Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 6

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-- Pourquoi a-t-il prétendu, s'écria Kit, que miss Nelly est laide et qu'elle et mon maître sont obligés de faire tout ce qu'il vous plaît?

-- Il l'a dit parce qu'il est fou, et vous avez parlé en garçon sage et spirituel, trop spirituel pour vivre longtemps, à moins que vous n'ayez soin de votre santé, Kit.»

Quilp, en faisant cette réponse, avait pris un air doucereux, mais il y avait surtout un fond de malice qui couvait dans ses yeux et sur ses lèvres. Il ajouta:

«Kit, voici six pence pour vous. Dites toujours la vérité. En toute circonstance soyez sincère, Kit. Et vous, chien, fermez le comptoir et donnez-moi la clef.»

Le commis obéit à cet ordre; le zèle qu'il avait déployé pour défendre son maître fut récompensé par un violent coup que celui- ci lui appliqua sur le nez avec la clef, et qui lui fit venir des larmes aux yeux. Ensuite M. Quilp s'en retourna chez lui dans son bateau avec Nelly et Kit; tandis que, pour se venger, le commis du nain se mit à marcher sur les mains, la tête en bas, le long des limites du débarcadère, tout le temps que son maître mit à passer l'eau.

Mistress Quilp était seule au logis et, ne s'attendant pas au retour si prochain de son seigneur et maître, elle avait cherché du repos dans un sommeil bienfaisant, quand le bruit des pas du nain la réveilla en sursaut. À peine avait-elle eu le temps de paraître occupée à quelque travail d'aiguille, lorsqu'il entra, accompagné de la jeune fille. Il avait laissé Kit au bas de l'escalier.

«Voici Nelly Trent, ma chère mistress Quilp, dit le mari. Vite un verre de vin et un biscuit; car elle a fait une longue course. Elle vous tiendra compagnie ma chère, pendant que je vais écrire une lettre.»

Betzy regarda le maître en tremblant, se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous cette affabilité inaccoutumée. Sur l'ordre qu'il lui en donna par signe, elle le suivit dans la chambre voisine.

«Écoutez-moi attentivement, lui dit Quilp à voix basse. Il faut que vous tâchiez de tirer d'elle quelque confidence sur le compte de son grand-père, sur ce qu'ils font, comment ils vivent, sur ce qu'il lui dit. J'ai mes raisons pour savoir tout cela, s'il est possible. Vous autres femmes, vous êtes plus libres entre vous que vous ne le seriez avec nous. Vous particulièrement, ma chère, vous avez de petites manières douces qui réussiront auprès d'elle. Vous m'entendez?

-- Oui, Quilp.

-- Allez. Eh bien, qu'est-ce?

-- Cher Quilp, balbutia la jeune femme, j'aime cette enfant; je voudrais bien, s'il se pouvait, n'avoir pas à la tromper...»

Le nain, marmottant un juron terrible, regarda autour de lui comme s'il cherchait un bâton pour infliger un juste châtiment à l'insoumission de sa femme; mais celle-ci, avec sa docilité habituelle, s'empressa de conjurer sa colère, et lui promit d'exécuter son ordre.

«Vous m'entendez! reprit-il lui pinçant et lui serrant le bras. Insinuez-vous dans ses secrets; vous le pouvez, je le sais. Et souvenez-vous bien que j'écoute. Si vous n'êtes pas assez pressante, je ferai craquer cette porte, et malheur à vous si j'ai besoin de la faire craquer trop souvent!... Allez!»

Mistress Quilp sortit pour remplir la commission, et son aimable époux, se cachant derrière la porte à demi fermée et y appliquant son oreille, se mit à écouter avec une attention perfide.

Cependant la pauvre Betzy se demandait comment elle entrerait en matière et quelle sorte de questions elle pourrait faire: elle ne se décida à parler qu'au moment où la porte, en craquant avec force, l'avertit d'agir sans plus de retard.

«Depuis quelque temps vous avez fait bien des allées et venues ici, chère, pour voir M. Quilp.

-- C'est ce que j'ai dit cent fois à mon grand-père, répliqua naïvement Nelly.

-- Et qu'est-ce qu'il répond à cela?

