Le magasin d'antiquités, Tome I
Chapter 11
Tandis que le vieillard goûtait dans son lit un bon sommeil de quelques heures, Nelly s'occupait activement des préparatifs de leur fuite. Elle n'avait à emporter pour elle et pour son grand- père qu'un petit nombre d'objets d'habillement délabrés, comme l'était leur fortune; et de plus, elle mit de côté un bâton sur lequel le vieillard devait appuyer ses faibles pas. Mais sa tâche n'était pas finie; il lui restait à visiter les pauvres chambres pour la dernière fois.
Qu'il y avait loin de cette séparation à ce qu'elle avait pu prévoir, à tout ce qu'elle avait pu jamais se figurer! Aurait-elle pensé qu'elle dirait une sorte d'adieu triomphant à cette maison, quand le souvenir de tant d'heures qu'elle y avait passées s'élevait dans son coeur ému et lui représentait son désir comme une espèce d'impiété, quelque solitaires et tristes qu'eussent été pour elle la plupart de ces heures!
Elle s'assit près de la fenêtre où elle était venue si souvent à la fin du jour, par des soirées bien autrement sombres que celle- ci. Là, toutes les pensées d'espérance et d'amour, qui, en ce lieu même, l'avaient occupée, se représentèrent avec force à son esprit, et effacèrent en un moment ses idées pénibles et lugubres.
Sa petite chambre, où si souvent elle s'était agenouillée et avait prié la nuit, prié pour obtenir le jour dont maintenant elle entrevoyait l'aurore, sa petite chambre où elle avait reposé si paisiblement et fait de si doux rêves, il lui était bien dur de ne pouvoir la contempler une dernière fois, d'être forcée de la quitter sans lui donner un regard de tendresse, une larme de reconnaissance. Il s'y trouvait quelques bagatelles sans prix qu'elle eût aimé à emporter; mais c'était impossible.
Elle fut amenée ainsi à penser à son oiseau, pauvre oiseau! dont la cage était accrochée dans cette chambre. Elle pleura amèrement la perte de cette petite créature. Mais tout à coup elle songea, sans savoir comment et d'où lui vint cette idée, qu'il pourrait bien se faire que l'oiseau tombât dans les mains de Kit, qui en prendrait soin pour l'amour d'elle, croyant peut-être qu'elle l'avait laissé avec l'espérance qu'il s'en occuperait et comme pour lui demander un dernier service. Cette inspiration la calma; et Nelly alla se mettre au lit avec le coeur soulagé.
Ses rêves, pendant son sommeil, promenèrent son esprit au sein d'espaces lumineux, à la poursuite d'un but vague et insaisissable qui reparaissait toujours. Quand Nelly s'éveilla, elle trouva la nuit déjà avancée; les étoiles brillaient sur la voûte du ciel. Enfin, le jour commença à luire, et les étoiles pâlirent peu à peu. Aussitôt l'enfant se leva et s'apprêta pour le départ.
Le vieillard dormait encore: ne voulant pas le troubler, Nelly le laissa sommeiller jusqu'au moment où le soleil parut. Comme il désirait vivement quitter la maison sans perdre une minute, il eut bientôt fait de s'habiller.
Alors, l'enfant le prit par la main, et ils se mirent à descendre l'escalier d'un pied léger et prudent, tremblant quand une marche craquait, et s'arrêtant souvent pour prêter l'oreille. Le vieillard avait oublié une sorte de havre-sac contenant le petit bagage qu'il avait à emporter; et le peu de temps qu'il fallut pour revenir sur ses pas et gravir quelques marches leur sembla un siècle.
Enfin, ils atteignirent le rez-de-chaussée, où le ronflement de M. Quilp et du procureur retentit à leurs oreilles d'une manière plus terrible que le rugissement des lions. Les verrous de la porte étaient rouillés, et il était difficile de les tirer sans bruit. Les verrous une fois tirés, il se trouva que la serrure était fermée à double tour, et, pour comble de malheur, que la clef n'y était pas. L'enfant alors se souvint d'avoir entendu dire par une des garde-malades que Quilp avait l'habitude de fermer, la nuit, les portes de la maison et de mettre les clefs dans sa chambre à coucher.
