Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 30

Chapter 301,831 wordsPublic domain

En un mot, M. Swiveller tint la marquise dans cette maison jusqu'à ce qu'elle eût atteint à peu près sa dix-neuvième année; elle avait alors de bonnes manières, de l'instruction, de l'élégance. Il se demanda sérieusement, à cette époque, ce qu'il y avait maintenant à faire. Dans une de ses visites périodiques, tandis qu'il roulait cette question dans son esprit, la marquise arriva au parloir; elle était seule, elle était plus souriante et plus fraîche que jamais: alors la pensée vint à Richard, et ce n'était pas la première fois, que si elle consentait à l'épouser, ils seraient parfaitement heureux ensemble. Richard lui posa la question, elle ne dit pas non. Au bout d'une semaine, ni plus ni moins, ils étaient mariés, ce qui permit à M. Swiveller de faire remarquer bien des fois plus tard qu'il y avait eu, avec tout cela, une jeune demoiselle qui l'avait attendu pour l'épouser.

Il y avait justement à louer un petit cottage à Hampstead avec une tabagie pour fumer, objet d'envie du monde civilisé; ils se gardèrent bien de manquer l'occasion, et allèrent s'y établir après la lune de miel. Chaque dimanche, M. Chukster se rendait régulièrement en ce lieu de retraite pour y passer la journée; il commençait par y déjeuner. C'était lui qui était leur grand pourvoyeur de nouvelles publiques et des cancans de la société fashionable. Durant quelques années, il continua de porter à Kit une haine à mort, protestant qu'il avait encore une meilleure opinion de lui du temps qu'on l'accusait d'avoir soustrait le billet de banque, que depuis qu'on avait reconnu pleinement son innocence; car enfin son crime témoignait au moins chez lui d'une certaine audace, d'une certaine énergie, tandis que son innocence n'était qu'une preuve de plus de son caractère souple et artificieux. Cependant il en vint plus tard, mais combien il fallut de temps! à se réconcilier avec lui; il alla même jusqu'à l'honorer de son patronage, comme un homme qui s'était assez visiblement corrigé pour mériter pardon et indulgence. Toutefois, il ne mit jamais en oubli et ne put lui pardonner le fait du schelling; car enfin, disait-il, s'il fût revenu pour en gagner un autre, à la bonne heure, mais revenir pour achever de gagner ce qu'on lui avait donné tout d'abord, c'était sur son caractère moral une tache que ni regret ni contrition ne pouvait jamais complètement faire disparaître.

M. Swiveller, qui avait toujours eu du goût pour la philosophie contemplative, s'y adonnait de temps en temps avec fureur dans sa petite tabagie, dont il ne pouvait s'arracher. Durant ces heures de méditation, il s'était mis à débattre dans son esprit la question mystérieuse de la famille de Sophronie. Sophronie elle- même croyait être orpheline; mais M. Swiveller, d'après quelques légers indices qu'il réunit d'autre part, inclina souvent à penser que miss Brass devait en savoir plus long, et, ayant appris par sa femme les détails de l'étrange entrevue qu'elle avait eue avec Quilp, il soupçonna maintes fois que le nain eût bien pu, de son vivant, fournir la clef de l'énigme, si cela lui eût convenu. Disons cependant que ces raisonnements ne troublaient aucunement le repos de M. Swiveller; car Sophronie était toujours pour lui une femme aimable, dévouée et vigilante. Richard, de son côté, d'humeur égale et paisible, à cela près de quelques brouilles passagères avec M. Chukster, que Sophronie, en femme de bon sens, encourageait plutôt qu'elle ne les calmait, fut toujours pour elle un époux plein d'égards et de tendresse. Ils jouèrent ensemble des milliers de parties de cribbage. Et nous devons ajouter, à l'honneur de Dick, que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il continua d'appeler du titre de marquise celle que nous appelons, nous, Sophronie, et que, chaque année, à l'anniversaire du jour où il l'avait aperçue dans sa chambre de malade, il y avait un dîner auquel M. Chukster était engagé: et, ce jour-là, on mettait les petits plats dans les grands.

Les joueurs de profession Isaac List et Jowl, avec leur digne associé M. James Graves, ce personnage chatouilleux à l'endroit de sa réputation, poursuivirent leurs opérations avec des chances diverses jusqu'au moment où l'insuccès d'une affaire un peu hardie dans l'exercice de leur profession les obligea de se disperser dans toutes les directions, sans pouvoir éviter l'atteinte de la justice, qui a le bras long. Cette déroute provint de l'étourderie d'un nouvel affidé, le jeune Frédéric Trent, qui, en divulguant le secret de ses complices, devint ainsi, à son insu, l'instrument de leur châtiment comme du sien.

Ce jeune homme passa à l'étranger, où, pendant quelque temps, il s'abandonna à toutes sortes d'excès, vivant de son industrie, autrement dit, de l'abus de toutes les facultés qui, dignement employées, élèvent l'homme au-dessus de la bête, mais qui le ravalent au contraire au-dessous d'elle lorsqu'il s'est ainsi dégradé. Peu de temps après, son corps, tout meurtri et défiguré par quelque rixe violente, fut reconnu par un Anglais qui visitait par hasard le bâtiment spécial de la Morgue, à Paris, où sont exposés les noyés. Mais cet Anglais garda prudemment le secret jusqu'à son retour dans son pays, et le corps de Frédéric Trent ne fut réclamé par personne.