-- Il se borne à soupirer, il baisse la tête et paraît si triste, si accablé, que si vous pouviez le voir en cet état, sûrement il vous ferait pitié; mais je sais que vous n'y pourriez pas plus remédier que moi... Comme cette porte craque!

-- C'est son habitude, dit mistress Quilp en dirigeant de ce côté un regard inquiet. Mais votre grand-père n'a pas toujours été sans doute aussi triste?

-- Oh! non, dit vivement l'enfant. Quelle différence autrefois! Nous étions si heureux, si gais, si contents! Vous ne pouvez vous imaginer quel pénible changement nous avons subi depuis quelque temps.

-- Que je regrette de vous entendre parler ainsi, ma chère!» s'écria mistress Quilp.

Et elle disait vrai.

«Je vous remercie, dit l'enfant l'embrassant sur les joues. Vous avez toujours été bonne pour moi, et c'est un plaisir de causer avec vous. Je ne puis parler de lui à personne, si ce n'est au pauvre Kit. Pour moi, je suis encore heureuse; je devrais peut- être me trouver plus heureuse que je ne le fais, mais vous ne pouvez concevoir combien cela m'afflige quelquefois de voir mon grand-père changer comme il fait.

-- Peut-être, Nelly, changera-t-il encore, mais pour redevenir ce qu'il était autrefois.

-- Oh! si Dieu voulait seulement qu'il en fût ainsi!... dit l'enfant en versant un ruisseau de larmes. Mais il y a longtemps déjà qu'il a commencé... Il me semble que j'ai vu cette porte remuer.

-- C'est le vent, dit mistress Quilp d'une voix faible. Vous disiez donc qu'il a commencé...?

-- Oui, à être si pensif, si abattu, à oublier la manière dont nous passions les longues soirées autrefois. J'avais l'habitude de lui faire la lecture au coin du feu; il était assis et m'écoutait. Quand je m'arrêtais et que nous nous mettions à causer, il m'entretenait de ma mère et me disait que je parlais tout à fait comme elle, que j'avais la même figure qu'elle, lorsqu'elle était une enfant de mon âge. Ensuite il me prenait sur ses genoux, et il s'efforçait de me faire comprendre que ma mère n'était pas dans un tombeau, mais qu'elle était partie pour un beau pays au delà des nuages, un beau pays où la vieillesse et la mort sont inconnues... Oh! nous étions bien heureux alors!

-- Nelly! Nelly! s'écria la pauvre femme, je ne puis supporter de vous voir triste comme vous l'êtes à votre âge. De grâce, ne pleurez pas!...

-- Cela m'arrive si rarement, dit Nelly; mais j'ai retenu longtemps mes larmes, et je ne suis pas encore soulagée, car je sens ces larmes revenir dans mes yeux sans pouvoir les retenir encore. Je ne crains pas de vous confier ma peine; je sais que vous n'en direz rien à personne.»

Mistress Quilp tourna la tête sans proférer un seul mot.

«Autrefois, reprit l'enfant, nous nous promenions souvent dans les champs et parmi les arbres verts; et lorsque, le soir, nous rentrions au logis, la fatigue nous faisait mieux aimer encore notre maison et trouver qu'on y était bien. Elle était triste et sombre; mais qu'importe? disions-nous: cela ne nous rendait que plus agréable le souvenir de notre dernière promenade et le projet de notre promenade prochaine. Maintenant ces promenades sont finies; et quoique notre maison soit la même, elle est plus triste et plus sombre qu'elle ne l'a jamais été.»

Nelly s'arrêta; mais bien que la porte eût craqué plus fort que précédemment, mistress Quilp ne dit rien. Ce fut l'enfant qui ajouta avec chaleur:

«Ne supposez pas que mon grand-père m'aime moins qu'autrefois. Chaque jour il m'aime davantage et me témoigne plus de tendresse et de sollicitude que la veille. Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'aime.

-- Je suis bien sûre qu'il vous aime tendrement, dit mistress Quilp.

-- Oui, s'écria Nelly, oh oui! aussi tendrement que je l'aime: Mais je ne vous ai pas encore confié son plus grand changement, et ayez soin de n'en jamais rien dire à personne. Il ne dort plus, si ce n'est le peu de sommeil qu'il prend le jour dans son fauteuil; car chaque nuit il sort et reste dehors presque toute la nuit.

