Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 20

Chapter 203,908 wordsPublic domain

-- Judas! s'écria Brass; quelle verve d'esprit et de gaieté! Judas! Ah! oui... bon Dieu! c'est excellent! Ah! ah! ah!»

Pendant tout ce temps, Sampson se frottait les mains et contemplait avec un mélange de surprise risible et d'effroi une grande figure provenant sans doute de la carcasse d'un vieux vaisseau, une grosse tête avec des yeux à fleur de tête et un nez épaté, qui avait été dressée contre la muraille, dans un coin, auprès du poêle, comme l'idole hideuse de quelque fétiche adoré par le nain. Une certaine quantité de bois de charpente posé sur cette tête, et qui, dans l'obscurité et à distance, se dessinait comme un chapeau à cornes, ainsi qu'une imitation d'étoile sur le côté gauche de la poitrine et d'épaulettes sur les épaules, dénotait que ce devait être dans l'origine l'image de quelque amiral fameux; car, sans cela, l'observateur eût cru plutôt voir le portrait authentique d'un triton de distinction ou du grand serpent de mer. Comme cette figure se trouvait disproportionnée avec l'appartement qu'elle décorait maintenant, on l'avait sciée net à la ceinture. Même dans cet état, elle touchait encore du plancher au plafond; et se portant en avant de cet air de curiosité hardie et avec ce sans-gêne effronté qui caractérisent les têtes de vaisseau, elle paraissait réduire tout autour d'elle à des proportions microscopiques.

«Connaissez-vous cela? dit le nain suivant le regard de Sampson. Reconnaissez-vous à qui ça ressemble?

-- Eh! dit Brass penchant son visage de côté, puis le rejetant un peu en arrière, comme font les connaisseurs; en l'examinant avec plus d'attention, il me semble voir un... Oui, il y a certainement dans le sourire ce je ne sais quoi qui me rappelle le... et cependant, sur mon honneur, je...»

Le fait est que Sampson, n'ayant jamais rien aperçu qui offrît la moindre analogie avec ce fantôme matériel, était fort embarrassé, n'étant point certain que M. Quilp ne considérât pas cette figure comme sa propre image et ne l'eût pas mise là par conséquent comme un portrait de famille, ou bien qu'il n'eût pas eu la fantaisie d'y voir l'effigie de quelque ennemi. Au reste, il ne tarda pas à savoir ce qu'il en devait croire, car, tandis que Brass examinait la tête avec ce regard capable que bien des gens prennent quand ils sont pour la première fois devant des portraits qu'ils doivent deviner sans les reconnaître le moins du monde, le nain tira le journal où se trouvaient les mots déjà cités qu'il avait psalmodiés, et saisissant une grosse barre de fer qui lui tenait lieu de tisonnier, il appliqua sur le nez de l'amiral un coup si violent que la tête en fut ébranlée.

«N'est-ce pas Kit? n'est-ce pas son portrait, son image, lui-même enfin? cria le nain faisant pleuvoir un déluge de coups sur la tête impassible et la couvrant de meurtrissures profondes. N'est- ce pas là le modèle exact, le vrai daguerréotype de ce chien?... N'est-ce pas...? n'est-ce pas...? n'est-ce pas lui?»

Et chaque fois qu'il répétait cette question, il frappait sur le colosse jusqu'à ce que son propre visage fût baigné d'une sueur produite par la violence de cet exercice.

Assurément, c'eût été chose fort amusante à voir du haut d'une galerie où l'on se serait trouvé à l'abri, de même qu'un combat de taureaux est généralement regardé comme très-agréable pour les gens qui ne sont pas dans l'arène, de même aussi que l'aspect d'une maison en feu a bien plus d'attraits que la comédie même, pour les personnes qui n'habitent pas près du foyer de l'incendie. Mais dans l'ardeur des gesticulations de Quilp il y avait quelque chose qui fit regretter au procureur que le comptoir fût un peu trop petit et beaucoup trop solitaire pour trouver autant de plaisir qu'il aurait voulu à ce genre de divertissement. Il se tint donc le plus loin possible des atteintes du nain en besogne, sans pouvoir articuler que de faibles applaudissements. Mais quand Quilp eut cessé, et que d'épuisement il fut tombé sur un siège, son conseiller légal s'approcha de lui d'un air plus obséquieux que jamais.

