Le magasin d'antiquités, Tome I
Chapter 3
Le vieillard s'était assis; les mains croisées, il regardait tour à tour son petit-fils et son étrange compagnon, comme s'il n'avait plus aucune autorité et qu'il en fût réduit à leur laisser faire ce qu'ils voudraient. Le jeune homme se tenait penché contre une table, à peu de distance de son ami, indifférent en apparence à ce qui se passait; et quant à moi, sentant combien il était délicat d'intervenir, bien que le vieillard eût semblé me demander assistance par ses paroles comme par ses regards, je feignis, de mon mieux, de paraître occupé à examiner quelques-uns des objets exposés pour la vente, sans avoir l'air de faire la moindre attention à la société.
Le silence ne fut point de longue durée: en effet, M. Swiveller qui avait pris la peine de nous donner, dans les chansons qu'il fredonnait, l'assurance mélodieuse que «son coeur était dans les montagnes, et qu'il ne lui manquait que son coursier arabe pour commencer à accomplir de grands actes de bravoure et d'honneur chevaleresque,» détacha ses yeux du plafond et descendit à la vile prose.
«Fred, dit-il, s'arrêtant tout à coup, comme si une idée soudaine lui avait traversé le cerveau, et reprenant sa voix de fausset, le vieux est-il en bonne disposition?
-- Qu'est-ce que cela vous fait? répliqua l'ami d'un ton bourru.
-- Rien; mais je vous le demande.
-- Oui, naturellement. D'ailleurs, que m'importe qu'il le soit ou non?»
Encouragé sans doute, par cette réponse, à se jeter dans une conversation plus générale, M. Swiveller s'attacha à captiver notre attention.
Il commença par faire remarquer que le soda-water, quoique chose bonne en soi, était de nature à refroidir l'estomac si on ne le relevait par du gingembre ou une légère infusion d'eau-de-vie; que ce dernier liquide est en tout cas préférable, sauf une petite considération, celle de la dépense. Personne ne s'aventurant à combattre ces propositions, il continua en disant que la chevelure humaine était un corps très-propre à concentrer la fumée de tabac, et que les jeunes étudiants de Westminster et d'Eton, après avoir mangé quantité de pommes pour dissimuler l'acre parfum du cigare à leurs professeurs vigilants, étaient d'ordinaire trahis par cette propriété que possède leur tête d'une façon remarquable: d'où il conclut, que si l'Académie des sciences voulait fixer son attention sur ce sujet, et essayer de trouver dans les ressources de nos connaissances acquises un moyen de prévenir ces révélations indiscrètes, elle rendrait un immense service à l'humanité tout entière. Ces idées ne furent pas plus combattues que les précédentes. Alors M. Swiveller nous apprit que le rhum de la Jamaïque, quoiqu'il soit sans contredit un spiritueux agréable, plein de richesse et d'arôme, a l'inconvénient de revenir au goût durant tout le reste de la journée. Et comme personne ne s'avisait de contester l'un ou l'autre de ces points, M. Swiveller sentit sa confiance augmenter, et devint encore plus familier et plus expansif.
«C'est le diable, messieurs, dit-il, lorsque des parents en viennent à se brouiller Si l'aile de l'amitié ne doit jamais perdre une plume, l'aile de la parenté ne doit jamais non plus être écourtée: au contraire, elle doit toujours se développer sous un ciel serein. Pourquoi verrait-on un petit-fils et un grand-père s'attaquer avec une égale violence, quand tout devrait être entre eux bénédiction et concorde? Pourquoi ne pas unir vos mains et oublier le passé?
-- Contenez votre langue, dit Frédéric.
