Le magasin d'antiquités, Tome II
Chapter 28
«Son petit vêtement de la maison, son vêtement favori!... s'écria le vieillard en le pressant contre son coeur et le caressant de sa main ridée. Elle le cherchera à son réveil. On l'avait caché ici pour rire, mais elle l'aura, elle l'aura. Je ne voudrais point contrarier ma bien-aimée, pour tous les biens du monde entier, je ne le voudrais point. Voyez ces souliers, comme ils sont usés! Elle les a gardés pour se rappeler notre long voyage. Comme ses petits pieds étaient à nu sur le sol! J'ai su depuis que les pierres les avaient blessés et meurtris. Mais elle, elle ne me l'aurait jamais dit. Non, non, elle s'en serait bien gardée! et depuis, je me suis souvenu qu'elle marchait derrière moi, monsieur, afin que je ne visse pas comme elle boitait. Et cependant elle tenait ma main dans les siennes, et cherchait encore à me soutenir!»
Il pressa les souliers contre ses lèvres, et les ayant posés avec soin, il recommença son dialogue intérieur. De temps en temps il regardait d'un oeil inquiet et ardent du côté de la chambre qu'il venait de visiter tout à l'heure.
«Elle n'avait pas l'habitude autrefois de rester ainsi au lit; mais c'est qu'alors elle se portait bien. Prenons patience. Quand elle se portera bien, elle se lèvera de bonne heure, comme autrefois; elle ira dehors respirer la fraîcheur salutaire du matin. Souvent, j'ai essayé de reconnaître le chemin qu'elle avait suivi; mais ses petits pieds de fée ne laissaient pas d'empreinte pour me guider sur la terre humide de rosée. -- Qui est là?... Fermez la porte... Vite!... N'avons-nous pas déjà assez de mal à la défendre contre ce froid de marbre et à la tenir chaudement?»
La porte s'était ouverte en effet. M. Garland et son ami entrèrent, accompagnés de deux autres personnes. C'était le maître d'école et le vieux bachelier. Le maître d'école tenait à la main une lumière: selon toute apparence, il était allé chez lui nourrir sa lampe épuisée par une longue veillée, au moment où Kit était arrivé. C'est ce qui fait qu'il avait trouvé le vieillard seul.
Celui-ci se calma à la vue de ses deux amis, et perdant tout à coup l'irritation, si l'on peut donner ce nom à une agitation si faible et si triste, avec laquelle il avait parlé quand la porte s'était ouverte, il reprit sa première position, et peu à peu retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubre et vague lamentation.
Quant aux étrangers, il n'y fit seulement pas attention. Il les avait bien aperçus, mais il semblait incapable d'éprouver de l'intérêt ou de la curiosité. Le plus jeune frère se tint debout de côté. Le vieux bachelier prit une chaise et s'assit près du grand-père. Après un long silence, il se hasarda à parler.
«Comment! lui dit-il avec douceur, encore une nuit où vous ne vous êtes pas couché! J'espérais que vous me tiendriez mieux votre promesse. Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos?
-- Il ne me reste plus de sommeil, répondit le vieillard. Elle a tout pris pour elle.
-- Ça lui ferait bien de la peine si elle savait que vous veillez ainsi, dit le vieux garçon. Vous ne voudriez pas lui causer du chagrin?
-- Ce n'est pas sûr, si je croyais que ça dût la réveiller!... Voilà si longtemps qu'elle dort!... Et cependant j'ai tort. C'est un bon et heureux sommeil, n'est-ce pas, hein?
-- Oui, oui, répondit le vieux garçon. Oh! oui, un bienheureux sommeil.
-- Bien!... Et le réveil? demanda le vieillard d'une voix tremblante.
-- Il sera heureux aussi. Plus heureux que ne peut le dire aucune langue, que ne peut le concevoir aucun coeur.»
