Le magasin d'antiquités, Tome I

Chapter 10

Chapter 103,979 wordsPublic domain

De temps en temps, Quilp examinait son compagnon, et remarquant avec quelle répugnance ce dernier regardait sa pipe, qu'il tressaillait quand, par hasard, il avalait de la fumée, et qu'il avait soin de chasser le nuage avec dégoût, notre nain ne se sentait pas de joie, et se frottait les mains en signe d'allégresse.

Puis, se tournant vers le jeune commis:

«Chien que vous êtes! fumez donc; bourrez votre pipe et fumez vite, jusqu'à la dernière bouffée; sinon, je mettrai au feu le bout du tuyau et je vous en appliquerai la cire fondue toute rouge sur la langue!»

Heureusement pour lui, le jeune garçon était rompu à cet exercice, et il eût fumé au besoin un four à chaux si on lui en avait fait la politesse. Aussi se borna-t-il à marmotter quelque défi entre les dents contre son maître, mais il n'en fit pas moins ce que celui-ci lui avait ordonné.

«N'est-ce pas, Brass, dit Quilp, n'est-ce pas que c'est bon, que c'est doux, que c'est embaumé, et que vous êtes heureux comme le Grand Turc?»

M. Brass pensa qu'à cet égard le bonheur du Grand Turc n'était guère digne d'envie; mais il eut soin de répondre que c'était une chose excellente, et que, pour sa part, il pensait comme ce potentat.

«C'est le bon moyen de chasser la fièvre, dit Quilp; c'est le moyen de conjurer tous les maux de la vie: ne cessons donc pas de fumer tout le temps que nous resterons ici. Vous, chien que vous êtes! fumez vite, ou je vous ferai avaler votre pipe!

-- Est-ce que nous resterons longtemps ici, monsieur Quilp? demanda le procureur après que le nain eut donné à son commis cette gracieuse admonestation.

-- Nous y resterons, je suppose, jusqu'à ce que le vieux malade qui est là-haut soit mort.

-- Hé! hé! hé! fit M. Brass. Oh! très-bien! très-bien!

-- Fumez donc! cria Quilp. Pas de repos! Vous pouvez bien parler en fumant. Il ne faut pas perdre de temps.

-- Hé! hé! hé! fit de nouveau M. Brass, mais mollement, en portant de nouveau à ses lèvres l'odieuse pipe. Mais s'il arrivait que le malade allât mieux, monsieur Quilp?

-- Nous attendrons jusque-là, pas davantage.

-- Quelle bonté à vous, monsieur, d'attendre jusque-là!... Il y a des gens, monsieur, qui auraient tout vendu, tout déménagé, oui! au jour même où la loi le leur permettait. Il y a des gens qui eussent eu la dureté du caillou et l'insensibilité du marbre. Il y a des gens qui...

-- Il y a des gens qui s'épargneraient la peine de jaboter comme un perroquet, ainsi que vous le faites.

-- Hé! hé! hé! dit Brass. Toujours fin et spirituel!...»

La sentinelle, qui fumait à la porte, intervint en ce moment, et hurla, sans déposer la pipe:

«V'là la fille qui vient!

-- Qui ça, chien? dit Quilp.

-- La fille donc!... Êtes-vous sourd?

-- Oh! dit Quilp respirant avec délices comme s'il humait son potage, nous avons, vous et moi, un compte à régler ensemble; j'ai pour vous, mon jeune ami, bonne provision de horions et d'égratignures. Eh bien! Nelly, ma poulette, mon diamant, comment va-t-il?

-- Très-mal, répondit l'enfant en pleurant.

-- La gentille petite Nell!... s'écria Quilp.

-- Charmante, monsieur, charmante, dit Brass, tout à fait charmante!

-- Vient-elle se mettre sur les genoux de Quilp? dit le nain d'un ton qu'il croyait rendre agréable, ou bien va-t-elle se coucher dans sa petite chambre? Qu'est-ce qu'elle préfère, cette pauvre Nelly?

-- Comme il sait prendre les enfants!... murmura Brass échangeant une sorte de confidence avec le plafond. Ma parole d'honneur, c'est plaisir que de l'entendre!

-- Je ne viens pas du tout ici pour y rester, répondit timidement Nelly. J'ai besoin seulement d'emporter quelques objets de cette chambre; et puis... et puis je n'y reviendrai plus.

