Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 6

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-- Ah! pauvre enfant errante, sans asile, sans mère! s'écria le vieillard joignant les mains et contemplant comme pour la première fois le visage de Nelly, contracté par la souffrance, ses vêtements de voyage tout tachés, ses pieds meurtris et gonflés, voilà donc où l'a conduite l'excès de ma tendresse! Moi qui étais si heureux autrefois! C'est donc pour en arriver là que j'ai perdu mon bonheur et tout ce que je possédais!

-- Si nous étions maintenant dans la campagne, dit l'enfant, reprenant de la force tandis qu'ils marchaient et cherchaient des yeux un abri, nous trouverions quelque bon vieil arbre étendant ses bras ouverts comme un ami, agitant son vert feuillage et frémissant comme pour nous inviter à venir goûter le sommeil sous son toit protecteur d'où il veillerait sur nous. Plût à Dieu que nous y fussions bientôt, demain ou après-demain au plus tard, et en même temps croyons bien, ô cher père, que c'est une bonne chose que nous soyons venus ici: car nous sommes confondus au milieu du mouvement et du bruit de cette ville; et si des méchants nous poursuivaient, sûrement ils auraient perdu nos traces. C'est au moins une consolation. Tenez! voici une vieille porte renfoncée, très-sombre, mais sèche et chaude sans doute, car le vent n'arrive pas jusque-là. Ah! mon Dieu! ...

Poussant un cri étouffé, elle recula devant une figure noire qui sortit tout à coup de l'endroit obscur dans lequel ils étaient prêts à chercher un refuge, et resta là à les regarder.

«Parlez encore, dit cette ombre; il me semble que je connais votre voix?

-- Non, répondit timidement l'enfant; nous sommes des étrangers, et n'ayant pas de quoi payer notre logement pour la nuit, nous nous disposions à nous arrêter ici.»

Il y avait à quelque distance un quinquet peu lumineux, le seul qui éclairât l'espèce de cour carrée où ils étaient, mais il suffisait pour en montrer la nudité et l'état misérable. Le fantôme noir indiqua du geste cette lumière, et en même temps il s'en approcha, comme pour témoigner qu'il n'avait pas l'intention de se cacher ni de tendre un piège aux étrangers.

Ce fantôme était un homme misérablement vêtu, barbouillé de fumée, ce qui le faisait paraître plus pâle qu'il ne l'était peut-être par le contraste qu'elle offrait avec la couleur naturelle de son teint. Sa pâleur habituelle, son extérieur chétif, ressortaient suffisamment de ses joues creuses, de ses traits allongés, de ses yeux caves, non moins que d'un certain air de souffrance patiemment supportée. Sa voix était rude mais sans brutalité; et bien que son visage fut en partie couvert par une quantité de longs cheveux noirs, l'expression n'en était ni féroce ni cruelle.

«Comment en êtes-vous réduits à venir chercher ici un abri? demanda-t-il. Ou plutôt, ajouta cet homme en examinant plus attentivement l'enfant, comment se fait-il que vous cherchiez un abri à cette heure de nuit?

-- Nos malheurs en sont la cause, répondit le grand-père.

-- Vous ne savez donc pas, reprit l'homme dont le regard, en lui répondant, s'attachait de plus en plus sur Nelly, vous ne savez donc pas comme elle est mouillée! Vous ne savez donc pas que des rues humides ne sont pas un lieu convenable pour elle!

-- Je le sais bien, par Dieu! répliqua le vieillard. Mais que puis-je y faire?»

L'homme regarda de nouveau Nelly et toucha doucement ses vêtements d'où la pluie coulait en petits ruisseaux.

«Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous réchauffer, dit-il après une pause, mais rien de plus. Mon logis est dans cette maison; et il montra le passage voûté d'où il était sorti d'abord; cette enfant y sera bien mieux qu'ici. L'endroit où se trouve le feu n'est pas beau, mais vous pouvez y passer la nuit à votre aise, si du reste vous avez confiance en moi. Voyez-vous là- haut cette lumière rouge?»

Ils levèrent les yeux et aperçurent une lueur terne se détachant sur le fond obscur du ciel; c'était la pâle réverbération d'un feu éloigné.