En le voyant se lever pour aller sur la pointe du pied dans la chambre voisine, où la lampe avait été replacée, en l'entendant parler encore dans cette chambre muette, ils s'entre-regardèrent, et pas un d'eux dont la joue ne fût humide de larmes. Le vieillard revint; il dit à demi-voix qu'elle était encore endormie, mais qu'il croyait l'avoir vue remuer. «C'est sa main, dit-il, ... un peu, un tout petit peu;» mais il était bien sûr qu'elle l'avait remuée, peut-être en cherchant la sienne. Ce n'était pas la première fois qu'il le lui avait vu faire, et dans son plus profond sommeil encore. À ces mots, il retomba sur sa chaise, et, frappant sa tête de ses mains, il poussa un de ces gémissements qu'on ne saurait oublier.
Le bon maître d'école fit signe au vieux bachelier de s'approcher de l'autre côté et de lui adresser la parole. Tous deux lui retirèrent doucement ses doigts qu'il avait enroulés dans ses cheveux gris, et les pressèrent entre leurs mains.
«Il m'écoutera, j'en suis sûr, dit le maître d'école. Il écoutera l'un de nous, vous ou moi, si nous l'en supplions. _Elle_ nous écoutait toujours.
-- Je veux bien écouter toute voix qu'elle se plaisait à entendre, dit le vieillard. J'aime tout ce qu'elle aimait!
-- Je le sais, répliqua le maître d'école, j'en suis certain. Songez à elle; songez à tous les chagrins, à toutes les épreuves que vous avez partagés; à toutes les fatigues et à toutes les paisibles jouissances que vous avez connues ensemble.
-- J'y songe, j'y songe bien. Je ne songe à rien autre.
-- Je désire que cette nuit vous ne songiez pas à autre chose, mon cher ami, que vous songiez uniquement à ces sujets qui peuvent calmer votre coeur et l'ouvrir aux impressions d'autrefois, aux souvenirs du temps passé. C'est ainsi qu'elle vous parlerait elle- même, et c'est en son nom que je vous parle.
-- Vous faites bien de parler à voix basse, dit le vieillard. Cela fait que nous ne l'éveillerons pas. Oh! que je serais content de revoir ses yeux, de revoir son sourire. En ce moment, il y a bien encore un sourire sur son jeune visage; mais il est fixe et immobile. Je voudrais le voir aller et venir. Cela arrivera au temps du bon Dieu. Ne l'éveillons pas.
-- Ne parlons point de ce qu'elle est dans son sommeil, mais de ce qu'elle était habituellement quand vous voyagiez ensemble, bien loin; de ce qu'elle était au logis, dans la vieille maison d'où vous avez fui ensemble; de ce qu'elle était dans votre bon temps d'autrefois.
-- Elle était toujours joyeuse, bien joyeuse, s'écria le vieillard en regardant fixement le maître d'école. D'ailleurs, du plus loin que je me souvienne, je lui ai toujours vu quelque chose de doux et de tranquille; mais aussi c'est qu'elle était d'un bien heureux naturel.
-- Nous vous avons entendu dire, ajouta le maître d'école, qu'en cela, comme en toutes ses qualités, elle était l'image de sa mère. Ne pouvez-vous y songer et vous rappeler sa mère?»
Le vieillard continua de le regarder fixement, mais sans rien répondre.
«Ou même, dit à son tour le vieux garçon, vous rappeler celle qui l'avait précédée? Il y a bien des années de cela, et l'affliction allonge la durée du temps; mais vous n'avez pas oublié celle dont la mort contribua à vous rendre si chère cette enfant, avant même que vous pussiez savoir si elle était digne de votre affection, ni lire dans son coeur? Vous pourriez, par exemple, ramener vos pensées sur les jours les plus éloignés, sur la première partie de votre existence, sur votre jeunesse, que vous n'avez point passée tout seul comme cette charmante fleur. Voyons! ne pouvez-vous pas vous rappeler, à une longue dis tance, un autre enfant qui vous aimait tendrement, quand vous n'étiez vous-même encore qu'un enfant? N'aviez-vous pas un frère depuis longtemps oublié, depuis longtemps absent, dont vous êtes séparé depuis longtemps, et qui enfin, au moment critique où vous avez besoin de lui, pourrait revenir vous soutenir et vous consoler?...