-- C'est pourtant une jolie petite chambre!... dit le nain en y jetant les yeux au moment où Nelly y pénétrait. Un vrai bosquet!... Est-il bien sûr que vous ne vous en servirez plus? Est-il bien sûr que vous n'y reviendrez plus, Nelly?

-- Non, répliqua l'enfant s'enfuyant avec les menus objets de toilette qu'elle était venue chercher; jamais! jamais!

-- C'est une vraie sensitive, dit Quilp la suivant du regard. Cela fait peine... tiens! Voilà un lit qui va à ma taille. Je crois bien que je m'accommoderai de la petite chambre.»

Encouragé dans son idée par M. Brass, qui ne pouvait manquer d'applaudir à tout ce que disait le nain, maître Quilp se mit en devoir d'exécuter son dessein en s'étendant de son long sur le lit avec sa pipe à la bouche, agitant ses jambes en tout sens et fumant avec énergie. Comme M. Brass admirait ce tableau, et que le lit était doux et confortable, M. Quilp se détermina à s'en servir la nuit pour y reposer, le jour pour s'en faire un divan, et, sans perdre de temps, il y resta en fumant sa pipe. Quant au procureur, qui se sentait tout étourdi et troublé dans ses idées, -- c'était l'effet du tabac sur son système nerveux, -- il saisit ce moment pour aller prendre, au dehors, une provision d'air qui lui permît de revenir en meilleur état. Pressé par le nain malicieux de fumer derechef, il tomba engourdi sur le canapé, où il dormit jusqu'au lendemain matin.

Tels furent les premiers actes de M. Quilp en prenant possession de sa nouvelle propriété. Durant quelques jours, le soin de ses affaires ne lui permit pas de se livrer à ses méchancetés favorites, car tout son temps se trouva rempli par le minutieux inventaire qu'il fit, de concert avec M. Brass, de ce que la maison contenait, et par la nécessité d'aller vaquer au dehors à ses autres occupations, ce qui heureusement lui demandait plusieurs heures par jour. Mais comme sa cupidité et sa méfiance étaient en jeu, notre nain ne passait jamais une nuit hors de la maison; et comme, à mesure que le temps s'écoulait, Quilp éprouvait une plus vive impatience de voir la maladie du vieillard arriver à un résultat, soit bon, soit mauvais, il commença à faire entendre des murmures et des exclamations assez vives.

Nell ne cherchait qu'à se soustraire aux avances que lui faisait Quilp pour entrer en conversation avec elle; le son de sa voix suffisait pour la mettre en fuite, et elle ne redoutait pas moins les sourires du procureur que les grimaces de Quilp. Elle vivait dans une continuelle appréhension de rencontrer sur l'escalier l'un ou l'autre, si elle avait à sortir de la chambre de son grand-père: aussi ne la quittait-elle guère avant la nuit, quand le silence l'encourageait à s'aventurer au dehors pour aller respirer un peu d'air plus pur dans quelque chambre vide.

Une nuit, elle s'était glissée jusqu'à sa fenêtre favorite et s'y était assise, pleine de chagrin, car la journée avait été mauvaise pour le vieillard. Elle crut entendre une voix dans la rue prononcer son nom; et, s'avançant pour regarder, elle reconnut Kit, dont les efforts, pour fixer son attention, avaient réussi à la tirer de ses réflexions pénibles.

«Miss Nell!... dit le jeune homme à voix basse.

-- Eh bien! répondit l'enfant, se demandant si elle devait avoir désormais rien de commun avec le coupable supposé, mais entraînée pourtant vers son ancien favori; que désirez-vous?

-- Voilà longtemps que je veux vous dire un mot; mais les gens qui sont en bas m'ont repoussé sans me permettre de vous voir. Vous ne croyez pas, je l'espère, miss, que j'aie mérité d'être chassé comme je l'ai été?...

-- Je dois le croire, au contraire; autrement, pourquoi mon grand- père serait-il si fort en colère contre vous?

-- J'ignore pourquoi. Je suis certain de n'avoir jamais rien fait pour vous mécontenter ni l'un ni l'autre. Je puis le dire hardiment, la tête haute et le coeur tranquille. Et penser qu'on me ferme la porte au nez quand je viens seulement demander comment va mon vieux maître!...

-- On ne m'avait pas dit cela!... s'écria l'enfant. En vérité, je ne le savais pas. Je suis bien fâchée qu'on vous ait traité de la sorte.

