Le magasin d'antiquités, Tome I
Chapter 14
Les autres personnages du drame étaient dispersés en partie sur l'herbe, aux pieds des deux hommes, et en partie entassés pêle- mêle dans une longue boite posée à terre. Tous y étaient au grand complet, la femme du héros principal, son enfant, le cheval de bois, le docteur, le gentleman étranger qui, faute de connaître suffisamment la langue, ne peut exprimer ses idées autrement qu'en répétant par trois fois: «Shallabalah,» le voisin entêté qui ne veut pas admettre qu'une cloche de fer-blanc soit une voix, l'exécuteur des hautes oeuvres et le diable. Les propriétaires des marionnettes étaient évidemment venus en cet endroit pour y faire quelques réparations indispensables à leur personnel et à leur matériel; car l'un était occupé à ajuster avec du fil une petite potence, et l'autre à fixer, à l'aide d'un marteau et de quelques pointes, une perruque noire sur la tête du voisin ridicule devenu chauve à force de recevoir des coups de bâton sur la nuque.
Ils levèrent les yeux avec curiosité, s'interrompant dans leur besogne, au moment où le vieillard et sa jeune compagne arrivèrent près d'eux. Celui qui probablement était chargé de faire mouvoir et parler les acteurs était un petit homme à la face joviale, à l'oeil brillant et au nez rouge; il paraissait s'être pénétré, sans s'en douter, de l'esprit et du caractère de son principal personnage. L'autre qui, sans doute, était chargé de percevoir la recette, avait un regard méfiant et dissimulé, qui peut-être aussi était une conséquence de son emploi.
Le joyeux compère fut le premier à saluer les étrangers d'une inclination de tête, et, suivant la direction que prirent les yeux du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-être jamais vu Polichinelle que sur la scène. Polichinelle, en ce moment, nous sommes fâché de le dire, semblait montrer avec la pointe de son chapeau une des plus pompeuses épitaphes et en rire de tout son coeur.
«Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? demanda le vieillard s'asseyant auprès d'eux et contemplant les marionnettes avec un sensible plaisir.
-- Mais, répondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir une représentation à l'auberge qui est là-bas, et il ne faudrait pas qu'on nous vit réparer nos personnages.
-- Non? s'écria le vieillard faisant signe à Nelly d'écouter; et pourquoi pas! hein? pourquoi pas?
-- Parce que cela détruirait toute illusion et enlèverait tout intérêt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans sa perruque? Non, certainement non.
-- Très-bien!... dit le vieillard se hasardant à toucher une des marionnettes; puis retirant sa main avec un éclat de rire, il ajouta: «C'est donc ce soir que vous devez les montrer?
-- Oui, telle est notre intention, mon maître, et je me trompe fort, ou Tommy Codlin est en train de calculer ce que vous nous avez fait perdre en venant nous surprendre dans nos opérations. Rassurez-vous, Tommy, ça ne peut pas être grand'chose.»
Le petit homme accompagna ces derniers mots d'un clignement d'yeux qui voulait dire qu'il n'avait pas grande idée de l'état des finances des deux voyageurs.
M. Codlin, qui avait les manières brusques et moroses, répliqua en enlevant Polichinelle du sommet de la tombe et le rejetant dans la boîte:
«Je m'inquiète peu que nous ayons perdu un liard. Mais vous êtes trop inconsidéré. Si vous étiez devant le rideau, et si comme moi vous voyiez le public en face, vous connaîtriez mieux la nature humaine.
-- Ah! Tommy, c'est bien ce qui vous a perdu, de vous attacher à cette branche d'industrie. Lorsque vous représentiez les revenants des drames réguliers dans les foires, vous croyiez à tout excepté aux revenants. Mais maintenant vous êtes un incrédule fini: vous ne croyez plus à rien. Jamais je n'ai vu d'homme changé aussi radicalement.
-- N'importe! dit M. Codlin de l'air d'un philosophe mécontent. Je ne suis plus si bête: après cela, c'est peut-être un mal.