-- Être enfin pour vous ce que vous fûtes autrefois pour lui! s'écria le plus jeune frère en mettant un genou en terre devant le vieillard. Oui, un frère qui revient, ô frère chéri, payer votre ancienne affection par ses soins constants, son dévouement et son amour; être à vos côtés ce qu'il n'a jamais cessé d'être quand les océans s'étendaient entre nous; invoquer, attester sa fidélité invariable et le souvenir des jours passés, des années de douleur et de misère. Mon frère, témoignez par un mot, un seul, que vous me reconnaissez; et jamais, non jamais, dans les plus beaux moments de nos plus jeunes années, quand, pauvres petits êtres innocents, nous espérions passer notre vie ensemble, jamais nous n'aurons été à moitié aussi précieux l'un à l'autre que nous allons l'être désormais.»
Le vieillard promena successivement son regard sur les assistants et remua les lèvres; mais il ne s'en échappa aucun son, aucun mot de réponse.
«Si nous étions si unis alors, continua le plus jeune frère, quel lien plus étroit encore pour nous unir désormais! Notre amour, notre intimité, ont commencé dans l'enfance, quand la vie tout entière était devant nous; ils seront renoués maintenant que nous avons éprouvé la vie et que nous voilà redevenus enfants. Il y a des esprits inquiets qui ont poursuivi à travers le monde la fortune, la renommée ou le plaisir, et qui aiment à se retirer après, sur le déclin de l'âge, là où fut leur berceau, pour s'efforcer vainement de revenir à l'enfance avant de mourir; nous, au contraire, moins heureux qu'eux au commencement de la vie, mais plus heureux à la fin, nous nous reposerons au sein des lieux et des souvenirs de notre jeune âge; et, retournant chez nous sans avoir réalisé une espérance qui se rattachât à ce bas monde; ne rapportant rien de ce que nous avions emporté, si ce n'est une compassion mutuelle; n'ayant sauvé d'autre fragment des débris de la vie que ce qui nous l'avait d'abord rendue chère, qui donc nous empêcherait de redevenir enfants comme autrefois? Et même, ajouta- t-il d'une voix altérée, et même si ce que je n'ose dire était arrivé, oui, même si cela était... ou devait être, puisse le ciel l'empêcher et nous épargner cette douleur! cher frère, ne nous séparons pas, ce sera toujours une grande consolation pour nous dans notre affliction profonde.»
Peu à peu le vieillard s'était glissé vers la chambre intérieure, tandis que ces paroles lui étaient adressées. Il y jeta un regard tout en répondant d'une voix tremblante:
«Vous complotez entre vous pour lui ravir mon coeur. Vous n'y réussirez jamais; jamais, tant que je serai vivant. Je n'ai pas d'autre parent, pas d'autre ami qu'elle; je n'en ai jamais eu d'autre; je n'en aurai jamais d'autre. Elle est tout pour moi. Il est trop tard pour nous séparer maintenant.»
Il les écarta du geste, et, appelant doucement Nelly tout en marchant, il s'insinua dans la chambre. Ceux qu'il avait laissés en arrière se réunirent, et, après avoir échangé quelques mots brisés par l'émotion, ils se déterminèrent à le suivre. Ils marchèrent avec assez de précaution pour ne faire aucun bruit; mais du sein de ce groupe s'échappaient des sanglots, des gémissements douloureux, et le deuil était sur tous les visages.
Car elle était morte! Elle reposait sur son petit lit. Le calme solennel de sa chambre n'avait plus rien d'étonnant. Tout s'expliquait.
Elle était morte. Pas de sommeil aussi beau, aussi calme, aussi dégagé de toute trace de douleur, aussi ravissant à contempler. On aurait dit une créature sortie à peine de la maison de Dieu et n'attendant que le souffle vital pour naître, plutôt qu'une créature qui eût déjà connu la vie et la mort.
Son lit était parsemé de baies d'hiver et de feuilles vertes recueillies dans un endroit qu'elle préférait.
«Quand je mourrai, mettez auprès de moi quelque chose qui ait aimé la lumière du jour et qui ait eu toujours le ciel au-dessus de soi,» telles avaient été ses paroles.
Elle était morte! Chère, charmante, courageuse, noble Nelly! elle était morte. Son petit oiseau, un pauvre être chétif qu'un coup de pouce eût étouffé, sautait vivement dans sa cage; et le coeur puissant de l'enfant, sa maîtresse, était pour jamais muet et immobile.
