insupportables. Après avoir humblement imploré du secours à un petit nombre de portes et s'être vus repoussés, ils se décidèrent à sortir de ce lieu le plus tôt possible, et à essayer si les habitants de quelque maison isolée auraient plus de compassion pour leur état d'épuisement.

Ils se traînaient le long de la dernière rue, et l'enfant sentait que le temps approchait où ses ressorts affaiblis ne pourraient plus la soutenir. En ce moment, apparut devant eux un voyageur à pied suivant la même direction. Il portait sur son dos sa valise attachée avec une courroie, s'appuyait sur un gros bâton et lisait dans un livre qu'il tenait de l'autre main.

Ce n'était pas chose aisée que de le rejoindre et de lui demander assistance, car il marchait rapidement, et il était à quelque distance en avant. Enfin, il s'arrêta pour lire avec plus d'attention un passage de son livre.

Animée d'un rayon d'espérance, l'enfant se mit à courir avec son grand-père, et étant arrivée près de l'étranger sans avoir éveillé son attention par le bruit de ses pas, elle commença à solliciter son assistance par quelques mots prononcés faiblement.

Il tourna la tête; l'enfant joignit les mains, poussa un cri perçant et tomba sans connaissance aux pieds de l'étranger.

CHAPITRE IX.

C'était le pauvre maître d'école; oui, le pauvre maître d'école en personne. À peine moins ému et moins surpris par la vue de l'enfant que celle-ci n'avait éprouvé de surprise et d'émotion en le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par cette apparition inattendue, sans trouver même la présence d'esprit nécessaire pour relever Nelly étendue à terre.

Mais revenant bientôt à lui-même, il jeta livre et bâton; et s'agenouillant auprès de l'enfant, il essaya avec les simples moyens qu'il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l'usage de ses sens, tandis que le grand-père, debout devant lui et incapable d'agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne fût-ce que pour lui dire un mot.

«Elle est presque épuisée de fatigue, dit le maître d'école, en examinant le visage de Nelly. Vous avez trop présumé de ses forces, mon ami.

-- Elle se meurt de besoin! répondit le vieillard. Jusqu'à ce moment je ne me doutais pas qu'elle fût si faible et si malade.»

Le maître d'école, jetant sur lui un regard moitié de reproche, moitié de compassion, prit l'enfant dans ses bras; puis invitant le vieillard à ramasser le petit panier et à le suivre, il emporta Nelly de son pas le plus rapide.

Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute apparence, l'instituteur se dirigeait quand il avait été surpris d'une manière si inattendue. Ce fut de ce côté qu'il courut avec son fardeau inerte; il entra à la hâte dans la cuisine, et invoquant pour l'amour de Dieu l'assistance des gens qui se trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant le feu.

La compagnie, qui s'était levée en désordre à l'approche du maître d'école, fit ce qu'on a l'habitude de faire en pareille circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, que personne n'apportait; chacun criait qu'il fallait donner plus d'air, et en même temps on avait soin de raréfier l'air qu'il y avait dans la salle en formant un cercle pressé autour de l'objet de cette sympathie, et tous s'étonnaient que personne n'eût fait ce que nul d'entre eux n'avait l'idée de faire.

Cependant l'hôtesse, plus alerte, plus active qu'aucun des assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de l'accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d'eau chaude mêlée d'eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante qui portait du vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours, administrés à propos, mirent l'enfant en état de remercier d'une voix faible et de tendre sa main au pauvre maître d'école, qui se tenait tout près d'elle, l'anxiété peinte dans tous ses traits. Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un doigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit; puis après l'avoir chaudement couverte, après lui avoir bassiné les pieds qu'elles enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprès chez le docteur.

Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d'un gros paquet de breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir à côtes, arriva en toute hâte, s'assit près du lit où était la pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de la malade. Puis il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, et après toutes ces formalités il jeta un coup d'oeil comme au hasard sur le verre à moitié vidé.

«Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillerée d'eau-de-vie chaude mêlée avec de l'eau.

-- Eh bien, c'est justement ce que nous avons fait, monsieur! dit l'hôtesse enchantée.

-- Je voudrais aussi, dit d'un ton d'oracle le docteur, qui en montant l'escalier avait frôlé la bassinoire, je voudrais aussi qu'on lui fit prendre un bain de pieds, qu'ensuite on les lui enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec une solennité croissante, quelque chose de léger pour son souper, une aile de poulet rôti, par exemple.

-- Eh bien! monsieur, s'écria l'hôtesse, voilà qui se trouve à merveille; justement il y a un poulet qui rôtit en ce moment au feu de la cuisine.»

