Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 24

Chapter 243,990 wordsPublic domain

«À présent, messieurs, je ne suis pas homme à faire les choses à demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce qu'il vous plaira. Si vous voulez mettre ma déposition par écrit, rédigez-en immédiatement la teneur. Vous aurez des ménagements pour moi, j'en suis sûr. Vous êtes des hommes de coeur, et vous avez des sentiments. J'ai cédé à Quilp par nécessité; car si la _nécessité n'a pas de loi_, cela ne l'empêche pas d'avoir les hommes de loi. Je me livre donc à vous par nécessité, mais aussi par politique, et pour obéir aux mouvements de sensibilité qui depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs. Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez-le sous vos pieds. Voilà longtemps qu'il m'en fait autant.»

Arrivé au terme de cette péroraison, Sampson arrêta tout court le torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit comme savent sourire seuls les flatteurs et les lâches.

Miss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-là tenu appuyé sur ses mains, et, mesurant Sampson de la tête aux pieds, elle dit avec un ricanement amer:

«Quand je pense que cet être-là est mon frère!... Mon frère, pour qui j'ai travaillé, pour qui je me suis usée à la peine; mon frère, chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme!

-- Ma chère Sarah, répondit Sampson en se frottant légèrement les mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous... vous êtes contrariée, Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites, vous vous exposez.

-- Oui, pitoyable poltron, je vous comprends. Vous avez eu peur que je ne prisse les devants sur vous. Moi! moi! me croire capable de me laisser prendre à dire un mot! Non, non, j'eusse résisté dédaigneusement à vingt ans d'attaques comme celles-là.

-- Hé! hé! dit avec un sourire niais Sampson Brass, qui, dans son profond affaissement, semblait réellement avoir changé de sexe avec sa soeur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques étincelles de virilité qui avaient pu briller en lui, vous croyez cela: il est possible que vous le croyiez; mais vous auriez changé d'avis, mon garçon. Vous vous seriez rappelé la maxime favorite du vieux Renard, notre vénérable père, messieurs: «Méfiez-vous de tout le monde.» C'est une maxime qu'on doit avoir présente à l'esprit durant la vie entière! Si vous n'étiez pas encore décidée à acheter votre salut, au moment où je suis venu vous surprendre, je soupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je fait, moi; et je vous en ai épargné l'ennui et la honte. La honte, messieurs, ajouta Brass se donnant l'air légèrement ému, s'il y en a, qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse pas!...»

Quelque respect que nous ayons pour le jugement de M. Brass, et particulièrement pour l'autorité du grand ancêtre, il nous est permis de douter, en toute humilité, que la maxime professée par le vieux Renard et mise en pratique par son descendant, soit toujours prudente et produise toujours les résultats qu'on peut en attendre. Je sais bien que ce doute, en dehors même de la question, est hardi et téméraire, d'autant plus qu'une foule de gens éminents, qu'on appelle des hommes du monde, à la mine longue, au regard futé, aux calculs subtils, aux mains crochues, des aigrefins, des tricheurs, des filous, ont fait et font chaque jour, de la maxime du vieux Renard, leur étoile polaire et leur boussole. Pourtant qu'on me permette d'insinuer ce doute tout doucement. Par exemple, nous prendrons la liberté de faire observer que si M. Brass, au lieu d'être soupçonneux à l'excès, avait, sans se mettre à l'affût et aux écoutes, laissé à sa soeur le soin de conduire en leur nom commun la conférence; ou que si, tout en se mettant à l'affût et aux écoutes, il ne s'était pas tant hâté de la prévenir, ce qu'il n'eût point fait sans sa méfiance jalouse, il ne s'en serait pas trouvé plus mal au dénoûment. De même, il arrive souvent que ces habiles du monde qui vont toujours armés de pied en cap, également en garde contre le bien et contre le mal, n'ont pas beaucoup à s'en louer, sans parler de l'inconvénient et du ridicule qu'il y a à monter constamment la garde avec un microscope, et à porter une cotte de mailles en permanence dans les circonstances les plus innocentes.