Où étaient les traces de ses soucis prématurés, de ses souffrances, de ses fatigues? Tout avait disparu. Le chagrin était mort en elle; mais la paix et le bonheur parfait venaient de naître à la place et se reflétaient dans sa beauté tranquille, dans son repos inaltérable.
Et pourtant toute sa personne d'autrefois subsistait encore sans que ce changement l'eût en rien altérée. Le vieil air de famille, le même calme du coin du feu souriait encore sur ce doux visage; il avait traversé comme un rêve les phases de la misère et de l'angoisse. Ce même air de douceur, de bonté affectueuse, il survivait, tel qu'il était par un soir d'été, à la porte du pauvre maître d'école; par une froide nuit pluvieuse, devant le feu de la fournaise, ou bien au chevet du petit écolier mourant; tels nous verrons les anges dans toute leur majesté... après la mort.
Le vieillard saisit un des bras inertes de Nell et appuya fortement, pour la réchauffer, la petite main contre sa poitrine. C'était la main qu'elle lui avait tendue en lui adressant son dernier sourire, la main avec laquelle elle le conduisait dans toutes leurs excursions. De temps en temps il la portait à ses lèvres, puis il la pressait de nouveau sur sa poitrine en disant à demi-voix qu'elle devenait plus chaude; et tout en parlant ainsi il regardait avec désespoir ceux qui l'entouraient, comme pour implorer leur assistance en faveur de Nelly.
Elle était morte, elle n'avait plus besoin d'assistance. Les chambres d'autrefois qu'elle remplissait de vie même alors que sa vie allait déclinant si rapidement; le jardin dont elle avait pris soin; les yeux qu'elle avait charmés; ses promenades silencieuses qu'elle avait visitées à plus d'une heure de rêverie; les sentiers qu'elle semblait avoir foulés la veille encore; rien de tout cela ne la reverrait plus.
Le maître d'école se baissa pour l'embrasser sur la joue, et donnant un libre cours à ses larmes:
«Ce n'est pas, dit-il, sur la terre que finit la justice du ciel. Pensez à ce que c'est que la terre, comparée au monde vers lequel cette jeune âme vient de prendre sitôt son essor; et dites-nous ensuite, quand nous pourrions, par l'ardeur d'un voeu solennel prononcé près de ce lit, la rappeler à la vie, dites si quelqu'un de nous oserait le faire entendre?»
CHAPITRE XXXV.
Quand le matin fut arrivé, et que les voyageurs purent s'entretenir avec plus de calme du sujet de leur tristesse, ils apprirent les détails suivants sur la mort de Nelly.
Il y avait deux jours qu'elle était morte. Ses amis du village étaient auprès d'elle au moment suprême, sachant bien qu'elle tirait à sa fin. Elle mourut peu après le lever de l'aurore. Tour à tour on lui avait fait la lecture, on lui avait parlé jusqu'à une heure assez avancée; mais vers la dernière partie de la nuit, elle s'endormit. On put comprendre, aux paroles qu'elle prononçait en rêvant, que ses rêves lui retraçaient les excursions faites avec le vieillard; les scènes pénibles en avaient disparu pour faire place à l'image des êtres généreux qui avaient assisté et traité avec bienveillance le grand-père et sa petite-fille; car souvent elle disait d'un ton de vive reconnaissance: «Que Dieu vous bénisse!» Quand elle s'éveilla, elle n'eut pas de délire, si ce n'est qu'elle parla d'une admirable musique qu'elle entendait dans les airs. Qui sait? c'était peut-être vrai.
Ouvrant les yeux à la fin, après un sommeil très-paisible, elle les pria de l'embrasser encore une fois. Lorsqu'ils l'eurent embrassée, elle se tourna vers le vieillard avec un sourire plein de tendresse, un sourire, dirent les témoins, comme ils n'en avaient jamais vu, et tel qu'ils ne pourraient jamais l'oublier; et de ses deux bras elle entoura le cou de son grand-père. D'abord, on ne s'aperçut pas qu'elle était morte.
