Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 25

Chapter 253,851 wordsPublic domain

M. James Groves éprouva une assez vive surprise. Il considéra la guinée, la fit sonner, regarda l'enfant, puis contempla de nouveau la pièce d'or, comme s'il voulait demander d'où elle tenait cela. Cependant, la pièce étant bonne et changée chez lui, il pensa en aubergiste prudent que les informations n'étaient pas son affaire. Il changea donc la guinée, et, prélevant l'écot, donna le surplus à Nelly. Celle-ci revenait vers la chambre où elle avait passé la soirée, lorsqu'elle crut voir une ombre s'y glisser du côté de la porte. Il n'y avait rien qu'un long couloir noir entre cette porte et l'endroit où elle avait changé: bien certaine que personne n'avait pu pénétrer en ce lieu tandis qu'elle y était, elle fut frappée de l'idée qu'elle avait été épiée.

Mais par qui?

Lorsque Nelly rentra dans la salle, elle en retrouva tous les habitants exactement dans la position où elle les avait quittés. Le gros homme était étendu sur deux chaises, la tête appuyée sur sa main; l'homme aux yeux louches était dans une attitude semblable, au côté opposé de la table. Entre eux était assis le grand-père, les regards attachés sur l'heureux gagnant avec une sorte d'admiration avide et suspendu à sa parole comme si c'était un être supérieur. Nelly resta d'abord confondue de surprise et chercha autour d'elle pour voir s'il y avait là une autre personne. Non, rien n'était changé. Alors elle demanda tout bas à son grand-père si quelqu'un était, en son absence, sorti de la salle.

«Non, répondit-il, personne.»

Il fallait donc qu'elle l'eût rêvé; et cependant il était étrange que, sans aucune raison, elle se fût imaginé apercevoir si distinctement une figure. Elle y pensait encore et n'était pas sortie de son étonnement quand une servante vint avec une lumière la conduire à sa chambre.

Le vieillard prit congé de la compagnie, et tous deux montèrent l'escalier.

La maison était vaste, distribuée d'une manière irrégulière, avec des corridors sombres et de larges escaliers, que la faible clarté des chandelles semblait rendre encore plus obscurs. Nelly laissa son grand-père dans la chambre qui lui avait été assignée et suivit son guide jusqu'à l'autre, qui se trouvait à l'extrémité d'un corridor. On y montait par une demi-douzaine de marches délabrées. Cette chambre avait été préparée pour l'enfant. La servante s'établit quelques instants à causer et à conter ses peines. Sa place n'était pas bonne, dit-elle; ses gages étaient minces et il y avait beaucoup de besogne; elle devait s'en aller d'ici à quinze jours: la demoiselle ne pourrait-elle pas la recommander ailleurs? Elle avait peur d'avoir bien du mal à trouver une autre place, au sortir d'une maison mal famée, hantée seulement par des joueurs de profession. Elle serait fort surprise que les habitués du lieu fussent la crème des honnêtes gens; mais pour rien au monde elle ne voudrait que ses paroles fussent répétées. Puis elle fit par-ci par-là quelque allusion en passant à un amoureux qu'elle avait rebuté et qui avait menacé de s'engager comme soldat; elle promit ensuite de frapper à la porte le lendemain au point du jour, et enfin... Bonne nuit!

Une fois seule, Nelly ne se trouva pas fort à l'aise. Elle ne pouvait s'empêcher de penser à la figure qui s'était glissée le long du couloir; et ce que la servante avait dit n'était pas de nature à la rassurer. Ces hommes avaient un air particulier. Peut- être gagnaient-ils leur vie à voler et assassiner les voyageurs. Qui sait?...

Malgré ses efforts pour dompter ses craintes ou les oublier du moins un moment, l'anxiété que lui avaient inspirée les aventures de la nuit lui revenait toujours. La passion d'autrefois s'était réveillée dans le coeur du vieillard, et Dieu seul savait où elle pourrait l'entraîner encore. Quelle inquiétude leur absence n'avait-elle pas dû causer déjà chez Mme Jarley! peut-être s'était-on mis à leur recherche. Le lendemain matin, leur pardonnerait-on, ou bien les mettrait-on à la porte, livrés de nouveau à l'abandon? Oh! pourquoi s'étaient-ils arrêtés dans cette fâcheuse maison! combien il eût mieux valu, à tout risque, continuer leur route!

