Le magasin d'antiquités, Tome II

Chapter 18

Chapter 183,889 wordsPublic domain

M. Swiveller et Sampson Brass se regardèrent mutuellement après avoir regardé miss Brass; l'un et l'autre étaient bouleversés. Soudain, par une même impulsion, ils saisirent leurs chapeaux et s'élancèrent dans la rue dont ils prirent le milieu, renversant tout sur leur passage, comme s'ils couraient pour échapper à la mort.

Or, justement Kit avait couru aussi, bien qu'un peu moins vite, et comme il était parti depuis quelques minutes, il avait sur eux une assez grande avance. Cependant, comme ils connaissaient bien son itinéraire, du train dont ils allaient, ils l'eurent bientôt rattrapé, au moment où, il venait de reprendre haleine pour recommencer à courir.

«Arrêtez!... cria Sampson lui posant une main sur l'épaule, tandis que M. Swiveller le happait de l'autre côté. Pas si vite, monsieur. Vous êtes donc bien pressé?

-- Oui, je le suis, dit Kit les regardant tous deux avec une vive surprise.

-- Il... il..., m'est pénible de tous soupçonner, dit Sampson d'une voix haletante; mais un objet de quelque valeur vient de disparaître de l'étude. J'espère que vous ne savez pas ce que c'est.

-- Savoir quoi! bon Dieu, monsieur Brass! s'écria Kit tremblant de la tête aux pieds. Vous ne supposez pas...

-- Non, non, dit vivement Brass. Je ne suppose rien. Ce n'est pas moi qui vous accuse. Vous allez me suivre tranquillement chez moi, j'espère?

-- Volontiers. Pourquoi pas?

--- Certainement! dit Brass. Pourquoi pas? J'ai bien peur que la chose ne finisse pas par un «pourquoi pas.» Si vous saviez quels assauts j'ai eus à supporter ce matin pour vous défendre, Christophe, vous en seriez peiné.

-- Et moi, je suis sûr que vous regretterez, monsieur, de m'avoir soupçonné. Allons, revenons vite chez vous.

-- Oui, oui! s'écria Brass. Le plus tôt sera le mieux. Monsieur Richard, ayez la bonté de prendre ce bras; moi, je vais prendre celui-ci. Il n'est pas facile de marcher trois de front; mais dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est indispensable; il n'y a pas d'autre moyen.»

Kit passa du blanc au rouge et du rouge au blanc lorsqu'ils s'assurèrent ainsi de sa personne, et un moment il parut disposé à résister. Mais, faisant un prompt retour sur lui-même, et songeant que s'il engageait une lutte, il pourrait être traîné par le collet à travers les rues, il se borna à répéter d'un accent plein de sincérité et avec des larmes dans les yeux, qu'ils auraient bien du regret de ce qu'ils faisaient là, et se laissa emmener. Tandis qu'ils reprenaient le chemin de l'étude, M. Swiveller, à qui ses fonctions présentes répugnaient extrêmement, saisit un instant propice pour souffler à l'oreille de Kit que, s'il consentait à avouer sa faute, fût-ce par un simple mouvement de tête, et qu'il lui promit de ne plus recommencer à l'avenir, il l'autorisait à donner un croc-en-jambe à Sampson Brass pour se sauver; mais Kit ayant repoussé cette offre avec indignation, il ne resta plus d'autre parti à Swiveller que de le tenir ferme jusqu'à ce qu'ils eussent atteint Bevis-Marks, où on le mit en présence de la charmante Sarah, qui prit aussitôt la précaution de fermer la porte à clef.

«Maintenant, dit Brass, vous savez, Christophe, l'innocence ne saurait mieux ressortir que d'un examen minutieux qui satisfasse pleinement toutes les parties. En conséquence, si vous voulez bien permettre qu'on vous fouille, ce sera pour tout le monde un grand soulagement.»

Il accompagna ces paroles d'une démonstration qui indiquait le genre d'enquête à pratiquer, autrement dit, il retourna la coiffe de son chapeau.

«Fouillez-moi, dit fièrement Kit en croisant ses bras. Mais songez-y bien, monsieur, vous en aurez du regret jusqu'à la fin de vos jours.