Souvent elle avait parlé des deux soeurs qu'elle aimait, disait- elle, comme de vraies amies. Elle souhaitait qu'on pût leur apprendre un jour combien leur pensée l'avait occupée et combien de fois elle les avait suivies de loin, tandis qu'elles se promenaient ensemble le soir, au bord de la rivière. Elle eût voulu revoir le pauvre Kit, dont elle prononça fréquemment le nom. Elle formait le voeu que quelqu'un lui portât son souvenir; et même alors elle ne songeait à lui ou ne parlait de lui qu'avec une gaieté franche et vive, comme autrefois.
Au reste, jamais elle n'avait fait entendre ni un murmure ni une plainte. Toujours calme au contraire, toujours la même aux yeux de ceux qui l'entouraient, si ce n'est qu'elle leur montrait chaque jour plus d'attachement et de reconnaissance, elle s'éteignit comme la lumière du soleil dans un beau soir d'été.
L'enfant qui avait été son petit ami se présenta aussitôt qu'il fit jour, avec des fleurs desséchées qu'il demanda la permission de poser sur la poitrine de Nelly. C'était lui qui dans la nuit s'était mis à la fenêtre et avait parlé au fossoyeur. Aux traces de ses petits pieds sur la neige, on reconnut qu'avant d'aller se coucher il avait erré près de la chambre où Nelly reposait. Sans doute il avait craint qu'on ne la laissât seule, et n'avait pu supporter cette idée.
Il leur parla encore de son rêve où il avait vu qu'elle leur serait rendue dans son état habituel. Il sollicita instamment la faveur de voir Nelly; il promit de se tenir bien tranquille: on n'avait pas à craindre qu'il eût peur, disait-il, car il avait gardé tout seul durant une journée entière son jeune frère défunt, content de se trouver jusqu'à la fin si près de lui. On exauça son désir; et vraiment il tint parole, son courage enfantin dans un âge si tendre avait été pour tous une édifiante leçon.
Jusque-là, le vieillard n'avait pas prononcé une parole, sinon pour s'adresser à Nelly; il n'avait pas bougé d'auprès du lit. Mais quand il aperçut le petit favori de son enfant, il fut plus ému que jamais, et lui fit signe de s'approcher de lui. Alors lui montrant le lit, il fondit en larmes pour la première fois; et les assistants, comprenant que la présence de cet enfant faisait du bien au vieillard, les laissèrent seuls ensemble.
L'enfant sut calmer le vieillard en lui parlant de Nell dans son langage naïf, et lui persuader qu'il devait sortir un peu pour prendre quelque repos... il lui fit faire enfin tout ce qu'il voulait.
Lorsque vint la lumière du jour, de ce jour où Nell devait, sous sa forme terrestre, disparaître à jamais des yeux mortels, l'enfant emmena le vieillard afin qu'il ne sût pas le moment où elle allait lui être ravie.
Ils allèrent cueillir des feuilles fraîches et des baies pour en décorer le lit funèbre. C'était le dimanche, par une brillante et claire après-midi d'hiver. Comme ils suivaient la rue du village, ceux qui se trouvaient sur leur chemin se détournaient en leur faisant place et leur adressaient un salut amical. Quelques-uns secouaient cordialement la main du vieillard, d'autres se découvraient la tête en le voyant avancer d'un pas chancelant, et s'écriaient lorsqu'il passait près d'eux: «Que Dieu l'assiste!»
«Voisine, dit le vieillard, s'arrêtant à la porte de la chaumière qu'habitait la mère de son jeune guide, depuis quand les gens d'ici sont-ils presque tous en noir le dimanche? J'ai vu à la plupart d'entre eux un ruban de deuil ou un morceau de crêpe.»
La femme répondit qu'elle ne savait pas pourquoi.
«Vous-même, s'écria-t-il, vous portez aussi cette couleur. Les croisées sont fermées partout, comme jamais elles ne le sont dans la journée. Qu'est-ce que cela signifie?»
La femme répondit encore qu'elle ne savait pas pourquoi.
«Retournons-nous-en, dit impétueusement le vieillard; il faut voir ce que c'est.
-- Non, non! cria l'enfant qui le retint. Rappelez-vous ce que vous m'avez promis. Nous avons à aller jusqu'à cette pelouse du sentier où elle me menait si souvent et où vous nous avez trouvés plus d'une fois faisant des guirlandes pour son jardin. Ne nous en retournons pas!
