Le lys noir

Chapter 7

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--Je sens que je ne pourrai jamais arracher cet amour qui a jeté en moi des racines si profondes qu'il fait maintenant partie de mon être et que pour les enlever il faudrait anéantir l'être tout entier. Il est comme ces plantes qui peu à peu mangent la terre dans laquelle on les a mises et ne laissent plus dans le vase qui les contient que des racines.

Elle se pendit au cou de madame de Frémilly avec le mouvement éperdu d'une liane qui cherche un appui, et avec des caresses dans les yeux, dans la voix:

--Fais ce que je te demande, grand'mère.

--Faire venir cet enfant?

--Oui.

--Cela, dit madame de Frémilly, te distraira peut-être de ton chagrin. Et ce sera une bonne oeuvre.

--Tu veux bien, alors?

--Je vais envoyer une dépêche et de l'argent pour le voyage, car cet homme qui m'écrit n'est sans doute pas riche.

--Oh! que tu es bonne, grand'mère! s'écria Laurence en sautant au cou de la douairière.

Et pour la première fois depuis le malheur, madame de Frémilly la vit sourire.

Elle s'éloigna pour donner des ordres, se disant:

--Comme elle l'aimait, et comme elle l'aime encore!

X

L'homme que madame de Frémilly et Laurence virent arriver deux jours après, amenant l'enfant, n'était autre, on l'a deviné, que l'aide préparateur Régulus Boulard, qui se présenta à elles sous le nom de Romain Doria, dont il avait signé sa lettre.

Il arrivait prétentieux et pommadé, paraissant tout fier de la prétendue mission humanitaire dont il s'était chargé, avec un déballage de grandes phrases toutes préparées.

Comment avait-il décidé la misérable Noémie à se séparer de son enfant? Par quelles promesses, par quelles menaces, par quels subterfuges y était-il parvenu, car la malheureuse aimait son petit? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer en quelques mots.

Nous avons vu la pauvre créature courbée et comme anéantie, sans volonté et sans force, sous le joug si rude que le coquin faisait peser sur elle, tremblant à chaque instant que la colère du misérable ne retombât sur la tête chérie de son fils.

Elle voyait le malheureux petit être, constamment triste, s'étioler et périr et elle avait chaque jour la terreur de sa mort prochaine.

Quand Régulus lui parla de s'en séparer et lui expliqua le sombre projet qu'il méditait, elle poussa d'abord les hauts cris et déclara que jamais elle ne laisserait partir son fils ou qu'elle irait avec lui.

Puis, peu à peu, elle se fit à cette idée et s'y accoutuma. Elle se dit que son fils serait plus heureux loin d'elle que près d'elle.

Comme une plante qui se dessèche dans un terrain aride, il se développerait et s'épanouirait à l'aise dans un terrain plus riche.

D'autant plus que Régulus, pour changer les idées de la mère, redoublait envers le petit de mauvais traitements qu'elle était impuissante à empêcher.

Et un matin, après une nuit atroce, une nuit où Régulus, rentré ivre, avait réveillé l'enfant pour le battre, elle prit le petit Daly dans ses bras et lui dit:

--Il faut nous séparer, mon enfant. Va vivre loin de moi, loin de ce misérable qui te martyrise. Tu seras heureux peut-être dans un autre milieu. Tu vivras. Moi je mourrai sans doute du chagrin de ne plus te voir, mais qu'importe si tu vis?

Et elle l'embrassa à plusieurs reprises, résolue au cruel sacrifice.

Au dedans d'elle, elle nourrissait un rêve: se délivrer de Régulus et aller vivre, comme servante, s'il le fallait, dans la maison où serait élevé son fils, sans se faire connaître, heureuse seulement de le voir et de respirer le même air que lui!

Elle n'avait qu'une peur maintenant, c'est que Régulus ne réussît pas et qu'on ne voulût pas de l'enfant.

Quand le monstre lui apporta la dépêche par laquelle madame de Frémilly demandait d'amener le petit, elle fut presque aussi heureuse que lui de cette solution.

Elle habilla Daly avec un soin tout particulier, le para le mieux qu'il lui fut possible afin qu'on le trouvât joli et qu'on l'aimât.

Puis elle demanda à Régulus de faire le portrait de l'enfant, qu'elle voulait garder; elle pourrait au moins embrasser son image s'il ne lui était pas possible d'embrasser le petit lui-même.