«Parfait!... cria-t-il. Hé! hé! parfait!»

Et se retournant comme pour invoquer le témoignage de l'amiral lui-même, tout meurtri qu'il était:

«C'est une tête tout à fait remarquable! ajouta-t-il.

-- Asseyez-vous, dit le nain. J'ai acheté ce chien-là hier. Je l'ai percé avec des vrilles, je lui ai enfoncé des fourchettes dans les yeux, j'ai gravé mon nom sur sa face. Je me propose de finir par le brûler.

-- Ah! ah! s'écria Brass. C'est fort amusant!

-- Venez! dit Quilp en lui faisant signe de s'approcher davantage. Qu'est-ce que vous trouvez donc d'imprudent, hein?

-- Rien, monsieur, rien. À peine si cela vaut la peine d'en parler, monsieur; mais je pensais que ce chant, d'une gaieté admirable en soi, était peut-être un peu...

-- Oui? dit Quilp; un peu quoi?

-- Un peu trop... ou si vous l'aimez mieux, suspect de ressembler à un manque de réflexion, monsieur, répondit Brass regardant avec timidité les yeux du nain qui étaient tournés vers le feu dont ils reflétaient la lueur rougeâtre.

-- Eh bien?... demanda Quilp sans se retourner.

-- Eh bien! vous savez, monsieur... répondit Brass s'enhardissant à prendre plus de familiarité; le fait est, monsieur, que toute allusion à ces petites coalitions d'amis pour des objets très- louables en eux-mêmes, mais que la loi désigne sous le nom de complots, doit être, vous me comprenez, monsieur? tenue, le plus possible, secrète et entre amis.

-- Ah! ah! dit Quilp levant les yeux avec un calme parfait; qu'entendez-vous par là?

-- De la prudence, une prudence excessive! l'oeil au guet! s'écria Brass en hochant la tête. Bouche close, monsieur, même ici, voilà ma pensée exacte.

-- _Votre_ pensée exacte... à vous, à vous, méchant Polichinelle, qu'est-ce que c'est que votre pensée? Qu'est-ce que vous me parlez de coalitions faites ensemble? Est-ce que je me coalise, _moi_? Est-ce que je connais rien à vos coalitions?

-- Non, non, monsieur; non certainement, non du tout.

-- Si vous continuez de me cligner de l'oeil et de me secouer ainsi votre tête, dit le nain regardant autour de lui comme s'il cherchait son tisonnier, je vais faire faire une autre grimace à votre figure de singe.

-- Ne vous emportez pas, je vous prie, monsieur, répliqua Brass se reprenant vivement. Vous avez parfaitement raison, monsieur, parfaitement raison. Je n'eusse pas dû faire d'allusion à ce sujet, monsieur. Changeons de conversation, s'il vous plaît. Vous vous êtes informé, monsieur, à ce que m'a dit Sally, de notre locataire. Il n'est pas de retour, monsieur.

-- Non? dit Quilp faisant bouillir du rhum dans une petite casserole et le surveillant pour l'empêcher de déborder. Pourquoi n'est-il pas de retour?

-- Pourquoi, monsieur?... Il... mon Dieu! monsieur Quilp...

-- Pour quelle raison? dit le nain suspendant sa main au moment où il allait porter la casserole à sa bouche.

-- Vous avez oublié l'eau, monsieur, dit Brass, et... Excusez-moi, monsieur, mais c'est brûlant.»

Sans daigner répondre à cette observation autrement que par un fait pratique, M. Quilp approcha la casserole de ses lèvres et but résolument tout le spiritueux qui s'y trouvait contenu, une pinte environ, qui, à l'instant où il avait retiré le vase du feu, bouillonnait et sifflait avec force. Ayant absorbé ce joli petit stimulant et montré son poing à l'amiral, il ordonna à M. Brass de poursuivre.

«Mais d'abord, dit-il avec sa grimace habituelle, prenez vous-même une goutte, une légère goutte, une bonne goutte toute chaude.

-- Volontiers, monsieur, dit Brass; s'il y avait dedans quelque chose comme une cuillerée d'eau, ça ne ferait pas de mal...

-- Il n'y a rien de semblable ici! cria le nain. De l'eau pour les procureurs!... Du plomb fondu et du soufre, une bonne poix bouillante à faire des vésicatoires, et du goudron, voilà ce qu'il leur faut. N'est-ce pas, Brass? hein?

