Le magasin d'antiquités, Tome I
Chapter 18
-- Il n'est pas venu du tout ici, répondit mistress Nubbles Je voudrais bien savoir où ils sont allés... Cela donnerait à mon fils et à moi aussi bien plus de tranquillité!... Si vous êtes le gentleman qui se nomme M. Quilp, je croyais que vous auriez su où ils étaient, et c'est ce que je disais aujourd'hui même à mon fils.
-- Hum! murmura Quilp, évidemment contrarié par l'air de vérité de ces paroles; est-ce là tout ce que vous avez à dire aussi à ce gentleman?
-- Si le gentleman m'adresse la même question, je ne saurais lui répondre autrement. Et je voudrais bien pouvoir lui faire une autre réponse pour notre propre satisfaction.»
Quilp dirigea un regard sur Richard Swiveller et raconta que, l'ayant rencontré sur le seuil, il avait reçu de lui la déclaration qu'il venait aussi chercher quelques renseignements sur les fugitifs.
«J'ai supposé que c'était la vérité!
-- Oui, dit Richard, oui, tel était le but de mon expédition. Je m'imaginais que c'était possible: il ne nous reste plus qu'à sonner le glas funèbre de l'imagination. Je donnerai l'exemple.
-- Vous semblez désappointé? dit Quilp.
-- Un échec, monsieur, un échec, voilà tout, répondit Dick. Je me suis mêlé d'une affaire qui n'a abouti qu'à un échec; et un chef- d'oeuvre d'éclat et de beauté sera offert en sacrifice sur l'autel de Cheggs. Voilà tout, monsieur.»
Le nain lança à Richard un sourire moqueur; mais Richard, qui avait pris avec un ami un lunch un peu trop fort, ne s'aperçut de rien et continua à déplorer son sort avec des regards sombres et désespérés. Quilp n'eut pas de peine à comprendre que la visite de Swiveller et son violent déplaisir avaient un motif secret, et dans l'espérance de pouvoir y trouver une occasion de jouer un mauvais tour, il se promit de pénétrer au fond du mystère. Il n'eut pas plutôt pris cette résolution, qu'il donna à sa physionomie l'expression de la candeur la plus ingénue et sympathisa ouvertement avec Swiveller.
«Moi-même, dit Quilp, j'éprouve un grand désappointement au simple point de vue de l'amitié que je leur avais vouée; mais quant à vous, mon cher monsieur, vous avez des raisons sérieuses, des raisons personnelles qui, sans doute, vous rendent ce désappointement encore plus pénible.
-- Je crois bien, dit Richard d'un ton bourru.
-- Sur ma parole, j'en suis fâché, très-fâché. Moi-même, ils m'ont planté là. Puisque nous sommes compagnons d'infortune, pourquoi ne chercherions-nous pas aussi à nous consoler de compagnie? Si quelque affaire privée ne vous appelait pas en ce moment d'un autre côté, ajouta Quilp le tirant par la manche et le regardant du coin de l'oeil en plein visage, il y a au bord de l'eau une maison où l'on débite le meilleur schiedam qu'il y ait au monde; il passe pour provenir de contrebande, mais c'est entre nous. Le maître du lieu me connaît bien. On y trouve un petit kiosque sur la Tamise, où nous pourrons prendre un verre de cette délicieuse liqueur avec une pipe d'excellent tabac comme on n'en trouve que là; j'en sais quelque chose: un tabac première qualité. On y est tout à fait à son aise et commodément au possible. À moins que vous n'ayez quelque engagement particulier qui vous oblige absolument de vous rendre ailleurs; qu'en dites-vous, monsieur Swiveller?»
Tandis que le nain parlait, un sourire de plaisir épanouissait le visage de Dick et ses sourcils s'étaient doucement détendus. Au moment où Quilp achevait sa proposition, Dick lui rendait son regard sournois: c'était marché fait; il ne leur restait plus qu'à sortir et s'acheminer vers la maison en question. C'est ce qu'ils firent aussitôt. Ils n'avaient pas plutôt tourné le dos, que le petit Jacob cessa d'être pétrifié et le dégel commença par son cri interrompu, qu'il reprit au point même où la vue de Quilp l'avait glacé dans son gosier.