-- Où est-elle maintenant? demanda le vieillard. Dites-le-moi.
-- Ne le savez-vous pas? répondit l'enfant. Ne l'avons-nous pas quittée tout à l'heure.
-- C'est vrai, c'est vrai. C'était elle... que nous avons quittée.»
Le vieillard appuya la main sur son front, tourna autour de lui des yeux hagards; et, comme poussé par une pensée subite, il traversa la route et entra dans la maison du fossoyeur. Celui-ci, avec le sourd qui l'aidait dans ses travaux, était assis devant le feu. Tous deux se levèrent à la vue du vieillard.
Le jeune garçon leur fit un signe rapide de la main. Ce fut l'affaire d'un moment; mais ce geste, et mieux encore l'expression des traits de son compagnon malheureux suffirent bien.
«Est-ce que... est-ce que vous enterrez quelqu'un, aujourd'hui?... dit le vieillard avec anxiété.
-- Non, non! répondit le fossoyeur. Qui donc voulez-vous que nous ayons à enterrer.
-- Oui, qui donc en effet? c'est ce que je me demande.
-- C'est jour férié, mon bon monsieur, répliqua doucement le fossoyeur. Nous n'avons pas à travailler aujourd'hui.
-- En ce cas, j'irai où vous voudrez, dit le vieillard se tournant vers l'enfant. Vous êtes bien sûr de ce que vous me dites? Vous n'êtes pas capable de me tromper?... Je suis bien changé, allez! même depuis la dernière fois que vous m'avez vu.
-- Allez en paix avec lui, monsieur, cria le fossoyeur, et que le ciel vous conduise.
-- Je suis prêt, dit le vieillard d'un ton de soumission. Allons, mon enfant, allons.»
Et alors il se laissa emmener.
Voilà que la cloche retentit, la cloche que Nelly avait entendue si souvent la nuit et le jour et qu'elle écoutait avec un plaisir grave, absolument comme une voix vivante. Voilà que la cloche sonna son implacable glas pour elle, si jeune, si jolie et si bonne. La vieillesse décrépite, les hommes dans la vigueur de l'âge, la jeunesse florissante, la faible enfance, tous se précipitèrent, tous se rassemblèrent autour de la tombe de Nelly, les uns sur des béquilles, les autres dans l'orgueil de la force et de la santé, ceux-ci dans l'épanouissement des promesses de l'avenir encore à l'aube de la vie. Il y avait là des vieillards avec leurs yeux émoussés, leurs membres insensibles; des aïeules qui eussent dû être mortes depuis dix ans, tant elles étaient déjà vieilles alors; il y avait les sourds, les aveugles, les boiteux, les paralytiques, les morts vivants de toute taille et de toute forme, tous accourus pour voir se fermer cette tombe prématurée. Qu'était-ce que cette mort anticipée qu'on allait y ensevelir, en comparaison de cette autre mort infirme et tardive qui se traînait à peine vivante encore autour de la fosse!
On la porta le long d'un sentier encombré par la foule; pure comme la neige nouvelle qui couvrait le sol, elle n'avait fait comme elle qu'apparaître un jour sur la terre.
Elle passa de nouveau sous ce porche où elle s'était assise quand le ciel, dans sa miséricorde, l'avait conduite vers cette retraite paisible; la vieille église la reçut au sein de son ombre maternelle.
On la porta dans un coin où bien souvent elle s'était assise toute rêveuse, et l'on déposa soigneusement sur les dalles le précieux fardeau. La lumière s'y projetait à travers les vitraux d'une fenêtre coloriée, une fenêtre que les rameaux des arbres effleuraient constamment pendant l'été et où les oiseaux venaient chanter doucement tout le long du jour. À chaque souffle d'air qui agiterait ces branches, un reflet tremblant, une clarté changeante tomberait sur le tombeau de Nelly.
La terre retourne à la terre, la cendre à la cendre, la poussière à la poussière. Plus d'une jeune main déposa sur le cercueil sa petite couronne; on entendit plus d'un sanglot étouffé. Plusieurs, et ce fut le plus grand nombre, s'agenouillèrent. Tous étaient sincères dans leurs regrets.