Les trois gentlemen s'entretinrent quelques instants en aparté. Après cette conférence, qui du reste fut très-courte, le notaire dit à M. Brass:

Il y a sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire. Si vous voulez rédiger votre déclaration, rien ne vous manque. Je dois aussi vous prévenir que votre présence à la justice de paix sera nécessaire; c'est à vous à peser tout ce que vous avez à dire ou à faire.

-- Messieurs, dit Brass, retirant ses gants et s'aplatissant moralement devant les trois gentlemen, je saurai justifier les ménagements avec lesquels je ne doute pas qu'on me traite; et, comme d'après la découverte qui a été faite je serais, si l'on ne me ménageait pas, celui de nous trois qui aurait la plus fâcheuse position, vous pouvez compter que je ne vais rien dissimuler. Monsieur Witherden, j'éprouve une faiblesse... voudriez-vous me faire la faveur de sonner pour demander quelque chose de chaud et d'épicé? D'ailleurs, nonobstant ce qui s'est passé, ce sera pour moi une consolation dans mon malheur, de boire à votre santé. J'avais espéré, ajouta Brass en regardant autour de lui avec un sourire dolent, vous voir tous trois, messieurs, un de ces jours, réunis à dîner, les pieds sous ma table d'acajou, dans mon humble parloir de Bevis-Marks. Mais l'espoir est quelque chose de si volage! O mon Dieu!»

En ce moment, M. Brass se trouva si accablé, qu'il ne put rien dire ni rien faire jusqu'à ce que le rafraîchissement fût arrivé. Il l'absorba assez lestement pour un homme si agité, puis il s'assit et se mit à écrire.

Pendant ce temps, la belle Sarah, tantôt les bras croisés, tantôt les mains jointes par derrière, arpentait la salle à grandes enjambées; elle ne s'arrêtait que pour tirer de sa poche sa tabatière, dont elle ratissait les parois. Elle continua ce manège jusqu'à satiété, et finit, de guerre lasse, par se laisser tomber dans un fauteuil près de la porte où elle s'endormit.

On eut lieu de supposer depuis, et non sans raison, que ce sommeil était une pure frime; car miss Sally trouva moyen de s'échapper sans être aperçue, à la faveur de l'obscurité. Que ce fut la fugue intentionnelle d'une personne bien éveillée, ou le départ somnambulique d'une personne qui marche en dormant les yeux ouverts, c'est un sujet de controverse médicale que je ne veux point aborder; mais tout le monde fut d'accord sur le point principal. C'est que, dans quelque état qu'elle fût sortie, il est certain qu'elle ne revint pas.

Puisque nous avons parlé de l'obscurité, il est à propos d'ajouter qu'en effet la tâche de M. Brass demanda un assez long temps pour ne pouvoir être terminée que le soir; mais, lorsque enfin tout fut achevé, le digne procureur et les trois amis se rendirent en fiacre au bureau du magistrat, lequel fit à M. Brass un accueil très-empressé et le retint en lieu sûr pour avoir plus sûrement le plaisir de le revoir le lendemain. Le juge, en renvoyant les autres personnes, leur promit formellement qu'un mandat d'amener serait lancé aussi le lendemain contre M. Quilp, et que le secrétaire d'État, qui par bonheur était à Londres, ne manquerait pas de recevoir sur tous ces faits un rapport circonstancié pour assurer la grâce de Kit et sa mise immédiate en liberté.

Et maintenant tout semblait annoncer que la funeste influence de Quilp tirait à sa fin; car le châtiment, qui souvent s'apprête lentement, surtout quand il doit être terrible, avait dépisté avec certitude les traces de ce misérable et le gagnait de vitesse. La victime, qui n'entend pas derrière elle le pas léger de la vengeance, poursuit sa marche triomphale. Mais déjà l'autre est sur ses talons, et une fois attachée à sa poursuite, elle ne lâchera pas sa proie.

Voyant leur tâche accomplie, les trois gentlemen retournèrent en toute hâte chez M. Swiveller. Ils le trouvèrent assez bien rétabli pour pouvoir se tenir assis une demi-heure et causer avec entrain. Depuis quelque temps mistress Garland était partie, mais M. Abel avait voulu rester assis auprès de Richard. Après lui avoir raconté tout ce qu'ils avaient fait, les deux MM. Garland et le vieux gentleman, comme par un accord tacite, prirent congé pour la nuit, laissant le convalescent seul avec M. Witherden et la petite servante.