Tournant alors les figurines dans la botte, en homme qui les connaissait assez pour les mépriser, M. Codlin en retira une, et la soumettant à son associé:
«Voyez ça! Voilà la robe de Judy qui tombe encore en loques. Je parie que vous n'avez apporté ni fil ni aiguille?»
Le petit homme secoua et gratta tristement sa tête en présence de l'état déplorable où il voyait un de ses premiers rôles. Comprenant leur embarras, Nelly dit avec timidité:
«Monsieur, j'ai dans mon panier une aiguille et du fil. Voulez- vous que je vous raccommode cela? Je crois que j'y réussirai mieux que vous.»
M. Codlin lui-même n'avait rien à objecter contre une proposition si opportune. Nelly, s'agenouillant devant la boîte, se mit activement à l'oeuvre, et s'en acquitta merveilleusement.
Pendant ce temps, le joyeux petit homme regardait Nelly avec un intérêt qui ne fit que s'accroître en jetant un coup d'oeil sur le pauvre vieillard. Il la remercia quand elle eut fini, et s'informa où ils se rendaient ainsi.
«Je ne crois pas que nous allions plus loin ce soir, répondit l'enfant en tournant les yeux vers son grand-père.
-- Si vous avez besoin de vous arrêter quelque part, dit l'homme, je vous conseille de vous loger à la même auberge que nous. C'est une longue et basse maison blanche que vous apercevez là-bas. Elle n'est pas chère.»
Malgré sa fatigue, le vieillard fût volontiers resté toute la nuit dans le cimetière, si sa nouvelle connaissance eût dû lui tenir compagnie. Mais comme cela ne se pouvait pas, il accueillit immédiatement avec un vif plaisir la proposition d'aller coucher à l'auberge, et, tout le monde étant d'accord pour partir, ils se levèrent et s'éloignèrent ensemble. Le vieillard se tenait tout près de la boîte de marionnettes, qui absorbait son attention, et que le petit homme jovial portait sous le bras, suspendue à une courroie. Nelly avait pris la main de son grand-père; derrière eux marchait lentement M. Codlin, promenant sur l'église et les arbres voisins ce regard investigateur qu'il était habitué à diriger sur les fenêtres des salons et des chambres d'enfants, lorsqu'il cherchait un lieu favorable, sur la place publique, pour y planter son théâtre ambulant.
L'auberge était tenue par un gros homme âgé et sa femme; loin de faire des difficultés pour recevoir leurs nouveaux hôtes, ils furent frappés de la beauté de Nelly, et déposés d'avance en sa faveur. Il n'y avait dans la cuisine d'autre personne que les deux entrepreneurs de marionnettes, et Nelly fut très-satisfaite d'être tombée avec son grand-père en si bon lieu. L'hôtelière apprit avec un véritable étonnement qu'ils arrivaient de Londres à pied, et elle parut passablement curieuse de savoir quel était le but de leur voyage. Nelly éluda de son mieux les questions, ce qui ne lui fut pas difficile, car l'hôtesse, comprenant qu'elle embarrassait Nelly, eut le bon esprit de cesser de l'interroger.
«Ces deux messieurs, dit-elle en emmenant l'enfant derrière le comptoir, ont commandé leur souper, qui aura lieu dans une heure. Vous n'aurez rien de mieux à faire que de souper avec eux. En attendant, je veux vous faire goûter quelque chose de cordial; car vous devez avoir besoin de réparer vos forces après avoir ainsi marché toute la journée. Ne vous inquiétez pas pour votre grand- père: quand vous aurez pris ça, il en aura à son tour.»
Mais comme rien n'eût pu déterminer Nelly à laisser seul le vieillard, ou à prendre la moindre chose dont il n'eût la première et la meilleure part, il fallut que l'hôtesse le servît d'abord. Après s'être ainsi rafraîchis, ils virent tous les gens de la maison courir vers une grange vide, où les tréteaux avaient été dressés; c'était là que la représentation allait avoir lieu, à la lueur brillante de quelques chandelles attachées autour d'un cerceau qui pendait du plafond par un bout de ficelle.
