Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 26

Chapter 263,621 wordsPublic domain

«Ne sentez-vous pas, reprit miss Monflathers, combien vous êtes coupable d'exercer ce métier de montreuse de figures de cire, lorsque vous pourriez vous faire honneur d'aider, dans la mesure de vos forces, à la prospérité des manufactures de votre pays; élever votre esprit par la contemplation constante des machines à vapeur, et gagner noblement par semaine un salaire confortable de trois francs quarante à trois francs soixante-quinze? Ne sentez- vous pas que plus on travaille, plus on est heureux?

-- Telle la petite abeille...,» murmura l'une des sous-maîtresses, citant le docteur Watts.

-- Eh! dit miss Monflathers qui se retourna vivement, qui a parlé?»

Naturellement la sous-maîtresse qui n'avait rien dit indiqua l'autre, que miss Monflathers invita sèchement à la laisser tranquille, à la grande satisfaction de celle des sous-maîtresses qui venait de dénoncer sa compagne.

«La petite abeille laborieuse, dit miss Monflathers en se redressant, ne peut se comparer qu'aux enfants de bonne maison, celles dont l'éducation se compose de «la lecture, l'aiguille et le jeu salutaire»; leur travail, à celles-là, consiste à peindre sur velours, à broder au crochet, à faire de la tapisserie. Mais pour les petites filles de cette classe, ajouta-t-elle en montrant Nelly du bout de son ombrelle, pour les enfants pauvres du peuple, voici leur affaire:

«À l'ouvrage, enfants, à l'ouvrage, À l'ouvrage encore et toujours; Jusqu'à la fin, dès mon jeune âge Que le travail use mes jours.»

Un murmure d'enthousiasme universel suivit ces paroles; et cette fois les deux sous-maîtresses ne furent pas seules à applaudir, mais toutes les élèves se montrèrent également étonnées d'entendre miss Monflathers improviser en aussi beau style: car, si depuis longtemps miss Monflathers était connue pour sa capacité politique, jamais elle ne s'était révélée jusque-là comme poëte original. En ce moment l'une d'elles fit remarquer que Nelly pleurait, et tous les yeux se tournèrent de nouveau vers l'enfant.

Ses yeux, en effet, étaient pleins de larmes. En tirant son mouchoir pour les essuyer, elle le laissa tomber. Avant qu'elle pût se baisser pour le ramasser, une jeune fille d'environ quinze ou seize ans, qui s'était tenue à part des autres comme si elle ne se sentait pas à sa place parmi elles, releva vivement le mouchoir et le mit dans la main de Nelly. Elle se retirait ensuite timidement à l'écart lorsqu'elle fut arrêtée par la maîtresse de pension.

«C'est miss Edwards qui a fait cela! dit miss Monflathers d'un ton d'oracle; je suis sûre que c'est miss Edwards.»

C'était bien miss Edwards; ce fut à qui dirait: «C'est miss Edwards!» Et miss Edwards en convint elle-même.

«N'est-il pas étrange, miss Edwards, dit miss Monflathers abaissant son ombrelle pour regarder en plein la coupable, que vous portiez aux gens des classes inférieures un sentiment d'affection qui vous fait toujours prendre leur parti? ou plutôt, n'est-il pas bien extraordinaire que j'aie beau dire et beau faire, et que je ne puisse vous corriger des penchants qui vous viennent malheureusement de votre position fausse dans la vie? En vérité, il faut que vous soyez la petite fille la plus commune et la plus vulgaire!

-- Mais, madame, je ne croyais pas faire mal, répondit une voix douce. Je n'ai fait que céder à l'impulsion du moment.

-- Une impulsion! répéta dédaigneusement miss Monflathers. J'admire que vous osiez me parler d'impulsion, à moi!»

Les deux sous-maîtresses approuvèrent d'un signe de tête.

«J'en suis fort étonnée!...»

Les deux sous-maîtresses montrèrent le même étonnement.