Ce ne fut pas sans un grand effroi que la petite Nell, ayant ôté ses souliers et s'étant glissée à travers le magasin d'antiquités, où M. Brass, le plus vilain magot de toute la boutique, donnait sur un matelas, arriva jusqu'à sa chambrette d'autrefois.
Elle s'arrêta quelques instants sur le seuil, comme pétrifiée de terreur à la vue de M. Quilp, qui pendait tellement hors du lit, qu'il avait l'air de se tenir sur la tête, et qui, soit à raison de cette position incommode, soit par l'effet d'une de ses jolies habitudes, respirait à longs traits et grondait, la bouche toute grande ouverte; le blanc des yeux, ou plutôt le jaune (car il avait le blanc des yeux d'un jaune sale), distinctement visible. Ce n'était certes pas le moment de lui demander s'il était indisposé. Aussi, Nelly s'étant emparée de la clef, jeta sur sa chambre un regard rapide; puis, après avoir passé de nouveau à côté de M. Brass, toujours étendu et endormi, elle rejoignit, saine et sauve, le vieillard. Ils ouvrirent sans bruit la porte, mirent doucement le pied dans la rue et s'arrêtèrent.
«Quel chemin suivrons-nous?» dit l'enfant.
Le vieillard promena son regard faible et irrésolu, d'abord sur Nelly, puis à droite et à gauche, puis encore sur l'enfant, et il secoua la tête. Il était évident que Nelly serait désormais son guide. L'enfant comprit son rôle; elle l'accepta sans hésitation et sans crainte; et mettant sa main dans celle de son grand-père, elle l'entraîna vivement.
Un beau jour de juin venait de commencer; l'azur du ciel n'était obscurci par aucun nuage, et la lumière en jaillissait de toute part. Les rues étaient encore presque désertes, les maisons et les magasins fermés; et l'air bienfaisant du matin tombait sur la ville endormie comme le souffle des anges.
Remplis d'espérance et de joie, le vieillard et l'enfant traversèrent ce silence paisible, le coeur plein d'espérance et de plaisir. Ils se retrouvaient seuls ensemble; tout leur semblait brillant et neuf; rien ne leur rappelait, autrement que par un contraste agréable, la monotonie et la contrainte qu'ils laissaient derrière eux. Les tours et les clochers des églises, naguère sombres et noirs, brillaient maintenant et reflétaient les rayons du soleil; il n'était pas un angle, pas un coin qui ne fit fête à sa lumière, et l'azur, dans sa profondeur sans limites, versait sa clarté souriante sur tous les objets répandus à la surface de la terre.
Ce fut ainsi que nos deux pauvres coureurs d'aventures sortirent de la ville endormie, marchant au hasard, sans savoir où ils allaient.
CHAPITRE XIII.
Daniel Quilp, de Tower-Hill, et Sampson Brass, de Bewis-Marks, à Londres, gentleman, l'un des procureurs de Sa Majesté en la cour du King's Bench et en celle des Common Pleas à Westminster, et en outre solliciteur près la haute cour de Chancellerie, dormaient tranquillement, sans craindre le moindre désagrément, lorsqu'on heurta à la porte de la rue. Ce ne fut d'abord qu'un modeste coup, qui bientôt se reproduisit fréquemment et arriva graduellement au tapage d'une batterie de canon tirant à courts intervalles ses décharges retentissantes. À ce bruit, ledit Quilp se remit à grand'peine dans la position horizontale et leva avec indifférence au plafond un regard assoupi, témoignant qu'il entendait ce fracas avec quelque étonnement, mais sans vouloir seulement se donner la peine d'en chercher l'explication.
Cependant le bruit du marteau, au lieu de se régler sur l'état somnolent de Quilp, devenait de plus en plus fort et de plus en plus importun, comme si l'on eût voulu reprocher vivement au nain la peine qu'il avait à s'éveiller tout à fait, après avoir ouvert déjà les yeux. Alors Daniel Quilp commença à comprendre qu'il pouvait bien y avoir quelqu'un à la porte, et il en vint ainsi à se rappeler que c'était le vendredi matin, et qu'il avait ordonné à mistress Quilp, de venir le trouver de bonne heure.