En ce moment, le misanthrope Thomas Codlin, ayant soufflé à perdre haleine dans la flûte de Pan, prit place à l'un des côtés du rideau encore fermé, qui cachait son associé M. Short, chargé, comme on sait, de faire mouvoir les figures; et alors M. Codlin, mettant ses mains dans ses poches, se disposa à répondre à toutes les questions et observations de Polichinelle, à se donner traîtreusement l'air d'être le meilleur ami du héros à double bosse, de croire en lui sans la moindre réserve, d'être persuadé qu'il menait jour et nuit une joyeuse et glorieuse existence, et qu'en tout temps, en toute circonstance, il était le même personnage jovial et spirituel qu'admiraient en ce moment les spectateurs. Tout cela, M. Codlin le dit du ton d'un homme qui s'était cuirassé contre le mauvais sort, et résigné à tout; pendant les vives répliques de Polichinelle, ses yeux en étudiaient l'effet sur le public, et en particulier sur l'hôte et l'hôtesse, ce qui n'était pas du tout indifférent pour la qualité du souper.
À cet égard, toutefois, il n'eut pas lieu d'être inquiet, car la représentation tout entière fut saluée d'applaudissements enthousiastes, et les dons volontaires témoignèrent par leur abondance du plaisir qu'on avait éprouvé. Nul n'avait ri plus haut ni plus souvent que le vieillard. Mais, par exemple, on n'entendit pas Nelly. La pauvre enfant! laissant tomber sa tête sur son épaule, elle s'était endormie, et d'un sommeil si profond que le grand-père ne put parvenir à éveiller sa petite-fille pour l'associer à la joie qu'il ressentait.
Le souper fut excellent. Miss Nelly était trop fatiguée pour manger; et cependant elle ne voulut point laisser le vieillard avant qu'il se fût mis au lit et qu'elle l'eût embrassé en lui souhaitant une bonne nuit. Celui-ci, parfaitement insensible à ses soins et à ses peines, siégeait à table, écoutant avec un sourire hébété d'admiration stupide tout ce que disaient ses nouveaux amis; et ce ne fut que lorsqu'ils se retirèrent en bâillant dans leur chambre, qu'il consentit à suivre Nelly.
Cette chambre n'était qu'un grenier divisé en deux compartiments; mais nos voyageurs s'accommodèrent très-volontiers de leur logement, car ils n'avaient pas espéré un si bon gîte. Le vieillard parut inquiet quand il fut couché et il pria Nelly de s'asseoir à son chevet, comme elle l'avait fait durant tant de nuits. Elle s'empressa d'obéir et resta assise jusqu'au moment où il s'endormit.
Il y avait dans la chambre de Nelly une petite croisée de la largeur d'une crevasse; en quittant son grand-père, l'enfant ouvrit cette croisée et s'y plaça, écoutant en quelque sorte le silence. La vue de la vieille église et des tombeaux au clair de lune, les arbres brunis par l'ombre et agités par la brise rendirent Nelly plus pensive que jamais. Elle referma la fenêtre, et, s'asseyant sur le lit, elle se mit à songer à l'avenir qu'ils avaient devant eux.
Elle avait quelque argent, mais bien peu; et quand cet argent serait dépensé, il faudrait mendier... Dans cette petite réserve se trouvait une pièce d'or; il pouvait venir une circonstance qui en augmenterait cent fois la valeur. Il convenait donc de cacher cette pièce et de ne l'employer qu'en cas de nécessité absolue, quand il ne resterait plus aucune autre ressource.
Cette résolution prise, Nelly cousit la pièce d'or dans un pli de sa robe; puis, s'étant mise au lit avec le coeur soulagé, elle tomba dans un profond sommeil.
CHAPITRE XVII.
Le soleil matinal brillait à travers l'humble réduit, et la lumière du jour, pure comme l'âme de l'enfant, éveilla ses regards sympathiques.
La vue de ce grenier et des objets inaccoutumés qui s'y trouvaient lui causa une sorte de tressaillement et d'alarme; elle se demanda d'abord où elle était et comment elle avait pu sortir de sa petite chambre où il lui semblait s'être endormie. Mais un regard qu'elle jeta de nouveau autour d'elle lui remit en mémoire tout ce qui s'était passé dernièrement; et elle se leva, pleine d'espoir et de confiance.