Enfin le sommeil appesantit par degrés ses paupières; un sommeil brisé, agité, où, dans ses rêves, il lui semblait qu'elle tombait du haut de quelque tour et dont elle s'éveillait en sursaut avec de grandes terreurs. Un sommeil plus profond succéda au premier, et alors, qu'est-ce?... Quelqu'un dans la chambre!...

Oui, il y avait quelqu'un.

Nelly avait entr'ouvert la persienne pour apercevoir le jour aussitôt que l'aube naîtrait. Entre le pied du mur et la croisée encore obscure, rampait et se glissait une sorte de fantôme, cheminant sans bruit sur les mains et décrivant un cercle autour du lit. L'enfant n'avait la force ni de crier pour appeler à son secours, ni de faire un mouvement: elle restait immobile et attendait...

Le fantôme s'approcha silencieusement et furtivement du chevet du lit. Il était tellement près de l'oreiller, que Nelly se renfonça, de peur que ces mains errantes ne rencontrassent son visage en tâtonnant. Il fit un mouvement du côté de la fenêtre, puis il tourna la tête vers Nelly.

Cette masse noirâtre n'était qu'une tache sur le fond moins obscur de la chambre; mais Nelly vit bien la tête se tourner, elle vit bien, à ne pouvoir s'y méprendre, que les yeux de l'homme regardaient et que ses oreilles écoutaient. Alors il s'arrêta, immobile comme Nelly. Enfin, le visage toujours fixé sur elle, il farfouilla dans quelque chose avec ses mains, et l'enfant entendit tinter de l'argent.

Ensuite le fantôme revint sur ses pas, toujours silencieux: il replaça les vêtements qu'il avait pris à côté du lit, et se remit à quatre pattes pour se glisser jusqu'à la porte. Quelque furtifs que fussent ses mouvements, Nelly entendit le parquet craquer sous lui, car elle pouvait l'entendre si elle ne le voyait pas. Il finit par gagner la porte, et là il se remit sur ses pieds. Les marches de l'escalier retentirent sous son pas furtif... Le fantôme avait disparu.

La première pensée de l'enfant fut de se soustraire à la terreur qu'elle éprouvait de se trouver isolée dans cette chambre, d'aller chercher compagnie, de ne pas rester toute seule, et de recouvrer ainsi l'usage de la parole que la peur lui avait fait perdre. Sans savoir même qu'elle eût quitté son lit, elle courut à la porte.

Mais là encore elle aperçut le fantôme sur la dernière marche de son escalier.

Elle ne pouvait passer; elle y eût réussi peut-être dans les ténèbres sans être saisie au passage, mais son sang se figeait rien que d'y penser. Le fantôme se tenait tranquille et elle aussi, non par courage, mais par nécessité; car il n'était guère moins dangereux pour elle de rentrer dans sa chambre que de descendre.

Au dehors, la pluie battait les murs avec, rage et tombait à flots du toit de chaume. Des moucherons et des cousins, faute de pouvoir s'aventurer en plein air, volaient çà et là dans l'obscurité, se heurtant contre la muraille et le plafond, et remplissaient de leurs bourdonnements ce lieu silencieux. Le fantôme remua de nouveau. Involontairement, l'enfant fit de même. Une fois dans la chambre de son grand-père, elle serait en sûreté.

L'homme suivit le corridor jusqu'à ce qu'il eût gagné la porte même que Nelly souhaitait si ardemment d'atteindre. L'enfant, en se sentant si près de son refuge, allait s'élancer pour se jeter dans la chambre et s'y renfermer, quand le fantôme s'arrêta encore.

Une affreuse idée la saisit: si cet homme entrait là, s'il voulait attenter à la vie du vieillard!...

Nelly se sentit défaillir.

Cependant le fantôme entra dans la chambre.

À l'intérieur, il y avait une faible lumière; et Nelly, encore muette d'effroi, complètement muette, et presque inanimée, se hasarda à regarder.

La porte était restée en partie ouverte. Ignorant ce qu'elle faisait, mais ne songeant qu'à sauver son grand-père ou à périr avec lui, Nelly s'inclina...