Le kiosque dont M. Quilp avait parlé était une espèce d'échoppe en bois toute délabrée et d'une hideuse nudité qui dominait la vase de la rivière et semblait menacer sans cesse d'y tomber. La taverne à laquelle appartenait ce pavillon était un bâtiment détraqué, sapé et miné par les rats, soutenu seulement par de grandes pièces de charpente qui étaient dressées contre ses murailles et lui servaient d'appui depuis si longtemps qu'elles avaient vieilli et fléchi avec leur fardeau, et, par une nuit de vent, on entendait des craquements comme si tout l'établissement allait crouler. La maison était assise, si l'on peut parler ainsi d'une vieille masure plus près d'être renversée que d'être assise, sur une sorte de terrain vague, noirci par la fumée insalubre des cheminées de fabriques et répercutant à la fois le bruit combiné des roues de fer et de l'eau clapotante. Au dedans, ses agréments répondaient parfaitement aux promesses du dehors. Les chambres étaient basses et humides; les murailles toutes visqueuses percées de crevasses et de trous; les marches d'escalier pourries et ravalées; les solives mêmes, sorties de leur assiette, avaient un aspect menaçant qui tenait à distance le passant intimidé.
Ce fut en ce lieu de délices que M. Quilp conduisit Richard Swiveller, sans oublier de lui en faire remarquer les beautés tout d'abord. Bientôt, sur la table décorée de dessins, de potences ou de lettres initiales faits au couteau, figura un petit baril de bois rempli de la liqueur tant vantée. M. Quilp en versa dans les verres avec l'habileté d'un consommateur distingué, y mêla environ un tiers d'eau, offrit sa part à Richard Swiveller, et, allumant sa pipe à un bout de chandelle dans une lanterne toute bossuée, il se jeta sur son siège et se mit à fumer.
«N'est-ce pas que c'est bon? demanda Quilp, tandis que Richard Swiveller faisait claquer ses lèvres. N'est-ce pas que c'est fort et roide? Comme ça vous fait cligner de l'oeil; comme ça vous suffoque! Comme ça fait venir les larmes aux yeux! Comme ça vous rend haletant, hein?
-- Je le crois parbleu bien! s'écria Dick, jetant une partie du contenu de son verre et le remplissant d'eau; dites donc, l'ami! vous n'allez pas me faire croire que vous avalez cette lave toute bouillante?
-- Comment! dit Quilp, vous ne buvez pas cela!... Regardez-moi. Regardez... tenez! encore. Ne pas boire cela!»
Tout en parlant, Daniel Quilp leva et absorba trois petits verres pleins de la liqueur infernale; puis, avec une horrible grimace, il tira plusieurs bouffées de sa pipe, avala la fumée et la rendit par le nez en nuages épais. Après avoir accompli cet exploit, il reprit sa première position et s'abandonna à un bruyant éclat de rire.
«Portons un toast! cria-t-il en tambourinant alternativement de son poing et de son coude sur la table, comme s'il jouait un air sur le tambour de basque. «À la femme! à la beauté! Portons un toast à la beauté et vidons nos verres jusqu'à la dernière goutte. Le nom de votre belle... voyons?
-- Si vous voulez un nom, dit Richard, en voici un: Sophie Wackles.
-- Sophie Wackles! cria le nain. Eh bien! va! à miss Sophie Wackles, c'est-à-dire à Mme Richard Swiveller bientôt! ah! ah! ah!
-- Ah! il y a quelques semaines, à la bonne heure; mais maintenant impossible, mon gaillard. Elle s'est immolée sur l'autel de Cheggs.
-- Empoisonnez Cheggs, coupez les oreilles à Cheggs. Qu'on ne me parle pas de Cheggs. Le vrai nom de cette beauté, c'est Swiveller, et pas un autre. Je bois de nouveau à sa santé, à la santé de son père, de sa mère, de tous ses frères et soeurs, -- à la glorieuse famille des Wackles! -- Tous les Wackles du même verre! -- Buvons aux Wackles jusqu'à la lie!