Il était encore de bonne heure; le vieillard ne s'était pas éveillé. L'enfant sortit et se rendit au cimetière, foulant la rosée qui scintillait sur le gazon, et souvent se détournant des endroits où l'herbe croissait plus haute et plus épaisse, de peur de marcher sur les tombeaux. Elle éprouvait une sorte de plaisir à errer parmi ces demeures de la mort et à lire les inscriptions funèbres consacrées aux braves gens (il y avait un grand nombre de braves gens enterrés dans ce cimetière de village), et elle passait d'une tombe à l'autre avec un intérêt qui croissait sans cesse.
C'était un lieu rempli de calme et où pouvaient croasser à l'aise les corbeaux qui avaient fait leur nid dans les branches de quelques vieux arbres gigantesques et s'appelaient l'un l'autre du haut des airs. Un premier oiseau, planant au-dessus de sa retraite sauvage et se laissant balancer par le vent, jeta son cri rauque comme au hasard, puis baissa le ton de sa voix comme s'il ne s'adressait qu'à lui-même. Un autre lui répondit, il appela de nouveau, mais plus haut encore. Alors d'autres cria s'élevèrent successivement; et chaque fois le premier oiseau, animé par ces réponses, déployait plus de force dans ses appels. D'autres voix, silencieuses jusque-là, sortirent des branches en bas, en haut, au milieu, à droite, à gauche, et du sommet des arbres; d'autres oiseaux, accourant des tours sombres de l'église et des ouvertures du beffroi, joignirent à ce concert leurs clameurs qui tantôt montaient, tantôt tombaient, tantôt fortes, tantôt faibles, mais toujours infatigables. Ils faisaient tout ce bruit en butinant çà et là, en sautant légèrement sur les branches, en changeant fréquemment de place: c'était la satire vivante des agitations sans but qui avaient troublé autrefois les âmes qui reposaient maintenant dans leur tombe, sous la mousse et le gazon, et des combats inutiles dans lesquels s'était consumée leur vie.
Souvent Nelly levait les yeux vers les arbres d'où descendaient toutes ces rumeurs, et elle se disait que ce bruit donnait peut- être au cimetière plus de calme que ne lui en eût donné un silence complet. Elle errait de tombe en tombe: tantôt elle s'arrêtait pour relever et remettre en place la ronce qui s'était échappée d'un tertre vert qu'elle était destinée à soutenir; tantôt, à travers le treillage des fenêtres basses, elle contemplait l'église avec ses livres vermoulus placés sur les pupitres, avec la serge verte, moisie par l'humidité, sur les bancs réservés dont elle laissait voir le bois. Après cela venaient les bancs des pauvres, sièges usés et jaunes comme ceux qui les occupent; là se trouvaient les humbles fonts baptismaux où les enfants recevaient leurs noms chrétiens, le modeste autel où ils s'agenouillaient pendant leur vie, le tréteau peint en noir sur lequel ils étaient déposés quand ils visitaient pour la dernière fois la vieille église froide et obscure. Tout parlait d'une longue durée et d'un lent dépérissement, jusqu'à la corde de la cloche retombant au milieu du porche, tout amincie et blanchie par la vétusté.
Nelly s'était arrêtée devant une tombe dont l'inscription rappelait le souvenir d'un jeune homme mort à l'âge de vingt-trois ans, il y avait de cela cinquante-cinq années. Elle entendit l'approche d'un pas chancelant, et, regardant autour d'elle, elle aperçut une vieille femme courbée sous le poids des années qui, se penchant au pied de ce même tombeau, pria l'enfant de lui lire l'inscription gravée sur la pierre. Nelly s'empressa de le faire. La vieille femme la remercia et lui dit que depuis longues, longues années, elle savait par coeur ces paroles, mais qu'elle ne pouvait plus les voir.
«Étiez-vous sa mère? demanda Nelly.
-- J'étais sa femme, mon cher enfant.»
Elle, la femme d'un jeune homme de vingt-trois ans!... Il est vrai qu'il y avait cinquante-cinq ans de cela.