Régulus se prêta avec condescendance à ce qu'il appelait une fantaisie, et il partit avec l'enfant, conduit jusqu'à la gare par la mère qui sanglotait et qui ne pouvait, au dernier moment, arracher son fils de ses bras.

Daly, dont l'intelligence était alors presque nulle, car il avait été abruti par les privations et les coups, Daly ne semblait rien comprendre à ce qui se passait.

Il pleurait de voir pleurer sa mère.

Mais il n'avait pas conscience qu'il s'éloignait d'elle, peut-être pour toujours, et il n'eut un pressentiment de son malheur que lorsqu'il se vit seul dans un wagon avec Régulus.

Il se mit à pleurer de nouveau et à réclamer sa mère.

Mais l'opérateur le regarda avec des yeux si noirs qu'il se tut et se cacha, tout apeuré, sous la banquette, où il resta tout le long du voyage, tassé comme un pauvre chien craignant les coups.

Régulus eut beaucoup de peine, quand on fut arrivé, à l'en faire sortir.

C'est dans ces conditions qu'ils arrivèrent, le petit et lui, au château de Marconnay, dans une mauvaise voiture que le préparateur avait louée à Sanxay.

Dès qu'elle les aperçut sautant à terre, Laurence, qui les guettait, se précipita au devant d'eux.

Ses yeux tout de suite cherchèrent l'enfant.

Mais le petit, intimidé, se cachait derrière Régulus.

Laurence eut de la peine à le faire sortir et à le prendre dans ses bras.

Elle voulut l'embrasser. Il détourna la tête.

Régulus dit:

--Il est très timide.

Puis, voulant se poser, il s'adressa à madame de Frémilly:

--Je me suis chargé, madame la baronne, expliqua-t-il, d'une mission bien pénible. Aucun lien ne m'attache à la mère et à l'enfant. J'étais simplement leur voisin. J'ai eu l'occasion de rendre à la pauvre abandonnée bien des petits services. Elle m'a raconté son histoire, fait connaître dans tous ses navrants détails sa triste situation, et c'est alors que l'idée m'est venue d'écrire cette lettre peut-être bien osée.

--Vous avez bien fait, monsieur, dit madame de Frémilly, et je vous remercie pour ma fille d'avoir pensé à nous.

--L'enfant sera heureux ici, dit Laurence.

Et, s'adressant au petit:

--N'est-ce pas que tu seras bien et que tu nous aimeras?

L'enfant ne répondit pas.

Il semblait avoir envie de pleurer.

--Il n'est pas habitué à voir du monde, dit Régulus. Il passait sa vie enfermé dans un petit cabinet obscur. La mère avait besoin de travailler.

--Pauvre petit! murmura Laurence, attendrie.

Et elle pensa à Jacques, à Jacques qui avait délaissé son fils, et une pierre se détacha de l'autel qu'elle avait élevé dans son coeur à son idole à son dieu!

Elle commença à douter du coeur de l'homme aimé.

C'était assurément ce que Régulus voulait, et ce que madame de Frémilly, pour d'autres raisons, avait espéré.

Et comme le petit, s'apprivoisant peu à peu, se hasardait à regarder Laurence, si belle, et qui lui parlait si doucement, celle-ci dit à sa mère tout bas:

--Il lui ressemble.

Madame de Frémilly considéra l'enfant.

--Oh! pas du tout! dit-elle.

En effet, le petit Daly, et pour cause, n'avait rien de Jacques de Brécourt.

Mais Laurence voulait se faire illusion à elle-même.

Elle prononça:

--Il a ses yeux.

Et elle en resta persuadée.

Elle demanda à Régulus:

--Comment se nomme-t-il?

--Daly.

--Il n'a pas d'autre nom?

--Non, madame, il n'a pas été reconnu.

--A-t-il vu son père quelquefois?

--Je ne le sais pas.

--Pourtant, quand on a fait la photographie....

--Ah! oui, fit aussitôt Régulus, qui vit qu'il avait dit une bêtise, mais il n'a jamais su que M. de Brécourt était son père. On avait bien défendu à la mère de le lui apprendre.

--En sorte qu'il ne sait pas de qui il est le fils?

--Non, madame. D'ailleurs, il est très peu avancé pour son âge. C'est à peine s'il comprend ce qu'on lui dit et s'il parle.