-- Monsieur, répliqua M. Swiveller, n'interrompez pas l'orateur. Voyons, messieurs, de quoi s'agit-il présentement? Voici un bon vieux grand-père. Je dis cela le plus respectueusement du monde, et voici un jeune petit-fils. Le bon vieux grand-père dit au jeune petit-fils dissipateur: «Je vous ai recueilli et élevé, Fred; je vous ai mis à même de marcher dans la vie; vous vous êtes un peu écarté du droit chemin, comme il n'arrive que trop souvent à la jeunesse; ne vous attendez pas à retrouver jamais la même chance, ou vous compteriez sans votre hôte.» À quoi le jeune petit-fils dissipé répond ainsi: «Vous avez autant de fortune qu'on peut en avoir; vous avez fait pour moi des dépenses considérables; vous entassez des piles d'écus pour ma petite soeur, avec laquelle vous vivez secrètement, comme à la dérobée, comme un vrai grigou, sans lui donner aucun plaisir. Pourquoi ne pas mettre de côté une bagatelle en faveur du petit-fils adulte?» Là-dessus, le brave grand-père réplique, «que non-seulement il refuse d'ouvrir sa bourse avec ce gracieux empressement qui a toujours tant de charmes chez un gentleman de son âge, mais qu'il éclatera en reproches, lui dira des mots durs, lui fera des observations toutes les fois qu'ils se trouveront ensemble. Voilà donc la question tout simplement. N'est-ce pas pitié qu'un pareil état de choses se prolonge? et combien ne vaudrait-il pas mieux que le vieux gentleman donnât du métal en quantité raisonnable, pour rétablir la tranquillité et le bon accord!»
Après avoir prononcé ce discours en taisant décrire à son bras une foule d'ondulations élégantes, M. Swiveller plongea vivement dans sa bouche la tête de sa canne, comme pour s'enlever lui-même le moyen de nuire à l'effet de sa harangue en ajoutant un mot de plus.
«Pourquoi me poursuivez-vous? pourquoi me persécutez-vous? au nom du ciel! s'écria le vieillard se tournant vers son petit-fils. Pourquoi amenez-vous ici vos compagnons de débauche? Combien de fois aurai-je à vous répéter que ma vie est toute de dévouement et d'abnégation, et que je suis pauvre?
-- Combien de fois aurai-je à vous répéter, dit l'autre en le regardant froidement, que je sais bien que ce n'est pas vrai?
-- C'est vous qui vous êtes mis où vous êtes, dit le vieillard, restez-y; mais laissez-nous, Nelly et moi, travailler sans relâche.
-- Nell sera bientôt une femme. Élevée à vous croire aveuglément, elle oubliera son frère s'il n'a soin de se montrer quelquefois à elle.
-- Prenez garde, dit le vieillard, dont les yeux étincelèrent, qu'elle ne vous oublie quand vous souhaiteriez le plus de vivre dans sa mémoire. Prenez garde qu'un jour ne vienne où vous marcherez pieds nus dans les rues, tandis qu'elle vous éclaboussera dans son brillant équipage!
-- C'est-à-dire quand elle aura votre argent. Voilà donc cet homme si pauvre!
-- Et cependant, dit le vieillard laissant tomber sa voix et parlant en homme qui pense tout haut, combien nous sommes pauvres! quelle vie que la nôtre! Et quand on songe que c'est la cause d'une enfant, d'une enfant qui n'a jamais fait de tort ni de peine à personne, que nous soutenons... et que cependant nous ne réussissons à rien!... Espoir et patience! c'est notre devise. Espoir et patience!»
Ces paroles furent prononcées trop bas pour arriver aux oreilles des jeunes gens. M. Swiveller sembla penser que les mots inintelligibles marmottés par le vieillard étaient l'indice d'une lutte morale produite par la puissance de sa harangue; car il toucha son ami du bout de sa canne en lui insinuant la conviction où il était, qu'il avait jeté «le grappin» sur le vieux, et qu'il comptait bien obtenir un droit de courtage sur les bénéfices. Peu de temps après, il s'aperçut de sa méprise; il prit alors un air endormi et mécontent, et plus d'une fois il avait insisté sur ce qu'il était temps de partir promptement, lorsque la porte s'ouvrit et la petite fille parut en personne.
CHAPITRE III.