M. Brass, après bien des contorsions pour prendre successivement diverses attitudes étranges, après avoir plusieurs fois tortillé sa bouche et ses yeux avec l'expression qu'on peut avoir quant on vient de manger dans leur primeur des groseilles à maquereau encore vertes; M. Brass, disons-nous, fut éveillé aussi en ce moment. Voyant M. Quilp en train de s'habiller, il se hâta d'en faire autant, mettant ses souliers avant ses bas, fourrant ses jambes dans les manches de son habit, commettant, en un mot, une foule de petites erreurs dans sa toilette, comme cela arrive tous les jours aux gens qui s'habillent en toute hâte et sont encore sous l'empire du sommeil auquel ils ont été arrachés en sursaut.
Tandis que le procureur se donnait toute cette peine, le nain cherchait à tâtons sur la table, proférant entre ses dents des imprécations furieuses contre lui-même, contre le genre humain, et par-dessus le marché contre les objets inanimés; ce qui amena M. Brass à lui demander:
«Qu'y a-t-il?
-- La clef! dit le nain le regardant de travers, la clef de la porte du magasin!... Voilà ce qu'il y a!... Savez-vous où elle est?
-- Comment pourrais-je le savoir, monsieur?
-- Comment vous pourriez le savoir!... répéta Quilp en ricanant. Le bel homme de loi!... Fi, l'idiot!»
Sans se permettre de représenter au nain, vu sa mauvaise humeur, que si une autre personne avait égaré la clef, son savoir légal, à lui Brass, n'avait rien à voir là dedans; ce dernier représenta humblement que l'on avait sans doute oublié la veille de retirer la clef, et qu'elle se trouvait probablement encore dans la serrure. M. Quilp, bien qu'il fût persuadé du contraire, car il se rappelait l'avoir soigneusement emportée, voulut bien admettre que le fait fût possible, et, en conséquence, il se dirigea en grommelant vers la porte où il pensait retrouver la clef.
Précisément, à l'instant même où M. Quilp étendait la main sur la serrure et remarquait avec stupéfaction que les verrous avaient été tirés, le marteau retentit plus bruyamment que jamais, et le rayon lumineux qui brillait à travers le trou de la serrure fut intercepté du dehors par un oeil humain. Le nain, exaspéré au plus haut degré et désireux de décharger sur quelqu'un sa mauvaise humeur, se détermina à s'élancer tout à coup dans la rue et à se ruer sur Mme Quilp pour reconnaître à sa manière l'empressement qu'elle avait mis à venir.
Dans ce dessein, il tourna doucement la clef, et, ouvrant en même temps la porte, il fondit comme un oiseau de proie sur la personne qui attendait et venait justement de lever le marteau pour frapper de nouveau. Quilp se jeta sur cette personne, la tête en avant, jouant à la fois des poings et des pieds, et grinçant des dents avec rage.
Mais, bien loin de s'attaquer à une victime inoffensive qui implorât sa pitié, le nain ne fut pas plutôt à portée de l'individu qu'il avait pris pour sa femme, qu'il fut salué de deux solides coups de poing sur la tête, de deux autres d'égale qualité dans la poitrine, et que, dans la lutte corps à corps, il reçut une telle pluie de horions, qu'il dut reconnaître que, cette fois, il avait affaire à un adversaire habile et expérimenté. Sans se laisser intimider par cette réception, il se cramponna étroitement à son ennemi, et se mit à mordre et à frapper avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté, qu'il se passa au moins deux minutes avant que l'autre pût se dégager. Alors, mais seulement alors, Daniel Quilp se trouva, tout rouge et les cheveux en désordre, au beau milieu de la rue, tandis que M. Richard Swiveller exécutait autour de lui une sorte de danse, tout en lui demandant s'il en voulait encore un peu.
«Il y en a encore au magasin, dit M. Swiveller prenant tour à tour les diverses attitudes menaçantes du boxeur; j'ai toujours soin d'en tenir un assortiment complet à la disposition des pratiques; j'exécute la commission avec soin et promptitude. En voulez-vous encore un peu, monsieur? Ne vous gênez pas si vous n'êtes pas content.
-- Je croyais que c'était une autre personne, dit Quilp en frottant ses épaules. Pourquoi ne m'avertissiez-vous pas que c'était vous?
-- Et vous, pourquoi ne disiez-vous pas que c'était vous, au lieu de vous ruer hors de la maison comme un échappé de Bedlam?