«C'est une impulsion, je suppose, qui vous fait embrasser la cause de tout être vil et rampant que vous rencontrez sur votre chemin?»

Les deux sous-maîtresses avaient déjà fait _in petto_ la même supposition.

«Mais il est bon que vous sachiez, miss Edwards, reprit la maîtresse de pension avec une sévérité croissante, qu'il ne saurait vous être permis, ne fût-ce qu'au point de vue du bon exemple et du décorum de mon établissement; qu'il ne saurait vous être permis, qu'il ne vous sera point permis de manquer à vos supérieurs d'une manière aussi grossière. Si vous n'avez pas de raison pour éprouver une juste fierté avec des enfants qui montrent les figures de cire, voici des jeunes personnes qui en ont; ou vous témoignerez de la déférence à ces jeunes personnes, ou vous quitterez ma maison, miss Edwards!...»

Cette jeune fille, orpheline et pauvre, avait été élevée dans la pension, instruite pour rien et enseignant aux autres pour rien ce qu'elle avait appris; nourrie pour rien, logée pour rien, elle était regardée comme infiniment moins que rien par tous les habitants de la maison. Les servantes sentaient son infériorité, car elles étaient bien mieux traitées qu'elle; au moins elles avaient la liberté d'aller et de venir, et chacune dans leur service obtenait bien plus d'égards. Les sous-maîtresses avaient sur miss Edwards une évidente supériorité, car dans leur temps elles avaient payé peut-être en pension, et maintenant elles étaient payées à leur tour. Les élèves ne faisaient nul cas d'une compagne qui n'avait pas de grandes histoires à raconter sur les splendeurs de sa famille, pas d'amis qui vinssent la voir avec des chevaux de poste et auxquels la maîtresse de pension offrît, avec ses humbles respects, du vin et des gâteaux; ni une femme de chambre pour venir respectueusement la prendre et la conduire chez ses parents, aux jours de congé; rien enfin de distingué ni d'élégant, dont elle pût se faire honneur dans la conversation ou autrement.

Or, pourquoi miss Monflathers était-elle toujours et en tout temps irritée contre la pauvre élève? Le voici. Le plus beau fleuron de la couronne de miss Monflathers, la plus brillante illustration de l'établissement de miss Monflathers, c'était la fille d'un baronnet, la fille réelle et vivante d'un baronnet réel et vivant. Eh bien! pendant que cette jeune personne, par un renversement extraordinaire des lois de la nature, était non-seulement commune de visage, mais encore commune d'esprit, la pauvre miss Edwards avait à la fois l'esprit développé et des traits charmants. N'est- ce pas incroyable? Comment! cette petite miss Edwards qui avait seulement apporté en entrant une petite somme depuis longtemps dépensée, se permettait de dépasser et de primer de beaucoup dans ses études la fille du baronnet qui pourtant prenait des leçons de tous les arts d'agrément (ce n'était pas une raison pour en être plus savante), et dont la note semestrielle dépassait du double ce que payaient toutes les autres élèves! Il fallait donc que miss Edwards ne tînt aucun compte de l'honneur et de la réputation de la maison! Aussi miss Monflathers, qui la sentait dans sa dépendance, lui montrait-elle, sans se gêner, tout son dégoût, son mépris, son impatience, et quand elle la vit témoigner quelque compassion à la petite Nelly, elle profita de cette occasion pour s'indigner contre elle et la maltraiter comme nous venons de voir:

«Miss Edwards, vous ne prendrez pas l'air aujourd'hui. Ayez la bonté de vous retirer aux arrêts dans votre chambre et de n'en pas sortir sans ma permission.»

La pauvre jeune fille se hâtait d'obéir, quand elle fut tout à coup «ramenée» en style de marine par un cri étouffé de miss Monflathers.

«Elle a passé sans me saluer! dit avec indignation la maîtresse, en levant ses yeux au ciel. Elle a passé sans avoir l'air de prendre garde le moins du monde à ma présence!»