«C'est près d'ici, dit l'homme. Voulez-vous que je vous y conduise? Vous alliez dormir sur des briques froides; je puis vous fournir un lit de cendres chaudes; rien de mieux.»

Sans attendre une réponse qu'il lisait d'ailleurs dans leurs regards, il prit Nell dans ses bras, et invita le vieillard à le suivre.

La portant avec autant de précaution et de facilité que si elle avait été un tout petit enfant, et montrant lui-même non moins de légèreté que de solidité dans son pas, il les conduisit à travers des bâtiments qui semblaient la partie la plus misérable et la plus délabrée de la ville, sans se détourner pour éviter les trous pleins d'eau ou les dégorgeoirs inondés, précipitant sa course, malgré ces obstacles parmi lesquels il s'avançait tout droit. Ils marchèrent ainsi en silence durant un quart d'heure; et ils avaient perdu de vue la lueur que l'homme avait indiquée, dans les sombres et étroites ruelles qu'ils avaient dû suivre, quand cette lueur leur apparut de nouveau, s'échappant de la haute cheminée d'un bâtiment qui s'élevait devant eux.

«Nous voilà arrivés, dit l'homme s'arrêtant devant une porte pour mettre Nelly à terre et lui prendre la main. N'ayez pas peur; il n'y a ici personne qui puisse vous faire du mal.»

Il fallait que l'enfant et son grand-père ajoutassent une grande confiance à cette assurance pour se déterminer à entrer, et ce qu'ils virent à l'intérieur n'était certes pas de nature à diminuer leurs appréhensions et leurs alarmes.

C'était un vaste et haut bâtiment soutenu par des piliers de fer, avec de grandes ouvertures noires au haut des murs par lesquelles pénétrait l'air extérieur. Jusqu'au toit retentissait l'écho du battement des marteaux et du mugissement des machines, mêlé au sifflement du fer rouge qu'on plongeait dans l'eau et à mille bruits étranges qu'on ne pouvait entendre que là. En ce lieu ténébreux, une quantité d'hommes, s'agitant comme des démons au sein de la flamme et de la fumée, à travers un voile obscur et nébuleux, avec la coloration ardente et sauvage que leur donnaient les feux embrasés, portaient d'énormes morceaux de métal dont un seul coup mal dirigé eût suffi pour briser le crâne d'un ouvrier; on aurait dit des géants au travail. D'autres, se reposant sur des tas de charbon ou de cendres, avec leur visage tourné vers la noire voûte, dormaient ou se délassaient de leur tâche. D'autres, ouvrant les portes des fournaises chauffées à blanc, jetaient du combustible sur les flammes qui s'élançaient en sifflant pour le recevoir et qui le lapaient comme de l'huile. D'autres enfin retiraient, avec un bruit retentissant sur le sol, de grandes barres d'acier bouillant qui rendaient une chaleur insupportable et projetaient une sorte de réverbération à la fois sombre et vive, comme celle qui s'échappe de la prunelle des bêtes fauves.

À travers ces objets extraordinaires et ces rumeurs assourdissantes, leur guide conduisit Nell et le vieillard jusqu'à un endroit plus reculé où une fournaise brûlait nuit et jour, ce qu'ils comprirent du moins au mouvement de ses lèvres, car ils ne pouvaient que le voir parler, sans l'entendre. L'homme qui avait veillé sur le feu et dont la besogne était terminée pour le moment, se retira d'un air satisfait et laissa les voyageurs avec leur ami. Celui-ci étendit le petit manteau de Nell sur un tas de cendres, et indiquant à l'enfant où elle pourrait pendre ses vêtements extérieurs pour les faire sécher, il l'invita, ainsi que le vieillard, à se coucher pour dormir. Quant à lui, il prit place sur une natte usée devant la porte de la fournaise, et, le menton appuyé sur ses mains, il se mit à veiller sur la flamme qui brillait à travers les crevasses du fer et sur les cendres blanches qui tombaient au-dessous dans leur tombeau ardent.