«Puisque vous voilà mieux, dit le notaire en s'asseyant au chevet du lit, je puis me hasarder à vous communiquer une pièce que la nature de mes fonctions a mise entre mes mains.»

L'idée d'une communication officielle faite par un gentleman appartenant au ressort de la loi sembla causer à Richard un médiocre plaisir. Peut-être se liait-elle, dans son esprit, avec certaines dettes criardes et des créanciers obstinés. Ce fut avec un certain trouble qu'il répondit:

«Volontiers, monsieur. J'espère cependant que ce n'est pas quelque chose d'une nature trop désagréable.

-- S'il en était ainsi, répliqua M. Witherden, j'eusse choisi un moment plus opportun pour vous faire cette communication. Permettez-moi de vous dire d'abord que mes amis, qui sont venus ici aujourd'hui, ne connaissent nullement cette affaire, et que leur empressement à votre égard a été tout spontané et complètement sans arrière-pensée. Cela doit vous rassurer et vous disposer parfaitement à recevoir cette nouvelle.»

Dick le remercia.

«Je m'étais livré à quelques recherches pour vous découvrir, dit M. Witherden, et j'étais bien loin de m'attendre à vous trouver dans des circonstances semblables à celles qui nous ont réunis. Vous êtes le neveu de Rébecca Swiveller, vieille demoiselle qui habitait Cheselbourne, dans le Dorsetshire, et qui y est décédée.

-- Décédée! s'écria Richard.

-- Décédée. Si vous vous étiez conduit autrement avec votre tante, vous fussiez entré en pleine possession, le testament le dit, et je n'ai aucune raison d'en douter, de vingt-cinq mille livres[3]. Quoi qu'il en soit, elle vous a légué une rente annuelle de cent cinquante livres[4]; c'est beaucoup moins sans doute, cependant je crois devoir vous en faire mon compliment.

-- Monsieur, dit Richard sanglotant et riant à la fois, comment donc? mais avec plaisir. Dieu merci, nous allons faire une savante de la pauvre marquise! Elle va porter des robes de soie, elle va avoir plus d'argent qu'il ne lui en faut, aussi vrai que j'espère bien quitter ce lit maudit.»

CHAPITRE XXX.

Ignorant les faits que nous avons exposés fidèlement dans le chapitre qui précède, et ne se doutant pas le moins du monde de la mine qui s'était creusée sous ses pieds, car pour éviter tout soupçon de sa part on avait, dans toutes les démarches, gardé le plus profond secret, M. Quilp demeurait enfermé dans son ermitage, et jouissait doucement et en toute sécurité du résultat de ses machinations. Absorbé par des chiffres et des comptes, occupation que favorisaient le silence et la solitude de sa retraite, il y avait deux jours entiers qu'il n'était pas sorti de sa tanière. Le troisième jour le trouva plus appliqué que jamais au travail et peu disposé à mettre le pied dehors.

C'était le lendemain même des aveux de M. Brass, et par conséquent le jour où M. Quilp devait se voir menacé dans sa liberté, et brusquement informé de certains faits assez désagréables auxquels il ne s'attendait guère. Mais, comme il n'avait aucun pressentiment du nuage suspendu au-dessus de sa maison, il était dans son état habituel de gaieté; et quand il trouvait qu'il avait fait assez de besogne, au point de vue de sa santé et de sa belle humeur qu'il fallait ménager, il variait ses occupations monotones par un petit cri, ou par un hurlement, ou par tout autre délassement innocent de même nature.

Il était servi, selon l'ordinaire, par Tom Scott, accroupi auprès du feu comme un crapaud, et saisissant le moment où son maître avait le dos tourné pour imiter ses grimaces avec une affreuse exactitude. La grosse tête de bois n'avait pas encore disparu; elle figurait toujours à son ancienne place. Horriblement brûlée à force d'avoir reçu des coups de tisonnier tout rouge, ornée en outre d'un énorme clou que le nain lui avait enfoncé dans le nez, elle souriait cependant encore avec ceux de ses traits qui étaient le moins lacérés, et semblait, comme un hardi martyr, défier son bourreau et provoquer ses nouveaux outrages.