Ah! quel tableau frappa ses yeux!

Le lit n'avait pas été occupé; il n'était pas même défait. Devant une table était assis le vieillard, seul dans la chambre. Son pâle visage était tout illuminé par l'ardeur cupide qui brillait dans son regard, en comptant l'argent qu'il venait de voler à sa petite-fille de ses propres mains.

CHAPITRE XXXI.

L'enfant s'éloigna de la porte et regagna sa chambre d'un pas plus faible, plus incertain encore que lorsqu'elle s'était approchée de celle de son grand'père. La terreur qu'elle avait ressentie tout à l'heure n'était rien, en comparaison de celle qui l'accablait maintenant. Un voleur étranger, un aubergiste infidèle, complice du vol fait à ses hôtes, ou même se glissant jusqu'à leurs lits pour les tuer au sein de leur sommeil, un brigand nocturne, quelque terrible, quelque cruel qu'il pût être n'eût pas éveillé dans son coeur la moitié de la crainte qu'elle éprouva en reconnaissant son visiteur mystérieux. Ce vieillard à la tête blanche, rampant comme un fantôme dans sa chambre, pour y commettre un vol, profitant pour cela du sommeil supposé de sa petite-fille, puis emportant son butin et le couvant des yeux avec la joie sauvage dont Nelly venait d'être témoin, c'était plus affreux, bien plus affreux, bien plus triste à songer, que tout ce que son imagination aurait pu rêver de plus effrayant. S'il allait revenir!... car il n'y avait ni serrure ni verrou à la porte... Si, craignant d'avoir laissé quelque argent derrière lui, il revenait faire de nouvelles recherches!... Une terreur vague, un sentiment d'horreur accompagnaient l'idée qu'il pourrait se glisser encore furtivement dans la chambre et tourner son visage vers le lit inoccupé, pendant qu'elle se blottirait encore au pied pour éviter son contact. Oh! cette idée n'était pas supportable.

Nelly s'assit et prêta l'oreille.

Chut!... un pas résonne sur l'escalier, la porte s'ouvre doucement...

Non, ce n'était que pure imagination; mais l'imagination avait chez Nelly toutes les terreurs de la réalité. C'était pis, car la réalité eût eu sa fin comme son commencement, tandis que dans son imagination c'était une vision qui revenait toujours, et ne s'en allait jamais.

Le sentiment qui obsédait Nelly était une sorte d'horreur vague et indéfinie. À coup sûr, elle n'avait pas peur du bon vieux grand- père qui n'avait été frappé de cette maladie de l'esprit que par amour pour elle; mais l'homme qu'elle avait vu cette nuit emporté par la fièvre d'un jeu de hasard, s'embusquant dans sa chambre, puis comptant l'argent dérobé à la faible lueur d'une chandelle, cet homme ne lui semblait plus le même; ce n'était plus lui, ce n'était que sa monstrueuse parodie. N'y avait-il pas de quoi reculer de frayeur en songeant que cette caricature du vieillard s'était approchée tout près d'elle! Elle ne pouvait pas associer dans sa pensée son compagnon chéri, son grand-père bien-aimé, à cette autre image menteuse qui lui ressemblait tant et lui ressemblait si peu. Elle avait pleuré de le voir faible et presque en enfance... Mais, c'est maintenant qu'elle allait avoir bien plus de motifs de pleurer.

Nelly se tenait assise, roulant toutes ces pensées dans sa tête, jusqu'à ce que le fantôme qui habitait son imagination y grandit dans des proportions si terribles, si effrayantes, que la pauvre enfant eût trouvé quelque douceur à entendre la voix de son grand- père, ou, s'il dormait, seulement à le voir, pour éloigner ainsi un peu les craintes qui se groupaient autour de son image. Elle s'élança vers l'escalier et le corridor. La porte était encore entre-bâillée, comme elle l'avait laissée, la chandelle brûlait toujours.

Nelly avait elle-même sa chandelle à la main. Elle était préparée d'avance à dire, si le vieillard était éveillé, qu'elle se sentait indisposée, qu'elle ne pouvait dormir et qu'elle était venue voir s'il n'avait pas oublié d'éteindre sa chandelle. En jetant un regard dans la chambre, elle reconnut que son grand-père reposait tranquillement dans son lit, ce qui l'enhardit à entrer.