La chaleur de son lit, tout dur et tout grossier qu'il était, jointe à la grande fatigue que Nelly avait éprouvée, fit bientôt que, pour les oreilles de l'enfant, le tapage de l'usine dégénéra en un bruit plus doux, et que la pauvre petite ne fut pas longtemps avant de ressentir un appel au sommeil. Près d'elle était étendu le vieillard, et elle s'endormit ayant sa main appuyée sur le cou de son grand-père.

Cependant, lorsqu'elle s'éveilla, il était nuit encore, et elle ne put savoir si son sommeil avait été de longue ou courte durée. Mais elle trouva qu'elle était garantie, par quelques vêtements appartenant à des ouvriers, à la fois contre l'air froid qui eût pu s'introduire dans le bâtiment et contre la chaleur excessive. Regardant leur ami, elle remarqua qu'il était assis exactement dans la même attitude qu'auparavant, les yeux fixés sur le feu avec la même attention invariable, et conservant une telle immobilité, qu'il ne semblait pas respirer. Nelly resta dans cet état d'incertitude entre le sommeil et la veille, continuant si longtemps à contempler la figure inerte de cet homme, qu'enfin elle éprouva au plus haut degré la crainte qu'il ne fût mort à cette place même. Elle se leva donc, s'approcha doucement de lui et s'aventura à lui murmurer quelques mots à l'oreille.

Il fit un mouvement, promena son regard de Nelly à la place qu'elle avait occupée précédemment, comme pour s'assurer que c'était bien réellement l'enfant qu'il retrouvait si près de lui, et interrogea l'expression des traits de Nelly.

«Je craignais que vous ne fussiez malade, dit-elle. Les autres hommes ici sont tous en action, et vous seul vous êtes si tranquille!...

-- Ils me laissent à moi-même, répondit-il. Ils connaissent mon caractère. Parfois ils me plaisantent, mais ils ne me tourmentent pas à cet égard. Voyez-vous là-haut, voilà _mon_ ami à moi.

-- Le feu? dit l'enfant.

-- Il a vécu autant que moi. Nous parlons, nous pensons ensemble durant toute la nuit.»

L'enfant le regarda vivement avec surprise; mais l'homme avait tourné les yeux dans leur direction première, et repris sa méditation.

«C'est mon livre, le seul livre où j'aie jamais lu; il me raconte plus d'une vieille histoire. C'est ma musique, car je reconnaîtrais sa voix entre mille, quoiqu'il y ait bien des voix diverses dans son rugissement. Il a aussi ses tableaux variés. Vous ne pouvez savoir combien de dessins étranges, combien de scènes différentes je me retrace dans les charbons tout rouges. Ce feu, c'est ma mémoire, j'y trouve toute ma vie.»

Penchée en avant pour le mieux écouter, Nelly ne put s'empêcher de remarquer combien, tandis qu'il parlait et méditait, ses yeux avaient d'animation.

«Oui, reprit-il avec un sourire plein de douceur, ce feu était le même quand je n'étais encore qu'un tout petit enfant, et je rampais vers lui jusqu'au moment où je m'endormais. Alors c'était mon père qui le surveillait.

-- N'aviez-vous pas de mère?

-- Non, elle était morte. Les femmes travaillent dur dans notre condition. Elle est morte à la peine, à ce qu'on m'a dit, et le feu m'en parle toujours. Je crois bien que c'est vrai. Je n'en ai jamais douté.

-- Vous avez donc été élevé ici?

-- Été comme hiver. Secrètement d'abord; mais quand on le sut, on permit à mon père de m'y garder. Ainsi c'est le feu qui a bercé mon enfance, le même feu. Il n'a jamais cessé.

-- Et vous l'aimiez?

-- Naturellement. Mon père est mort devant. Je le vis tomber, juste à cet endroit où ces cendres se consument maintenant, et je me demandais avec étonnement, oh! je m'en souviens bien, comment le feu n'était pas venu au secours de son vieil ami.

-- Depuis ce temps, êtes-vous toujours resté ici?