Dans les quartiers les plus élevés et les plus beaux de la ville, le jour était humide, sombre, froid et triste: mais dans cet endroit bas et marécageux, le brouillard étendait sur tous les coins et recoins un voile épais d'obscurité. On n'y voyait point à deux pas de distance. Les lumières et les feux de signaux allumés sur le fleuve étaient impuissants à vaincre ces ténèbres; et s'était le froid vif et pénétrant qui régnait dans l'air, n'était le cri d'alarme de quelque batelier effaré qui se reposait sur ses rames en essayant de s'orienter, on eût pu croire que le fleuve lui-même était à quelques milles de là.

Quoique le brouillard tombât lentement, il était très-incommode. Il perçait les fourrures et les vêtements les plus épais. Il semblait pénétrer les passants grelottants jusque dans la moelle des os, pour les torturer de froid et de souffrance. Tout était humide et gluant. La flamme ardente pouvait seule le braver de ses joyeuses étincelles. C'était un jour à rester chez soi, accroupis autour du foyer, en se racontant mutuellement l'histoire des voyageurs qui, par un temps semblable, se sont égarés dans les bruyères et les marécages, et à savourer plus que jamais les délices d'un âtre brûlant.

On sait que le goût favori du nain était d'avoir son coin du feu à lui tout seul, et, s'il se sentait d'humeur à se régaler, de s'empiffrer aussi tout seul. Plus sensible que jamais, ce jour-là, au plaisir de s'établir confortablement dans son intérieur, il ordonna à Tom Scott de bourrer de charbon le petit poêle, et renvoyant le travail à un autre jour, il se détermina à se donner du bon temps.

À cette fin, il alluma des chandelles neuves et amoncela le combustible sur son feu. Puis, ayant dîné avec un bifteck qu'il fit rôtir lui-même, sans plus d'apprêt que les sauvages et les cannibales, il se prépara un grand bol de punch brûlant, alluma sa pipe et s'assit pour passer agréablement sa soirée.

En ce moment, un coup frappé timidement à la porte de la cabine attira son attention. Il attendit que le coup eût été répété deux ou trois fois; alors il ouvrit doucement sa petite fenêtre, et y passant la tête, demanda:

«Qui est là?

-- Ce n'est que moi, Quilp, répondit une voix de femme.

-- Ce n'est que vous!... cria le nain allongeant le cou afin de mieux apercevoir son visiteur. Qui vous amène ici, coquine? Osez- vous bien approcher du manoir de l'ogre?

-- Je suis venue vous apporter des nouvelles, répondit mistress Quilp. Ne vous fâchez pas contre moi.

-- Sont-ce de bonnes nouvelles, d'agréables nouvelles, des nouvelles à bondir de joie et à faire claquer ses doigts? La chère vieille dame serait-elle morte?

-- J'ignore quelles sont ces nouvelles, et si elles sont bonnes ou mauvaises.

-- Alors la vieille dame est encore vivante, et il ne s'agit pas d'elle. Retournez au logis, petit hibou, retournez au logis.

-- Je vous apporte une lettre, dit la douce petite femme.

-- Jetez-la par la croisée et passez votre chemin, cria Quilp; sinon, je sors, et si je vous attrape...

-- Je vous en prie, Quilp, écoutez-moi, dit la jeune femme d'un ton humble et les larmes aux yeux. Je vous en prie!

-- Parlez donc! grogna le nain avec une grimace malicieuse Faites vite surtout. Allons, parlerez-vous?