-- C'était donc vous qui frappiez? demanda le nain se remettant sur ses jambes avec un grognement. C'était vous, hein?
-- Moi-même en personne. La dame que voici avait commencé quand je suis arrivé, mais elle frappait trop doucement; je lui suis venu en aide.»
En parlant ainsi, il indiqua Mme Quilp, qui se tenait toute tremblante à quelque distance.
«Hum! grommela le nain, jetant sur sa femme un regard de colère, je savais bien que c'était votre faute. Quant à vous, monsieur, est-ce que vous ne saviez pas qu'il y avait là dedans un malade, pour frapper ainsi à enfoncer la porte?
-- Dieu me damne! répondit Richard; c'est justement pour ça. Je croyais que tout le monde était mort dans la maison.
-- Je suppose que vous venez pour quelque chose? Qu'est-ce qui vous amène?
-- Je viens savoir comment va le vieux brave homme et l'apprendre de Nelly elle-même, avec qui je désire avoir un petit moment d'entretien. Je suis un ami de la famille, monsieur, du moins, je suis ami de quelqu'un de la famille, ce qui revient au même.
-- En ce cas, entrez, dit le nain. Passez, monsieur, passez. Maintenant, à Mme Quilp. Après vous, m'dame.»
Mistress Quilp hésitait, mais M. Quilp insista. Ce n'était pas là un assaut de politesses ou une simple affaire de forme; car Betzy savait trop bien que son cher mari ne désirait entrer le dernier dans la maison que pour saisir le moment de lui pincer les bras, qui étaient rarement sans porter les marques noires ou bleues des doigts du nain. M. Swiveller, qui n'était pas dans la confidence, fut quelque peu surpris d'entendre un cri étouffé, et, s'étant retourné, de voir Mme Quilp qui faisait un bond douloureux derrière lui; mais il ne fit pas de remarque à ce sujet, et bientôt il n'y pensa plus.
«Allons, madame Quilp, dit le nain lorsqu'ils eurent pénétré dans la boutique, montez, s'il vous plaît, à la chambre de Nelly, et prévenez la petite qu'on la demande.
-- Vous avez l'air de faire comme chez vous, dit Richard qui ignorait les prérogatives de Quilp.
-- Je suis chez moi, jeune homme,» répondit Quilp.
Dick en était à chercher le sens de ces paroles, et, bien plus encore, celui de la présence de M. Brass, quand Mme Quilp descendit l'escalier quatre à quatre en annonçant que les chambres étaient vides.
«Vides!... Sotte que vous êtes! dit le nain.
-- Je vous assure, mon cher Quilp, répliqua sa femme en tremblant, que je suis entrée dans chaque chambre et n'y ai trouvé âme qui vive.
-- Ceci, dit M. Brass avec vivacité et en frappant des mains, ceci m'explique le mystère de la clef.»
Quilp regarda successivement d'un air refrogné le procureur, Betzy et Richard Swiveller; mais ne recevant d'aucun d'eux les éclaircissements qu'il lui fallait, il monta l'escalier en toute hâte, et bientôt le redescendit non moins précipitamment, en confirmant lui-même le rapport qu'il venait d'entendre.
«Singulière manière de partir, dit-il en regardant Swiveller; partir sans m'en prévenir, moi un ami si discret, si intime!... Ah! sans doute il a mieux aimé m'écrire, ou me faire écrire par Nelly... Oui, oui, c'est cela, Nelly a tant d'amitié pour moi... cette gentille Nelly!»
M. Swiveller paraissait, et il était réellement confondu de surprise. Après avoir jeté sur lui un coup d'oeil à la dérobée, Quilp se tourna vers M. Brass et lui dit, avec un ton d'autorité et d'insouciance, qu'il ne fallait pas que cette circonstance les empêchât de procéder à l'enlèvement des meubles, et il ajouta:
«Nous savions bien que le vieux et la petite devaient partir aujourd'hui, mais non qu'ils partiraient de si bonne heure ni si tranquillement. Enfin, ils avaient leurs raisons, ils avaient leurs raisons.
-- Où diable sont-ils allés?...» dit Richard toujours stupéfait.
Quilp branla la tête et se pinça les lèvres de façon à faire croire qu'il savait très-bien le fond des choses, mais qu'il n'était pas libre de le dire.