Et c'était vrai; c'était un poulet commandé par le maître d'école; et il était présumable que le docteur, avant d'ordonner le poulet, en avait d'abord flairé l'odeur.

«Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravité, lui donner un verre de vin de Porto chaud et épicé, si elle aime le vin.

-- Et avec cela une rôtie? insinua l'hôtesse.

-- Hum! dit le docteur, du ton d'un homme qui fait une grande concession... Et une rôtie de pain. Mais ayez bien soin, madame, qu'elle soit de pain, s'il vous plaît.»

Le docteur partit sur cette dernière recommandation prononcée lentement et d'un accent très-solennel, laissant tous les gens de la maison dans l'admiration de cette science profonde qui s'accordait si bien avec leur première inspiration. Chacun disait que c'était un docteur habile, qui savait très-bien connaître le tempérament des malades; et, dans ce cas du moins, il faut admettre qu'il ne s'était peut-être pas trompé.

Tandis que son souper se préparait, l'enfant tomba dans un sommeil réparateur d'où l'on fut obligé de la tirer quand le repas fut prêt. Comme elle témoignait une grande anxiété en apprenant que son grand-père était en bas, et qu'elle était extrêmement troublée, à l'idée qu'il resterait séparé d'elle, le vieillard vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sa demande, un lit au vieillard dans une chambre intérieure où il s'installa. Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de Nelly: l'enfant eut soin d'enfermer à clef son compagnon dès que l'hôtesse se fut retirée, et elle se mit au lit le coeur soulagé.

Le maître d'école resta longtemps à fumer sa pipe devant le feu de la cuisine. Chacun s'était retiré. Libre de méditer, il pensait, l'esprit rempli de satisfaction, à cette heureuse chance qui l'avait amené si à propos pour secourir l'enfant. Autant que possible, c'est-à-dire autant que le lui permettait sa simplicité naïve, il cherchait à échapper aux questions réitérées et subtiles de l'hôtesse, dont la curiosité n'était pas médiocrement éveillée à l'endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre maître d'école avait tellement le coeur sur la main, il était si peu au courant des subtilités et des feintes les plus vulgaires, que son interlocutrice n'eût pas manqué de réussir avec lui au bout de cinq minutes: mais il ignorait complètement ce que la bonne dame désirait connaître, et ne put par conséquent en dire davantage. Loin d'être satisfaite de cette réponse, qu'elle considérait comme un moyen ingénieux d'échapper à la question, l'hôtesse répliqua qu'il avait apparemment ses raisons pour se taire.

«Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes pratiques; ce ne sont pas mes affaires d'ailleurs, et j'en ai bien assez comme ça. C'est une simple question polie que je voulais faire, et certainement la question méritait une réponse polie. Ce n'est pas que je sois contrariée, oh! point du tout, mais j'eusse mieux aimé que vous m'eussiez dit tout de suite qu'il ne vous convenait pas d'être plus communicatif; au moins c'eût été clair et net. Cependant, je n'ai nullement sujet d'être blessée de votre réserve. Vous savez ce que vous avez à faire, et vous avez bien le droit de dire ce qu'il vous plaît, personne ne peut vous le contester, personne. Oh! mon Dieu, non.

-- Je vous affirme, ma bonne dame, répondit le brave maître d'école, que je vous ai dit l'exacte vérité. Comme j'espère être sauvé dans l'autre monde, je vous ai dit la vérité.

-- Eh bien alors, je crois que vous parlez sérieusement, dit l'hôtesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir tourmenté. Mais, vous savez, la curiosité est le défaut de notre sexe. Voilà l'affaire.»

L'hôtelier se gratta la tête, comme s'il pensait que l'autre sexe n'était pas non plus à l'abri de ce défaut; mais il n'eut pas le temps de donner carrière à la sienne, le maître d'école ayant repris ainsi la parole:

«Vous m'interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous en voudrais pas pour cela, et je vous répondrais aussi patiemment que le mérite la bonté que vous avez montrée ce soir. En attendant, veuillez avoir bien soin d'elle demain matin, et faites-moi savoir de bonne heure comment elle va; il est entendu que je payerai pour nous trois.»

On se sépara donc en d'excellents termes, surtout d'après l'effet de ces dernières paroles; le maître d'école alla se mettre au lit, tandis que l'aubergiste et sa femme en faisaient autant.

Le rapport du matin fut que l'enfant allait mieux, mais qu'elle était extrêmement faible, qu'il lui faudrait au moins un jour de repos et une alimentation prudente avant qu'elle pût continuer son voyage. Le maître d'école reçut cette communication avec une parfaite tranquillité, disant qu'il avait bien un jour, deux jours même à consacrer à Nelly, et qu'il attendrait. Comme la malade devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa chambre à une heure fixée, et, sortant avec son livre, il ne revint qu'à l'heure dite.