-- Nelly!...

-- Chut! fit l'enfant, posant un doigt sur sa bouche et regardant autour d'elle. Quand il revient le matin, et c'est habituellement au point du jour, c'est moi qui lui ouvre. La nuit dernière, l'heure était très-avancée; on voyait déjà clair. Mon grand-père était affreusement pâle; ses yeux étaient rouges; ses jambes tremblaient sous lui. Quand je retournai me mettre au lit, je l'entendis gémir. Je me levai et courus à lui; avant qu'il sût que j'étais là, je l'entendis encore s'écrier qu'il ne pouvait plus supporter cette vie, et que, si ce n'était pour son enfant, il voudrait mourir. Que faire, mon Dieu! que faire?»

Les sources de son coeur étaient ouvertes; la jeune fille, succombant au poids de ses peines et de ses tourments, et puissamment émue par la première confidence qu'elle eût jamais faite encore, ainsi que par la sympathie qui avait accueilli son petit récit, cacha son visage dans le sein de sa douce amie et fondit en larmes.

Au bout de quelques moments, M. Quilp reparut; il exprima la plus grande surprise de trouver Nelly dans cet état. Il mit dans cette fausse surprise un naturel parfait, une habileté consommée; la dissimulation était en effet chez lui un art qu'il avait acquis par une longue pratique, et dans lequel il excellait.

«Elle est fatiguée, comme vous voyez, mistress Quilp, dit le nain, louchant horriblement pour faire comprendre à sa femme qu'elle devrait dire comme lui. Il y a loin de chez elle au débarcadère; elle a été effrayée de voir deux drôles qui se battaient, et, en outre, elle a eu peur de l'eau. C'était à la fois trop d'émotions pour elle. Pauvre Nelly!»

Sans le vouloir, M. Quilp employa le meilleur moyen possible pour rendre sa jeune visiteuse à elle-même en lui posant doucement la main sur la tête. De la part de tout autre, ce contact n'eût produit sur Nelly aucun effet particulier; mais, en se sentant touchée par le nain, l'enfant éprouva instinctivement une telle répugnance et un si vif désir d'échapper à cette caresse, qu'elle se leva aussitôt et déclara qu'elle était prête à partir.

«Attendez, dit le nain, vous dînerez avec mistress Quilp et moi.

-- Mon absence n'a été déjà que trop longue, monsieur, répondit Nelly en essayant ses yeux.

-- Eh bien! si vous voulez partir, vous êtes libre. Nelly. Voici ma lettre. C'est seulement pour dire que je le verrai demain ou après-demain, et que je ne puis faire aujourd'hui pour lui cette petite affaire. Adieu, Nelly. Et vous, monsieur, veillez bien sur elle; vous m'entendez?»

Kit, qui avait apparu pour obéir à cet ordre, ne daigna pas répondre à une recommandation aussi inutile; et, après avoir lancé à Quilp un regard menaçant, comme s'il attribuait au nain les pleurs que Nelly avait versés et se sentait disposé à les lui faire payer cher, il tourna le dos et suivit sa jeune maîtresse, qui avait pris congé de Betzy et était partie.

Dès que les deux époux furent seuls, le nain s'écria:

«Vous êtes habile à poser des questions, mistress Quilp!

Que pouvais-je faire de plus? demanda-t-elle avec douceur.

-- Ce que vous pouviez faire de plus? dit Quilp en ricanant. C'est à moi à vous demander ce que vous pouviez faire de moins! Ne pouviez-vous faire ce que je vous avais prescrit sans prendre vos airs favoris de pleurnicheuse, coquine!...

-- Vraiment, je suis fort affligée pour cette enfant, Quilp. J'en ai fait bien assez. Je l'ai amenée à me confier son secret lorsqu'elle nous supposait seules... Et vous, vous étiez là!... Que Dieu me pardonne!

-- Vous l'avez amenée là!... Le beau malheur! Ah! j'avais eu raison de vous dire que je ferais craquer la porte. Il est fort heureux pour vous que, grâce au peu de mots qu'elle a laissés échapper, j'aie saisi le fil dont j'avais besoin; car, autrement, c'est à vous que je m'en serais pris, soyez-en sûre!»