-- Depuis, je suis toujours venu veiller sur le feu; mais il y avait loin, et il faisait un rude froid en chemin. Ça ne l'empêchait pas de brûler tout de même et de sauter et de gambader, à mon retour, comme moi, dans mes jours de fête. Vous pouvez deviner, en me regardant, quelle sorte d'enfant j'étais alors; et lorsque cette nuit je vous ai vue dans la rue, vous m'avez remis dans l'esprit ce que j'étais après la mort du père: c'est là ce qui m'a donné l'idée de vous conduire devant le vieux feu. J'ai pensé encore à tout cet ancien temps en vous voyant dormir ici. Vous pouvez dormir encore. Recouchez-vous, pauvre enfant, recouchez-vous.»

En achevant ces paroles, il mena Nelly jusqu'à son lit grossier, et l'ayant couverte avec les vêtements dont elle s'était, à son réveil, trouvée enveloppée, il retourna à sa place d'où il ne bougea point, si ce n'est pour alimenter le brasier, restant d'ailleurs immobile comme une statue. L'enfant continua de le contempler pendant quelque temps; mais bientôt elle céda à l'assoupissement qui pesait sur elle, et dans ce lieu étrange, sur un monceau de cendres, elle dormit aussi paisiblement que si cette chambre avait été un palais et ce lit un lit de duvet.

Lorsqu'elle s'éveilla de nouveau, le grand jour brillait à travers les ouvertures du haut des murailles, et glissant en rayons obliques jusqu'à la moitié seulement de l'édifice, il semblait le rendre plus sombre encore que la nuit. Le bruit et le tumulte continuaient de retentir, et les feux impitoyables brûlaient avec autant d'ardeur qu'auparavant: car il n'y avait pas de danger qu'il y eût là, jour ou nuit, un peu de cesse ou de repos.

Leur ami partagea son déjeuner, une petite ration de café et du pain grossier, avec l'enfant et son grand-père; puis il leur demanda où ils se proposaient d'aller. Nell répondit qu'ils avaient envie de gagner quelque campagne éloignée, tout à fait à l'écart des villes et même des villages, et d'une voix hésitante elle s'informa de la meilleure direction qu'ils auraient à prendre.

«Je connais peu la campagne, dit-il en secouant la tête; car passant toute notre vie devant les bouches de nos fournaises, je vais rarement respirer dehors. Mais il paraît qu'il y a là-bas des endroits comme ça.

-- Et est-ce loin d'ici? dit Nelly.

-- Oh! sûrement oui. Comment pourraient-ils être près de nous, et rester verts et frais? La route s'étend, à travers des milles et des milles, tout éclairée par des feux semblables aux nôtres, une singulière route, allez, toute noire, et qui vous ferait bien peur la nuit.

-- Nous perdons notre temps ici, il faut partir, dit l'enfant avec force, car elle avait remarqué que le vieillard écoutait ces détails avec anxiété.

-- De dures gens, des sentiers qui n'ont jamais été faits pour de petits pieds comme les vôtres, triste chemin sans lumière. N'allez pas par là, mon enfant!

-- N'importe, s'écria Nell en insistant. Si vous pouvez nous renseigner, faites. Sinon, je vous prie de ne pas essayer de nous détourner de notre dessein. En vérité vous ne savez pas quel danger nous fuyons, et combien nous avons de raisons pour le fuir: autrement, vous ne chercheriez pas, j'en suis sûre, vous ne chercheriez pas à nous arrêter.

-- Dieu m'en garde, s'il en est ainsi! dit l'étrange protecteur en promenant son regard de l'enfant émue à son grand-père qui tenait la tête penchée et les yeux fixés sur la terre. Je vous enseignerai le mieux possible votre chemin, à partir de la porte. Je voudrais pouvoir faire davantage.»

Il leur indiqua alors la direction qu'ils auraient à prendre pour sortir de la ville, puis par où ils devraient aller quand ils seraient arrivés là. Il s'étendit tellement sur ces instructions, que l'enfant, tout en le remerciant avec chaleur, se mit en devoir de s'éloigner et partit afin de n'en pas entendre davantage.

Mais avant que nos voyageurs eussent atteint le coin de la ruelle, l'homme arriva courant après eux; il serra la main de Nell et y laissa quelque chose, deux vieux sous usés et incrustés de noir de fumée. Qui sait si ces deux sous ne brillèrent pas autant aux yeux des anges que les dons fastueux qu'on a soin d'inscrire sur les tombes?