La jeune fille se retourna et salua. Nelly put voir que miss Edwards leva fièrement ses yeux noirs sur sa maîtresse, et que dans l'expression de son visage, comme dans toute son attitude, il y avait une muette mais touchante protestation contre ce traitement injuste. Miss Monflathers se borna à répondre par une inclination de tête, et la grande porte se ferma sur cette victime d'un mouvement généreux.

«Quant à vous, petite malheureuse, cria miss Monflathers en s'adressant à Nelly, dites à votre maîtresse que si, à l'avenir, elle prend la liberté de m'envoyer de nouveaux messages, j'écrirai aux autorités pour lui faire donner les étrivières, ou j'exigerai qu'elle vienne me faire amende honorable en chemise; et vous, vous pouvez être certaine que vous ferez connaissance avec le moulin de discipline si vous osez revenir ici. Maintenant, mesdemoiselles, allons!»

La procession s'ébranla, deux par deux, avec les livres et les ombrelles, et miss Monflathers, invitant la fille du baronnet à marcher auprès d'elle pour calmer ses sens surexcités, éloigna les deux sous-maîtresses qui pendant ce temps avaient échangé leurs sourires contre des regards sympathiques, et les laissa veiller à l'arrière-garde, se haïssant l'une l'autre un peu plus cordialement, à raison de ce qu'elles étaient obligées de cheminer côte à côte.

CHAPITRE XXXII.

En apprenant qu'elle avait été menacée des étrivières et de la pénitence publique, Mme Jarley éprouva une fureur indescriptible. La véritable, l'unique Jarley, être exposée au mépris de la foule, être huée par les enfants et insultée par les policemen! Elle, qui faisait les délices de la grande et de la petite noblesse, être dépouillée d'un chapeau que la femme d'un lord-maire se fût honorée de porter et exposée en chemise comme un exemple de mortification humiliante! Et c'était une miss Monflathers qui avait l'audace de la menacer de cette peine dégradante, qui ferait honte à l'imagination la plus perverse!»

«En vérité, s'écria mistress Jarley dans l'explosion de sa colère et ne se dissimulant pas l'insuffisance de ses moyens de vengeance, quand je pense à cela, il y a de quoi se faire athée!...»

Mais au lieu d'adopter cette vengeance extrême, Mme Jarley, après réflexion, tira la bouteille suspecte; elle fit poser des verres sur son tambour favori, s'assit sur une chaise derrière le tambour, appela ses gens autour d'elle, et leur raconta plusieurs fois mot à mot l'affront qu'elle avait reçu. Après quoi, elle leur ordonna, d'une sorte d'accent désespéré, de boire; tantôt elle riait, tantôt elle pleurait, tantôt elle prenait elle-même une petite goutte, puis elle riait et pleurait à la fois, et reprenait deux gouttes: par degrés la digne femme en arriva à rire davantage et à pleurer moins, jusqu'à ce qu'enfin elle ne put assez rire aux dépens de miss Monflathers qui, d'odieuse qu'elle était, ne lui parut plus tout bonnement qu'un modèle achevé d'absurdité et de ridicule.

«Car enfin qu'est-ce qui a le dernier de nous deux, après tout? demanda Mme Jarley. Tout cela c'est du bavardage; elle dit qu'elle me fera donner les étrivières: qu'est-ce qui m'empêche de la menacer aussi des étrivières? ce serait encore bien plus drôle. Allons, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.»

Étant arrivée à cette heureuse disposition d'esprit, grâce surtout à certaines interjections jetées çà et là par M. Georges en guise de consolation, Mme Jarley n'épargna pas à Nelly des paroles de réconfort, et lui demanda comme une faveur personnelle de ne plus penser à miss Monflathers que pour en rire toute sa vie vivante.

C'est ainsi que se termina, chez Mme Jarley, cet accès de colère qui s'apaisa longtemps avant le coucher du soleil. Cependant les tourments de Nelly étaient d'une nature plus grave, et les assauts qu'ils livraient à sa tranquillité ne pouvaient pas être aussi facilement réprimés.