-- C'est assurément une circonstance très-pénible, dit Brass avec un soupir, comme il plongeait sa main dans une des poches de Kit et en retirait une collection variée de menus objets, c'est une circonstance très-pénible. Il n'y a rien là dedans, monsieur Richard; parfait, parfait. Rien non plus ici, monsieur Rien dans la veste, monsieur Richard; rien dans les basques de l'habit. Vraiment j'en suis ravi.»

Richard Swiveller, tenant à la main le chapeau de Kit, suivait l'opération avec le plus vif intérêt, et dissimulait du mieux possible un léger sourire, tandis que Brass, fermant un oeil, sondait avec l'autre l'intérieur d'une des manches du pauvre jeune homme comme il eût regardé dans un télescope. Soudain Sampson, se retournant vivement vers son clerc, lui ordonna de fouiller le chapeau.

«Il y a un mouchoir, dit Richard.

-- Nul mal à cela, monsieur, répondit Brass appliquant son oeil à l'autre manche et parlant du ton d'un homme qui aperçoit devant lui une perspective illimitée. Un mouchoir, c'est très-innocent. Quoique pourtant la Faculté ne considère point, je pense, monsieur Richard, l'habitude de porter un mouchoir dans un chapeau comme très-favorable à la santé. J'ai entendu dire que cela tient la tête trop chaude. Mais à tout autre point de vue, l'examen est satisfaisant, très-satisfaisant.»

Une triple exclamation jetée à la fois par Richard Swiveller, miss Sally et Kit lui-même, arrêta net le procureur. Sampson tourna la tête et vit Richard le billet de banque à la main.

«Dans le chapeau?... s'écria Brass avec une sorte de glapissement.

-- Sous le mouchoir, et caché dans la doublure,» dit Richard, frappé d'horreur à cette découverte.

M. Brass regarda successivement Richard, miss Sally, les murs, le plafond et le plancher, tout enfin, excepté Kit qui était demeuré stupéfié et incapable de faire un mouvement.

«Et voilà, s'écria Brass enjoignant ses mains, voilà donc ce que c'est que ce monde qui tourne sur son axe, soumis aux influences de la lune et aux révolutions qui s'opèrent autour des corps célestes et ainsi de suite!... Voilà donc la nature humaine!... O nature, nature!... Voilà le malheureux que je voulais faire profiter des ressources de ma petite industrie, et pour qui, même en ce moment encore, j'éprouve une compassion telle, que je le laisserais volontiers partir!... Mais, ajouta M. Brass d'un accent plus ferme, avant tout je suis homme de loi, et par conséquent mon devoir est de donner l'exemple en mettant à exécution les lois de mon heureuse patrie. Pardonnez-moi, ma chère Sally, et tenez-le ferme de l'autre côté. Monsieur Richard, ayez la bonté de courir chercher un constable. Le temps de la faiblesse est passé, monsieur; la force morale est revenue. Un constable, monsieur, s'il vous plaît!»

CHAPITRE XXIII.

Kit était comme plongé dans un sommeil léthargique, les yeux tout grands ouverts et fixés sur le sol, sans prendre garde à la main tremblante de M. Brass qui le tenait par un des bouts de sa cravate, ni à la serre beaucoup plus solide de miss Sally qui en avait étreint l'autre bout; cependant les précautions de la vieille fille n'étaient pas pour lui sans inconvénient: car miss Sally, cette femme enchanteresse, outre qu'elle lui enfonçait de temps en temps les phalanges de ses doigts dans la gorge un peu plus qu'il ne fallait, avait dès le premier moment appréhendé si fortement ce malheureux, que même dans le désordre et l'égarement de ses pensées, il ne pouvait s'empêcher de se sentir suffoqué. Il resta dans cette posture, entre le frère et la soeur, passif et n'opposant aucune résistance, jusqu'au moment où M. Swiveller revint suivi d'un constable.