-- Cette lettre, dit mistress Quilp tremblante, a été apportée dans l'après-midi à la maison, par un commissionnaire qui a dit ne pas savoir de quelle part elle venait, mais qu'on lui avait enjoint de nous la laisser avec force recommandations de vous la porter tout de suite, vu qu'elle était de la plus haute importance. Mais, ajouta-t-elle comme son mari étendait la main pour saisir la lettre, veuillez me laisser entrer chez vous. Vous ne savez pas comme je suis mouillée et gelée, car je me suis égarée bien des fois avant d'arriver jusqu'ici à travers cet épais brouillard. Laissez-moi me sécher cinq minutes à votre feu. Je partirai aussitôt que vous me l'ordonnerez, Quilp, je vous le promets.»

L'aimable époux eut un moment d'hésitation; mais pensant en lui- même que mistress Quilp pourrait emporter la réponse, s'il en avait une à faire, il ferma la croisée, ouvrit la porte et invita rudement sa femme à entrer. Celle-ci obéit avec empressement et s'agenouilla devant le feu pour se réchauffer les mains, après avoir remis au nain un petit paquet.

«Que je suis donc content de vous voir mouillée comme ça, dit Quilp en lui arrachant la lettre des mains et dirigeant sur sa femme des yeux louches; quel plaisir de vous voir gelée! Quel bonheur que vous vous soyez perdue en route! C'est une vraie jouissance de voir comme vos yeux sont rouges à force de pleurer, et je me sens dilater le coeur de voir votre petit nez violet de froid comme une pomme de terre.

-- Quilp!... s'écria la jeune femme en sanglotant, que vous êtes cruel!...

-- Eh bien! elle croyait donc que j'étais mort! dit le nain plissant son visage en une foule de grimaces plus extraordinaires les unes que les autres. Elle croyait donc qu'elle allait avoir tout mon argent pour se remarier à quelque galant de son goût? Ah! ah! ah! elle croyait ça!»

Ces reproches ne furent suivis d'aucune réponse de la pauvre petite femme. Elle restait agenouillée, chauffant ses mains en pleurant, ce qui charmait M. Quilp. Mais, tandis qu'il la contemplait, tout épanoui de joie, il vint à remarquer que Tom Scott paraissait aussi s'amuser beaucoup de son côté. Comme il ne se souciait pas d'associer à son plaisir ce présomptueux compagnon, le nain se lança sur lui, le saisit au collet, le traîna jusqu'à la porte et, après une courte lutte, l'envoya d'un coup de pied dans la cour. En retour de cette marque d'attention, Tom se planta immédiatement sur ses mains et courut ainsi jusqu'à la croisée; là, si l'on peut admettre cette expression, il regarda avec ses souliers par la fenêtre: tambourinant avec ses pieds comme une _benshée_[5], du haut en bas des vitres. Naturellement, M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir à l'inévitable tisonnier. Il s'avança doucement en faisant des détours et se mettant en embuscade; puis soudain, avec sa barre de fer, il envoya à son jeune ami un ou deux compliments si peu équivoques, que Tom Scott se sauva précipitamment, laissant son maître tranquille possesseur du champ de bataille.

«C'est bien! dit froidement le nain. À présent que cette petite affaire est heureusement terminée, je vais lire ma lettre. Hum! murmura-t-il en y jetant les yeux, je connais cette écriture. C'est de la belle Sarah!...»

Il ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes, écrites en une ronde légale magnifique:

«Sammy s'est laissé retourner et a révélé le secret. Tout est connu. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous sauver, car on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ils sont restés tranquilles jusqu'à cette heure, parce qu'ils espèrent vous surprendre. Ne perdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon côté. Je les défie bien de me trouver. Si j'étais à votre place, je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant à B. M.»

Il ne faudrait rien moins qu'une langue nouvelle pour décrire les divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant cette lettre une demi-douzaine de fois: jamais on n'a rien écrit, rien lu, rien dit qui fût d'un effet plus énergique. Pendant longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais après un intervalle considérable qui tint mistress Quilp paralysée de terreur sous les regards que lui lançait son mari, celui-ci murmura avec un effort inouï:

«Si je le tenais ici! Ah! si je le tenais seulement ici!...

-- Quilp, dit-elle, qu'y a-t-il donc? Contre qui êtes-vous en colère?