«Vous êtes étonnée de ce que je vous dis là, continua la vieille femme en branlant la tête. Ah! vous n'êtes pas la première. Des gens plus âgés en ont été surpris aussi avant vous. Oui, j'étais sa femme. La mort ne nous change pas plus que ne le fait la vie.
-- Venez-vous souvent ici?
-- Je viens très-souvent m'y asseoir pendant l'été. J'y venais autrefois gémir et pleurer, mais il y a bien longtemps, Dieu merci.»
Après un instant de silence, la vieille femme reprit ainsi la parole:
«Je cueille ici les pâquerettes à mesure qu'elles poussent et je les rapporte à mon logis. Je n'aime rien tant que ces fleurs, et depuis cinquante-cinq ans je n'en ai pas eu d'autres. C'est un long temps, et voilà que je me fais bien vieille!...»
S'étendant alors avec complaisance, quoique son auditoire ne se composât que d'une enfant, sur son thème favori qui était nouveau pour celle qui l'écoutait, elle lui raconta combien elle avait pleuré et gémi; combien elle avait invoqué la mort quand ce malheur l'avait frappée; et comment, lorsqu'elle était venue pour la première fois en ce lieu, toute jeune encore, toute remplie d'amour et de douleur, elle avait espéré que son coeur allait se briser. Mais le temps avait marché; et bien que la veuve continuât d'être affligée lorsqu'elle visitait le cimetière, elle trouvait cependant la force de s'y rendre; et enfin il était arrivé que ces visites, au lieu d'être une peine pour elle, étaient devenues un plaisir sérieux, un devoir qu'elle avait fini par aimer. Et maintenant que cinquante-cinq années s'étaient écoulées, elle parlait de son mari décédé comme s'il avait été son fils ou son petit-fils, avec une sorte de pitié pour sa jeunesse qu'elle comparait à sa propre vieillesse, avec de l'admiration pour sa force et sa beauté mâle qu'elle comparait à sa propre faiblesse, à sa propre décrépitude: et cependant elle parlait; toujours de lui comme s'il était toujours son mari, et se croyait toujours pour lui telle qu'elle avait été autrefois et non telle qu'elle était à présent; elle s'entretenait de leur réunion dans un autre monde comme s'il était mort de la veille; et s'oubliant aujourd'hui pour ne plus se revoir que dans le passé, elle songeait au bonheur de la gracieuse jeune femme qu'elle croyait ensevelie avec le jeune époux.
L'enfant la laissa cueillir les fleurs qui croissaient sur le tombeau, et elle s'en alla pensive.
Le vieillard, pendant ce temps, s'était levé et habillé. M. Codlin, toujours condamné à contempler en face les dures réalités de la vie, était en train de serrer dans sa toile les bouts de chandelle qui avaient survécu au spectacle de la veille, tandis que son compagnon recevait dans la cour de l'auberge les compliments de tous les badauds, incapables de le séparer du Polichinelle dans leur pensée, et qui, à ce titre, ne lui accordaient guère moins d'importance qu'au joyeux bandit en personne et ne l'aimaient guère moins. Quand M. Short eut joui de sa popularité, il s'en alla déjeuner, et toute la petite société se trouva réunie à table.
«De quel côté comptez-vous vous diriger aujourd'hui? demanda le petit homme à Nelly.
-- Je ne sais guère... répondit l'enfant; nous ne sommes pas encore décidés.
-- Nous allons aux courses. Si c'est votre chemin et si notre compagnie vous convient, nous pouvons faire route ensemble. Si vous préférez marcher seuls, vous n'avez qu'un mot à dire, et vous verrez que nous ne vous gênerons pas.
-- Nous irons avec vous, s'écria le vieillard. Nell, avec eux, avec eux!»
L'enfant réfléchit un moment, et, songeant qu'avant peu il lui faudrait mendier, et qu'elle ne pourrait pour cela trouver un lieu plus convenable que celui où se réunissaient de riches dames et des gentlemen attirés par l'attrait du plaisir et les agréments d'une fête, elle se détermina à s'y rendre dans leur compagnie. Elle remercia donc M. Short de son offre et dit, en regardant timidement M. Codlin:
«S'il n'y a pas d'objection à ce que nous vous accompagnions jusqu'à la ville où se feront les courses?...