Nelly était suivie de près par un homme âgé, dont les traits étaient remarquablement durs et repoussants. Cet homme était de si petite taille, qu'il eût pu passer pour un nain, bien que sa tête et sa figure n'eussent pas déparé le corps d'un géant. Ses yeux noirs, vifs et empreints d'une expression d'astuce, étaient sans cesse en mouvement, sa bouche et son menton hérissés du chaume d'une barbe dure et inculte. Il avait de ces teints qui ont toujours l'air malpropre ou malsain. Mais ce qui donnait à l'ensemble de sa physionomie quelque chose de plus grotesque encore, c'était un sourire sinistre qui semblait provenir d'une simple habitude sans avoir rapport à aucun sentiment de joie ou de plaisir, et mettait constamment en évidence le peu de dents jaunâtres éparpillées dans sa bouche, ce qui lui donnait l'aspect d'un dogue haletant. Son costume se composait d'un vaste chapeau rond à haute forme, de vêtements de drap noir usé, d'une paire de larges souliers, et d'une cravate d'un blanc sale chiffonnée comme une corde, de manière à laisser à découvert la plus grande partie de son cou roide et nerveux. Le peu de cheveux qu'il avait étaient d'un noir grisonnant, coupés ras, aplatis sur les tempes et retombant sur ses oreilles en frange dégoûtante. Ses mains, couvertes d'un véritable cuir à gros grains, étaient d'une odieuse malpropreté; il avait les ongles crochus, longs et jaunes.
J'eus amplement le temps de noter ces traits caractéristiques; car, outre qu'ils étaient de nature à frapper sans plus ample examen, il se passa quelques instants avant que le silence, fût rompu. L'enfant s'avança timidement vers son frère et mit sa main dans la sienne. Le nain, si l'on veut bien nous permettre de l'appeler ainsi, avait embrassé d'un coup d'oeil pénétrant tous ceux qui étaient présents; et le marchand de curiosités, qui sans doute ne comptait pas sur cet étrange visiteur, semblait éprouver un profond embarras.
«Ah! ah! dit le nain qui, la main posée au-dessus de ses yeux, avait regardé attentivement le jeune homme; ce doit être là votre petit-fils, voisin?
-- Vous voulez dire qu'il ne devrait pas l'être, répondit le vieillard; mais il l'est en effet.
-- Et celui-ci? demanda le nain, montrant Dick Swiveller.
-- C'est un de ses amis, aussi bienvenu que l'autre dans ma maison.
-- Et celui-là? demanda encore le nain, tournant sur ses talons et me montrant du doigt.
-- Un gentleman qui a eu la bonté de ramener Nell au logis l'autre soir qu'elle s'était égarée en revenant de chez vous.»
Le petit homme se tourna vers l'enfant pour la gronder ou lui exprimer son étonnement; mais, comme elle était en train de causer avec le jeune homme, il se contint et pencha la tête afin d'entendre leur conversation.
«Eh bien, Nelly, disait à haute voix le jeune homme, est-ce qu'on ne vous enseigne pas à me haïr, hein?
-- Non, non. Quelle horreur! Oh! non.
-- On vous enseigne à m'aimer, peut-être? dit-il en ricanant.
-- Ni l'un ni l'autre. Jamais on ne me parle de vous, jamais.
-- J'en suis persuadé, dit-il en lançant à son grand-père un regard farouche; j'en suis persuadé, Nell. Je vous crois.
-- Moi, je vous aime sincèrement, Fred.
-- Sans doute!
-- Je vous aime et vous aimerai toujours, répéta-t-elle avec une vive émotion; mais si vous vouliez cesser de le tourmenter, de le rendre malheureux, ah! je vous aimerais encore davantage.
-- Je comprends, dit le jeune homme qui s'inclina nonchalamment vers l'enfant et la repoussa après l'avoir embrassée. Là! maintenant que vous avez bien débité votre leçon, vous pouvez vous retirer. Il est inutile de pleurnicher. Nous ne nous quittons pas mal ensemble, si c'est cela qu'il vous faut.»
Il demeura silencieux, la suivant du regard jusqu'à ce qu'elle eût regagné sa petite chambre et fermé la porte; se tournant ensuite vers le nain, il lui dit brusquement:
«Écoutez-moi, monsieur...
-- C'est à moi que vous parlez? répliqua le nain. Mon nom est Quilp. Ce n'est pas long à retenir: Daniel Quilp.
-- Alors, écoutez-moi, monsieur Quilp. Vous avez un peu d'influence sur mon grand-père...