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent: l'enfant pour conduire son dépôt sacré plus loin encore du crime et de la honte; le chauffeur pour retrouver un intérêt de plus à la place où avaient dormi ses hôtes et lire de nouvelles histoires dans le feu de la fournaise.

CHAPITRE VIII.

Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et le vieillard n'avaient jamais plus que maintenant désiré ardemment, appelé de leurs voeux, de leurs soupirs l'air libre et pur de la pleine campagne. Non, pas même dans cette mémorable matinée où, quittant leur vieille maison, ils s'abandonnèrent à la merci d'un monde inconnu et laissèrent derrière eux les objets muets et inanimés qu'ils avaient connus et aimés; pas même alors ils ne s'étaient sentis, comme maintenant, émus et entraînés vers les fraîches solitudes des bois, vers les pentes des collines, les champs enfin, à présent que le bruit, la saleté, la vapeur, ces exhalaisons de la grande cité manufacturière, en se joignant à la dernière misère, à la faiblesse et à l'inanition, les entouraient de tous côtés et semblaient leur interdire toute espérance, leur fermer et leur murer l'avenir.

«Deux jours et deux nuits! pensait l'enfant. Il a dit que nous aurions à passer deux jours et deux nuits au milieu de tableaux semblables à ceux-ci. Oh! si nous vivions assez pour gagner une fois encore la campagne, si nous pouvions échapper à cet affreux endroit, ne fût-ce que pour nous coucher et mourir, avec quel coeur reconnaissant je remercierais Dieu pour un si grand bienfait!»

C'est avec des pensées semblables, avec un vague projet d'aller à une grande distance par delà les fleuves et les montagnes, là où vivaient seulement des gens pauvres et simples de coeur, là où elle pourrait subsister avec le vieillard en portant leur humble part de travail dans les fermes et où ils seraient affranchis des terreurs qu'ils avaient fuies; c'est ainsi, disons-nous, que l'enfant, sans autre ressource que le don d'un pauvre homme, sans autre appui que celui qu'elle tirait de son coeur et du sentiment d'avoir agi selon son droit et son devoir, s'encourageait elle- même à ce dernier voyage et poursuivait courageusement sa tâche.

-- Nous irons bien lentement, cher père, dit-elle, tandis qu'ils s'acheminaient péniblement à travers les rues; mes pieds sont écorchés, et la pluie d'hier m'a laissé des douleurs dans tous les membres. J'ai bien vu qu'il nous examinait et qu'il pensait à tout cela quand il a dit que nous serions si longtemps en route.

-- Une route affreuse, a-t-il dit, répliqua tristement le grand- père. N'y en a-t-il pas d'autre? Ne voulez-vous pas que nous en prenions une autre?

-- Il y a, dit l'enfant avec fermeté, des endroits où nous pourrons vivre en paix sans être tentés de rien faire de mal. Nous prendrons le chemin qui promet d'aboutir à ce but, et nous ne devons pas nous en détourner, fût-il pire cent fois que notre imagination ne nous le fait craindre. Nous ne devons pas, cher père, nous ne devons pas nous en détourner, n'est-il pas vrai?

-- Non, répondit le vieillard changeant de voix comme d'attitude, non. Allons de ce côté. Je suis prêt. Je suis tout à fait prêt, Nelly.»

L'enfant marchait plus difficilement qu'elle ne l'avait donné à croire à son compagnon; car les douleurs qu'elle souffrait dans toutes ses articulations étaient des plus vives, et chaque mouvement venait les accroître. Mais elles ne lui arrachaient pas une plainte, rien qui annonçât la souffrance; et bien que les deux voyageurs marchassent très-lentement, ils avançaient; et, ayant avec le temps traversé la ville, ils commencèrent à s'apercevoir qu'ils étaient bien sur le chemin.