Il s'était endormi promptement. Sur son visage nulle trace de passion; ni avidité, ni anxiété, ni désir bouillant, mais la douceur, la tranquillité, la paix. Ce n'était plus le joueur, ce n'était plus l'ombre sinistre qui lui était apparue dans sa chambre; ce n'était pas même l'homme aux traits fatigués et flétris dont elle avait si souvent aperçu avec affliction le visage aux premières lueurs du matin: c'était son cher vieil ami, son innocent compagnon de voyage; c'était son bon, son bien-aimé grand-père.

Elle n'éprouva donc aucune crainte en considérant ses traits calmes dans le sommeil, mais elle avait au coeur un profond et pénible chagrin qui se soulagea par des larmes.

«Que Dieu le bénisse! dit-elle en se penchant avec précaution pour baiser la joue du vieillard. Je vois bien maintenant qu'on nous séparerait si l'on nous retrouvait, et qu'on l'enfermerait loin de la lumière du soleil et du ciel. Il n'a plus que moi au monde pour le soutenir. Que Dieu nous assiste tous deux!»

Elle ralluma sa chandelle qu'elle avait soufflée, se retira en silence, comme elle était venue, et, regagnant une fois encore sa chambre, elle s'y tint assise durant le reste de cette longue, longue et malheureuse nuit.

Enfin le jour fit pâlir sa chandelle presque consumée, et Nelly s'endormit. Mais elle fut bientôt avertie par la servante qui la veille l'avait menée à sa chambre. Sitôt qu'elle fut prête, elle se disposa à aller rejoindre son grand-père. Auparavant, elle fouilla dans sa poche et reconnut que tout son argent en avait été enlevé. Il n'y restait pas même une pièce de dix sous.

Déjà le vieillard était prêt: au bout de quelques minutes l'un et l'autre étaient en route. L'enfant pensa qu'il évitait de rencontrer son regard et semblait attendre qu'elle lui parlât de sa perte. Elle comprit qu'elle devait le faire pour qu'il ne soupçonnât point la vérité.

«Grand-père, dit-elle d'une voix tremblante, quand ils eurent fait silencieusement un mille, croyez-vous que les gens de là-bas soient honnêtes?

-- Comment? répondit-il très-ému, si je les crois honnêtes... Oui, ils ont joué loyalement.

-- Je vais vous dire pourquoi je vous demande cela. J'ai perdu de l'argent cette nuit; on me l'a pris dans ma chambre, j'en suis certaine; à moins que ce ne soit pour badiner, seulement pour badiner, grand-papa; en ce cas, j'en rirais la première, si j'en étais bien sûre...

-- Prendre de l'argent pour badiner! interrompit le vieillard d'une voix saccadée. Ceux qui prennent de l'argent le prennent pour le garder. Il n'y a pas de quoi badiner.

-- Eh bien! il m'a été dérobé dans ma chambre, dit l'enfant dont la dernière espérance s'évanouit devant le ton de cette réponse.

-- Mais ne t'en reste-t-il plus, Nell? dit le vieillard; n'as-tu rien encore? Tout a-t-il été pris... jusqu'au moindre liard?... Ne t'a-t-on rien laissé?

-- Rien!

-- Ne t'inquiète pas, nous en gagnerons bien davantage, dit le vieillard. Gagnons, amassons, faisons rafle de manière ou d'autre. Ne pense pas à cette perte. Il n'en faut parler à personne, et peut-être le regagnerons-nous, cet argent. Ne me demande pas comment nous pouvons le regagner et bien plus encore; mais n'en parle à personne, cela pourrait nous porter malheur. Ainsi, ils ont emporté ton argent de ta chambre tandis que tu dormais! ajouta-t-il d'un ton de compassion, bien différent de l'air hypocrite et mystérieux qu'il avait pris jusque-là. Pauvre Nell! pauvre petite Nell!...»

L'enfant pencha la tête et pleura. Le ton de sympathie que le vieillard avait mis dans ses paroles était tout à fait sincère; Kelly en était bien sûre. Et ce n'était pas la moindre partie de son chagrin, de savoir que tout ce qu'il faisait là, il croyait le faire pour elle.