-- Je vous remercie, miss. Ça me fait du bien d'entendre ce que vous me dites. Je le disais bien que ce n'était pas vous qui commandiez ça.

-- Oh! oui, vous aviez raison, dit vivement l'enfant.

-- Miss Nell, continua le jeune homme se rapprochant de la fenêtre et baissant la voix, il y a de nouveaux maîtres en bas. C'est un changement pour vous.

-- C'est bien vrai!

-- Et pour lui aussi... quand il se portera mieux! ajouta Kit en dirigeant son regard vers la chambre du malade.

-- S'il guérit!... murmura Nelly, qui ne put retenir ses larmes.

-- Oh! il guérira, il guérira! Je suis sûr qu'il guérira! Il ne faut pas vous laisser abattre, miss Nell. Je vous en prie, ne vous laissez pas abattre.»

Ces quelques mots d'encouragement et de consolation étaient jetés naïvement et n'avaient pas grande autorité, mais ils n'en émurent pas moins profondément Nelly, dont les larmes redoublèrent.

«Sûrement il guérira, dit le jeune homme, qui ajouta d'un ton triste: Si vous ne vous abattez pas, si vous ne tombez pas malade à votre tour, ce qui l'accablerait et le tuerait au moment où il serait pour se rétablir. S'il guérit, dites-lui une bonne parole, une parole d'amitié pour moi, miss Nell.

-- On m'a recommandé de ne pas même prononcer votre nom devant lui, d'ici à longtemps; je n'ose le faire. Et quand je le pourrais, à quoi vous servirait une bonne parole, Kit?... À peine aurons-nous du pain à manger.

-- Je n'espère pas rentrer chez vous, je ne demande pas de faveur. Ce n'est pas pour un intérêt de salaire et de nourriture que j'ai tant épié l'occasion de vous voir. Ne me faites pas l'injure de croire que je viendrais dans un moment si triste vous parler de ces choses-là.»

L'enfant le regarda d'un air de reconnaissance et d'amitié, mais elle attendit qu'il s'expliquât.

«Non, ce n'est pas cela, dit Kit avec hésitation, c'est quelque chose de bien différent. Je n'ai pas inventé la poudre, je le sais; mais si je pouvais lui faire voir que j'ai été un fidèle serviteur, faisant de mon mieux et ne songeant à rien de mal, peut-être...»

Ici Kit fit une telle pause, que l'enfant dut l'engager à parler et à se hâter, car l'heure était très-avancée, et il était temps de fermer la fenêtre. Il continua donc ainsi:

«Peut-être ne trouverait-il pas trop téméraire de ma part de dire... Eh bien! oui, de dire, ajouta-t-il, s'armant soudain d'audace: Cette maison a cessé de vous appartenir à vous et à lui; ma mère et moi, nous en avons une bien pauvre, mais elle vaut mieux pour vous que celle où vous êtes avec de méchantes gens... Pourquoi n'y viendriez-vous pas jusqu'à ce que vous puissiez chercher et trouver mieux?»

L'enfant se taisait. Kit, soulagé du poids de sa proposition, maintenant qu'il avait la langue déliée, donna libre cours à son éloquence:

«Peut-être me direz-vous que notre maison est petite et incommode; c'est vrai, mais elle est très-propre. Peut-être me direz-vous qu'elle est bruyante; mais il n'y a pas, dans tout Londres, une cour plus tranquille que la nôtre. Que les enfants ne vous effrayent pas; le plus petit ne crie presque jamais, et l'autre est très-paisible; d'ailleurs, je réponds d'eux. Ils ne vous ennuieront pas beaucoup, j'en suis sûr. Essayez, miss Nell, essayez. La petite chambre qui fait face à l'escalier est très- agréable. De là, vous pourrez voir en partie l'horloge de l'église à travers les cheminées, et savoir presque l'heure qu'il est; ma mère dit que cette chambre vous conviendrait bien. Voilà. Vous auriez ma mère pour vous soigner, et moi pour faire vos commissions. Nous ne vous demandons pas d'argent, par exemple! j'espère que vous n'en avez pas l'idée: miss Nell, vous y déciderez votre grand-père, n'est-ce pas? Dites-moi seulement que vous essayerez. Essayez de nous amener mon vieux maître... Et d'abord, demandez-lui donc ce que j'ai pu lui faire... Voulez-vous me le promettre, miss Nell?»