Nelly ne put s'empêcher de pleurer quand ils furent seuls ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, de ces traits bouleversés, le pauvre maître d'école versa lui-même quelques larmes tout en prouvant, par d'excellentes raisons tirées de la philosophie, que c'était un véritable enfantillage, et que rien n'était plus facile que de s'en empêcher, quand on voulait.

«Ce qui me rend malheureuse, même au milieu de vos bontés, dit l'enfant, c'est de penser que nous pouvons être une charge pour vous. Comment vous remercier? Si je ne vous avais pas rencontré si loin de votre maison, je serais morte; et lui, il serait resté seul.

-- Ne parlons pas de mort, dit le maître d'école; et quant à une charge, sachez que j'ai fait fortune depuis la nuit que vous avez passée dans mon cottage.

-- Vraiment? s'écria l'enfant avec joie.

-- Oh! oui, répondit son ami. J'ai été nommé clerc et maître d'école d'un village loin d'ici, et bien plus loin encore de mon ancien séjour, comme vous pouvez le supposer; j'aurai huit cent soixante-quinze francs par an!... Huit cent soixante-quinze francs!

-- Oh, que j'en suis contente! dit l'enfant; que j'en suis contente!

-- Je me rends actuellement à ma nouvelle résidence, reprit le maître d'école. On m'a alloué des frais de diligence... des frais de diligence sur l'impériale pour toute ma route. Dieu merci, l'on ne me refuse rien. Mais, comme l'époque où je suis attendu dans mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheur que j'aie eu cette idée!

-- Et nous donc, quel bonheur pour nous!

-- Oui, oui, dit le maître d'école qui ne tenait pas sur sa chaise, c'est la vérité. Mais vous, où alliez-vous ainsi? D'où venez-vous? Qu'avez-vous fait depuis que vous m'avez quitté? Qu'aviez-vous fait auparavant? Racontez-le-moi, voyons, racontez- le-moi. Je connais peu le monde; et peut-être seriez-vous plus en état de m'en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire; mais je suis la sincérité même, et j'ai des raisons, vous ne l'avez pas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m'a semblé que mon amour pour celui qui est mort s'était transporté sur vous qui vous êtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant son regard vers le ciel, c'est cette belle âme que j'ai tant pleurée, qui renaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma compassion pour le pauvre enfant!»

La franche et loyale amitié de l'honnête maître d'école, l'affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l'accent de vérité qui animait son langage et son regard, inspirèrent à Nelly une confiance en lui que n'eussent jamais pu faire naître chez elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation. Elle lui confessa tout: qu'ils n'avaient ni ami ni parent; qu'elle avait fui avec le vieillard pour le soustraire à la maison des fous et à toutes les tortures qu'il redoutait; que maintenant elle fuyait de nouveau pour le sauver de lui-même; et qu'elle cherchait un asile dans quelque pays écarté, aux moeurs primitives, où jamais ne se produisît la tentation devant laquelle il avait succombé, où les derniers chagrins, les amertumes qu'elle avait ressentis, ne pussent pas revenir l'éprouver encore.

Le maître d'école l'avait écoutée avec une profonde surprise. «Une enfant!... pensait-il. Une enfant! et avoir héroïquement persévéré à travers les épreuves et les périls, en butte à la misère et à la souffrance, soutenue qu'elle était seulement par une forte affection et par la conscience du devoir!... Et cependant le monde est plein de ces traits d'héroïsme: ai-je besoin d'apprendre que les plus rudes comme les plus nobles épreuves sont celles que n'enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportées jour par jour avec une patience infatigable? Ah! je ne devrais pas être surpris d'entendre l'histoire de cette enfant!»

Mais ne nous occupons pas de ce qu'il put penser ou dire. Il fut convenu que Nell et son grand-père accompagneraient le maître d'école jusqu'au village où il était attendu, et que ce dernier tâcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pût les faire subsister. «Nous sommes sûrs de réussir, dit gaiement le maître d'école. La cause est trop bonne pour n'être pas gagnée.»

Ils se disposèrent à continuer leur voyage le lendemain soir. Une diligence, qui suivait justement le même chemin, devait s'arrêter à l'auberge pour changer de chevaux; le cocher, moyennant une petite rétribution, donnerait à Nelly une place dans l'intérieur. Le marché fut promptement conclu à l'arrivée de la diligence; puis la voiture repartit avec l'enfant confortablement installée parmi les paquets les moins durs, le grand-père et le maître d'école se mirent à côté du conducteur, tandis que l'hôtesse et tous les braves gens de l'auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs souhaits affectueux.