«Pas un mot sur ce sujet à personne autre qu'à moi, dit le Vieillard; pas un mot, même à moi, ajouta-t-il vivement, car cela ne peut servir à rien. Toutes les pertes que nous avons faites ne valent pas une larme de tes yeux, ma chérie. Nous n'y penserons plus quand nous aurons tout regagné.

-- Oh! la perte n'est rien, dit l'enfant en levant les yeux au ciel; non, la perte n'est rien: j'y suis bien résignée; elle ne me coûterait pas une larme, quand chaque sou de ma bourse aurait été un billet de mille francs.

-- Bien, bien, se dit le vieillard réprimant une réponse impétueuse qui lui était venue sur le bord des lèvres: c'est qu'elle ne sait rien. Tant mieux! tant mieux!

-- Mais écoutez-moi, dit vivement l'enfant; voulez-vous m'écouter?

-- Oui, oui, j'écoute, répondit le vieillard sans la regarder encore, une jolie petite voix, je t'assure, et que j'aime toujours à entendre. C'est comme si j'entendais sa mère; pauvre enfant!

-- Eh bien! laissez-moi vous persuader; oh! laissez-moi vous persuader, dit Nelly, de ne plus songer désormais ni aux gains ni aux pertes, et de ne pas poursuivre d'autre fortune que celle que nous pouvons acquérir ensemble.

-- C'est ce que je fais aussi; oui, nous la poursuivons ensemble, répliqua le grand-père regardant encore de côté et semblant concentré en lui-même: la sainteté du but peut justifier l'amour du jeu.

-- Avons-nous été plus malheureux, reprit l'enfant, depuis que vous avez renoncé à ces habitudes et que nous voyageons ensemble? N'avons-nous pas été plus à notre aise et plus heureux depuis que nous n'avons plus notre maison pour abri? Qu'avons-nous à regretter dans cette triste maison, où votre esprit était en proie à tant de tourments?

-- Elle dit vrai, murmura le vieillard du même ton qu'auparavant. Il ne faut pas que cela change mes idées; mais c'est la vérité, nul doute, c'est la vérité.

-- Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis la belle matinée où nous avons quitté cette maison jusqu'à ce jour. Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis que nous nous sommes affranchis de toutes ces misères; que de jours calmes, que de nuits paisibles nous avons goûtés; que de douces heures nous avons connues; de quel bonheur enfin nous avons joui. Étions- nous fatigués? avions-nous faim? bientôt nous étions reposés, et notre sommeil n'en était que plus profond. Songez à toutes les belles choses que nous avons vues et combien nous y avons trouvé de plaisir. Et d'où venait cet heureux changement?...»

Il l'arrêta d'un signe de main et l'invita à ne plus continuer la conversation parce qu'il avait affaire. Au bout de quelque temps il l'embrassa sur la joue, en la priant encore de se taire, et continua de marcher, regardant au loin devant lui, et parfois s'arrêtant pour fixer sur le sol ses yeux assombris, comme s'il cherchait péniblement à réunir ses pensées en désordre. Une fois Nelly vit des larmes mouiller ses paupières. Après quelques moments de marche silencieuse, le vieillard prit la main de Nelly, comme il était habitué à le faire, sans que rien dans son air trahît la violence et l'exaltation dont il était récemment animé; et puis petit à petit, par degrés insensibles, il retomba dans son état de docilité, se laissant conduire par Nelly où elle voulait.

Lorsqu'ils furent de retour au sein de la merveilleuse collection, ils trouvèrent, comme Nelly s'y était attendue, que Mme Jarley n'était pas encore levée, et, que tout en ayant éprouvé la veille quelque inquiétude à leur égard, ayant même veillé pour les attendre jusqu'à onze heures passées, elle s'était mise au lit avec la persuasion que, retenus par l'orage à quelque distance du logis, ils avaient cherché l'abri le plus proche et qu'ils ne pourraient revenir avant le lendemain matin. Aussitôt Nelly se mit avec la plus grande activité à décorer et disposer la salle, et elle eut la satisfaction d'avoir achevé sa tâche et même fait sa petite toilette avant que la favorite de la famille royale passât à table pour déjeuner.