Avant que l'enfant eût pu répondre à cette offre pressante, la porte extérieure s'ouvrit. M. Brass, avançant sa tête coiffée d'un bonnet de nuit, cria d'un ton de mauvaise humeur: «Qui est là?» Aussitôt Kit s'échappa furtivement, et Nell, ayant fermé doucement la fenêtre, rentra dans l'intérieur de la chambre...

Tandis que M. Brass répétait à plusieurs reprises sa question, M. Quilp, également paré d'un bonnet de nuit, sortit à son tour et regarda soigneusement la rue du haut en bas, puis examina les croisées de la maison située en face. N'apercevant personne, il dut rentrer avec son acolyte, jurant, et l'enfant l'entendit du haut de l'escalier, qu'il y avait un complot formé contre lui, qu'il courait le danger d'être volé et dépouillé par une bande de malfaiteurs qui rôdaient en tout temps autour de sa maison, qu'il n'attendrait pas davantage, mais prendrait immédiatement ses mesures pour vendre l'immeuble et regagner ensuite son toit paisible. Ayant proféré à son aise ces menaces et mille autres imprécations, il se jeta de nouveau sur le petit lit de l'enfant, tandis que Nelly remontait l'escalier d'un pas léger.

Naturellement, la conversation courte et interrompue qu'elle avait eue avec Kit devait produire une profonde impression sur son esprit, remplir ses rêves de la nuit et lui laisser de durables souvenirs. Entourée comme elle l'était par des créanciers insensibles, par les gens mercenaires qui gardaient le malade, parvenue au comble de l'anxiété et du chagrin sans rencontrer d'égards ou de sympathie, même chez les femmes qui l'approchaient, il n'y a pas lieu de s'étonner que ce coeur plein de tendresse eût été vivement touché par les sentiments d'un autre coeur bon et généreux, quelque grossier que fût le temple qu'il habitait. Grâce à Dieu, les temples où habitent ces nobles coeurs ne sont pas l'oeuvre de la main des hommes, et souvent ils sont plus dignement parés de leurs pauvres haillons que s'ils étaient décorés de pourpre et de dentelles.

CHAPITRE XII.

Enfin tout danger avait cessé dans l'état du malade; il entra en convalescence. L'intelligence lui revint lentement, par degrés presque insensibles; mais son esprit demeurait faible et s'acquittait péniblement de ses fonctions. Le vieillard paraissait avoir recouvré le calme, la paix intérieure; souvent il restait longtemps assis, dans l'attitude d'une méditation qui n'avait plus rien de sombre, de désespéré. Un rien suffisait pour l'amuser; par exemple, un rayon de soleil se jouant sur le mur ou le plancher. Il ne se plaignait plus, ni de la longueur des jours, ni de l'ennui pesant des nuits: il semblait plutôt avoir perdu le sentiment de la durée du temps et être devenu étranger à tout souci, à toute inquiétude. Il passait des heures entières assis et tenant dans sa main la petite main de Nell, jouant avec les doigts de l'enfant; puis, il s'interrompait pour caresser les cheveux et embrasser le front de sa jeune compagne; et, quand parfois il voyait briller des larmes dans les yeux de sa Nelly, tout étonné, il regardait autour de lui pour découvrir la cause de ce chagrin, puis oubliait son propre étonnement au moment même où il cherchait à se l'expliquer.

L'enfant et le vieillard firent quelques sorties en voiture: le vieillard, appuyé sur des oreillers, et l'enfant à côté de lui, tous deux se tenant par la main, comme d'habitude. D'abord, le bruit et le mouvement des rues causèrent un peu de fatigue au convalescent; mais il n'y avait en lui ni surprise ni curiosité, ni plaisir ni impatience. Et comme Nelly lui demandait s'il se rappelait ceci ou cela: «Oh oui! disait-il; très-bien! Comment donc!» Parfois il tournait la tête, regardait vivement avec surprise et tendait le cou en désignant une personne dans la foule jusqu'à ce que ce passant eût disparu. Interrogé ensuite sur le motif de ce mouvement, il ne trouvait pas un mot à répondre.

Un jour, il était assis dans son fauteuil, ayant Nell auprès de lui sur un tabouret, lorsqu'à travers la porte quelqu'un demanda: «Puis-je entrer?

-- Oui,» répondit le vieillard sans la moindre émotion. C'était Quilp; le vieillard avait reconnu sa voix.

Quilp était devenu le maître de céans. Il avait le droit d'entrer, il entra.