Le gentleman, désignation familière sous laquelle nous avons fait connaître le frère du grand-père de Nelly, voulait absolument tirer le pauvre maître d'école de sa retraite ignorée pour faire de lui son compagnon et son ami; mais l'humble instituteur de village craignait de s'aventurer dans un monde bruyant, et d'ailleurs, il s'était habitué à aimer le voisinage du vieux cimetière. Calme et heureux dans son école, dans son pays d'adoption, et surtout dans son attachement pour sa chère petite amie tant pleurée, il continua tranquillement sa vie paisible et demeura, malgré l'insistance du reconnaissant gentleman, ce qu'on peut exprimer en peu de mots, un pauvre maître d'école, rien de plus.

Son ami, le gentleman, ou le plus jeune frère, comme vous voudrez, avait conservé au fond du coeur un pesant chagrin. Mais ce chagrin ne faisait de lui ni un misanthrope ni un ermite. Il traversait le monde en gardant ses affections. Longtemps, très-longtemps, son principal plaisir fut de rechercher la trace des lieux par où avaient passé le vieillard et l'enfant, autant que les derniers récits de Nelly lui permirent de retrouver ces indices, de s'arrêter là où ils s'étaient arrêtés, de méditer là où ils avaient souffert, et de se réjouir là où ils avaient éprouvé quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient témoigné quelque bonté ne purent échapper à ses recherches. Les deux soeurs du pensionnat de miss Monflathers, qui avaient été aimées de Nelly parce qu'elles-mêmes n'avaient pas d'amis; mistress Jarley, la propriétaire des figures de cire; Codlin, Short, tous, il les retrouva; et l'on nous a même affirmé qu'il n'oublia pas non plus le chauffeur de la fournaise.

L'histoire de Kit, en se répandant au dehors, lui attira une multitude d'amis et lui valut beaucoup d'offres généreuses. D'abord, il ne songeait nullement à quitter le service de M. Garland; mais, sur les représentations sérieuses et les bons avis de ce gentleman, il commença à s'accoutumer à l'idée d'un changement de condition dans le temps comme dans le temps; mais, en moins de rien et sans qu'il eût seulement le loisir de respirer, un des jurés qui l'avait autrefois cru coupable du crime qu'on lui imputait et qui s'était prononcé en conséquence, lui proposa un bon poste. Il avait la bonté d'assurer en même temps à la mère de Kit des moyens suffisants d'existence et de bien-être. Ce fut ainsi, comme Kit le répétait souvent, qu'un grand malheur devint pour lui la source de toutes ses prospérités.

Kit resta-t-il célibataire, ou bien se maria-t-il? Il va sans dire, qu'il se maria. Et qui pouvait-il épouser, si ce n'est Barbe? Et même, bien mieux, il se maria assez jeune pour que le petit Jacob se trouvât avoir des neveux et nièces avant que ses mollets, déjà mentionnés honorablement dans cette histoire, eussent encore eu l'honneur de se voir logés dans un grand pantalon. Au reste, ce n'était pas nécessaire pour porter le titre vénérable d'oncle, car le poupon l'était aussi comme lui. Le bonheur que cet événement causa à la mère de Kit et à la mère de Barbe est au-dessus de toute expression; se trouvant si bien d'accord sur ce point comme sur tous les autres, elles prirent le parti de se loger ensemble et vécurent dans la plus parfaite intimité. Le cirque d'Astley avait un attrait irrésistible pour les réunir tous au parterre à chaque trimestre; et la mère de Kit ne manquait pas de dire, chaque fois qu'elle voyait badigeonner à neuf l'extérieur de ce théâtre florissant, que son fils, en les y conduisant, n'avait pas nui au succès de la troupe, et elle s'attendait presque à voir le directeur sortir pour l'en remercier avec effusion quand elle passait par là.

Lorsque Kit eut des enfants de six et sept ans, il y eut dans le nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore. Il n'y manquait pas non plus un _fac-simile_ exact du petit Jacob, tel qu'il était dans ces temps reculés où on lui révéla ce que c'était que des huîtres. Naturellement, il y avait un Abel, le filleul de M. Garland fils; il y avait un Dick, également filleul de M. Swiveller. Le petit groupe d'enfants se réunissait souvent le soir autour du père, en le priant de raconter encore l'histoire de cette bonne miss Nell, qui était morte. Kit la leur racontait; et, quand les enfants pleuraient après l'avoir entendue, regrettant qu'elle ne fût pas plus longue, il leur disait qu'elle était montée au ciel, où vont tous les braves gens, et que, s'ils étaient bons comme elle, ils pouvaient espérer d'aller aussi un jour au ciel, où ils pourraient la voir et la connaître comme il l'avait vue et connue lui-même du temps qu'il n'était encore qu'un tout petit garçon. Puis il leur racontait combien alors il était pauvre, comment elle lui avait enseigné ce qu'il n'avait pas le moyen d'apprendre, et comment le vieillard avait l'habitude de dire: «Elle se moque toujours de Kit;» et alors les enfants séchaient leurs larmes et se mettaient à rire à la pensée de ce qu'avait fait cette bonne miss Nell, et ils étaient tout joyeux.

Parfois, Kit les conduisait jusqu'à la rue où Nell et son grand- père avaient habité; mais de nouvelles constructions en avaient totalement changé la physionomie. Depuis longtemps la vieille maison avait été abattue, et, à la place, on avait ouvert une belle et large voie. Les premières fois, Kit put tracer encore avec sa canne un cercle sur le sol, comme pour indiquer à ses enfants la place où avait été la maison; mais bientôt il n'eut plus lui-même qu'un souvenir confus de cette place: tout ce qu'il put dire, c'est que ce devait être ici où là, et que tous ces changements lui avaient brouillé l'esprit.

Telles sont les métamorphoses que produisent un petit nombre d'années, et c'est ainsi que tout passe, comme une histoire qu'on raconte.

FIN.

1 Pour Greenwich.

2 Sorte de jeu de cartes particulier aux Anglais.

3 625 000 francs.

4 3 750 francs.

5 Fée d'Écosse.