Ce fonctionnaire était sans doute familiarisé avec des scènes de cette nature; les vols qui chaque jour défilaient sous ses yeux, depuis le minime larcin jusqu'à l'effraction dans les maisons habitées, ou les aventures de grand chemin, n'étaient pour lui qu'une affaire comme une autre; il ne voyait dans les individus coupables de ces méfaits qu'autant de pratiques qui venaient se faire servir au magasin de loi criminelle en gros et en détail dont il tenait le comptoir; aussi reçut-il de M. Brass le rapport de ce qui s'était passé à peu près avec autant d'intérêt et de surprise qu'en pourrait montrer un entrepreneur de pompes funèbres, s'il lui fallait écouter dans les plus minutieux détails le récit de la dernière maladie du mort auquel il vient rendre par profession les devoirs suprêmes. Ce fut donc avec une parfaite indifférence qu'il arrêta Kit.

«Nous ferons bien, dit ce ministre subalterne de la police, de le conduire au bureau du magistrat, tandis que celui-ci y est encore. Je vous prierai, monsieur Brass, de venir avec nous, ainsi que...»

Il regarda miss Sally d'un air d'hésitation et de doute, comme s'il ne savait comment qualifier une personne qui pouvait être prise aussi raisonnablement pour un griffon ou tout autre monstre mythologique.

«Madame, hein? dit Sampson.

-- Ah! oui... madame, répliqua le constable. Le jeune homme qui a découvert le billet est nécessaire également.

-- Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d'une voix dolente Quelle triste nécessité!... Mais l'autel de la patrie, monsieur...

-- Vous prendrez un fiacre, je suppose? interrompit le constable saisissant avec peu de précaution par le bras, au-dessus du coude, Kit que ses gardiens avaient relâché. Veuillez en envoyer chercher un.

-- Mais permettez-moi de dire un mot, s'écria Kit levant ses yeux et regardant autour de lui d'un air de supplication. Un mot seulement! Je suis aussi innocent que pas un de vous. Sur mon âme, je ne suis pas coupable. Moi, un voleur! Ah! monsieur Brass, vous ne le croyez pas, j'en suis sûr. C'est bien mal de votre part.

-- Je vous donne ma parole, constable...» dit Brass.

Mais ici le constable l'interrompit, en vertu de ce principe constitutionnel: «Les paroles volent,» faisant observer que les paroles ne sont que de la bouillie pour les chats, mais que les serments en justice sont la nourriture des hommes forts.

«Parfaitement juste, constable, dit Brass toujours sur le même ton dolent; c'est d'une exactitude rigoureuse. Constable, je fais devant vous le serment qu'il y a quelques minutes à peine, avant d'avoir fait cette fatale découverte, j'avais encore tant d'estime pour ce jeune homme, que je lui eusse confié... Un fiacre, monsieur Richard! Vous tardez bien, monsieur!...

-- Vous ne trouverez personne, s'écria Kit, pour peu qu'il me connaisse, qui n'ait confiance en moi. Qu'on demande à qui que ce soit si jamais l'on a douté de ma probité, si jamais j'ai fait tort d'un farthing à personne. Autrefois, quand j'étais pauvre, quand j'avais faim, ai-je jamais été pris en faute, et peut-on supposer que je commencerais à l'être aujourd'hui?... Oh! réfléchissez à ce que vous faites. Comment, avec cette affreuse accusation qui pèse sur moi, oserais-je jamais revoir les meilleurs amis qu'il y ait au monde?»

M. Brass répondit que le prisonnier aurait bien fait de penser à tout cela plus tôt; et il était en train de lui adresser d'autres observations d'une nature aussi peu consolante, quand on entendit le locataire demander, du haut de l'escalier, ce qu'il y avait et pourquoi tout ce tapage et ce bruit de pas qui remplissaient la maison.

Involontairement, Kit fit un mouvement pour s'élancer vers la porte, dans son désir de répondre lui-même; mais il fut vivement retenu par le constable, et il eut la douleur de voir M. Sampson Brass sortir seul pour aller raconter les faits à sa manière.

Quand M. Brass fut de retour, il dit, au sujet du gentleman:

«Il est comme nous tous: il ne voulait pas y croire. Que ne puis- je moi-même mettre en doute le témoignage de mes sens! Mais malheureusement ce témoignage est irréfragable. Mes yeux n'ont pas besoin de subir un débat contradictoire, et, en disant cela avec véhémence, il clignotait et frottait ses yeux, ils sont bien obligés de s'en tenir à leur impression première. Allons, Sarah! j'entends le fiacre qui roule dans Bevis-Marks; mettez votre chapeau; nous partirons immédiatement. Triste commission! Il me semble que je vais à l'enterrement.

-- Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi une faveur. Conduisez-moi d'abord chez M. Witherden.»

Sampson secoua la tête d'un air d'irrésolution.

«Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon maître y est. Au nom du ciel, conduisez-moi là d'abord.

-- En vérité, je ne sais pas... balbutia le procureur; qui peut- être avait ses raisons secrètes pour désirer de se présenter sous le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien de temps avons-nous?»

Le constable, qui, durant toute cette scène, avait mâchonné une paille avec la plus grande philosophie, répondit que, si l'on partait tout de suite, on aurait bien le temps; mais que, si l'on s'amusait à lanterner, il faudrait aller tout droit à Mansion- House; et finalement, il déclara que ça lui était bien égal, qu'on en ferait ce qu'on voudrait.

M. Richard Swiveller, que le fiacre avait amené, était resté incrusté dans, le meilleur coin sur la banquette de derrière. M. Brass invita le constable à faire avancer le prisonnier, et se déclara prêt à partir. En conséquence, le constable, tenant toujours Kit de la même manière et le poussant un peu devant lui, à la distance réglementaire d'environ trois quarts de bras, le fit monter dans la voiture où il le suivit. Miss Sally grimpa ensuite. La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le siège et fit partir le cocher.

Encore étourdi complètement par le changement soudain et terrible qui s'était opéré dans son sort, Kit était assis tristement, promenant son regard à travers la glace de la portière. Il appelait de tous ses voeux l'apparition dans la rue de quelque phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avec raison qu'il faisait un rêve. Hélas! tous les objets qu'il apercevait n'étaient que trop réels et trop connus; c'était la même succession de détours de rue, c'étaient les mêmes maisons, les mêmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns près des autres, dans diverses directions; le même mouvement de charrettes et de voitures sur la chaussée; les mêmes étalages bien connus à la porte des boutiques: une régularité dans le bruit et le tumulte, telle que jamais rêve n'en a possédé. Toute fantastique qu'elle semblait être, la situation n'en était donc pas moins réelle. Kit était arrêté sous une accusation de vol; le billet de banque avait été trouvé sur lui, bien qu'il fût innocent en pensée comme en action, et on l'emmenait prisonnier!

Absorbé par ces cruelles idées, songeant dans l'affliction de son coeur à sa mère et au petit Jacob, se disant que la conscience même de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermeté en face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable; perdant de plus en plus l'espérance et le courage à mesure qu'on approchait de la maison du notaire, le pauvre Kit continuait de regarder fixement sans rien voir à travers la glace, quand tout à coup, comme si le nain avait été évoqué par une conjuration magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.

Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face!

Quilp était à la fenêtre d'une taverne d'où il promenait ses regards dans la rue; et il se penchait si fort en avant, les coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la tête posée entre ses deux mains, que cette attitude, ainsi que ses efforts pour comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître tout bouffi, tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que de coutume. En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatement arrêter la voiture juste en face de l'endroit où était le nain. Celui-ci ôta son chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse et grotesque politesse.

-- Ohé! cria-t-il. Où allez-vous ainsi, Brass? Où allez-vous? Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally! Et Richard? Aimable Richard! Et Kit? Honnête Kit!

-- Il est tout à fait jovial!... dit Brass au cocher. Ah! monsieur, une triste affaire!... Ne croyez jamais à la probité, monsieur.

-- Pourquoi pas? répliqua le nain. Pourquoi pas, coquin de procureur?

-- Un billet de banque se perd dans notre étude, monsieur, dit Brass en secouant la tête, et il se retrouve dans son chapeau. Je l'avais laissé seul un moment auparavant. Pas moyen de se faire illusion, monsieur. Une kyrielle de preuves. Rien n'y manque.