--Quel âge a-t-il?

--Quatre ans bientôt.

--Et sa mère?

--Sa mère est toujours souffrante.

--Elle l'aimait?

--Beaucoup.

--Comment s'est-elle résolue à s'en séparer?

--Elle ne pouvait plus gagner la vie du pauvre petit. Et elle s'attendait à lui être enlevée à chaque instant. Elle est tranquille maintenant et presque heureuse, sachant que son fils ne manquera de rien.

--Oh! non, de rien. Et on l'aimera bien, dit l'angélique Laurence, qui sentait une pitié profonde emplir son âme et pour l'enfant et pour la malheureuse abandonnée, en même temps que tombaient, comme des fleurs sous un vent aride, quelques-unes de ses illusions les plus chères.

Régulus ne pouvait détacher ses yeux de cette pure enfant, qu'il trouvait idéalement jolie, semblable, en sa mélancolie et en sa blancheur, à quelque douce image de vitrail.

Il mesurait, en la voyant, toute la grandeur du mal qu'il avait fait à l'homme qui l'aimait et qui avait le bonheur surtout d'en être aimé.

Mais il ne se repentait pas de sa perfidie.

Il en était heureux.

Il jouissait délicieusement de l'âcre plaisir de sa vengeance enfin satisfaite.

Il se disait que la soeur de Noémie, Aurore, était jolie aussi, et qu'il l'avait aimée peut-être autant que Jacques de Brécourt aimait mademoiselle de Frémilly, et qu'il l'avait perdue par la faute de cet homme.

On a vu à quels sentiments avait obéi le misérable en introduisant sous le toit de madame de Frémilly l'enfant de Noémie, qui serait pour la fiancée de Jacques comme la preuve vivante de la trahison de l'homme aimé.

Il comptait tuer en elle, par cette vue, jusqu'aux racines de l'amour restées encore dans son coeur.

Il élargissait l'abîme que son imposture avait creusé entre les deux fiancés; car, avec sa science du mal, il avait prévu ce qui arriverait: que Laurence s'attacherait au petit qu'elle croyait le fils de l'homme qu'elle avait aimé, et que, plus son affection pour l'enfant deviendrait violente, plus l'estime qu'elle avait conçue pour le père qui l'avait abandonné diminuerait.

Donc, en amenant là l'enfant, Régulus servait sa vengeance, et, de plus, il se débarrassait d'une bouche à nourrir, gênante, d'un être qu'il haïssait.

Mais le misérable ne s'attendait pas aux surprises que le destin lui ménageait en ce sombre château de Marconnay, où il venait de pénétrer, et il ne croyait pas que les dieux allaient travailler eux-mêmes à l'oeuvre sombre de vengeance et de haine que sa jalousie irraisonnée avait entreprise.

XI

Invité à passer quelques jours au château de Marconnay, le prétendu Romain Doria, très flatté d'être admis à la table de la baronne de Frémilly, avait accepté avec empressement; mais, la première nuit, comme, ainsi que les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait pas, il lui sembla entendre derrière la porte de sa chambre un bruit menu, comme le bruit de quelqu'un qui se glisserait dans l'ombre avec précaution.

Curieusement, il entre-bâilla sa porte et resta comme médusé par le spectacle qu'il eut sous les yeux.

Dans la clarté spectrale du vaste couloir, éclairé par la lumière de la lune en son plein, passant à travers les vitres sans rideaux des hautes fenêtres, un long fantôme blanc, qui lui fit l'effet d'une apparition, passait lentement, si léger qu'on l'eût dit impalpable, et dont les pieds posaient à peine sur le sol, le corps ayant l'air d'être soutenu dans l'espace par d'invisibles ailes.

Régulus ne croyait pas aux visions.

Pour lui, le prétendu fantôme était une femme, une femme se rendant à quelque nocturne rendez-vous.

Mais quelle femme?

Il n'y avait dans le château que madame de Frémilly et sa petite-fille.

Les servantes étaient des paysannes.

Etait-ce donc mademoiselle Laurence, la fiancée?

Régulus franchit le seuil de sa porte doucement et s'avança dans le couloir, en ayant soin de se cacher dans l'ombre, auprès des murs.

L'apparition ne le vit ni ne l'entendit.

Elle continua sa marche, ou plutôt son glissement léger dans la pâle lumière du couloir.