-- Ma foi! dit Richard, qui s'arrêta au moment de porter son verre à ses lèvres et fixa sur le nain un regard de stupeur en le voyant agiter tout à la fois ses bras et ses jambes; vous êtes un joyeux compère; mais de tous les joyeux compères que j'aie jamais vus ou connus, vous êtes bien celui qui a les manières les plus bizarres, les plus extraordinaires, ma parole d'honneur.»
Cette naïve déclaration, loin de diminuer les excentricités de M. Quilp, ne servit qu'à les accroître. Richard Swiveller, étonné de le voir dans une telle veine d'humeur bruyante, et buvant assez bien pour son compte afin de lui tenir compagnie, commença à se livrer, à devenir plus expansif, et peu à peu, grâce à l'habile tactique de M. Quilp, il épancha complètement son coeur. L'ayant amené où il voulait, et sachant bien maintenant la note qu'il lui faudrait attaquer au besoin, Daniel Quilp trouva sa tâche très- simplifiée, et bientôt il fut instruit de tous les détails du plan ourdi entre le brave Dick et son meilleur ami.
«Arrêtez! dit Quilp. L'affaire est bonne, l'affaire est bonne. Elle peut réussir, elle réussira; j'y mettrai la main; dès à présent je suis tout à vous.
-- Comment! vous croyez qu'il reste encore une chance! demanda Dick, surpris de l'encouragement qu'il recevait.
-- Une chance! répéta le nain; certainement!... Sophie Wackles peut devenir une Cheggs ou tout ce qu'il lui plaira, mais non une Swiveller. Faut-il que vous soyez né coiffé! Le vieux est plus riche qu'aucun juif vivant; votre fortune est faite. Je ne vois plus en vous que l'époux de Nelly, roulant sur l'or et sur l'argent. Je vous aiderai. Cela se fera. Rappelez-vous bien ce que je vous dis. Cela se fera.
-- Mais comment? dit Richard.
-- Nous avons du temps devant nous; cela se fera. Nous nous réunirons encore pour parler de ce sujet tout à notre aise. Remplissez donc votre verre tandis que je m'en vais. Je reviens tout de suite, tout de suite.»
En achevant ces paroles jetées à la hâte, Daniel Quilp se glissa dans un ancien jeu de quilles abandonné qui se trouvait derrière le cabaret. Là il se jeta sur le sol et se mit à se rouler en hurlant de joie.
«Voilà, criait-il, un divertissement fait pour moi, tout prêt, tout arrangé pour que je n'aie plus qu'à en jouir à mon aise. C'est ce garçon sans cervelle qui m'a rompu les os l'autre jour, n'est-ce pas? C'est son ami et complice M. Trent qui autrefois faisait les yeux doux à mistress Quilp et la poursuivait de ses oeillades, n'est-ce pas? Eh bien! ils vont poursuivre deux ou trois ans leur précieux projet pour aboutir à quoi? à devenir un mendiant, voilà pour l'un; à se mettre la corde au cou par un lien indissoluble, voilà pour l'autre. Ah! ah! ah! Il épousera Nell. Il la possédera; et moi je serai le premier, dès que le noeud sera bien serré autour de son cou, à leur dire tout ce qu'ils y auront gagné et la part que j'y aurai prise. Alors nous réglerons nos vieux comptes; alors le moment viendra de leur rappeler que je suis un ami excellent, et combien ils me doivent de reconnaissance de les avoir aidés à obtenir cette héritière. Ah! ah! ah!»
Au milieu de son paroxysme, M. Quilp faillit avoir une aventure désagréable, car en se roulant contre une niche à moitié ruinée, il vit s'en élancer un gros chien féroce qui, si sa chaîne n'eût été trop courte, n'eût pas marqué de le saluer d'une façon assez brutale. Quoi qu'il en soit, le nain resta couché sur son dos, en parfaite sûreté, narguant le chien avec sa face hideuse et triomphant de ce que l'animal ne pouvait avancer d'un pouce de plus, bien qu'il n'y eût pas plus de deux pieds d'intervalle entre eux.
«Tiens donc, viens donc me mordre, lâche que tu es! dit Quilp sifflant et agaçant l'animal au point de le rendre enragé. Tu n'oses pas, gros poltron, tu vois bien que tu n'oses pas, xi... xi...»