Le soir même, comme elle le redoutait, son grand-père se glissa dehors; il ne revint qu'au milieu de la nuit. Accablée par ces pensées, fatiguée de corps et d'esprit, elle était seule, assise dans un coin, et veillait en comptant les minutes jusqu'au moment où il arriva sans un sou, harassé, attristé, mais toujours sous l'empire de sa passion dominante.

«Donne-moi de l'argent, dit-il d'un ton farouche, comme ils allaient se coucher. J'ai besoin d'argent, Nell. Un jour, je te le rendrai avec un riche intérêt; mais tout l'argent qui tombe dans tes mains doit m'appartenir: ce n'est pas pour moi que je le réclame, mais je veux m'en servir pour toi. Rappelle-toi cela, Nell, je veux m'en servir pour toi!...»

Que pouvait faire l'enfant, sachant ce qu'elle savait, sinon de lui remettre chaque sou de son petit gain, de peur qu'il ne fût tenté de voler leur bienfaitrice? Si elle s'avisait de révéler la vérité, elle avait peur qu'on ne le traitât en aliéné; si elle ne lui procurait pas d'argent, il s'en procurerait lui-même. D'un autre côté, en lui en fournissant, elle nourrissait le feu qui le dévorait, et l'empêchait peut-être de se guérir de sa manie. Partagée entre ces réflexions, épuisée par le poids d'un chagrin qu'elle n'osait avouer, torturée par d'innombrables craintes durant les absences du vieillard, redoutant également son éloignement et son retour, elle vit les couleurs de la santé s'effacer de ses joues, ses yeux perdre leur éclat, son coeur se briser tous les jours. Ses peines d'autrefois étaient revenues, avec un surcroît de nouvelles agitations et de nouveaux doutes: le jour, elles assiégeaient son esprit; la nuit, elles voltigeaient sur son chevet, elles la persécutaient dans ses rêves.

Au milieu de son affliction, il était naturel que l'enfant aimât à se rappeler souvent l'image de la jeune fille dont elle n'avait eu que le temps d'entrevoir la bienveillance généreuse, mais dont la sympathie, exprimée dans une action rapide, était restée dans sa mémoire avec la douceur d'une amitié d'enfance. Elle se disait fréquemment que son coeur serait bien allégé, si elle avait une telle amie à qui elle pût confier ses chagrins; que, si même elle pouvait seulement entendre cette voix, elle se sentirait plus heureuse. Alors elle souhaitait d'être quelque chose de plus convenable, d'être moins pauvre, d'être dans une condition moins humble, d'avoir le courage d'adresser la parole à miss Edwards, sans avoir à craindre d'être repoussée: mais, en y songeant, elle sentait quelle immense distance les séparait, et elle n'avait plus d'espérance que la jeune demoiselle pensât encore à elle.

L'époque des vacances était arrivée pour les maisons d'éducation. Les élèves étaient rentrées dans leurs familles. On disait que miss Monflathers faisait les charmes de Londres et ravageait les coeurs des gentlemen entre deux âges: mais on ne disait rien de miss Edwards. Était-elle retournée chez elle, avait-elle seulement un chez elle? Était-elle restée à la pension? Personne n'en disait rien. Mais un soir, comme Nelly revenait d'une promenade solitaire, elle passa justement devant l'auberge où s'arrêtaient les diligences, au moment où il en arrivait une: or, Nelly aperçut la belle demoiselle dont elle se souvenait si bien, et qui s'était élancée pour embrasser une jeune fille qu'on aidait à descendre de l'impériale.

C'était la soeur de miss Edwards, sa petite soeur, beaucoup plus jeune que Nelly, une soeur qu'elle n'avait pas vue depuis cinq ans. Pour la faire venir quelques jours seulement, miss Edwards avait dû pendant longtemps économiser ses modestes ressources. Nelly sentit en quelque sorte son coeur se briser, quand elle fut témoin de leurs embrassements. Elles s'écartèrent un peu de la foule qui se pressait autour de la voiture; là, elles s'embrassèrent de nouveau, entremêlant leurs caresses joyeuses de larmes et de sanglots. Leur costume simple et distingué, le long trajet que la plus jeune soeur avait accompli toute seule, leur agitation, leur bonheur, les larmes qu'elles versaient; il y avait là dedans toute une histoire pleine d'intérêt.