Et Régulus la reconnut.

C'était mademoiselle de Frémilly.

Elle avait les yeux ouverts et paraissait ne pas voir.

Son corps semblait avoir la rigidité d'une statue.

Régulus reconnut avec stupeur qu'elle dormait.

Elle était adorablement belle.

Une chemise presque transparente, et ornée de dentelles, enveloppait son corps de vierge, gracile et fluet, comme d'une blanche écume, laissant entrevoir des formes d'une pureté divine.

Le haut des épaules, les bras, le bas des jambes étaient nus et éblouissaient.

Régulus ne pouvait détacher de cette vision surnaturelle ses yeux extasiés.

Puis, une idée surgit en son cerveau enfiévré, une idée qui mit en ses veines comme une coulée de flammes.

S'il saisissait ce corps immaculé et l'emportait chez lui, dans sa chambre, comme une proie radieuse et triomphante....

Quelles voluptés et quelle vengeance!

Ce serait l'abîme creusé entre le fiancé et la fiancée, si profondément cette fois, qu'il demeurerait infranchissable.

Régulus suivit le blanc fantôme....

Il le vit franchir le long couloir, la porte d'entrée et se diriger vers le parc situé derrière le château.

Un rayon de lune l'inondait de sa clarté paisible.... Alors il se rapprocha....

Il toucha le bras nu, et ce contact, bien que le bras fût glacé, le brûla comme s'il eût été du feu.

La dormeuse ne se retourna pas.

Il l'attira à lui.

Elle vint tranquillement, sans résistance.

Et alors, doucement, il l'entraîna....

Son cerveau était en fusion.

Il y avait comme des étincelles de foudre à la racine de ses cheveux.

Sans avoir conscience de rien, en son magnétique sommeil, Laurence obéissait.

Elle entra dans la chambre du misérable.

Et, sur eux deux, Régulus ferma la porte.

Quelques minutes se passèrent sans un bruit. Sur le château s'étendit un tragique silence.

Puis la porte se rouvrit.

Laurence repartit, rigide toujours.

Elle était entrée pure.

Elle sortait souillée, flétrie, portant peut-être en son sein la preuve d'un crime infâme.

--Mais elle n'en savait rien.

Elle ne s'était pas réveillée.

Régulus, se montrant derrière elle, la suivit longtemps du regard; il la vit s'éloigner, comme fondre et disparaître dans la clarté tremblante et grise de la nuit de lune.

Puis il rentra dans sa chambre.

Il était haletant, éperdu et titubant, comme ivre de son forfait.

Il se jeta tout habillé sur son lit, mais il ne dormit pas, et, à six heures, avant même que le jour parût, il était debout.

Quand, le lendemain, madame de Frémilly sonna sa femme de chambre pour lui dire d'envoyer Auguste demander à son hôte ce qu'il désirait prendre à son déjeuner, elle apprit avec stupeur que celui-ci était parti.

--Parti sans prévenir?

--Il a demandé à Auguste de le conduire à Sanxay à sept heures. Il voulait prendre l'omnibus. Il était pressé de rentrer à Paris. Il avait l'air étrange, chacun de nous l'a remarqué, l'air d'un homme qui vient de faire un mauvais coup. S'il manquait aujourd'hui quelque chose au château, bijou ou couvert d'argent, aucun de nous n'en serait étonné.

Madame de Frémilly haussa les épaules.

--Vous êtes fous, dit-elle.

Et elle ne s'inquiéta pas davantage de ce qu'elle prenait pour des «imaginations» de domestiques.

Elle demanda si sa petite-fille était réveillée.

Et, sur la réponse négative qu'on lui fit, elle s'habilla pour aller dans sa chambre.

Quand elle y pénétra, Laurence dormait. Le petit, amené par Régulus, et que mademoiselle de Frémilly avait voulu faire coucher près d'elle dans un berceau, n'était pas réveillé non plus.

La baronne allait se retirer sur la pointe des pieds, comme elle était venue, quand un mot de Laurence l'arrêta:

--C'est toi, grand'mère?

Madame de Frémilly rentra dans sa chambre.

--Je t'ai réveillée?

--Non, grand'mère. Je n'ai rien entendu; mais, en ouvrant les yeux, je t'ai aperçue qui t'éloignais.

--Tu as bien dormi, ma chérie?