«Je suis satisfait de vous voir enfin guéri, voisin, dit le nain allant s'asseoir en face du vieillard. Vous voilà fort, maintenant.

-- Oui, répondit le vieillard d'une voix faible, oui.

-- Je ne veux pas vous presser, voisin... Vous savez? dit le nain élevant la voix, car les sens chez le vieillard étaient plus émoussés qu'autrefois. Mais le plus tôt que vous pourrez faire vos petites dispositions de départ sera le mieux.

-- Sans doute..., dit le vieillard; ce sera le mieux pour tout le monde.

-- Vous voyez, poursuivit Quilp après un moment de silence, les meubles une fois enlevés, la maison sera incommode, et, de fait, inhabitable.

-- C'est vrai. Et la pauvre Nelly, donc, qu'est-ce qu'elle deviendrait?

-- Justement! cria le nain en secouant la tête; on ne pouvait mieux dire. Alors, voisin, vous y réfléchirez, n'est-ce pas?

-- Certainement oui. Nous ne pouvons pas rester ici.

-- C'est ce que je supposais, répliqua le nain. J'ai vendu les meubles. Ils n'ont pas tout à fait rendu autant qu'il l'eût fallu, mais enfin, pas mal, pas mal. C'est aujourd'hui mardi. Quand ferons-nous enlever ces meubles?

-- Rien ne presse...

-- Voulez-vous que ce soit cette après-midi?

-- Vendredi matin, plutôt.

-- Très-bien, dit le nain; c'est convenu; mais qu'il soit entendu, voisin, que je ne puis, sous aucun prétexte, dépasser cette limite.

-- Bien, répondit le vieillard. Je m'en souviendrai.»

M. Quilp parut abasourdi de la résignation étrange avec laquelle le vieillard avait parlé; mais comme celui-ci inclinait la tête en répétant: «Vendredi matin. Je m'en souviendrai,» le nain, comprenant qu'il n'avait plus aucun prétexte plausible pour prolonger l'entretien, prit amicalement congé avec force protestations de bon vouloir, et force compliments à son vieil ami sur son retour merveilleux à la santé. Puis il descendit conter à M. Brass comment il avait su arranger l'affaire.

Toute cette journée et tout le lendemain, le vieillard demeura dans le même état moral. Il parcourait de haut en bas la maison, visitant tour à tour les diverses chambres, comme s'il éprouvait un vague désir de leur dire adieu; mais il ne fit aucune allusion directe ou indirecte à la visite qu'il avait reçue le matin, ainsi qu'à la nécessité où il était de chercher un autre logis. Il avait bien une idée confuse que son enfant était affligée et menacée d'être réduite au dénûment: car plusieurs fois il la pressa contre son sein et l'invita à se rassurer, en lui disant qu'ils ne seraient point séparés l'un de l'autre. Mais il semblait incapable de juger clairement de leur position réelle: c'était toujours cette créature insouciante, presque insensible, chez qui la souffrance du corps et de l'âme n'avait plus laissé de ressort On appelle cet état l'état d'enfance. Mais il est à l'enfance ce que la mort est au sommeil, une contrefaçon grossière, une abominable moquerie. Trouvez-vous dans les yeux ternes de l'homme qui radote ce vif éclat et cette vie de l'enfance, cette gaieté qui n'a pas subi de frein, cette franchise que rien n'a refroidie, cette espérance que la réalité n'a point flétrie, ces joies qui passent en fleurissant? De même aussi, dans les lignes rigides de la mort, aux yeux caves et ternes, trouvez-vous la beauté calme du sommeil, qui exprime le repos pour les heures écoulées, et la douce et tendre espérance pour celles qui vont suivre? Placez la mort et le sommeil l'un à côté de l'autre, et voyez si vous pourrez leur trouver quelque affinité. Mettez ensemble l'enfant et l'homme tombé en enfance, et vous rougirez de la sotte folie qui diffame notre premier état de bonheur en osant donner son nom à une image si laide et si difforme.

Le mercredi arriva. Pas de changement chez le vieillard. Cependant le soir même, tandis qu'il était assis en silence auprès de son enfant, il se passa en lui quelque chose de nouveau.

Dans une petite cour sombre, au-dessous de la fenêtre, il y avait un arbre, assez vert et assez touffu pour le lieu où il avait grandi. L'air passait à travers ses feuilles qui jetaient une ombre mouvante sur la blanche muraille. Le vieillard resta à contempler l'ombre qui se jouait ainsi sur ce point lumineux; il demeura à la même place jusqu'au coucher du soleil, et même après que la nuit fut venue et que la lune eut commencé à se lever doucement.

Pour un homme qui avait été si longtemps cloué sur un lit de souffrances, ces quelques feuilles vertes et cette lumière paisible, bien que gâtées par le voisinage des cheminées et des toits, étaient encore agréables à contempler, elles pouvaient faire rêver à des campagnes lointaines, asile du repos et de la paix. L'enfant vit bien plus d'une fois, sans rien dire, que son grand-père était ému. Mais à la fin, le vieillard se mit à verser des larmes, et la vue de ces larmes soulagea le coeur malade de Nelly; puis, il parut vouloir se jeter aux pieds de sa petite- fille et la supplia de lui pardonner.

«Vous pardonner quoi?... dit Nelly qui le retint vivement Oh! grand-papa, qu'ai-je à vous pardonner, moi?

-- Tout ce qui a eu lieu, tout ce qui t'est arrivé à toi, Nell tout ce qui s'est accompli pendant ce malheureux rêve!

-- Ne dites pas cela, je vous en prie. Parlons d'autre chose.

-- Oui, oui, dit-il, parlons d'autre chose... Parlons de ce dont nous parlions il y a longtemps, il y a des mois... Étaient-ce des mois, des semaines ou des jours, dis-moi, Nell?

-- Je ne vous comprends pas.

-- Cela m'est revenu aujourd'hui... Cela m'est revenu depuis que nous sommes assis à cette place Je te remercie, ma Nell!...

-- De quoi, mon cher grand-papa?

-- De ce que tu as dit d'abord que nous deviendrions mendiants. Parlons bas. Attention! car si les gens d'en bas connaissaient notre projet, ils crieraient que je suis fou et ils te sépareraient de moi. Ne restons pas ici un jour de plus. Allons loin d'ici, loin d'ici!

-- Oui, allons! dit l'enfant avec chaleur. Quittons cette maison, pour n'y plus revenir et pour n'y plus penser. Errons nu-pieds à travers le monde plutôt que de demeurer ici.

-- Mon enfant, dit le vieillard, nous irons à pied à travers champs et bois, le long des rivières, nous confiant à la garde de Dieu dans les lieux où il règne. Il vaut mieux, la nuit, coucher sur la terre, en face du ciel ouvert, que là où nous sommes, et contempler l'immensité radieuse de l'horizon, que de vivre dans des chambres étroites, toujours pleines de soucis et de tristes rêves. O ma Nell! nous serons unis et heureux encore, et nous apprendrons à oublier le passé comme s'il n'avait jamais existé.

-- Nous serons heureux! s'écria l'enfant. Nous ne serons plus ici!

-- Non, nous n'y serons plus jamais, jamais; c'est la vérité. Partons furtivement demain matin, de bonne heure, et bien doucement, afin de n'être ni vus ni entendus; qu'aucun indice ne puisse les mettre sur notre trace. Pauvre Nell! ta joue est pâle, tes yeux sont humides de larmes et gros de sommeil, car tu veilles et tu pleures pour moi, je le sais, pour moi. Mais tu seras heureuse encore, joyeuse encore, quand nous serons loin d'ici. Demain matin, ma chérie nous nous détournerons de ce lieu de chagrins, et nous serons heureux et libres comme l'oiseau!»

Le vieillard alors appuya ses mains sur la tête de l'enfant, et en quelques mots saccadés, il dit qu'à partir de ce jour ils erreraient tous deux, çà et là, et ne se quitteraient jamais, jusqu'à ce que la mort, en prenant l'un ou l'autre, eût rompu leur alliance.

Le coeur de l'enfant battait fortement d'espoir et de confiance. Elle ne songeait ni à la faim ni à la soif, ni au froid ni à aucune autre souffrance. Dans ce qui lui arrivait, elle ne voyait qu'un moyen de revenir aux plaisirs simples dont ils avaient joui autrefois, d'échapper aux méchantes gens qui l'avaient entourée dans les derniers temps d'épreuve; enfin, que le retour du vieillard à la santé, à la paix, à une vie paisible et heureuse. Le soleil, les flots, les prés et les belles journées d'été brillaient à ses yeux, et il n'y avait pas une ombre dans ce tableau éclatant.