-- Ah! ah! ah! dit en riant M. Brass. Dieu, que c'est brûlant! et cependant cela vous chatouille. On a beau faire, c'est un vrai plaisir, ma parole!

-- Buvez cela, dit le nain qui pendant ce temps en avait fait chauffer encore un peu. Avalez-moi cela jusqu'à la lie, écorchez- vous le gosier et soyez heureux.»

L'infortuné Sampson prit quelques petites gorgées de la liqueur, qui aussitôt se répandit en larmes brûlantes, et sous cette forme coula des joues de Brass dans la cruche où il buvait, faisant passer au rouge cramoisi la couleur de son visage et de ses paupières et produisant un violent accès de toux, au milieu duquel on eût pu entendre encore la victime déclarer, avec la constance d'un martyr, que c'était «vraiment magnifique!»

Tandis que le procureur souffrait le martyre, le nain renoua la conversation.

«Qu'est-il donc devenu, votre locataire? demanda-t-il.

-- Il est encore avec la famille Garland, répondit Brass pris par intervalles de quintes de toux. Il n'est venu chez nous qu'une fois, monsieur, depuis le jour où le coupable a subi son interrogatoire. C'était pour annoncer à M. Richard qu'il ne pouvait plus supporter le séjour de la maison après ce qui s'était passé; qu'il en avait beaucoup souffert, d'autant plus qu'il se regardait jusqu'à un certain point comme la cause de cet événement. Un excellent locataire, monsieur. J'espère que nous ne le perdrons pas.

-- Bah! s'écria le nain; vous ne pensez jamais qu'à vos intérêts; pourquoi alors ne pas vous imposer des réformes? Si j'étais à votre place, je gratterais, j'entasserais, j'économiserais.

-- Sur ma parole, monsieur, je crois que Sarah entend l'économie aussi bien que personne. Je fais bien tout ce que vous dites là, monsieur Quilp.

-- Allons, arrosez-moi encore votre gosier; vous n'avez encore pleuré que d'un oeil: c'est au tour de l'autre à présent, buvez, mon homme, cria le nain. Vous allez me faire croire que c'est pour m'obliger que vous avez pris un clerc.

-- Enchanté, monsieur, toutes les fois que nous pouvons vous être agréables. Eh bien! oui, monsieur, c'était pour vous faire plaisir.

-- Qu'est-ce qui vous empêche de le renvoyer? Ce sera toujours ça d'économisé.

-- Renvoyer M. Richard!...

-- Dame! à moins que vous n'en ayez encore un autre, perroquet que vous êtes! Quand vous répéterez toujours ce que je dis, à quoi bon?... Eh bien! oui.

-- Sur ma parole, monsieur... Je ne m'attendais pas à ce conseil de votre part.

-- Comment pouviez-vous vous y attendre? dit le nain en ricanant, _moi-même_ je ne m'y attendais pas. Combien de fois aurai-je besoin de vous répéter que j'ai conduit chez vous ce jeune homme pour avoir toujours l'oeil sur lui et savoir ce qu'il devenait; que j'avais une combinaison, un projet, un joli petit divertissement en train, dont l'essence, la fine fleur étaient que le vieillard et l'enfant, qui sont maintenant, je pense à tous les diables, devinssent aussi gueux que des rats galeux, tandis que Richard et son gracieux ami les croyaient riches comme des Crésus!

-- Je sais cela, monsieur; je sais bien cela.

-- Très-bien, monsieur. Mais à présent vous pouvez savoir aussi qu'ils ne le sont pas, pauvres, qu'ils ne peuvent pas l'être, lorsqu'un homme tel que votre locataire les cherche et bat tout le pays pour les retrouver?

-- Naturellement, dit Sampson.

-- Naturellement? répéta le nain avec humeur. Eh bien! alors naturellement aussi vous devez comprendre que je me moque de ce jeune homme comme de rien du tout, et naturellement vous devez savoir que hors de là il ne peut vous servir à rien ni à vous ni à moi?

-- J'ai dit fréquemment à Sarah, répondit Brass, qu'il n'entendait rien aux affaires. On ne peut avoir aucune confiance en lui, monsieur. Vous me croirez si vous voulez, mais je me suis aperçu que ce jeune homme, même dans les plus simples affaires de l'étude qui lui étaient confiées, embrouillait tout, malgré les recommandations qu'on lui avait faites. C'est une mâchoire, monsieur, dont l'incapacité dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer. N'était le respect, la reconnaissance que je vous dois, monsieur...»