--Je suis brisée, dit Laurence, qui détendit avec effort ses beaux bras nus. J'ai fait un rêve horrible.

--Un rêve?

--Je me promenais au pied du château, devant la pièce d'eau, quand j'ai vu se dresser tout à coup sur ses bords un beau lys, qui poussait à vue d'oeil devant moi, et qui devint bientôt si grand qu'il atteignit mon front. Il était d'une blancheur si éblouissante que j'avais peine à le regarder.

--Mais il n'est pas si horrible, ton rêve, fit la baronne en souriant.

--Attends, grand'mère, fit la jeune fille. Tout à coup, reprit-elle, je vis la tige du lis grossir, devenir semblable à un corps de femme et prendre la couleur de la chair.

En même temps, la fleur se métamorphosait aussi, avait pris un visage humain: je vis que le visage me ressemblait.

Le lys, c'était moi.

--Je t'ai souvent, en effet, dit la baronne, comparée à un beau lys.

--C'est pour cela, en effet, fit Laurence, que j'ai fait ce rêve. Une odeur suave s'en dégageait et embaumait l'air autour de lui.

--Tout à coup, un homme se montra.

Cet homme avait le visage, les grands cheveux de l'homme que nous avons vu hier et qui nous a amené l'enfant de Jacques.

Ici Laurence s'interrompit pour demander:

--Il n'est pas réveillé, le cher petit?

--Non, répondit la baronne, il dort toujours.

Elle ajouta:

--Mais continue, ma chérie.

--Cet homme, reprit Laurence, s'approcha du lys avec des airs effrayants, et voulut le saisir, sans doute pour le cueillir.

Alors le lys devint tout noir, mais d'un noir affreux. Et c'était toujours moi. Et j'étais monstrueuse, et je faisais peur.

Mes yeux n'étaient plus que deux grands trous obscurs.

Mon visage grimaçait comme la tête d'un squelette.

Puis le lys, ce lys qui était moi, s'affaissa sur le sol, comme s'il tombait en pourriture. Et bientôt il n'y eut plus, à la place où il se dressait, superbe et pur, qu'un amas visqueux et noir, d'où se dégageait une odeur infecte, une odeur que je sens encore, ajouta la jeune fille en frissonnant d'horreur, et qui me pénètre toute.

--Il ne faut pas croire aux rêves, dit madame de Frémilly pour chasser les idées pénibles de sa petite-fille; mais elle était elle-même plus impressionnée qu'elle ne voulait le laisser paraître, et elle n'osa pas parler à Laurence du départ brusque de leur hôte, qu'elle trouvait pour le moins singulier.

XII

Son crime commis, Régulus on le sait, ne songea pas à dormir. Trop de pensées se pressaient en son cerveau surexcité.

C'était d'abord le souvenir de son acte, de la joie ressentie à presser entre ses bras cette vierge pure, ce lys immaculé, lui qui n'avait possédé jusqu'alors que des femmes souillées par les caresses de tous.

Il avait eu là quelques minutes d'infâmes délices, qu'il ne se rappellerait jamais sans transport.

Et pourtant ce qui dominait encore cette sensation, inexprimable, c'était l'idée de la haine pleinement assouvie.

Il laissait dans ce château perdu une trace horrible de l'oeuvre de vengeance depuis si longtemps rêvée.

S'il avait tué à Jacques sa fiancée, il lui aurait porté un coup moins terrible qu'en la laissant avilie et souillée, portant peut-être en ses flancs, et sans le savoir, la preuve du crime commis.

C'était monstrueux, ce qu'il avait fait là, et capable de faire dresser d'horreur les cheveux des moins impressionnables.

Il livrait à la honte, à une éternelle douleur, cette jeune fille qui ne lui avait fait aucun mal, qu'il avait trouvée pour lui, au contraire, gracieuse et douce.

Il introduisait dans le coeur de la mère un inconsolable désespoir.

Mais en la frappant il frappait l'autre, et cela justifiait son attentat à ses yeux et chassait de son esprit tout regret et tout remords.

Il ne se coucha pas.

Il ne songeait qu'à partir, et à partir le plus vite possible.

Dès que les portes du château seraient ouvertes, il sortirait.

Il avait peur que mademoiselle de Frémilly n'eût eu, malgré le sommeil dans lequel elle était plongée, conscience de ce qui s'était passé et ne dénonçât à sa grand'mère la félonie de leur hôte.