Elles se remirent au bout de quelques instants et s'éloignèrent, en se tenant par la main, ou plutôt en se serrant l'une contre l'autre.

«Bien sûr, vous êtes heureuse, ma soeur? dit la plus jeune, au moment où elles passaient devant l'endroit où Nelly s'était arrêtée.

-- Tout à fait heureuse, répondit miss Edwards.

-- Mais, l'êtes-vous toujours?... Ah! ma soeur, pourquoi détournez-vous votre visage?»

Nelly ne put s'empêcher de les suivre à une courte distance. Elles se rendirent à la maison d'une vieille bonne, chez qui miss Edwards avait loué pour sa soeur une chambre.

«Je viendrai vous voir chaque matin de bonne heure, dit miss Edwards, et nous passerons ensemble toute la journée.

-- Pourquoi pas aussi le soir? Chère soeur, est-ce qu'on vous en voudrait pour cela?...»

D'où vient que, cette nuit-là, les yeux de la petite Nelly se mouillèrent de larmes comme ceux des deux soeurs? D'où vient qu'elle sentit de la joie en son coeur pour les avoir rencontrées, et qu'elle éprouva de la tristesse à la pensée qu'elles seraient bientôt forcées de se séparer? Gardons-nous de croire que cette sympathie eût été éveillée par aucune idée personnelle et que Nelly, à son insu, se fût reportée au souvenir de ses propres peines: mais, bien plutôt remercions Dieu de ce que les innocentes joies d'autrui peuvent nous émouvoir fortement, et de ce que même dans notre nature déchue il y a une source d'émotion pure qui doit être estimée dans le ciel!

À la brillante clarté du matin, mais plus souvent à la douce lueur du soir, Nelly, respectant les courtes et heureuses entrevues des deux soeurs, trop courtes pour lui permettre de s'approcher et de risquer un mot de remerciaient, bien qu'elle en brûlât d'envie, Nelly les suivait à quelque distance dans leurs promenades au hasard, s'arrêtant lorsqu'elles s'arrêtaient, s'asseyant sur le gazon quand elles s'asseyaient, se levant quand elles se levaient, et trouvant une compagnie et un véritable charme à se sentir si près d'elles.

Leur promenade du soir avait lieu habituellement au bord d'une rivière. Là aussi, chaque soir, venait Nelly, sans que les deux soeurs pensassent à elle, sans qu'elles l'aperçussent. Mais il lui semblait que c'étaient ses amies, ses confidentes, et qu'avec elles son fardeau était devenu plus léger, plus facile à porter; qu'elle pouvait unir ses chagrins aux leurs, et que toutes trois se donnaient une consolation mutuelle. Sans doute, c'était une faiblesse d'imagination, la pensée enfantine d'une jeune fille solitaire; mais les soirs succédaient aux soirs, et les deux soeurs venaient toujours au même lieu, et Nelly les y suivait toujours avec un coeur attendri et soulagé.

Un soir, au retour, elle fut effrayée d'apprendre que Mme Jarley avait donné l'ordre d'annoncer que la magnifique collection n'avait plus à rester qu'un seul jour dans la ville. En conséquence de cette menace, car toutes les annonces relatives aux plaisirs du public sont connues pour être d'une exactitude irrévocable, l'exhibition devait être close le lendemain.

«Nous allons donc partir immédiatement, madame? demanda Nelly.

-- Regardez ceci, mon enfant, répondit Mme Jarley. Voilà la réponse à votre question.»

En parlant ainsi, Mme Jarley lui montra un autre tableau sur lequel il était dit que, par suite du grand nombre de visiteurs et de la quantité considérable de personnes contrariées de n'avoir pu entrer pour voir les figures de cire, l'exhibition serait prolongée jusqu'à la fin de la semaine, et que la réouverture aurait lieu le lendemain.