Mistress Quilp, qui était loin d'en douter, ne répliqua rien. Son mari ajouta avec une certaine chaleur:

«Mais rendez grâces à votre bonne étoile, cette même étoile qui a fait de vous la compagne de Quilp, rendez-lui grâces de ce que je suis enfin sur la trace du vieillard, de ce que j'ai attrapé un rayon de lumière. Plus un mot sur ce sujet, soit maintenant, soit à l'avenir. Vous n'avez pas besoin de faire un dîner trop confortable, car je n'y serai pas ce soir.»

En parlant ainsi, M. Quilp prit son chapeau et s'en alla. Betzy, désolée du rôle qu'elle avait été obligée de jouer, se retira dans sa chambre, où elle se jeta sur son lit; et là, se cachant la tête dans ses draps, elle pleura sa faute avec plus d'amertume que de bien plus grandes pécheresses au coeur moins tendre ne le font pour des fautes plus graves; car souvent la conscience n'est que trop élastique; souvent sa flexibilité lui permet de s'élargir sans fin et de se prêter complaisamment à toutes les circonstances. Il y a des gens qui, dans leur prudence habile, la quittent petit à petit comme on se débarrasse d'un gilet de flanelle dans les chaleurs de l'été, et qui réussissent même, à la longue, à s'en passer tout à fait; mais il en est d'autres qui savent franchement prendre ou quitter cet habit à volonté! Comme cette façon d'agir est la plus large et la plus facile, c'est aussi la plus à la mode.

CHAPITRE VII.

«Fred, disait M. Swiveller, rappelez-vous la vieille ballade populaire: _Loin de moi soucis fâcheux_. Éventons, pour la rendre plus vive, la flamme de l'hilarité du bout de l'aile de l'amitié, et faisons circuler le vin rosé.»

Le logis de Richard Swiveller était situé dans le voisinage de Drury-Lane et, outre ce que cette position offrait d'agréable, il avait l'avantage de se trouver au-dessus d'un débit de tabac; si bien que Richard pouvait en tout temps se procurer les douceurs rafraîchissantes de l'éternuement, rien qu'en allant sur son escalier, et jouir ainsi d'une tabatière permanente qui ne lui coûtait ni soins ni dépense. C'était dans ce logis que Swiveller avait cité de mémoire, pour consoler son ami et le relever de son abattement, un de ses souvenirs lyriques. Or, il n'est pas sans intérêt ni sans utilité de faire remarquer que ces quelques paroles tenaient doublement du langage figuré et du caractère poétique de Swiveller. Ainsi, le vin rosé n'était qu'un emblème, la réalité était un verre contenant du grog froid au gin, et qu'on remplissait, au fur et à mesure, avec une bouteille et une cruche posées sur la table. Faute d'autre verre, les deux amis se passaient tour à tour celui-là ce qu'on peut avouer sans honte, Swiveller étant logé en garçon. Par une fiction également plaisante, il mettait toujours au pluriel, dans la conversation, sa chambre unique. Lorsque cette chambre était vacante, le marchand de tabac l'avait annoncée sur son volet sous le titre pompeux «d'appartements pour une seule personne;» et Swiveller, fidèle à cette idée, n'avait jamais manqué de dire: «Mes chambres, mes appartements, mes salons,» ouvrant un espace illimité à l'imagination de ses auditeurs et la faisant s'égarer à son gré dans une longue suite de vastes salons, pour peu que cela lui fît plaisir.

Dans ce débordement de son esprit inventif, Swiveller s'appuyait sur un meuble équivoque. C'était en apparence un corps de bibliothèque, en réalité une couchette qui occupait dans la chambre une place en évidence et semblait pouvoir défier tout soupçon et tromper tout examen. Bien certainement, pendant le jour, Swiveller aurait juré que c'était une bibliothèque et pas autre chose; il oubliait volontiers qu'il y eût un lit là-dessous, niait catégoriquement l'existence des couvertures et chassait dédaigneusement les traversins de sa pensée. Pas un mot, même avec ses amis les plus intimes, sur l'usage réel de ce meuble, pas le moindre aveu sur son service de nuit, pas une allusion à ses propriétés particulières. Une foi implicite dans cette déception, tel était le premier article de son symbole. Pour être l'ami de Swiveller, il fallait rejeter toute preuve évidente, toute raison, toute observation, et croire aveuglément à son corps de bibliothèque. C'était son faible, sa manie, et il y tenait.