-- Eh! quoi, s'écria le nain, avançant son corps à moitié hors de la fenêtre, Kit un voleur! Kit un voleur! Ah! ah! ah! Eh bien, c'est le voleur le plus laid qu'on puisse montrer pour un penny. Ohé, Kit! Ah! ah! ah! Comment? vous avez fait arrêter ce pauvre Kit avant qu'il ait eu seulement le temps de me rosser. Est-ce malheureux! Ohé, Kit!»

Et en même temps, il fit entendre une explosion de rire qui fit trembler le cocher sur son siège, montrant du doigt la perche d'un teinturier voisin, d'où pendaient diverses étoffes, qui figuraient, par analogie, un homme accroché au gibet.

«Ah! voilà comme ça finit, Kit?... cria-t-il en se frottant rudement les mains. Ah! ah! ah! Quel chagrin pour le petit Jacob et pour son aimable mère!... Brass, envoyez-lui le ministre du Petit-Béthel, pour qu'il l'assiste et le console. Holà, Kit, holà! En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour, Kit; bonne chance; bon courage; toutes mes amitiés aux Garland, à la bonne chère dame et au gentleman. Dites-leur, je vous prie, que j'ai demandé de leurs nouvelles. Bien des voeux pour eux, pour vous, pour tout le monde, Kit, pour tout le monde!»

Ces voeux et ces adieux coulaient comme un torrent, et le flot en durait encore lorsque la voiture fut hors de vue. Bien sûr enfin de ne plus apercevoir le fiacre, Quilp releva la tête et se roula sur le parquet dans un accès de joie furibonde.

On arriva chez le notaire, ce qui ne fut pas long, car on avait rencontré le nain dans une rue voisine, à très-peu de distance de la maison de M. Witherden. Brass descendit; et ouvrant d'un air triste la portière du fiacre, il invita sa soeur à l'accompagner dans l'étude, pour préparer les excellentes personnes qui se trouvaient dans la maison à la fâcheuse nouvelle qu'on leur apportait. Il requit également l'assistance de M. Swiveller. Tous trois entrèrent dans l'étude, M. Sampson donnant le bras à sa soeur, et M. Swiveller seul, derrière eux.

Le notaire était assis devant le feu, au fond de l'étude; il causait avec M. Abel et M. Garland; M. Chukster, assis à son pupitre, attrapait comme il pouvait à la volée quelques lambeaux de leur conversation. Tout en tournant le bouton, M. Brass observa, à travers le vitrage de la porte, cette disposition locale; et voyant que le notaire l'avait reconnu, il commença à secouer la tête et à soupirer profondément, tout le long de la cloison qui les séparait encore.

«Monsieur, dit Sampson, retirant son chapeau et portant à ses lèvres les deux premiers doigts du gant de castor de sa main droite, je me nomme Brass, Brass de Bevis-Marks, monsieur. J'ai eu l'honneur et le plaisir, monsieur, de soutenir contre vous quelques petites affaires testamentaires. Comment va votre santé, monsieur?

-- Mon clerc est là pour s'entendre avec vous, monsieur Brass, sur l'affaire qui vous amène, dit le notaire, l'éloignant par un geste.

-- Je vous remercie, monsieur, je vous remercie certainement. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter ma soeur; presque un de nos collègues, monsieur, malgré la faiblesse de son sexe; une femme qui m'est précieuse, monsieur, dans mes travaux. Monsieur Richard, ayez la bonté d'approcher, s'il vous plaît. Non réellement, dit Brass, faisant quelques pas entre le notaire et son cabinet, vers lequel celui-ci avait commencé à battre en retraite, et parlant du ton d'un homme offensé, réellement, monsieur, avec votre permission je requiers de vous personnellement un mot ou deux d'entretien.

-- Monsieur Brass, répondit avec vivacité le notaire, je suis occupé. Vous voyez bien que je suis occupé avec monsieur. Si vous voulez communiquer votre affaire à M. Chukster que voici là-bas, vous pouvez compter de sa part sur toute l'attention qu'elle mérite.