Le chien tira sa chaîne et s'y pendit avec des yeux étincelants et un aboiement furieux; mais le nain resta couché, faisant claquer ses doigts avec des gestes de défi et de dédain. Quand il eut suffisamment savouré son plaisir, il se leva, et posant le poing sur la hanche, il exécuta une danse de démon autour de la niche jusqu'aux limites extrêmes de la chaîne, laissant le chien presque enragé. Ayant ainsi donné à son humeur une disposition des plus agréables, il retourna auprès de son compagnon qui ne s'était douté de rien, et le retrouva contemplant la marée d'un air extrêmement grave et réfléchissant à ces monceaux d'or et d'argent dont M. Quilp avait parlé.
CHAPITRE XXII.
Le reste de la journée et tout le lendemain furent très-remplis pour la famille Nubbles; les préparatifs de l'équipement et du départ du Kit n'étaient pas un moins grand sujet de préoccupation que si le jeune homme s'était mis en route pour pénétrer au coeur de l'Afrique ou pour entreprendre le tour du monde. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de boîte qui se soit aussi souvent ouverte et fermée en l'espace de vingt-quatre heures, que la petite caisse qui contenait sa garde-robe et ses effets; ce qu'il y a de sûr, c'est que jamais deux petits yeux n'eurent à contempler un ensemble d'habillements semblable à ce que cette caisse merveilleuse offrit aux regards stupéfaits de Jacob, avec ses trois chemises et un nombre proportionné de paires de bas et de mouchoirs de poche. Enfin on se décida à porter la boîte au voiturier chez lequel Kit devait la retrouver, à Finchley. Cette besogne accomplie, il restait deux questions graves: d'abord, le voiturier ne pourrait-il pas perdre ou feindre d'avoir perdu la boîte; et ensuite, la mère de Kit saurait-elle bien se soigner en l'absence de son fils?
Quant au premier point, Mme Nubbles dit avec appréhension:
«Je ne pense pas qu'il y ait réellement lieu de craindre que la boîte ne se perde; quoique les voituriers soient toujours bien tentés d'affirmer qu'ils ont perdu les choses.
-- Assurément, dit Kit d'un air sérieux; sur ma parole, chère mère, je crois que nous avons eu tort de la lui confier. Il aurait fallu que quelqu'un l'accompagnât; plus j'y pense, et moins je suis rassuré.
-- Nous n'y pouvons plus remédier maintenant, mais nous avons fait là une grande imprudence; nous avons eu tort. Il ne faut pas tenter les gens.»
Kit résolut intérieurement de ne plus jamais induire en tentation un voiturier, sauf à risquer pourtant une malle vide; et ayant bien arrêté dans son esprit cette résolution chrétienne il passa au second point:
«Vous savez, ma mère, qu'il faut prendre du courage et ne pas rester solitaire à la maison parce que je n'y serai plus. Je, pourrai souvent donner un coup de pied jusqu'ici, quand je viendrai en ville; de temps en temps je vous écrirai une lettre; à chaque trimestre, j'espère obtenir un jour de congé, et alors nous verrons si nous n'emmènerons pas notre petit Jacob à la comédie et si nous ne lui ferons pas savoir ce que c'est que des huîtres.
-- Vos comédies, je l'espère, ne seront pas oeuvres de péché; mais je ne suis pas bien rassurée là-dessus.
-- Je sais, répliqua Kit d'un ton chagrin, qui vous a mis toutes ces idées en tête. C'est encore la congrégation du Petit Béthel. Je vous en prie, ma mère, n'allez pas trop souvent par là. Si je devais voir votre visage dont la bonne humeur a toujours fait la joie de la maison, devenir chagrin; si je voyais le petit élevé dans la même tristesse; si je l'entendais s'appeler lui-même un petit pécheur (est-il possible?) et enfant du diable, ce qui est une insulte au pauvre père défunt, s'il me fallait voir tout cela, et voir aussi notre Jacob avoir un air triste de petit Béthel, comme tout le monde, je prendrais tellement la chose à coeur que j'irais sûrement m'enrôler comme soldat et me faire casser la tête par le premier boulet de canon que je rencontrerais sur mon chemin!
-- O Kit, ne parlez pas ainsi!...