«Fred, reprit Swiveller, s'apercevant que sa citation poétique n'avait produit aucun effet; passez-moi le vin rosé.»

Le jeune Trent poussa de son côté le verre avec un mouvement d'impatience, et retomba dans l'attitude chagrine d'où on l'avait tiré contre son gré.

«Mon cher Fred, dit son ami, tout en remuant le mélange liquide, je veux vous donner un petit avis approprié à la circonstance. Voici le mois de mai qui...

-- Au diable! interrompit l'autre, vous m'excédez, vous me tuez avec votre babil. Comment pouvez-vous être gai dans l'état où nous sommes?

-- Eh! quoi, monsieur Trent! répliqua Dick, il y a un proverbe qui dit que gaieté n'empêche pas sagesse. Il existe des gens qui peuvent être gais sans pouvoir être sages, d'autres qui peuvent être sages (ou pensent pouvoir l'être) et qui ne sauraient être gais. J'appartiens à la première classe. Si le proverbe est bon, je pense qu'il vaut mieux en prendre la moitié que de n'en prendre rien; et, en tout cas, j'aime mieux être gai sans être sage, que de n'être, comme vous, ni l'un ni l'autre.

-- Bah!... murmura Trent d'un air contrarié.

-- À la bonne heure!... Chez les gens bien élevés je ne crois pas qu'un mot de cette sorte soit jamais adressé à un gentleman dans ses propres appartements; mais cela m'est égal, faites comme chez vous, ne vous gênez pas.»

Il ajouta, entre ses dents, par manière d'observation, que son ami paraissait un peu de mauvaise humeur, termina le verre de vin rosé et se mit en devoir d'en apprêter un autre; après l'avoir préalablement dégusté avec délices, il proposa un toast à une compagnie imaginaire, et dit d'un ton d'emphase:

«Messieurs, permettez-moi de souhaiter mille succès à l'ancienne famille des Swiveller, et bonne chance en particulier à M. Richard; M. Richard, messieurs, continua Dick d'un ton pathétique, qui dépense tout son argent pour ses amis et qui en est récompensé par un _bah!_ pour la peine... (Applaudissements sur les bancs.)

-- Dick, dit Trent, qui revint s'asseoir après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, voulez-vous consentir à causer sérieusement pendant quelques minutes, si je vous offre un moyen de vous enrichir sans peine?

-- Vous m'en avez offert souvent, et qu'en est-il advenu? Mes poches sont toujours vides.

-- Avant peu, reprit Trent en étendant son bras sur la table, je veux que vous me teniez un autre langage. Écoutez bien le nouveau plan. Vous avez vu ma soeur Nell?

-- Eh bien?

-- Elle est jolie, n'est-ce pas?

-- Oui certes, et je dois même dire qu'il n'y a pas un grand air de famille entre elle et vous.

-- Est-elle jolie? répéta Frédéric impatienté.

-- Oui, jolie et très-jolie. Mais enfin?...

-- Je vais vous le dire. Il y a un fait certain: c'est que le vieux et moi nous sommes à couteaux tirés et resterons ainsi jusqu'à la fin de notre vie; je n'ai rien à attendre de lui. Vous voyez bien cela, je suppose?

-- Une chauve-souris le verrait en plein midi, dit Swiveller.

-- Il est un autre fait également certain: c'est que ma soeur seule aura l'argent que, d'après les premières promesses de ce vieux grippe-sou, que Dieu confonde! je m'attendais à partager avec elle. N'est-il pas vrai?

-- C'est vrai, à moins que la manière dont je lui ai exposé les choses n'ait produit une impression profonde sur son esprit; ce qui serait possible. J'y ai mis de l'éloquence: «Ici, disais-je, il y a un bon grand-père,» C'était fort, je crois, c'était tout à fait amical et naturel. En avez-vous été frappé?

-- Il n'en a toujours pas été frappé, _lui_; par conséquent, inutile de discuter là-dessus. Voyons, continuons: Nelly a près de quatorze ans...

-- Elle est charmante pour son âge, quoique petite, ajouta Swiveller entre parenthèse.