«Nous n'avons eu encore, dit Mme Jarley lorsque le repas fut servi, que huit des jeunes élèves de miss Monflathers depuis que nous sommes ici, et elles sont au nombre de vingt-six, comme me l'a appris la cuisinière à qui j'ai adressé une question ou deux, en la laissant entrer gratis. Il faut les aller trouver avec un paquet de nouveaux prospectus; vous allez vous en charger, et vous verrez, ma chère, quel effet cela pourra produire sur elles.»

Comme l'expédition projetée était de première importance, Mme Jarley ajusta de ses mains le chapeau de Nelly; et, ayant déclaré qu'elle avait l'air très-bien comme ça et ne pouvait que faire honneur à l'établissement, elle la laissa partir avec force recommandations, et munie d'instructions prudentes sur les coins de rue qu'elle devait tourner à droite et ceux qu'elle ne devait pas tourner à gauche. Munie de ces instructions, Nelly trouva sans peine le pensionnat et externat de miss Monflathers. C'était une grande maison avec un mur élevé et une grande porte de jardin avec une grande plaque de cuivre, et un petit grillage à travers lequel la gardienne du parloir de miss Monflathers examinait tous les visiteurs avant de leur permettre d'entrer. Pas l'ombre d'homme, pas même un laitier, n'était admis, à moins d'une autorisation spéciale, à franchir le seuil de cette porte. Le collecteur des taxes lui-même, un gros homme qui avait des lunettes et un chapeau à larges bords, ne pouvait passer ses papiers qu'à travers le grillage. Plus dure que le diamant ou l'airain, cette porte de miss Monflathers restait sévèrement fermée devant tout le sexe masculin. Le boucher lui-même respectait ce lieu de mystère, et cessait de siffler quand il mettait la main sur la sonnette.

La terrible porte, au moment où Nelly s'en approchait, tourna lentement sur ses gonds avec un grincement bruyant, et, du fond d'une silencieuse allée couverte, on vit arriver, deux par deux, toute une longue file de jeunes personnes, tenant chacune un livre ouvert et quelques-unes aussi une ombrelle. À l'extrémité de cette procession solennelle venait miss Monflathers, tenant également une ombrelle de soie lilas, et escortée de deux sous-maîtresses souriantes qui se détestaient mortellement l'une l'autre, mais qui rivalisaient de dévouement prétendu pour miss, Monflathers.

Intimidée par les regards et les chuchotements des élèves, Nelly s'arrêta, les yeux baissés, et laissa défiler ce cortège jusqu'à ce que miss Monflathers qui venait à l'arrière-garde, fût près d'elle. Alors elle la salua et lui présenta son petit paquet. Miss Monflathers le lui prit des mains et fit faire halte.

«N'êtes-vous pas, dit-elle, l'enfant qui montre les figures de cire?

-- Oui, madame, répondit Nelly, qui rougit beaucoup; car les élèves l'avaient entourée, et elle était devenue le centre sur lequel tous les yeux étaient fixés.

-- Et ne sentez-vous pas que vous n'êtes qu'une mauvaise petite fille avec vos figures de cire? dit miss Monflathers qui n'était pas d'un caractère très-agréable et qui ne laissait échapper aucune occasion de graver des vérités morales dans l'esprit tendre et délicat de ses jeunes élèves.»

Jamais la pauvre Nelly n'avait envisagé sa position sous ce point de vue. Ne sachant que répondre, elle se tut, mais elle rougit encore davantage.

«Ne sentez-vous pas, dit miss Monflathers, que c'est un métier misérable et anti-féminin; que c'est déroger aux qualités qui nous ont été accordées par la sagesse et la bonté divine, avec une puissance expansive destinée à les faire sortir de leur état somnolent par l'intermédiaire de la culture de l'esprit?»

Les deux sous-maîtresses témoignèrent respectueusement leur approbation de cette attaque directe, puis regardèrent Nelly comme pour lui faire comprendre toute la force du coup que miss Monflathers venait de lui porter. Ensuite elles sourirent en regardant miss Monflathers; mais elles fixèrent leurs yeux l'une sur l'autre de manière à faire entendre que chacune d'elles se considérait comme la seule qui eût le droit de sourire aux propos de miss Monflathers, et que l'autre n'avait pas qualité pour cela et commettait en souriant un acte de présomptueuse impertinence.