-- Je le noierais! dit le nain sans s'occuper d'elle. C'est une mort trop facile, trop prompte, trop douce, mais la rivière coule à deux pas d'ici. Oh! si je le tenais! Tout juste pour le mener jusqu'au bord en l'amadouant et causant avec amitié, en le prenant par la boutonnière, en plaisantant avec lui; puis le pousser tout à coup et l'envoyer patauger dans l'eau! On dit que les gens qui se noient reviennent trois fois à la surface. Ah! le voir ces trois fois et me moquer de lui, quand sa figure reviendrait comme un bouchon de ligne à pêcher, oh! quel magnifique régal!...

-- Quilp, balbutia la jeune femme, qui se hasarda en même temps à lui toucher l'épaule, qu'est-il donc arrivé de fâcheux?»

Elle éprouvait une telle épouvante du plaisir avec lequel Quilp peignait les tortures qu'il eût voulu infliger au procureur, qu'à peine pouvait-elle parler d'une manière intelligible.

«Ce misérable chien qui n'a pas de sang dans les veines! dit Quilp en se frottant lentement les mains et les serrant étroitement, je comptais sur sa couardise et sa servilité pour nous garantir son silence. Oh! Brass, Brass, mon cher ami, mon bon ami, mon ami dévoué, fidèle et complimenteur, si je vous tenais seulement ici!...»

Mistress Quilp, qui s'était un peu retirée à l'écart pour n'avoir pas l'air d'écouter ces apartés, essaya de nouveau de reprendre courage et de s'approcher de lui. Elle ouvrait la bouche quand le nain s'élança vers la porte et appela Tom Scott qui, n'ayant pas oublié sa dernière petite leçon, jugea prudent de paraître sans retard.

«Ici! dit Quilp l'attirant dans la chambre. Reconduisez-la à la maison. Ne revenez pas ici demain, car mon comptoir sera fermé, ne revenez plus jusqu'à ce que vous ayez eu de mes nouvelles ou que vous m'ayez vu. Vous comprenez?»

Tom inclina la tête d'un air boudeur et invita mistress Quilp à partir.

«Quant à vous, dit le nain s'adressant directement à sa femme, ne faites aucune question sur moi; pas de recherche pour me retrouver; rien enfin qui me concerne. Je ne serai pas mort, madame, si cela peut vous consoler. Tom aura soin de vous.

-- Mais, Quilp, qu'y a-t-il donc?... Qu'est-ce que vous projetez de faire?... Dites-moi quelque chose de plus!...

-- Si vous ne partez pas immédiatement, s'écria le nain en la saisissant par le bras, je dirai et ferai des choses qu'il vaut mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.

-- Qu'est-il arrivé?... demanda instamment sa femme. Oh! dites-le- moi.

-- Oui-da!... cria le nain. Non pas. Vous êtes bien curieuse. Je vous ai dit ce que vous avez à faire. Malheur à vous si vous y manquez, ou si vous me désobéissez, de l'épaisseur d'un cheveu seulement! Voulez-vous partir?...

-- Je pars, je pars tout de suite... Mais, ajouta la jeune femme en tremblant, répondez d'abord à une question, une seule. Cette lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chère petite Nell? Il faut que je vous fasse cette question, je le dois absolument, Quilp. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'en a coûté de jours et de nuits de chagrin pour avoir trompé cette enfant. J'ignore au juste de quel mal j'ai pu être la cause: mais qu'il soit grand ou petit, je ne l'ai fait que pour vous, Quilp. Ma conscience me le reproche. Répondez-moi là-dessus seulement, je vous en prie.»

Le nain exaspéré ne répondit rien; mais il se retourna et chercha avec tant de violence son arme habituelle, que Tom Scott, mesurant le danger, crut devoir entraîner mistress Quilp de vive force et le plus vite possible. Il était temps: Quilp en effet, presque fou de rage, les poursuivit jusqu'à la ruelle voisine, et il eût prolongé cette chasse, n'était le sombre brouillard qui les déroba bientôt à sa vue, car de moment en moment il semblait devenir plus épais.

«Voilà une bonne nuit pour voyager incognito, dit Quilp comme il s'en revenait lentement, tout essoufflé de sa course. Halte-là. Prenons garde. Nous ne sommes pas en sûreté ici.»