-- Si vous voulez que je continue de parler, prêtez-moi une minute d'attention, dit Frédéric Trent, dépité du faible intérêt que son ami paraissait prendre à la conversation. J'arrive au fait.

-- Arrivez.

-- Cette enfant est capable d'éprouver des affections vives, et, élevée comme elle l'a été, elle peut facilement, à son âge, subir des influences. Si une fois je l'ai dans ma main, je parviendrai, avec quelque peu de séduction et de menaces, à la plier à ma volonté. Pour ne pas battre le buisson, autrement dit pour ne pas perdre le temps en paroles inutiles (et les avantages du plan que j'ai formé demanderaient pour être exposés toute une semaine), qui vous empêche d'épouser Nelly?»

Tandis que son ami entamait ce discours avec autant d'énergie que d'ardeur, Richard Swiveller était resté tranquille, les yeux fixés sur le bord de son verre; mais il n'eut pas plutôt entendu les derniers mots, qu'il témoigna une profonde consternation et ne put pousser que ce monosyllabe:

«Quoi?

-- Je dis: Qui vous empêche de l'épouser? répéta l'autre avec une fermeté d'accent dont il avait depuis longtemps fait l'épreuve sur son compagnon.

-- Mais vous m'avez dit aussi en même temps qu'elle n'a pas encore quatorze ans!

-- Assurément je ne songe pas à la marier en ce moment, répliqua le frère d'un ton contrarié. Dans deux, trois ou quatre ans, à la bonne heure. Le vieux vous semble-t-il devoir vivre plus longtemps que cela?

-- Il ne me fait pas cet effet, répondit Richard en secouant la tête; mais ces vieilles gens, il ne faut pas s'y fier, Fred. J'ai dans le Dorsetshire une vieille tante qui était, disait-elle, au moment de mourir quand je n'avais que huit ans, et elle n'a pas encore tenu parole. Ces vieux sont si endurcis, si immoraux, si malins! Tenez, Fred, à moins qu'il n'y ait dans les familles des apoplexies héréditaires, et même, dans ce cas, les chances sont égales pour ou contre, je vous dis qu'il ne faut pas s'y fier.

-- Mettons les choses au pis, reprit Trent avec la même fermeté et en fixant les yeux sur son ami; je suppose que mon grand-père continue de vivre...

-- Sans doute; et voilà le hic!

-- Je suppose qu'il continue de vivre. Eh bien! je déterminerai, ou, si ce mot est plus explicite, je forcerai Nell à contracter un mariage secret avec vous. Que vous semble de ce moyen?

-- Il me semble que je vois là une famille et pas de revenu pour la nourrir, dit Richard après un moment de réflexion.

-- Je vous dis, reprit Frédéric avec une chaleur croissante qui, soit réelle soit jouée, n'en agissait pas moins sur l'esprit de son ami; je vous dis que le vieux ne vit que pour Nelly; je vous dis que toute son énergie, toutes ses pensées sont pour elle; qu'il ne la déshériterait pas plus si elle venait à lui désobéir qu'il ne me ferait son héritier si je m'abaissais à lui donner toutes les marques de soumission et de vertu. Pour voir cela, il suffit d'avoir des yeux, et de ne pas les fermer à l'évidence.

-- Je ne suis pas éloigné de vous croire.

-- Vous feriez mieux de dire que vous en êtes sûr comme moi. Mais écoutez. Afin de mieux amener le vieux à vous pardonner, il faudrait feindre une rupture complète entre nous, une haine à mort; établissons ce faux semblant, et je gage que le vieux s'y laissera facilement prendre. Quant à Nelly, vous savez ce qu'on dit de la goutte d'eau qui, en tombant toujours à la même place, finit par user la pierre. Vous pouvez vous fier à moi en ce qui la concerne. Ainsi, que le vieux vive ou meure, qu'adviendra-t-il en tout cas? Que vous serez l'unique héritier de toute la fortune de cet opulent Harpagon, d'une fortune que nous dépenserons ensemble, et que vous, vous y gagnerez par-dessus le marché une jeune et jolie femme.

-- Mais est-il bien sûr qu'il soit riche?

-- Certainement. N'avez-vous pas recueilli les paroles qu'il a laissées tomber l'autre jour en notre présence? Certainement! Gardez-vous d'en douter.»