-- Un peu! dit l'autre avec un ton d'importance.
-- Vous êtes un peu dans la confidence de ses mystères, de ses secrets?
-- Un peu! répliqua Quilp sèchement.
-- Dites-lui donc de ma part, une fois pour toutes, qu'il doit s'attendre à me voir entrer ici et en sortir aussi souvent qu'il me conviendra, aussi longtemps qu'il gardera Nelly ici, et que, s'il veut se débarrasser de moi, il faut que d'abord il se soit débarrassé d'elle. Qu'ai-je donc fait pour être traité comme un loup-garou, pour qu'on me fuie et qu'on me redoute comme si j'apportais la peste? Ce vieillard vous dira que je ne sais pas ce que c'est qu'une affection de famille, et que je ne me soucie pas plus du bonheur de Nelly que de lui-même; laissez-le dire. En ce cas, ce dont je me soucie, c'est de venir ici à ma guise et de rappeler à ma soeur que j'existe. Je veux la voir quand il me plaira. J'y tiens. C'est un droit que je suis venu maintenir aujourd'hui. Je reviendrai cinquante fois dans le même but, et toujours avec le même succès. J'ai dit que je resterais ici jusqu'à ce que j'eusse eu satisfaction: je l'ai eue, voilà ma visite terminée. Allons, Dick.
-- Arrêtez! cria M. Swiveller au moment où son ami se dirigeait vers la porte. Monsieur...
-- Monsieur, votre très-humble serviteur, dit M. Quilp, à qui s'adressait ce dernier mot.
-- Avant de quitter ce lieu de joie et de plaisir, ce séjour où règne une clarté éblouissante, je désire, avec votre permission, hasarder une petite remarque. Je suis venu ici aujourd'hui, monsieur, avec la pensée que le bonhomme était bien disposé...
-- Continuez, monsieur, dit Daniel Quilp en voyant l'orateur s'arrêter subitement.
-- Inspiré par cette idée et par les sentiments qu'elle éveille, et jugeant, en ma qualité d'ami commun, que ce n'est pas par des criailleries, des disputes, des querelles, que les âmes arrivent à s'épancher et que l'harmonie sociale se rétablit entre les parties adverses, j'ai pris sur moi de suggérer un moyen, le seul qu'on puisse adopter en pareille occurrence. Voulez-vous me permettre de vous glisser un tout petit mot à ce sujet?»
Sans attendre la permission qu'il avait sollicitée, M. Swiveller fit un pas vers le nain; puis, s'appuyant sur son épaule et se penchant comme pour lui parler à l'oreille, il lui dit, de manière à être parfaitement entendu de tout le monde:
«Voilà le mot d'ordre pour le bonhomme: _fouille_.
-- Quoi? ... demanda Quilp.
-- Fouille, monsieur, fouille, répéta M. Swiveller en frappant sur son gousset pour montrer qu'il fallait fouiller à la poche. Vous comprenez, monsieur?»
Le nain fit un signe de tête. M. Swiveller fit quelques pas pour se retirer, et il s'arrêta pour lui rendre le même signe de tête à chaque pas qu'il faisait en arrière. Ce fut ainsi qu'il arriva à la porte: là, il toussa fortement pour appeler l'attention du nain et saisir cette occasion de lui recommander par un jeu muet la discrétion la plus absolue et le secret le plus inviolable. Après cette grave pantomime, qui dura le temps nécessaire selon lui pour bien lui inculquer ses idées, il suivit les traces de son ami et disparut.
«Hum! dit le nain avec un regard de travers et en haussant les épaules, il en coûte cher d'avoir de chers parents. Dieu merci, je ne m'en connais pas! Et vous seriez comme moi si vous n'étiez pas aussi faible qu'un roseau et presque aussi dépourvu de raisonnement.
-- Que voulez-vous que je fasse? répliqua le vieillard avec une sorte de désespoir impuissant. Il est bien facile de parler et de ricaner. Que voulez-vous que je fasse?
-- Ce que je ferais, moi, si j'étais à votre place.
-- Quelque acte violent, sans doute?