-- Messieurs, dit Brass, portant sa main droite le long de son gilet et regardant avec un sourire affable les deux Garland père et fils, messieurs, j'en appelle à vous; veuillez considérer que je m'adresse à vous. J'appartiens à la justice. Je suis qualifié «gentleman» par acte du parlement. Mon titre, je le maintiens en vertu d'une patente annuelle de douze livres sterling pour mon diplôme. Je ne suis pas de vos musiciens, de vos acteurs, de vos faiseurs de livres, de vos peintres, tous gens qui prennent un état sans garantie du gouvernement. Je ne suis pas de vos bohémiens ou vagabonds. Quiconque m'intente une poursuite, est obligé de m'appeler gentleman; sinon, son action est nulle et de nul effet. Eh bien! je vous le demande, est-ce comme ça qu'on doit me recevoir? En effet, messieurs...

-- Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez la bonté d'exposer votre affaire, monsieur Brass.

-- M'y voici, monsieur. Ah! monsieur Witherden! vous êtes loin de vous douter de... Mais je ne me laisserai pas aller aux digressions. Je pense que le nom d'un de ces messieurs est Garland.

-- De tous deux, dit le notaire.

-- Vraiment!... dit Brass avec le salut le plus humble. J'eusse dû le penser, d'après la ressemblance qui est prodigieuse. Enchanté d'avoir l'honneur d'être présenté à deux gentlemen de leur distinction, quoique la circonstance qui me vaut cette faveur soit bien pénible. Un de vous, messieurs, a un domestique appelé Kit?

-- Tous deux, répondit le notaire.

-- Deux Kit!... dit Brass en souriant. Bon Dieu!

-- Un Kit, monsieur, répliqua M. Witherden avec impatience; un Kit qui est au service de ces deux messieurs. Eh bien, qu'y a-t-il?

-- Ce qu'il y a, monsieur!... répondit Brass en baissant la voix de manière à faire impression sur l'auditoire. Ce jeune homme, monsieur, en qui j'avais une confiance entière et sans limites; que j'avais toujours traité comme s'il était mon égal; ce jeune homme a ce matin commis un vol dans mon étude, et il a été saisi en flagrant délit.

-- C'est quelque fausseté! s'écria le notaire.

-- Ce n'est pas possible, dit M. Abel.

-- Je n'en crois pas un mot,» dit le vieux gentleman.

M. Brass promena sur eux un regard calme et répondit avec le même sang-froid:

«Monsieur Witherden, vos paroles sont de celles qu'on peut actionner; et si j'étais un homme de bas étage, qui ne pût supporter bravement la calomnie, je vous poursuivrais en dommages. Mais dans ma position, je me borne à mépriser de pareilles expressions. Je respecte la chaleureuse indignation de l'autre gentleman, et je regrette sincèrement d'être le messager d'aussi mauvaises nouvelles. Je ne me fusse certainement pas exposé à une commission si pénible, n'était que le jeune homme a demandé d'être conduit ici d'abord et que j'ai cédé à ses prières. Monsieur Chukster, voulez-vous avoir la bonté de frapper à la fenêtre pour avertir le constable qui attend dans le fiacre?»

À ces mots, les trois gentlemen s'entre-regardèrent avec consternation. M. Chukster, exécutant la prière qui lui était adressée et quittant son tabouret avec l'ardeur d'un prophète qui voit l'accomplissement de ses prédictions à jour fixe, tint la porte ouverte pour laisser entrer le malheureux prisonnier.

Quelle scène lorsque le pauvre Kit entra! Jetant les accents à la fois éloquents et rudes que lui dictait la vérité, il appela le ciel en témoignage de son innocence, et déclara devant Dieu qu'il ne savait pas comment le billet avait pu être trouvé sur lui! Quelle confusion de langues, avant que tous les détails fussent relatés et les preuves énoncées! Quel morne silence quand tout eut été dit, et quels regards de doute et de surprise furent échangés par les trois amis!

«N'est-il pas possible, dit M. Witherden après une longue pause, que ce billet soit tombé accidentellement dans le chapeau, par exemple, quand on a écarté les papiers qui se trouvaient sur le pupitre?»

Mais on lui fit comprendre clairement que c'était impossible. M. Swiveller, bien qu'il ne voulût pas être un témoin à charge, ne put s'empêcher de démontrer, d'après la place qu'occupait le billet dans le chapeau, qu'on devait l'y avoir caché tout exprès.