Après avoir suivi un long faubourg de maisons en brique rouge, dont quelques-unes avaient de petits jardins où la poussière du charbon et la fumée des fabriques avaient noirci les feuilles étiolées et les fleurs en désordre, où la végétation luttait et malgré ses efforts succombait sous l'ardente haleine du four et de la fournaise; un faubourg qui leur sembla plus sombre encore et plus malsain que la ville elle-même; un faubourg long, plat, tortueux, ils arrivèrent peu à peu à un lieu triste où l'on ne voyait pas poindre un seul brin d'herbe, où pas un bouton ne promettait une fleur pour le printemps, où pas une apparence de verdure ne pouvait exister à la surface des mares stagnantes qui çà et là s'étendaient à l'aise, à demi desséchées, sur le bord noirci de la route.

À mesure qu'ils pénétraient dans l'ombre de cet endroit lugubre, son influence pénible et accablante pesait davantage sur leur esprit qu'elle remplissait d'une cruelle mélancolie. De tous côtés, aussi loin que l'oeil pouvait mesurer l'interminable étendue, de bautes cheminées, superposées les unes sur les autres et offrant la répétition invariable de la même forme triste et laide qui est le fond horrible des mauvais rêves, vomissaient leur fumée pestilentielle, obscurcissaient la lumière et salissaient l'air assombri. Au bord de la route, sur des remblais de cendres maintenus seulement par quelques mauvaises planches ou des débris de toits de poulaillers, d'étranges machines s'agitaient et se tordaient comme des malheureux à la torture, faisant retentir leurs chaînes de fer, criant de temps à autre dans leur rapide évolution comme dans un supplice insupportable, et faisant trembler le sol du bruit de cette espèce d'agonie. Des maisons délabrées apparaissaient çà et là, penchant vers la terre, étayées par les ruines de celles qui étaient déjà tombées, sans toit, sans fenêtres, noires, dévastées et cependant habitées encore. Des hommes, des femmes, des enfants, pâles et déguenillés, conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaient sur la route, ou se précipitaient à demi nus hors de leurs maisons sans porte. Alors affluèrent de plus en plus des monstres menaçants, ou du moins on pouvait le croire à leur air farouche et sauvage, criant, tournant dans un cercle sans fin; et partout, devant, derrière, à droite, à gauche, la même perspective interminable de tours en briques, n'interrompant jamais leurs noires exhalaisons, détruisant tout être vivant, toute chose inanimée, absorbant la clarté du jour et étendant sur toutes ces horreurs un sombre et épais nuage.

Mais la nuit dans ce lieu épouvantable! la nuit, quand la fumée se changea en feu; quand toutes les cheminées vomirent leurs flammes; quand les bâtiments, dont la voûte avait été noire durant le jour, s'éclairèrent d'une lueur rouge avec des figures que, par les ouvertures flamboyantes, on voyait s'agiter çà et là, et qu'on entendait s'appeler mutuellement et échanger des cris sauvages; la nuit, quand le bruit de toutes les bizarres machines fut aggravé par l'obscurité; quand les gens qui les desservaient parurent plus farouches et plus sauvages encore; quand des troupes d'ouvriers sans ouvrage se répandirent sur les routes ou se groupèrent, à la lueur des torches, autour de leurs chefs qui, dans un langage rude, leur parlaient de leurs maux et les poussaient à jeter des cris violents, à proférer des menaces; quand des forcenés, armés de sabres et de tisons ardents, insensibles aux pleurs et aux supplications de leurs femmes qui s'efforçaient de les retenir, s'élançaient en messagers de terreur et de destruction pour porter partout une destruction qui les consolât de leur propre ruine; la nuit, quand les corbillards roulaient avec un bruit sourd, tout remplis de misérables bières (car une contagion mortelle avait fait ample moisson de vivants); quand les orphelins se lamentaient, et que les femmes éperdues de douleur jetaient des cris perçants et faisaient la veille des morts; la nuit, quand les uns demandaient du pain et les autres de quoi boire pour noyer leurs peines; quand les uns avec des larmes, les autres en marchant d'un pas chancelant, d'autres enfin avec les yeux rouges allaient pensant à leur famille; la nuit qui, bien différente de celle que Dieu envoie sur la terre, n'amenait avec elle ni paix, ni repos, ni doux sommeil; oh! qui dira les terreurs dont cette nuit devait accabler la jeune enfant errante!...