«À présent, dit Mme Jarley, que les institutions sont en vacances et que la curiosité des principaux amateurs est épuisée, nous avons affaire au public général, et celui-là a besoin d'être stimulé.»

Le lendemain, à midi, Mme Jarley en personne s'établit derrière une table richement ornée, entourée des figures remarquables dont nous avons fait mention plus haut, et elle ordonna que les portes fussent ouvertes toutes grandes au public éclairé et intelligent. Mais les recettes du premier jour ne furent pas brillantes, d'autant plus que la masse du public, tout en montrant un vif intérêt pour Mme Jarley personnellement et les satellites de cire qu'il lui était permis de contempler pour rien, ne se laissait aller par aucune amorce à payer cinquante centimes par tête. Ainsi, bien qu'une grande quantité de monde continuât de regarder, à l'entrée, les figures qui y étaient groupées; bien que les curieux stationnassent en ce lieu avec une remarquable persévérance, une heure au moins, pour entendre jouer l'orgue de Barbarie et pour lire les affiches; et bien que ces amateurs fussent assez bons pour recommander à leurs amis de patronner l'exhibition de la même manière, de sorte que l'entrée était régulièrement bloquée par la moitié de la population de la ville qui ne quittait ce poste que pour être relevée par l'autre moitié, il se trouva que la caisse n'en fut pas plus riche, ni la perspective plus encourageante pour l'établissement.

Dans cet état de déchéance de l'art classique sur la place, Mme Jarley recourut à des efforts extraordinaires afin de stimuler le goût du public et d'aiguiser sa curiosité. Certain mécanisme placé dans le corps de la religieuse qui se trouvait exposée en avant, tout près de la porte, fut nettoyé, monté et mis en mouvement, de sorte que ce personnage remuait la tête tout le long du jour, comme un paralytique, à la grande admiration d'un barbier du coin, ivrogne, mais bon protestant, qui considérais ces mouvements paralytiques comme l'emblème de la dégradation produite sur l'esprit humain par les rites de l'Église romaine, et développait ce thème avec autant d'éloquence que de moralité. Les deux charretiers passaient constamment de la salle d'exhibition au dehors, sous des costumes différents, criant très-haut qu'ils n'avaient rien vu dans leur vie qui fût plus admirable que ce spectacle, et pressant les auditeurs, avec les larmes aux yeux, de ne pas se refuser un si beau plaisir. Mme Jarley, assise au bureau, fit sonner des pièces d'argent depuis midi jusqu'au soir; elle criait d'une voix solennelle à la foule de remarquer que le prix d'admission n'était que de cinquante centimes, et que le départ de la collection entière, destinée à faire une tournée parmi les têtes couronnées de l'Europe, était positivement fixé à la semaine suivante, jour pour jour.

«Ainsi, dépêchez-vous, il est temps, voilà le moment, disait Mme Jarley en terminant chacun de ces appels. Rappelez-vous que c'est l'extraordinaire collection de Jarley, composée de plus de cent figures, et que cette collection est unique dans le monde, toutes les autres ne sont qu'attrape et déception. Dépêchez-vous, il est temps, voilà le moment!...»

CHAPITRE XXXIII.

Comme l'enchaînement de ce récit veut que nous ayons à nous occuper de temps en temps de quelques-uns des faits qui se rapportent à la vie domestique de M. Sampson Brass, et comme nous ne saurions, pour cet objet, trouver une place plus commode que celle-ci, le narrateur va prendre le lecteur par la main et le mener dans l'espace, pour lui faire franchir un plus grand intervalle que ne firent don Cléophas-Leandro-Perez Zambullo et son démon familier à travers cette agréable région, et pour s'abattre sans façon avec lui sur le trottoir de Bewis Marks.

C'est une petite et sombre maison, que celle de M. Sampson Brass, devant laquelle vont s'arrêter les intrépides aéronautes.