-- Je le ferais, ma mère; et tenez, si vous ne voulez pas me rendre malheureux, vous laisserez sur votre chapeau ce noeud que vous vouliez absolument en retirer la semaine dernière. Pouvez- vous supposer qu'il y ait aucun mal à paraître et à être aussi joyeux que le permet notre humble position? Y a-t-il rien dans la tournure de mon caractère qui doive faire de moi un pleurnicheur, un tartufe avec de grands airs, pleurant tout bas, humblement, se glissant modestement, sans se laisser voir, comme si je ne pouvais pas marcher sans ramper, ni m'exprimer sans parler du nez. Au contraire, est-ce qu'il n'y a pas toutes les raisons du monde pour que je ne sois pas comme cela? Ma foi! tenez! j'aime mieux rire tout franchement! Ah! ah! ah! N'est-ce pas aussi naturel que de marcher et aussi salutaire pour la santé? Ah! ah! ah! N'est-ce pas aussi naturel qu'au mouton de bêler, ou au cochon de grogner, ou au cheval de hennir, ou à l'oiseau de chanter? Ah! ah! ah! n'est- il pas vrai, mère?»
Il y avait quelque chose de contagieux dans le rire de Kit; car sa mère, qui avait paru d'abord sérieuse, commença par sourire, et enfin éclata de si bon coeur, que Kit redoubla de gaieté en répétant que c'était bien naturel. Kit et sa mère, en riant à l'unisson et à voix haute, éveillèrent le petit enfant; celui-ci remarquant qu'il y avait dans l'air quelque chose de comique et d'animé, ne fut pas plutôt entre les bras de sa mère, qu'il se mit à rire et à gigoter de toutes ses forces. Cette nouvelle victoire, remportée par son argumentation, chatouilla si vivement Kit, qu'il tomba en arrière sur son siège dans un véritable état de fou rire, montrant l'enfant et se tenant les côtes tout en se balançant sur sa chaise. Après deux ou trois autres accès d'hilarité, il s'essuya les yeux et dit le bénédicité. Leur modeste souper fut un repas bien joyeux.
Le lendemain matin de bonne heure, le jeune homme quitta la maison et prit la direction de Finchley, avec plus de baisers, d'étreintes, de larmes échangés dans l'adieu que ne voudraient le croire, s'ils s'abaissaient à de si minces sujets, bien des jeunes gentlemen, qui partent tranquillement pour de longs voyages et laissent derrière eux des maisons bien approvisionnées. Kit était si fier de sa tournure, que son orgueil eût suffi pour attirer sur lui les foudres d'excommunication du Petit Béthel, s'il avait jamais été membre de cette congrégation bigote et lugubre.
Si quelqu'un était curieux de savoir de quelle façon Kit était habillé, nous ferons remarquer sommairement qu'il ne portait pas de livrée, mais qu'il avait un habit poivre et sel mélangés, avec un gilet jaune serin, un pantalon gris de fer; à ce brillant ajustement se joignaient une paire de bottes neuves, un chapeau roide et lustré, qui résonnait sous les doigts comme un tambour. Ce fut dans cette parure qu'il prit la direction d'Abel-Cottage, s'étonnant seulement de fixer si peu l'attention, mais n'attribuant le fait qu'à la froide insensibilité des gens qu'il rencontrait, sans doute encore engourdis par le sommeil, pour s'être levés si matin.
Sans autre incident de voyage que la rencontre d'un jeune garçon qui portait un chapeau sans bords, exacte antithèse du sien, et à qui il donna la moitié des cinquante centimes qu'il possédait, Kit arriva avec le temps à la maison du voiturier, et là, il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il trouva sa malle saine et sauve. La femme de cet intègre voiturier indiqua à Kit la maison de M. Garland, et notre jeune homme, sa malle sur l'épaule, prit aussitôt cette direction.