Comme il devenait clair que Sampson allait se lancer sur le terrain d'une harangue apologétique, à moins qu'il ne fût interrompu à propos, M. Quilp le frappa poliment sur le haut de la tête avec la petite casserole, en le priant de vouloir bien lui laisser la paix.

«J'entends, monsieur, dit Brass en frottant la place sur sa caboche avec un sourire, vous me rappelez au fait, c'est bien là votre caractère pratique, et j'ajouterai aussi extrêmement plaisant, excessivement plaisant!

-- Écoutez-moi, s'il vous plaît, répliqua le nain; sinon, je serai un peu moins plaisant. Il n'y a pas lieu de penser que le digne ami de Richard revienne jamais. Ce chenapan aura été forcé de se sauver pour quelque friponnerie en pays étranger, où puisse-t-il pourrir!

-- Certainement, monsieur, c'est très-juste, puissamment raisonné, s'écria Brass regardant de nouveau l'amiral, comme si la grosse tête était en tiers dans leur conversation.

-- Je le hais, dit Quilp entre ses dents; je l'ai toujours haï pour des motifs de famille. C'était d'ailleurs un drôle intraitable; autrement, on eût pu en tirer parti. Le Swiveller est un coeur de poule, un esprit léger. Je n'ai plus besoin de lui. Qu'il se pende ou se noie, qu'il meure de faim ou qu'il aille au diable, peu m'importe!

-- Il sera fait assurément comme vous le voulez, répondit Brass. Ce sera un coup pénible pour Sarah; mais elle sait maîtriser toutes ses impressions. Ah! monsieur Quilp, j'y ai souvent pensé, mon Dieu! s'il avait plu à la Providence de vous réunir vous et Sarah dans votre jeunesse, quels fruits de bénédiction eussent résulté d'une telle union! Vous n'avez jamais connu notre cher père, monsieur? C'était un gentleman parfait. Sarah était son orgueil et sa joie; monsieur, le vieux renard eût fermé ses yeux en paix, s'il eût pu auparavant lui trouver un époux tel que vous. Vous l'estimez, n'est-ce pas, monsieur?

-- Je l'aime! coassa le nain.

-- Vous êtes trop bon, monsieur. Avez-vous à me donner quelque autre ordre dont je puisse prendre note, avec cette petite affaire de M. Richard?

-- Non, répondit le nain en saisissant la casserole. Buvons à la belle Sarah.

-- Si nous pouvions, dit humblement le procureur, y boire dans un autre vase qui fût moins brûlant, cela vaudrait peut-être mieux. Je pense que Sarah, en apprenant l'honneur que vous lui avez fait de porter un toast à sa santé, ne sera pas fâchée en même temps d'apprendre que cette fois-ci la liqueur aura été un peu moins chaude.»

Mais M Quilp resta sourd à ces objections. Sampson Brass, qui jusqu'alors avait bu modérément, se vit forcé à de nouvelles libations de cette liqueur diabolique; aussi, malgré tous ses efforts pour conserver le sang-froid et l'équilibre, le rhum eut- il sur lui un effet terrible. Le pauvre procureur vit le comptoir tourner en cercle avec une excessive rapidité, et le parquet s'élever en même temps que le plafond descendait, de manière à produire un aplatissement épouvantable. Après un moment de stupeur léthargique, il se trouva partie sous la table partie sur la grille du foyer. Comme cette position peu confortable n'était pas celle qu'il eût choisie lui-même, il tenta de se remettre sur ses jambes vacillantes, et prenant pour point d'appui la tête de l'amiral, il chercha autour de lui son hôte.

La première impression de M. Brass fut que son hôte était parti, et l'avait laissé seul, que peut-être même il l'avait enfermé sous clef pour la nuit. Cependant, une forte odeur de tabac, changeant le cours de ses idées, l'amena à regarder en l'air: il vit alors que le nain était occupé à fumer dans son hamac.

«Bonsoir, monsieur, dit M. Brass d'un ton caressant; bonsoir, monsieur.