«Et, demanda Dick, remarquant le désordre qui régnait autour de lui, qu'entendez-vous par cet enlèvement des meubles?
-- Cela signifie que je les ai achetés, mon cher monsieur. Eh bien, après?
-- Est-ce que par hasard ce vieux sournois-là aurait fait fortune, et serait allé vivre dans une villa paisible, en quelque site pittoresque, à peu de distance de la mer agitée?...» dit Richard de plus en plus confondu d'étonnement.
À quoi le nain répliqua en frottant ses mains avec force:
«Peut-être bien, et il aura eu soin de cacher le lieu de sa retraite pour ne pas recevoir trop souvent la visite de son cher petit-fils et de ses amis dévoués!... Je l'ignore, moi, mais vous, qu'en dites-vous?»
Richard Swiveller était atterré par ce revirement inattendu qui menaçait d'une ruine complète le plan auquel il s'était si fortement associé, et semblait détruire dans leur germe même ses projets de fortune. N'ayant appris de Frédéric Trent que le soir précédent la maladie du vieillard, il s'était hâté de faire, auprès de Nelly, sa visite de condoléance et de curiosité, en apportant un premier à-compte de cette éloquence fascinante sur laquelle il comptait pour enflammer un jour le coeur de la jeune fille. Et lorsqu'il avait examiné en lui-même toutes les manières d'être gracieux et persuasif; lorsqu'il avait médité sur la terrible revanche qu'il comptait prendre de la coquetterie de Sophie Wackles; voilà que Nell, le vieillard et l'argent, tout était parti, fondu, décampé Dieu sait où, comme si son plan avait été deviné et que l'on eût voulu le renverser dès le début, sans plus attendre.
Au fond du coeur, Daniel Quilp se sentit à la fois surpris et troublé par cette fuite. Il n'échappait pas à son esprit pénétrant que les fugitifs devaient avoir emporté quelques vêtements indispensables; et, connaissant l'état de faiblesse où était tombée l'intelligence du vieillard, il s'étonnait que celui-ci eût pu avec le concours de l'enfant aller si vite en besogne. On ne saurait supposer, sans faire injure à M. Quilp, qu'il fût tourmenté par l'intérêt charitable que lui inspiraient le vieillard et Nelly. Ce qui le troublait, c'était la crainte que son débiteur n'eût eu quelque magot caché; or, la seule idée que lui, Quilp, n'eût pas flairé cet argent et l'eût laissé échapper de ses griffes, cette idée le remplissait de honte et de remords.
Dans son état d'anxiété, c'était cependant une consolation pour lui que Richard Swiveller fût, pour des motifs différents, non moins irrité, non moins désappointé que lui dans cette affaire. Bien certainement, pensait le nain, il était venu ici dans l'intérêt de son ami, afin d'arracher au vieillard, soit par la flatterie, soit par la crainte, quelque parcelle du bien dont ils le croyaient abondamment pourvu. Quilp trouva donc du plaisir à vexer Swiveller, en lui traçant le tableau des richesses que le vieillard avait dû entasser, et à s'étendre longuement sur l'art avec lequel celui-ci avait su se mettre à l'abri des importuns.
«C'est bien, dit Richard d'un air découragé; il n'est pas nécessaire, je suppose, que je reste ici.
-- Pas le moins du monde, répondit le nain.
-- Vous leur direz que je suis venu... n'est-ce pas?
-- Certainement... la première fois que je les verrai.
-- Et dites-leur bien, monsieur, que j'ai été porté ici sur les ailes de la concorde, que j'étais venu pour écarter, avec le râteau de l'amitié, les semences de la violence mutuelle et de l'aigreur, et pour semer, à leur place, les germes de l'harmonie sociale. Voulez-vous avoir la bonté de vous charger de cette commission, monsieur?
-- Très-volontiers, répondit Quilp.
-- Voulez-vous, monsieur, être assez bon pour ajouter, dit encore M. Swiveller en exhibant une toute petite carte chiffonnée, que voilà mon adresse, et qu'on me trouve chez moi tous les matins. Deux coups bien distincts suffiront en tout temps pour faire paraître la gouvernante. Mes amis particuliers, monsieur, ont coutume d'éternuer quand la porte est ouverte, afin d'avertir cette fille qu'ils sont mes amis et qu'il n'ont point de motifs intéressés pour s'informer si j'y suis. Ah! pardon... Voulez-vous me permettre de jeter encore un regard sur cette carte?