À coup sûr, c'était un joli petit cottage, avec un toit de chaume et de petites girouettes aux pignons, et à quelques-unes des fenêtres des morceaux de verre colorié, larges comme un porte- monnaie. Sur un côté de la maison se trouvait une écurie juste assez grande pour le poney, avec une chambre au-dessus, juste assez grande pour Kit. On voyait flotter des rideaux blancs; des oiseaux chantaient aux fenêtres dans leur cage, aussi brillante que si elle était en or; des plantes étaient disposées le long du sentier qui conduisait à la porte, autour de laquelle on les avait réunies et enlacées en berceau; le jardin resplendissait de fleurs dans tout leur éclat, qui répandaient une douce senteur et charmaient la vue par leurs couleurs variées et leurs formes élégantes. Soit dans la maison, soit dehors, tout était parfait de soin et de propreté. Dans le jardin, pas une mauvaise herbe; et, à en juger par de bons outils de jardinage, un panier à bras et une paire de gants qui se trouvaient à terre, dans une des allées, le vieux M. Garland avait, dû s'occuper à jardiner le matin même.
Kit regardait, admirait, regardait encore, et ne pouvait s'arracher à ce spectacle, ni détourner la tête pour sonner la cloche. Il eut encore le temps après de regarder la maison et le jardin, car il sonna deux ou trois fois sans que personne vînt, et finit par prendre le parti de s'asseoir sur sa malle et d'attendre.
Bien des fois encore il tira le cordon de la sonnette; personne ne venait. Mais à la fin, tandis que, assis sur sa malle, il évoquait dans sa mémoire les châteaux de Géants, les princesses attachées par les cheveux à un clou à crochet, les dragons s'élançant de derrière les portes, et autres incidents de même nature qui, dans les livres de contes, arrivent à tous les jeunes gens d'humble condition, lorsqu'ils se présentent pour la première fois devant des maisons inconnues, la porte s'ouvrit vivement, et une petite servante, très-propre, très-modeste, ce qui ne l'empêchait pas d'être très-jolie, parut sur le seuil.
«Je suppose, monsieur, dit-elle, que vous êtes Christophe?»
Kit se leva de dessus sa malle et répondit affirmativement.
«J'ai peur que vous n'ayez sonné bien des fois; mais nous ne pouvions entendre, parce que nous étions en train de rattraper le poney.»
Kit en était à se demander ce que cela signifiait; mais, comme il ne pouvait rester là à faire des questions, il remit sa malle sur son épaule et suivit la jeune fille dans la cour d'entrée où, par une porte de derrière, il aperçut M. Garland ramenant triomphalement du jardin le poney volontaire qui, durant une heure trois quarts (à ce qu'on lui dit plus tard) s'était amusé à faire courir après lui toute la famille dans un petit enclos situé à l'extrémité de la propriété.
Le vieux monsieur le reçut très-cordialement; il en fut de même de la vieille dame: la bonne opinion qu'elle avait déjà conçue de lui se fortifia encore lorsqu'elle vit avec quel soin il frottait ses bottes sur le paillasson pour bien ratisser les semelles. On l'introduisit dans le parloir où il passa l'inspection dans son nouveau costume; après avoir subi à plusieurs reprises cet examen d'une manière que sa bonne tenue rendit tout à fait satisfaisante, il fut conduit à l'écurie, où le poney lui fit un accueil des plus gracieux; de là, dans la petite chambre très-propre et très- commode qu'il avait déjà remarquée; de là, dans le jardin, où le vieux gentleman lui dit qu'il aurait de la besogne, énumérant en outre tous les avantages qu'il retirerait de sa position si l'on trouvait qu'il s'en montrât digne. À toutes ces marques de bienveillance, Kit répondit par mille protestations de reconnaissance, et il souleva si souvent son chapeau, que le bord en souffrit considérablement. Quand le vieux gentleman eut épuisé le chapitre des recommandations et des promesses, et Kit celui des remercîments et des protestations, notre garçon fut conduit de nouveau vers Mme Garland qui, appelant sa petite servante nommée Barbe, lui recommanda de mener Kit à la cuisine et de lui donner à manger et à boire pour le reposer de sa course.
Cette cuisine, jamais Kit n'en avait vu de semblable, si ce n'est dans quelque image: tout y était aussi propre, aussi luisant, aussi bien rangé que Barbe elle-même. Kit s'y assit à une table aussi blanche qu'une nappe; Barbe lui servit de la viande froide et de la petite bière; mais Kit était bien embarrassé. Il fallait voir avec quelle maladresse il maniait sa fourchette et son couteau, en pensant qu'il y avait là une demoiselle Barbe, une inconnue, qui le regardait et l'observait.