-- Une objection! répéta M. Short. Allons, Tommy, montrez-vous gracieux une fois en votre vie, et dites que vous désirez qu'ils viennent avec nous. Je sais que vous le désirez. Soyez gracieux, Tommy.
-- Trotters, répondit M. Codlin, qui parlait lentement, mais qui mangeait goulûment, ce qui n'est pas rare chez les philosophes et les misanthropes, vous êtes trop inconsidéré.
-- Plaît-il? quel mal y a-t-il à cela? répliqua l'autre.
-- Il n'y en a pas du tout dans le cas actuel, dit M. Codlin; mais le principe est dangereux, et, je vous le répète, vous êtes trop inconsidéré.
-- Eh bien! viendront-ils avec nous, ou ne viendront-ils pas?
-- Oui, ils viendront, dit brusquement M. Codlin; mais vous auriez pu leur faire envisager cela comme une faveur, peut-être.»
Le nom réel du petit homme était Harris; mais, peu à peu, ce nom était devenu, par un changement peu euphonique, celui de Trotters, qui, avec l'épithète préliminaire de Short[7], lui avait été conféré en raison de l'excessive exiguïté de ses jambes. Short Trotters, cependant, étant un nom composé hors d'usage dans le dialogue familier, le gentleman auquel on l'avait attribué était connu, parmi ses intimes, sous le nom de Shorto ou sous celui de Trotters; rarement l'appelait-on Short-Trotters, excepté dans les conversations en règle et les jours de grande cérémonie.
Short donc, ou Trotters, comme le lecteur voudra, répondit à la remontrance de son ami M. Thomas Codlin par quelque plaisanterie destinée à calmer son mécontentement; et, se jetant avec ardeur sur le bouilli froid, le thé, le pain et le beurre, il démontra, de la façon la plus éloquente, à ses compagnons, qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de l'imiter. M. Codlin n'avait pas besoin, il est vrai, de cet avis, car il avait mangé à gogo, et, maintenant, il humectait l'argile desséchée de son gosier en buvant de forte ale à larges et fréquentes reprises avec un plaisir silencieux et sans en offrir à personne, donnant encore par là une nouvelle preuve de sa tournure d'esprit misanthropique.
Enfin, le déjeuner étant terminé, M. Codlin demanda la carte à payer; et, ayant mis l'ale au compte de toute la compagnie, procédé qui sentait aussi la misanthropie, il divisa le total en deux parties exactement égales: la moitié pour lui et son ami, l'autre pour Nelly et son grand-père. Tout étant bien et dûment réglé, et les préparatifs du départ terminés, ils prirent congé de l'hôte et de l'hôtesse et se remirent en route.
C'est ici qu'apparut au grand jour la fausse position de M. Codlin dans la société, et l'effet qu'elle devait produire sur son esprit ulcéré; car, tandis que, la veille au soir, il avait été salué par Polichinelle du nom de «mon maître,» titre bourgeois qui pouvait faire croire à l'assemblée qu'il entretenait ce personnage à son compte pour sa satisfaction personnelle, maintenant il lui fallait marcher péniblement sous le poids du théâtre de ce même personnage, et le porter corporellement sur ses épaules par une chaleur étouffante, le long d'une route couverte de poussière. Ce brillant Polichinelle, au lieu d'amuser son patron par un feu roulant d'esprit ou par un déluge de coups de bâton assenés sur la tête de ses parents et connaissances, était maintenant éreinté, plié en deux, flasque et mou, étendu dans une boîte fermée, ses jambes relevées autour de son cou en forme de cravate, entièrement dénué de ces qualités sociales qui font le charme de son caractère.
M. Codlin s'avançait péniblement, échangeant de temps à autre un mot ou deux avec Short, et s'arrêtant pour se reposer et murmurer par occasion. Short ouvrait la marche avec la boîte plate, son bagage particulier arrangé en paquet (le paquet n'était pas très- gros), et une trompette de cuivre pendue sur son dos. Nell et son grand-père venaient après lui se donnant la main, et Thomas Codlin fermait la marche.