-- Vous avez, à ce que je vois, l'intention de passer là toute la nuit? dit le nain, laissant tomber un regard sur lui. Eh bien! c'est bon, passez-y la nuit, si vous voulez.

-- En vérité, cela me serait impossible, monsieur, répondit Brass, que les nausées et l'atmosphère fétide de la chambre avaient presque asphyxié; si vous aviez l'extrême bonté de me prêter une lumière pour que je pusse me diriger à travers votre cour, monsieur...»

Quilp descendit en un moment, non sur ses jambes, ni sur sa tête ni sur ses mains, mais en laissant rouler son corps tout en bloc.

«Certainement,» dit-il.

Et il saisit une lanterne qui était le seul luminaire de la maison.

«Prenez bien garde où vous mettrez le pied, mon cher ami. Marchez prudemment parmi les charpentes, car tous les gros clous ont la pointe en l'air. Dans la ruelle voisine il y a un chien. La nuit dernière, il a mordu un homme; la nuit précédente, une femme; et mardi dernier, il a étranglé un enfant, seulement, histoire de rire. N'approchez pas trop de lui.

-- De quel côté du chemin se trouve-t-il, monsieur? demanda Brass épouvanté.

-- À droite. Mais quelquefois il se cache à gauche pour s'élancer de là sur les passants. Je ne puis donc pas vous renseigner d'une manière précise à cet égard. Ayez soin de bien vous garer. Je ne vous pardonnerai jamais si vous y manquez. Voici une lumière. Allons, n'hésitez pas, vous connaissez le chemin: tout droit!»

Quilp avait méchamment caché la lumière en tournant le verre de la lanterne du côté de sa poitrine, et il resta à la porte de son comptoir, éclatant de rire et tremblant de joie des pieds à la tête; car il entendait le procureur trébucher sur le terrain, et de temps en temps tomber lourdement de tout son poids. Enfin, cependant, M. Brass parvint à s'éloigner, et Quilp ne distingua plus le bruit de ses pas.

Alors le nain rentra chez lui et s'élança de nouveau dans son hamac.

CHAPITRE XXVI.

Ce n'était pas à tort que l'agent de justice avait annoncé à Kit, en guise de consolation, que le jugement de sa petite affaire aurait lieu à Old-Bailey et ne se ferait sans doute pas attendre longtemps. Au bout de huit jours, la session s'ouvrit. Le lendemain, le grand jury déclara qu'il y avait lieu à suivre contre Christophe Nubbles pour crime de félonie; et deux jours après cette déclaration, le prévenu était appelé à comparaître pour répondre devant le tribunal sur la question de culpabilité ou de non-culpabilité comme ayant, ledit Christophe, saisi et dérobé traîtreusement dans le domicile et l'étude du nommé Sampson Brass, gentleman, un billet de banque de cinq livres sterling provenant du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, contrairement aux statuts établis et en vigueur sur la matière, comme aussi à la paix de notre souverain maître le roi, et à la dignité de sa couronne.

Quand la question lui fut posée, Christophe Nubbles répondit d'une voix basse et tremblante, qu'il n'était pas coupable. Ceux qui ont l'habitude de former sur les apparences des jugements précipités et qui eussent voulu que Christophe, s'il était innocent, parlât à voix haute et ferme, purent remarquer à quel point l'emprisonnement et l'anxiété abattent les coeurs les plus résolus: un homme qui est resté étroitement enfermé, ne fût-ce que dix à onze jours, à ne voir que des murs de moellon et tout au plus quelques visages de pierre, se sentira naturellement déconcerté et même effrayé en entrant tout à coup dans une grande salle pleine de bruit et de mouvement.: sans compter que l'aspect de personnages avec des perruques est beaucoup plus effrayant pour beaucoup de gens que celui de têtes coiffées de leurs cheveux naturels. Si l'on ajoute à ces considérations l'émotion que Kit dut éprouver en voyant les deux MM. Garland et le petit notaire, pâles et le visage rempli d'anxiété, personne ne s'étonnera qu'il fût déconcerté et qu'il ne se sentît pas du tout à son aise.