-- Fort bien, dit le petit homme très-flatté de ce qu'il prenait pour un compliment et grimaçant un rire diabolique en frottant ses mains sales l'une contre l'autre. Demandez à Mme Quilp, à la jolie, soumise, timide et tendre Mme Quilp. Mais son nom me rappelle que je l'ai laissée toute seule; je me figure son inquiétude... Elle n'aura pas un moment de repos jusqu'à ce que je sois de retour. C'est toujours ainsi qu'elle est quand je suis dehors, bien qu'elle n'ose en dire un mot à moins que je ne l'y engage en l'avertissant qu'elle peut parler librement sans avoir peur de me fâcher. Oh! Mme Quilp est bien dressée!»
Cet être difforme me parut horrible avec sa tête monstrueuse sur son petit corps, tandis qu'il frottait lentement ses mains en les tournant l'une sur l'autre, toujours l'une sur l'autre, geste bien simple assurément, mais qui prenait chez lui quelque chose de fantastique. Il fallait le voir aussi abaisser ses épais sourcils et retrousser son menton en l'air, en lançant à la dérobée un regard de triomphe qu'un lutin aurait pu copier pour en faire son profit.
«Tenez, dit-il en mettant la main dans la poche de son habit et en s'approchant de côté vers le vieillard, je l'ai apporté moi-même de crainte d'accident; la somme, quoique en or, eût été trop forte et trop lourde pour tenir dans le petit sac de Nelly. Il faut cependant, voisin, qu'elle s'habitue de bonne heure à de semblables fardeaux, car elle en aura à porter quand vous serez mort.
-- Fasse le ciel que vous disiez vrai! Je l'espère, du moins! dit le vieillard avec une sorte de gémissement.
-- Je l'espère!» répéta le nain.
Et s'approchant plus près encore:
«Voisin, je voudrais bien savoir où vous mettez tout cet argent; mais vous êtes un homme profond, et vous gardez bien votre secret.
-- Mon secret!... dit l'autre avec un regard plein de trouble. Oui, vous avez raison, je... je garde bien mon secret, je le garde bien.»
Sans rien ajouter, il prit l'argent et s'en alla d'un pas lourd et incertain, portant la main à son visage comme un homme contrarié et abattu. Le nain le suivit de ses yeux pénétrants, tandis que le vieillard passait dans le petit salon et plaçait la somme dans un coffre-fort en fer, près de la cheminée. Après avoir rêvé quelques instants, il se disposa à prendre congé du bonhomme en disant que, s'il ne faisait diligence, il trouverait certainement à son retour Mme Quilp en pleine crise nerveuse.
«Ainsi, voisin, dit-il, je vais regagner mon logis en vous chargeant de mes amitiés pour Nelly; j'espère qu'à l'avenir elle ne se perdra plus en route, quoique sa mésaventure m'ait valu un honneur sur lequel je ne comptais pas.»
En parlant ainsi, il s'inclina, me regardant du coin de l'oeil; puis, après avoir jeté un regard intelligent qui semblait embrasser tous les objets d'alentour, quelle que fût leur petitesse ou leur peu de valeur, il partit.
Plusieurs fois j'avais essayé de m'en aller moi-même, mais le vieillard s'y était toujours opposé en me conjurant de rester. Comme il renouvelait sa prière au moment où enfin nous étions seuls, et revenait, avec mille remercîments, sur la circonstance à laquelle nous devions de nous connaître, je cédai volontiers à ses instances et m'assis avec l'air d'examiner quelques miniatures curieuses et un petit nombre d'anciennes médailles qu'il plaça devant moi. Il ne fallait pas, d'ailleurs, insister beaucoup pour me déterminer à rester, car il est certain que si ma curiosité avait été éveillée lors de ma première visite, elle n'avait pas diminué dans la seconde.
Nell ne tarda pas à venir nous rejoindre, et, posant sur la table quelque travail de couture, elle s'assit à côté du vieillard. Rien de charmant à voir comme les fleurs fraîches qu'elle avait mises dans la chambre, comme l'oiseau favori dont la petite cage était ombragée par un vert rameau, comme le souffle de fraîcheur et de jeunesse qui semblait frémir à travers cette vieille et triste maison, et voltiger autour de l'enfant! Il était curieux aussi, quoique moins agréable, de passer de la beauté et de la grâce de l'enfant, à la taille voûtée, au visage soucieux, à la physionomie fatiguée du vieillard. À mesure qu'il allait devenir, plus faible et plus abattu, qu'adviendrait-il de cette petite créature isolée? Et s'il mourait, le pauvre protecteur, quel serait le sort de la protégée?