-- Comme il vous plaira, dit Quilp.
-- Par une petite erreur qui n'a rien que de très-naturel, dit Richard, substituant une autre carte à la première, je vous avais remis mon laisser-passer du cercle choisi que j'appelle les glorieux Apollinistes, cercle dînatoire, dont j'ai l'honneur d'être président perpétuel. Voici le document officiel que j'ai à vous laisser, monsieur. Bonjour.»
Quilp lui souhaita le bonjour; le grand maître perpétuel des glorieux Apollinistes leva son chapeau en l'honneur de Mme Quilp, le replaça négligemment sur le côté de sa tête, pirouetta et disparut.
Sur ces entrefaites, des charrettes étaient arrivées pour emporter les meubles; de solides gaillards, coiffés de morceaux de tapis, balançaient sur leur tête des caisses à déménagement et autres bagatelles du même genre, et accomplissaient des exploits musculaires qui rehaussaient singulièrement l'éclat de leur teint. Pour ne pas rester en arrière dans le mouvement, M. Quilp se mit à l'oeuvre avec une vigueur extraordinaire, poussant et gourmandant tout le monde comme un vrai démon; imposant à Mme Quilp une quantité de travaux rudes et impraticables portant lui-même du haut en bas, sans effort apparent, les plus lourds fardeaux; lançant des coups de pied à son commis du débarcadère toutes les fois qu'il pouvait l'attraper; et, faisant exprès d'administrer avec sa charge des bosses à la tête ou des renfoncements dans la poitrine de M. Brass, qui se tenait debout dans l'escalier sur son passage pour satisfaire la curiosité des voisins, selon les devoirs de son rôle. Sa présence et son exemple inspirèrent tant d'ardeur aux gens employés par lui, qu'au bout d'un petit nombre d'heures, la maison fut complètement débarrassée et qu'il n'y resta rien que des débris de paillassons, des pots à bière vides et des brins de paille éparpillée.
Assis dans le parloir sur un de ces morceaux de nattes, comme un chef africain, le nain se régalait de pain, de fromage et de bière, quand il remarqua, sans en avoir l'air, qu'il y avait un jeune homme qui du dehors jetait un regard curieux dans l'intérieur de la maison. Certain que c'était Kit, bien qu'il eût vu tout au plus le bout de son nez, M. Quilp l'appela par son nom. Kit entra aussitôt et demanda ce qu'on lui voulait.
«Venez ici, monsieur, dit le nain. Eh bien, voilà donc, votre vieux maître et votre jeune maîtresse partis!
-- Comment? s'écria Kit, regardant tout autour de lui.
-- Prétendez-vous n'en rien savoir? dit aigrement Quilp. Où sont- ils allés?
-- Je l'ignore.
-- C'est bon, c'est bon. Osez-vous bien affirmer que vous ignoriez qu'ils fussent partis secrètement ce matin au point du jour?
-- Je n'en savais rien, dit le jeune homme plein de surprise.
-- Vous n'en saviez rien!... Je sais bien, moi, que la nuit dernière vous avez rôdé autour de la maison comme un voleur!... Ne vous a-t-on pas alors conté la chose en confidence?
-- Non.
-- Non?... Alors, qu'est-ce qu'on vous a dit? de quoi parliez- vous?»
Kit ne voyant pas de raison pour garder le secret sur sa conduite, exposa le motif qui l'avait amené et la proposition qu'il avait faite.
«Oh! dit le nain après un moment de réflexion, nul doute qu'ils ne viennent chez vous.
-- Vous pensez qu'ils y viendront!... s'écria vivement Kit.
-- Je le pense. Maintenant, quand vous les verrez, faites-le moi savoir; vous m'entendez? Faites-le-moi savoir, et je vous donnerai quelque chose. Je désire leur rendre service, et je ne puis leur rendre service, à moins de connaître où ils sont allés. Vous m'entendez?»
Le jeune homme se sentait disposé à répondre au nain d'une manière qui eût enflammé la bile de cet irritable questionneur, quand le commis du débarcadère, qui avait visité successivement les chambres pour voir si l'on n'y avait rien oublié, reparut en criant: «V'là un oiseau. Qu'est-ce qu'il faut en faire?