Il voulait être loin avant qu'elles fussent levées.

S'il n'avait pas de remords, il ne pouvait secouer une sorte de terreur qui pesait sur lui. Cette terreur dont ne peut se défendre, son forfait commis, le criminel le plus endurci, terreur instinctive et en quelque sorte mystérieuse, faite à la fois de la crainte des châtiments humains et des représailles célestes.

Pour tout dire, en ce château, tout chaud encore de son crime, il avait peur!

Il ne retrouverait quelque tranquillité, du moins il le pensait, que lorsqu'il serait loin de ces murs sombres, de ces tourelles noires qui portaient leur deuil jusqu'au milieu de l'azur.

Quand le jour se leva, dissipant les brumes bleues qui traînaient, ainsi que des nuages légers, sur la verdeur des prairies, Régulus était prêt à partir.

Il entendit retentir dans la sonorité matinale le clairon des coqs, et presque aussitôt, dans la cour, des bruits de sabots, de portes qu'on ouvrait montèrent jusqu'à lui.

Le château s'éveillait. Les domestiques commençaient leurs besognes habituelles. Il vit sortir des chevaux des écuries, d'autres animaux qu'on menait dans les champs.

Les corbeaux, réveillés, promenaient dans l'air clair leurs sombres circuits.

Régulus descendit.

La porte d'entrée du château était fermée encore.

Il fit signe à un domestique qui passait dans la cour et qui vint lui ouvrir.

--Monsieur est levé de bien bonne heure! remarqua l'homme.

--Oui, dit Régulus, je pars. J'ai pris congé hier soir de madame de Frémilly.

--Elle a donné des ordres pour conduire monsieur jusqu'au bourg?

--Non. Il était trop tard. Tout le monde était couché.

--Pourtant, monsieur ne va pas s'en aller à pied?

--Si, si j'y suis obligé.

--Les chemins sont très mauvais. Il dégèle depuis hier. Les ornières sont défoncées. Si monsieur le désire, je puis atteler le tilbury, Madame ne me grondera pas.

--Vous me rendrez service, dit Régulus.

--Monsieur est pressé?

--Un peu.

--C'est l'affaire de dix minutes.

Le domestique s'éloigna et Régulus descendit dans la cour. Il avait hâte d'être hors du château. Les murailles semblaient peser sur lui de tout leur poids.

Il se promenait de long en large, en attendant que la voiture fût prête, devant la façade sombre, et il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux vers les fenêtres, bien qu'il redoutât de voir derrière les vitres ou le visage de madame de Frémilly ou celui de sa petite-fille, qui pourrait s'étonner de le voir dehors à cette heure, et qui peut-être lui poserait d'embarrassantes questions.

Mais il avait déjà ses réponses prêtes.

Des affaires pressantes, qu'il avait oubliées, le rappelaient à Paris, et il était obligé de partir sans retard.

Toutefois, il aurait préféré ne voir personne.

Le tilbury fut attelé sans qu'une persienne eût bougé. Madame de Frémilly et mademoiselle dormaient toujours.

Il sauta dans la voiture et donna ses ordres au domestique qui avait offert de le conduire, puis il se vit emporté bientôt dans un chemin étroit, creusé d'ornières, bordé de chaque côté par de hautes haies vives d'où l'eau tombait en gouttelettes.

A l'horizon, le soleil se levait, rouge, dans un ciel bas, couleur de perle.

De temps en temps, des oiseaux traversaient le chemin, sans cris, et ne faisaient d'autre bruit que le bruit doux de leurs ailes.

--Comme cela, dit le domestique, monsieur va prendre le premier train?

--Oui.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

Régulus ne parla plus.

Cette conversation ne l'intéressait guère, et il était désireux de la laisser tomber.

Il était tout à ses pensées, aux pensées dont nous avons indiqué la nature, et qui continuaient à hanter son esprit.

Il jetait à peine de temps à autre un coup d'oeil distrait sur la campagne où se voyaient encore çà et là de blanches taches de neige sur lesquelles les rayons rouges du soleil mettaient d'éclatants rubis et qui déroulait tout autour de lui, car on passait maintenant sur une hauteur, un panorama splendide.

Il pensait à ce qu'il laissait derrière lui, cette mine inépuisable de douleurs et de maux de tous genres.

C'était son oeuvre, cela, son oeuvre infernale et maudite!