Le vieillard, qui parut répondre exactement à mes pensées, posa sa main sur celle de Nelly et dit tout haut:
«Je ne veux plus être si triste, Nelly, il est impossible qu'il n'y ait pas quelque bonne fortune en réserve pour toi; je dis pour toi, car pour moi je ne demande rien. Sinon, le malheur s'appesantirait si lourdement sur ta tête innocente!... Mais non, tous mes efforts ne seront pas perdus, c'est impossible.»
Elle le regarda gaiement, mais sans rien répondre.
«Quand je pense, reprit-il, à ces années nombreuses, oui, nombreuses dans ta courte existence, où tu as vécu seule auprès de moi; à ces jours monotones, sans compagnes ni plaisirs de ton âge; à cette solitude où tu as grandi, en quelque sorte, loin du genre humain tout entier, et en face d'un vieillard seulement, je crains quelquefois, Nelly, de n'avoir pas agi avec toi comme je le devais.
-- Oh! grand-père!... s'écria l'enfant avec une surprise pleine d'émotion.
-- Oui, dit-il, sans le vouloir, sans le vouloir. J'ai toujours aspiré au moment où tu pourrais figurer parmi les dames les plus heureuses et les plus belles dans la position la plus brillante. Mais j'en suis encore à y aspirer, j'y aspire toujours, et, en attendant, s'il me fallait te quitter, t'aurais-je suffisamment préparée pour les luttes du monde? Ce pauvre oiseau que voilà serait aussi bien en état d'en courir les risques si on lui donnait la volée. Attention! j'entends Kit; il est à la porte: va lui ouvrir, Nell.»
Elle se leva, fit vivement quelques pas, s'arrêta, se retourna et jeta ses bras au cou du vieillard, puis le quitta, et s'élança, plus vite cette fois afin de cacher les larmes qui coulaient de ses yeux.
«Un mot, monsieur, me dit le vieillard à voix basse et d'un ton précipité; un mot à l'oreille. Vos paroles de l'autre soir m'ont rendu malheureux. Voici ma seule justification: j'ai tout fait pour le mieux, il est trop tard pour revenir sur mes pas quand bien même je le pourrais; mais je ne le puis, et d'ailleurs j'espère encore triompher! Tout pour elle. J'ai supporté moi-même la plus grande misère afin de lui épargner les souffrances qu'entraîne la pauvreté; je veux lui épargner les peines qui ont mis au tombeau, hélas! trop tôt! sa mère, ma chère fille! Je veux lui laisser non pas de ces ressources vulgaires qui pourraient aisément se perdre et se dissiper, mais une fortune qui la place pour toujours au-dessus du besoin. Remarquez bien cela, monsieur: ce n'est pas du pain que je veux lui assurer, c'est une fortune. Mais, chut! la voici, je ne puis vous en dire davantage, ni maintenant, ni jamais, en sa présence.»
L'impétuosité avec laquelle il me fit cette confidence, le tremblement de sa main qui pressait mon bras, les yeux ouverts et brillants qu'il fixait sur moi, sa véhémence passionnée et son agitation, tout cela me remplit, d'étonnement. D'après ce que j'avais vu et entendu, d'après une grande partie de ce qu'il m'avait dit lui-même, je le supposais riche. Mais, quant à son caractère, je ne pouvais le définir, à moins que ce ne fût un de ces misérables qui, ayant fait de la fortune l'unique but, l'unique objet de leur vie, et ayant réussi à amasser de grands biens, sont continuellement torturé par la crainte de la pauvreté et obsédés par l'inquiétude de perdre de l'argent et de se ruiner. Il m'avait dit bien des choses que je n'avais pu comprendre, et qui ne pouvaient s'expliquer que par cette supposition. Je finis donc par conclure que sans nul doute il appartenait à cette catégorie malheureuse.