Bien que depuis son emprisonnement il n'eût reçu la visite ni d'aucun des MM. Garland ni de M. Witherden, cependant on lui avait donné à entendre qu'ils avaient fait choix pour lui d'un avocat. Lorsqu'un des gentlemen en perruque se leva et dit: «Milord, je me présente ici pour le prisonnier,» Kit fit un salut; et lorsqu'un autre gentleman, également en perruque, se leva à son tour et dit: «Milord, je me présente contre lui,» Kit devint tout tremblant, et salua aussi cet avocat. Mais je suis sûr qu'au fond de l'âme il espérait bien que son gentleman à lui allait faire voir à l'autre gentleman son béjaune, et ne tarderait pas à le renvoyer tout penaud.

L'avocat qui plaidait contre Kit fut appelé à parler le premier: il était malheureusement dans les dispositions les plus heureuses, car il venait justement, dans la dernière affaire jugée, d'obtenir à peu près l'acquittement d'un jeune étourdi qui avait eu le malheur d'assassiner son père. Aussi il avait la parole en main, et il en usa joliment, comme vous pouvez croire. Il prévint les jurés que, s'ils acquittaient le prévenu, ils devaient s'attendre à éprouver autant de remords cuisants et de tortures morales que les jurés précédents en eussent ressenti s'ils avaient condamné l'autre accusé. Après avoir exposé amplement l'affaire, après avoir dit que jamais il n'en avait vu de pire espèce, il s'arrêta un instant, comme un homme qui a quelque chose de terrible à leur communiquer. «Je suis informé, dit-il, qu'un effort sera tenté par mon honorable ami (et il se tourna en le désignant vers le conseil de Kit) pour invalider la déposition des témoins irréprochables que je vais appeler devant vous, messieurs; mais j'ai l'espoir et la confiance que mon honorable ami montrera plus de respect et de vénération pour le caractère du plaignant. Jamais il n'y eut, je le sais, plus digne membre de cette digne profession à laquelle il appartient. Messieurs les jurés connaissent-ils Bevis-Marks, et, s'ils connaissent Bevis-Marks, comme j'ose l'affirmer en leur nom, connaissent-ils les hautes illustrations historiques qui se rattachent à ce lieu si remarquable? Pourraient-ils croire qu'un homme tel que M. Brass pût résider dans un lieu comme Bevis-Marks, et n'être pas un coeur vertueux, un esprit élevé?»

Après avoir ressassé cet argument vigoureux, l'avocat ajouta, en manière de conclusion, qu'insister sur un fait si bien apprécié déjà par MM. les jurés, serait faire injure à leur intelligence, et en conséquence il appela tout d'abord Sampson Brass au banc des témoins.

M. Brass se présente. Il est vif et frais. Il salue le juge en homme qui a eu déjà le plaisir de le voir et qui espère bien avoir conservé son estime depuis leur dernière entrevue, croise ses bras et regarde son avocat comme pour dire: «Me voici. Je suis plein de preuves jusqu'à la gorge. Un petit coup seulement sur la bonde, et je vais déborder?» L'avocat se met aussitôt à la besogne, mais avec une grande réserve, tirant peu à peu les preuves pour en faire ressortir la netteté et l'éclat aux yeux de tous les assistants. Alors le conseil de Kit provoque un contre- interrogatoire; mais il ne peut rien tirer du procureur qui soit utile à la cause de son client. Après avoir subi un grand nombre de longues questions auxquelles il ne fait que de courtes réponses, M. Sampson Brass descend du banc dans toute sa gloire.

Sarah lui succède. Elle est jusqu'à un certain point d'humeur coulante avec l'avocat de M. Brass, mais très-rétive avec celui de l'accusé. En résumé, l'avocat de Kit ne peut obtenir d'elle que la répétition de ce qu'elle a déjà énoncé, seulement cette fois en termes plus violents contre son client; aussi un peu confus, s'empresse-t-il de la renvoyer. Alors l'avocat de M. Brass appelle Richard Swiveller: Richard Swiveller paraît.

On a secrètement averti l'avocat de M. Brass que ce témoin éprouve des dispositions favorables au prisonnier; et, à dire vrai, il n'est pas fâché de le savoir, car ledit avocat passe pour être très-fort dans l'art de coller son homme, comme on dit vulgairement. En conséquence, il commence par requérir l'huissier de s'assurer si le témoin a baisé l'évangile, puis il se met à entreprendre Richard des pieds et des mains, des dents et des griffes.

Quand celui-ci a fini sa déposition dans laquelle il a mis une contrainte visible et trahi son désir de la rendre le moins défavorable possible à l'accusé: