Le lys noir

Chapter 9

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--Je vous l'ai dit: à cause des renseignements fournis sur son compte. J'avais été si malheureuse d'avoir épousé un viveur! Je voulais éviter à ma petite-fille une existence comme celle que j'ai menée. Pourtant, j'avais consenti, je m'étais laissée attendrir par les supplications, les larmes de Laurence. Mais, la veille du jour où j'allais prendre un engagement définitif, j'ai reçu la visite d'une femme m'apportant la preuve qu'à l'heure même où le fiancé de ma petite-fille faisait à celle-ci les protestations d'amour les plus brûlantes, il continuait à fréquenter une autre femme qu'il trompait, dont il avait un enfant. Et c'est Laurence elle-même, outrée de cette trahison indigne, qui m'a engagée à partir. Nous avons quitté Paris. Je l'ai amenée ici, dans ce château désert, plein d'un ennui mortel, où il a tenté de venir nous rejoindre. Mais je l'ai chassé, docteur, je l'ai chassé. Et il est parti. Mais j'ignorais sa dernière faute, son dernier crime, un crime dont je mourrai, docteur, et dont Laurence mourra peut-être aussi.

--Mais non, mais non, fit le médecin, cela peut s'arranger.

--Et comment?

--Personne ne soupçonne l'état de mademoiselle?

--Personne, j'en suis sûre. J'aurais été la première....

--Il faut l'emmener.

--L'emmener?

--Aux eaux, quelque part, dans un pays où nul ne vous connaîtra.

--Et où elle fera ses couches?

--Evidemment.

--Et elle reviendra avec un enfant ... un bâtard ... fille-mère, ma petite-fille! Laurence de Frémilly, Ah! docteur, quand je pense à cela! Dire que j'ai vécu jusqu'à cet âge pour voir cette honte!... Ah! pourquoi ne suis je pas morte, mon Dieu! pourquoi ne suis-je pas morte quand mes cheveux ont commencé à blanchir!...

--Il ne faut pas, dit le docteur, vous désespérer ainsi.

--Mais je suis maudite! s'écria la baronne en s'arrachant les cheveux. J'ai mené une vie de douleur. Mais les maux que j'ai endurés déjà n'étaient rien auprès de ceux qui m'étaient réservés. J'adorais Laurence, docteur. J'avais foi en elle. Elle me paraissait si noble et si pure!... Je la comparais souvent à un beau lis, dont elle avait l'élancement et la blancheur. Ah! le rêve! le rêve!

--Un rêve!

--Un rêve affreux, qu'elle a fait une nuit. Le lis était devenu tout noir!...

La baronne s'arrêta, comme accablée sous le poids de ses pensées.

--Puis elle reprit:

--Ce qui m'est le plus pénible, docteur, ce qui m'est plus cruel que tout encore, c'est la duplicité de cette enfant, que j'ai entourée de tendresse, c'est son hypocrisie!

--Peut-être ne sait-elle pas....

--Comment ne saurait-elle pas qu'elle a commis la faute?

--Elle me paraît fort naïve.

--Elle ne sait peut-être pas qu'elle est enceinte. Elle sait du moins qu'elle s'est donnée, et, au lieu de me l'avouer.... Si elle m'avait tout dit, si elle m'avait confessé sa faute, je n'aurais pas laissé partir le séducteur.

--Il y a quelque chose, dit le docteur, qui me surprend chez mademoiselle de Frémilly, et qui m'a fait longtemps hésiter à parler, à croire même que je ne me trompais pas, c'est son innocence.

--Son innocence?

--Elle paraît si loin de soupçonner la cause de son malaise!

--Oui, elle ne connaissait pas, sans doute, les risques qu'elle courait en cédant à un homme qu'elle aimait, et cet homme n'en est que cent fois plus coupable; mais il ne l'a pas prise de force et sans qu'elle s'en aperçoive. Et voilà ce que je lui reproche, à elle: c'est de n'avoir pas eu en moi, sa grand'mère, assez de confiance, et de ne m'avoir pas tout avoué. J'aurais su alors ce que j'avais à faire avec le suborneur. Mais maintenant, maintenant, qu'allons-nous devenir?

Le docteur ne répondit pas.

Il ne savait quel conseil donner, et comment ses malheureuses clientes pourraient sortir de la terrible impasse où elles allaient être acculées.

--Je vous ai dit, fit-il, ce que je voyais à faire.

--Fuir, nous cacher, nous cacher comme des misérables, comme des coupables, la baronne de Frémilly et sa petite-fille! Et croyez-vous, docteur, que Laurence y consentira, qu'elle consentira à laisser son enfant? Elle aime déjà ce petit, qui est l'enfant d'une autre, parce qu'il est son fils, à lui; que sera-ce d'un enfant de lui, sorti d'elle, de ses entrailles? Jamais elle ne voudra l'abandonner, jamais! Alors, à quoi bon partir? La faute sera publique, le déshonneur connu de tous!

Elle s'arrêta, accablée.

L'excès de son malheur engourdissait sa pensée.

Le médecin n'avait plus rien à faire, rien à dire.

Il songea à prendre congé.

Il fit cependant, avant de partir, cette recommandation:

--Je vous engage, madame la baronne, à être indulgente, à montrer à mademoiselle de Frémilly beaucoup de douceur. Sa santé est très délicate et de trop grandes émotions pourraient avoir de fâcheux résultats.

--Soyez tranquille, docteur. Ce n'est pas à elle que j'en veux, mais à celui qui l'a séduite, à celui qui l'a trompée!

--Devrai-je revenir bientôt?

--Le plus souvent possible, docteur. Il ne faut pas nous abandonner dans notre détresse.

--Oh! madame la baronne!

--En ce moment je suis un peu hébétée. J'étais si loin de m'attendre à cette nouvelle! Peut-être aurons-nous besoin de vos conseils.

--Je suis entièrement à vos ordres, madame la baronne.

--Merci, docteur, et à bientôt.

Le médecin s'éloigna.

Quand il fut parti, madame de Frémilly se laissa tomber sur son siège, brisée, inerte, et elle répéta à plusieurs reprises:

--Enceinte, Laurence, enceinte!

Elle ne pouvait se faire encore à cette monstrueuse idée.

Elle croyait avoir rêvé, avoir été en proie à quelque horrible cauchemar.

Mais non cependant, tout était réel.

C'était bien vrai qu'on lui avait dit cela.

Elle entendait résonner dans le couloir, dans l'escalier, les pas du docteur qui s'éloignait et qui lui avait fait l'épouvantable confidence.

Et Laurence, que faisait-elle? que pensait-elle?

Que lui répondrait-elle quand elle lui apprendrait la cause, si naturelle pourtant et si inattendue cependant, du mal dont elle souffrait?

Elle voulait en avoir le coeur net tout de suite.

Elle secoua l'espèce de torpeur hébétée où elle demeurait plongée depuis le départ du médecin, se leva d'un seul mouvement, poussa sa porte et se dirigea vers la chambre de sa petite-fille.

II

Laurence était étendue sur une chaise-longue, entièrement vêtue de blanc, avec dans les yeux cette pure lumière qui semblait l'image de son âme, et c'était bien toujours le grand lis immaculé auquel l'avait comparée sa grand'mère.

C'est ce que se dit tout de suite madame de Frémilly, quand elle leva vers elle ses regards purs, et tout le courroux avec lequel elle arrivait tomba en même temps que se dissipaient tous ses soupçons.

Auprès de la jeune fille jouait le petit Daly, heureux et plein de joie, et qui semblait renaître dans cette atmosphère de tendresse et de douceur.

En effet, ce n'était pas le même enfant taciturne et un peu sournois, toujours recroquevillé sur lui-même, qu'il était lorsqu'il fut amené à Marconnay.

Il avait secoué près de Laurence sa timidité et devenait charmant. C'est à peine si de loin en loin il pensait encore à sa mère.

Il parlait maintenant et paraissait même fort intelligent, lui qu'on avait dit stupide.

La baronne s'approcha de sa petite-fille et lui dit:

--J'ai à te parler, Laurence. Renvoie l'enfant!

Laurence jeta à sa grand'mère un regard d'étonnement, car elle n'était pas accoutumée à cette sorte de solennité avec laquelle on lui parlait, puis, se tournant vers le petit:

--Va jouer, Daly, avec Agathe. J'irai te chercher tout à l'heure.

Docilement l'enfant prit les objets qui lui servaient d'amusement et disparut.

Alors Laurence, un peu inquiète, fit un mouvement vers sa grand'mère.

--Que se passe-t-il?

La baronne vint s'asseoir près d'elle sur la chaise-longue.

--Tu as vu le médecin?

--Oui, grand'mère.

--Que t'a-t-il dit?

--Mais toujours la même chose, qu'il faut me soigner, prendre des forces.

--Et sur la nature de ton mal, il ne t'a donné aucune explication?

--Aucune, grand'mère.

--Il ne t'a pas posé des questions qui t'ont paru un peu étranges?

--Non, grand'mère.

--Et toi-même, tu n'as aucune idée?

--Sur quoi?

--Sur le genre de maladie ou plutôt de malaise, car ce n'est qu'un malaise, dont tu souffres?

--Aucune, grand'mère.

Et Laurence leva sur la baronne des yeux où elle lut un étonnement profond et qui semblaient pleins de la plus complète et de la plus candide innocence.

Elle ne savait plus que penser.

Si Laurence avait eu quelque chose à se reprocher, si elle s'était sentie coupable, elle n'aurait pas eu ce regard naïf et pur, ou alors c'était un monstre d'hypocrisie.

Elle ne redoutait donc rien?

Madame de Frémilly se rapprocha d'elle.

Elle passa sa main autour de sa taille et câlinement, tendrement:

--Voyons, ma chérie, fit-elle. Tu sais combien je t'aime.

--Mais oui, grand'mère.

--Tu sais que tu as en moi la plus douce des amies, la plus tendre des mères.

--Je sais cela, oui, grand'mère, mais pourquoi me parles-tu ainsi?

--Parce que j'ai besoin de toute ta confiance. J'ai besoin de faire appel à toute ton affection, pour que tu me dises tout, pour que tu ne me caches rien.

--Je n'ai, fit Laurence, de plus en plus surprise, rien à dire, rien à cacher.

--Je ne te gronderai pas. Je ne te dirai rien. Je sais combien les jeunes filles qui aiment sont parfois imprudentes et faibles.

--Je ne te comprends pas, grand'mère, fit la jeune fille en levant vers la baronne ses grands yeux ingénus.

--Pourtant, s'écria madame de Frémilly, que l'impatience commençait à gagner, ce médecin n'a pas pu se tromper à ce point. Il ne m'aurait pas dit ce qu'il m'a dit, s'il n'était pas sûr. Il a hésité longtemps, m'a-t-il dit. A me parler, à me prévenir.

Laurence continuait à fixer sa grand'mère de ses yeux qui s'hébétaient.

--Je ne sais pas, fit-elle, ce que t'a dit ce médecin. Mais je ne comprends rien, grand'mère, à ce que tu me dis.

--Parce que tu ne veux pas comprendre! fit la baronne avec violence.

--Je t'assure.

--Ne mens pas, Laurence, ne mens pas, je t'en conjure, car tu ne pourrais pas mentir longtemps!

--Moi, grand'mère? bégaya la jeune fille.

--Sais-tu, fit celle-ci, qui s'était levée et qui avait peine à contenir l'agitation tumultueuse qui la soulevait, sais-tu ce qu'il vient de me dire, ce médecin, et ce serait monstrueux de sa part, si ce n'était pas vrai? Il m'a dit que tu étais enceinte.

Laurence se leva à son tour.

--Enceinte, moi?

Et une lividité s'étendit sur toute sa face.

La grand'mère poursuivit, hors d'elle:

--Tu sais au moins, malgré cette candeur que tu affectes et que tu feins si bien, tu sais ce que c'est qu'être enceinte et comment on le devient?

--Non, grand'mère, répondit doucement la jeune fille.

Et cela avec un tel accent de sincérité que la baronne resta effarée, les bras cassés par la stupeur.

--Ah! fit-elle, tu es une fière comédienne ou ce médecin a perdu la raison! Mais c'est moi qui la perdrai, si cela continue, si tu ne veux rien me dire, si tu continues à me mentir!

Laurence secoua la tête.

--Je ne mens pas, grand'mère, je n'ai jamais menti.

--Pourtant si tu es enceinte, malheureuse, comme ce médecin le croit, c'est que tu as commis une faute. C'est que cet homme a lâchement abusé de ta candeur, de ton innocence.

--M. de Brécourt! C'est lui que vous accusez?

--Et qui veux-tu que j'accuse? C'est le seul homme qui ait pénétré chez nous, avec lequel tu sois restée seule quelques instants. Ah! le misérable!

Laurence s'était redressée.

--M. de Brécourt, dit-elle fièrement, n'a rien à se reprocher, grand'mère, il est innocent comme moi.

--Cependant tu es enceinte?

--Je ne sais pas, grand'mère, si je suis enceinte, et si ce médecin n'a pas commis une erreur grossière; mais je n'ai gardé le souvenir d'aucune défaillance de ma part ni de celle de M. de Brécourt. Il m'aimait trop. Il me respectait trop.

--Ce n'est pas un autre cependant qui a pu te séduire?

--Ce n'est personne, grand'mère.

--Alors ce médecin s'est trompé?

--J'en suis persuadée.

--Songe, si c'était vrai, dans quelle situation tu te trouverais! Tu vivrais déshonorée et sans réparation possible. C'est pour cela qu'il ne faut rien me cacher, mon enfant. Si le malheur était réel, il y aurait un remède encore peut-être. M. de Brécourt t'aime. Je le supplierais de revenir. Il ne peut pas t'abandonner comme il a abandonné l'autre femme qu'il a quittée pour toi, en te laissant un fils sans nom!

--M. de Brécourt, ma mère, dit Laurence, n'a aucune faute à réparer. Il n'a pas cessé, quoique m'aimant ardemment, de m'entourer du plus profond respect.

--Alors, fit la grand'mère, je ne comprends plus.

Laurence porta les mains à ses yeux et se mit à pleurer.

--Ah! grand'mère, s'écria-t-elle, je n'oublierai jamais que vous avez douté de moi!

--Laurence! s'écria la baronne.

Et elle se jeta sur sa petite-fille, qu'elle serra dans ses bras avec une sorte d'emportement.

Elle pleurait avec elle.

--Ah! fit-elle, je t'ai fait du mal!

--Vous m'avez accusée. Vous avez accusé Jacques!

--Qui n'aurait à ma place, ayant entendu ce que j'ai entendu, pensé ce que j'ai pensé? Ce médecin s'est montré si affirmatif!

--Alors il croit que je suis enceinte?

--Il en est persuadé. Il a remarqué des symptômes.

--Il s'est trompé, grand'mère.

--Je ne demande qu'à te croire, moi, ma chérie. Et je te crois maintenant, car il est impossible que tu me mentes avec ces yeux-là.

--Tu sais comme je t'aime!

--Oui, ma chérie, oui.

--Si j'avais eu le malheur de commettre une faute, j'aurais été la première à m'en accuser pour en obtenir le pardon.

--Et je t'aurais pardonnée, tu n'en doutes pas?

--Je n'ai jamais douté, grand'mère, de votre coeur.

--C'est un reproche!

La baronne souriait.

Elle ne croyait plus.

--Ah! s'écria-t-elle, si tu savais comme cet homme m'a fait du mal! Ce n'était pas ta faute qui m'était le plus pénible. Ce qui m'affectait le plus, c'est que tu me l'eusses cachée avec cette habileté, cette rouerie même, et que tu m'eusses menti avec effronterie. Mais maintenant je suis rassurée. Ma petite-fille me reste avec sa tendresse, avec son coeur, avec sa loyauté, et je suis bien heureuse!

Laurence se jeta dans les bras de la douairière.

--Je t'aime! dit-elle.

Quelques jours se passèrent.

Le médecin n'était pas revenu.

Et madame de Frémilly, qui ne quittait guère sa petite-fille, redoublait envers elle de soins et de caresses, comme pour faire oublier ses affreux soupçons. Madame de Frémilly se persuadait chaque jour davantage qu'il s'était trompé.

Elle avait hâte de le revoir pour le lui apprendre, pour réhabiliter à ses yeux celle en qui elle croyait plus fermement que jamais.

C'est à ce moment, et pendant qu'on attendait une nouvelle visite du médecin, que se produisit un incident qui pour un instant détourna madame de Frémilly et sa petite-fille des pensées qui les préoccupaient.

Un soir, comme la baronne et Laurence achevaient de dîner après avoir fait emporter le petit Daly, qu'Agathe devait coucher, on vint les prévenir qu'une dame, qui s'était presque abattue de fatigue à la grille du château, désirait leur parler.

Cette dame, qui paraissait jeune encore, était très pâle, très faible, avait ses vêtements noirs souillés de poussière.

La baronne pensa aussitôt à la visiteuse qu'elle avait reçue déjà à Paris, qui lui avait remis la photographie contenant la preuve de la trahison de Jacques de Brécourt, à la femme abandonnée par lui et qui était la mère de l'enfant qu'elles avaient pour ainsi dire adopté.

La même idée était venue à Laurence.

Toutes les deux se regardèrent, et comme les yeux de la baronne semblaient consulter la jeune fille, celle-ci dit:

--Il faut, grand'mère, faire entrer cette pauvre femme.

Madame de Frémilly fit alors un signe au domestique, qui s'en alla chercher la mystérieuse visiteuse.

III

La femme que le domestique introduisit dans le château était bien telle qu'il l'avait dépeinte, livide et chancelante et trébuchant à chaque pas, comme si elle allait tomber. C'était Noémie. Elle était entièrement vêtue de noir, comme le jour de funeste souvenir où elle s'était, pour la première fois, présentée, à Paris, chez madame la baronne de Frémilly.

Elle n'arrivait pas de Paris directement. Elle était tombée malade auprès de Tours et avait été retenue à l'hôpital pendant plusieurs semaines.

On sait dans quelles conditions elle était partie, autant pour s'éloigner de l'homme qui lui faisait horreur, que pour aller vers son fils, qu'elle brûlait du désir de voir et d'embrasser.

Sur le premier moment, elle n'avait pas réfléchi. Elle n'avait pas pensé que là où elle allait elle serait reconnue par madame de Frémilly pour la femme qui s'était plainte d'avoir été abandonnée par M. de Brécourt. Lui faudrait-il continuer ce rôle, persister dans son imposture ou avouer qu'elle avait menti?

Si elle disait la vérité, on la chasserait sans doute indignement et on lui rendrait son fils avec lequel elle mourrait de faim et de froid sur les chemins, car elle n'avait ni abri ni nourriture à lui offrir.

Si elle se présentait, au contraire, comme l'amante, délaissée et malheureuse, d'un homme que l'on avait jugé sur sa dénonciation, qu'on avait repoussé et qui ne reviendrait sans doute plus, on aurait pitié d'elle comme on avait eu pitié de son fils, et peut-être les garderait-on tous les deux, l'un près de l'autre! C'était, pour cette mère affamée d'amour maternel, le bonheur, le rêve. Elle était résolue pour cela à tous les sacrifices, à toutes les humiliations, à toutes les besognes. Elle se ferait, s'il le fallait, servante, esclave, la plus soumise et la plus dévouée des esclaves, car elle avait de plus l'ambition de réparer le mal qu'elle avait fait déjà et de montrer par une abnégation sans bornes qu'elle n'était pas, malgré les apparences, indigne de pardon.

C'était avec ces intentions, l'esprit plein de ces résolutions, qu'elle était partie. Elle n'avait pas d'argent. Elle s'était donc mise en route à pied, bravement, demandant son chemin aux passants et cherchant, le soir, un gîte dans quelque ferme.

Le jour, elle se nourrissait de quelques morceaux de pain récoltés çà et là.

Elle se donnait, et c'était vrai, pour une malheureuse qui allait à la recherche de son fils. Il faisait froid. Les chemins étaient tantôt boueux, tantôt glacés. Les haies, les arbres dégouttaient d'eau. Il y avait sur les prairies de larges nuées de brouillards glacés. Rien ne l'arrêtait. Ses chaussures déjà vieilles bâillaient, prenaient l'eau. Le bas de ses jupons, que la boue des ornières alourdissait, plaquait sur ses jambes. Souvent ses vêtements, imprégnés de pluie, fumaient sur son dos. Elle allait. Elle allait insensible aux intempéries, aux privations et à la fatigue, vers son fils, qui semblait l'appeler là-bas, et dont la vision magique marchait devant elle et l'entraînait, semblable à l'étoile conduisant les bergers vers l'étable de l'Enfant-Dieu. Cet enfant qu'elle allait retrouver n'était-il pas Dieu pour elle, étant son fils?

IV

En apercevant devant elle la baronne de Frémilly et sa fille, Noémie tomba à genoux.

--Ah! pardon, s'écria-t-elle, pardon!

Et des larmes, comme des gouttes d'eau rapides et pressées, tombaient de ses yeux.

Madame de Frémilly lui tendit la main.

--Relevez-vous, pauvre femme.

Et, en la regardant, blême, chétive et maigre, elle fut prise d'une immense pitié.

Et elle pensa:

--C'est une victime de cet homme!

Noémie n'osait lever les yeux ni sur elle ni sur sa fille.

Elle se sentait, pour ce qu'elle avait fait, indigne de pardon.

Mais pouvait-elle le dire, avouer son mensonge, son infamie?

Le mal était fait.

Mademoiselle de Frémilly et son fiancé étaient séparés sans doute pour toujours.

Elle songea à son fils.

--Je suis indigne, murmura-t-elle, de vos bontés et surtout des bontés que vous avez eues pour mon fils, que vous avez accueilli parmi vous.

La baronne dit:

--Qu'avez-vous fait, pauvre femme? On vous a trompée.

Et Laurence:

--On vous a abandonnée.

Noémie ne répondit pas.

C'était le mensonge qu'on lui rappelait, l'horrible et odieux mensonge, l'imposture!

Elle courba la tête.

Des larmes plus amères tombèrent de ses yeux.

Et pour détourner la conversation, elle dit:

--Je voudrais voir mon fils.

--Il doit dormir, dit Laurence.

Mais elle prit la main de la malheureuse, et l'entraînant:

--Venez!

En sentant cette main douce, cette main pure de la jeune fille qu'elle avait si outrageusement trahie, Noémie ne put s'empêcher de tressaillir.

Elle fut sur le point de tomber à genoux de nouveau, de tout dire. L'idée que peut-être on la chasserait avec son fils la retint.

Elle se sentait trop faible maintenant pour gagner la vie de l'enfant. Puis, si elle allait mourir, il resterait donc seul, sans secours de personne, haï et méprisé.

Elle retint sur ses lèvres l'aveu prêt à sortir.

Et elle suivit Laurence.

Dans une petite chambre claire, sur un berceau tout blanc, l'enfant dormait déjà, les joues rosées. Près du berceau, Agathe était assise.

Madame de Frémilly la renvoya.

Alors, Noémie, qui n'avait pas osé avancer, qui n'avait pas voulu, devant une étrangère, faire connaître sa maternité, Noémie s'approcha du berceau.

Et en silence, extasiée, elle contempla son fils.

Il n'avait plus la figure souffreteuse d'autrefois. Il était devenu frais et beau, un sourire heureux errait sur ses lèvres closes.

Une reconnaissance infinie emplit le coeur de la mère. Et, se tournant vers madame de Frémilly et Laurence:

--Comme vous avez été bonnes pour lui! dit-elle.

Il y eut un silence.

Noémie continuait à regarder l'enfant dormir, puis ces mots tombèrent de ses lèvres, sans qu'elle eût conscience de ce qu'elle disait.

--Je ne voudrais plus le quitter!

--Et qui vous forcerait, dit madame de Frémilly, à le quitter?

--Je serai, dit la pauvre femme, votre servante. Jamais personne ne se doutera que je suis sa mère, car il ne faut pas, n'est-ce pas, qu'on le sache?

--Cela vaudra mieux, en effet, dit la baronne, pour éviter des commentaires, des commérages.

--Je ferai la leçon au petit, et jamais, j'en suis sûr, il ne trahira notre secret. Mais qu'on me laisse près de lui, et je vous bénirai!

Noémie s'était agenouillée et elle joignait les mains comme pour une prière.

Madame de Frémilly, émue, dit:

--Vous serez sa gardienne. Vous vivrez près de lui.

--Oh! madame, comment vous remercier?

--Je vais faire dresser un lit pour vous dans sa chambre.

--Je dormirai près de lui!

--Ni le jour, ni la nuit vous ne serez séparés.

--O ciel, comment reconnaître jamais de telles bontés!

Noémie ne savait plus que dire.

Aucun mot ne lui venait plus.

Mais à ce moment ses yeux tombèrent sur Laurence de Frémilly.

Elle la vit pâle, souffrante, très affaiblie.

Et elle eut peur.

Si le crime du monstre avait laissé ses traces, mis dans le sein de cette enfant les preuves de la souillure involontairement subie!

Un long frisson la traversa.

Elle serait là. Peut-être aurait-on besoin d'elle un jour, de son témoignage, et peut-être pourrait-elle rendre service à celles qui se montraient si bonnes pour elle et pour son fils.

L'enfant dormait toujours.

Il était dans son premier sommeil. La légère agitation produite autour de lui ne l'avait pas troublé.

Madame de Frémilly atteignit le cordon de la sonnette.

Et, quand Agathe se fut montrée:

--C'est madame, dit-elle en désignant Noémie, toute tremblante d'émotion et de bonheur, c'est madame qui désormais veillera sur l'enfant.

--Bien, madame la baronne.

--Vous allez donner des ordres pour qu'on dresse dans cette chambre un lit pour elle.

--Oui, madame.

Et, en s'éloignant, Agathe jeta sur la nouvelle venue un regard chargé de curiosité.

Noémie alla prendre la main de madame de Frémilly et la baisa avec tendresse et respect, sans un mot, l'âme bouleversée de trop de remords pour pouvoir parler.

Puis, quand elle fut seule, avec son fils, le lit dressé, prêt à la recevoir, seule avec son fils, que le bruit n'avait pas éveillé, elle tomba à genoux près de son berceau.