Chapter 6
--Oui, j'en ai envoyé chercher un, mais il n'est pas encore arrivé. Il n'arrivera sans doute que ce soir.
La chaleur du feu avait fait fondre la glace des vitres, et de son lit, maintenant, Laurence avait vue sur la campagne, toujours toute blanche, et dont la neige glacée s'irisait sous les rayons d'un soleil blême comme le ciel, dont il avait fini par percer les nuages.
Bientôt, sur cette blancheur, quelque chose de noir attira l'attention de Laurence. C'était une voiture, qui cheminait difficilement à travers les ornières glacées et qui semblait venir du château.
Laurence fut saisie d'un étrange pressentiment.
Sa grand'mère lui avait donc menti?
Avant que madame de Frémilly eût pu prévoir ce qu'elle voulait faire et esquissé un geste pour la retenir, elle se précipita à terre, courut à la fenêtre. Et, au même instant, une tête passa par la portière de la voiture.
Elle reconnut Jacques de Brécourt.
--Ah! grand'mère, grand'mère, s'écria-t-elle, c'est lui!
Et elle roula à terre sans connaissance.
Madame de Frémilly se précipita pour la relever.
--Quand je disais, fit-elle avec un accent de rancune intraduisible, qu'il me la tuerait!
Puis elle se pendit au cordon de sonnette pour demander du secours.
VIII
Aidée des domestiques accourus à ses coups de sonnette désespérés, madame de Frémilly transporta sur son lit la pauvre Laurence, et quand elle la vit sans mouvement, les yeux clos, blanche et rigide ainsi qu'une belle statue de marbre blanc, elle ne put retenir ce cri, qui la déchira comme un remords;
--Je l'ai tuée!
Les servantes la regardèrent avec stupeur, ne comprenant pas ce qu'elle voulait dire.
Et, pendant qu'elles prodiguaient des soins à leur jeune maîtresse, lui faisant respirer des sels, lui mouillant le front avec du vinaigre, la grand'mère, incapable de faire quoi que ce fût, s'arrachait les cheveux en sanglotant et en criant:
--Ah! qu'il revienne! qu'il revienne! mais qu'elle vive!
On ne savait pas encore ce qu'elle voulait dire. On crut qu'elle parlait du médecin que l'on était allé chercher, et une des servantes murmura:
--Il ne va pas tarder maintenant.
--Qui? fit madame de Frémilly en sursaut.
--Le médecin.
--Ah! oui, fit la baronne machinalement, le médecin.
--Auguste, expliqua la servante, a pris son meilleur cheval.
Mais la douairière ne l'écoutait plus.
Les yeux anxieusement fixés sur sa petite-fille inanimée, elle guettait un mouvement, un battement des paupières, un soupir qui lui indiquât que la vie ne s'était pas en allée de ce corps adoré.
Elle se reprochait sa dureté, sa cruauté, et se disait:
--Si elle meurt, je mourrai!
Deux heures se passèrent, deux heures terribles, deux heures mortelles pour madame de Frémilly, sans que Laurence fût revenue de son évanouissement.
Etait-elle donc morte? N'y avait-il plus d'espoir?
La malheureuse grand'mère ne savait plus que faire, que tenter. Et pas de médecin. Personne. Elle sentait que la folie la gagnait. De temps en temps, elle se jetait sur le corps insensible.
Et elle criait, dans son égarement, sans savoir ce qu'elle disait:
--C'est moi, ma chérie, moi qui te parle, ta grand'mère. Ecoute-moi! Réponds-moi! Ne meurs pas. Ne me cause pas le chagrin de mourir. Et je te le rendrai. J'irai, s'il le faut, le chercher moi-même. Je me jetterai à ses genoux et je te l'amènerai, je te l'amènerai, quand je devrais le traîner par les cheveux. Mais il ne demandera pas mieux que de revenir. Il t'aime. Il t'attend. Mais parle-moi, je t'en prie. Parle-moi. Tu me fais mourir!
Elle embrassa le front, les mains de son enfant adorée.
--Voilà, reprit-elle ensuite, on ne sait pas, on croit bien faire. Mais j'aurais bien dû voir qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimait trop! Laurence, Laurence, me pardonneras-tu?
Le silence seul répondait à ces plaintes déchirantes.
Les servantes, qui n'étaient pas au courant de ce qui s'était passé, écoutaient, regardaient, en proie à un profond étonnement.
Enfin, un roulement de voiture se fit entendre au dehors.
On annonça le médecin.
C'était une des sommités médicales de Poitiers.
Il se nommait M. Jollivet. Une soixantaine d'années, très chauve, bedonnant, le nez chargé de lunettes d'or, toujours en redingote et cravaté de blanc.
Il s'avança solennellement, se fit expliquer en quelques mots ce qui s'était passé, examina la malade et dit, en hochant la tête:
--Je crains bien, madame, que nous ne soyons en présence d'une affection grave.
--Elle va mourir! s'écria aussitôt madame de Frémilly.
--Non, madame, je ne dis pas cela. Mais j'aperçois tous les symptômes d'une fièvre cérébrale des plus violentes, et dame! c'est toujours grave.
La grand'mère répéta, comme hébétée:
--Une fièvre cérébrale?
--Oui, madame.
--Mais alors, elle est perdue?
--Non, madame, on n'en meurt pas toujours. Et mademoiselle est jeune.
Tout en parlant, le docteur griffonnait quelques mots sur un morceau de papier.
Il remit le papier à une servante.
--Allez jusqu'à la voiture, dit-il. Mon domestique vous remettra tout ce que j'ai écrit là-dessus.
Il expliqua à madame de Frémilly:
--J'ai apporté avec moi des remèdes. Je pensais que vous ne trouveriez pas ici ce qu'il faut.
--Mais, dit madame de Frémilly, que l'angoisse rongeait, elle ne reprend pas connaissance.
--Ce n'est rien, cela. Je la ferai bientôt revenir à elle. Ce qui est le plus pressé, c'est d'enrayer le mal, de combattre la fièvre qui va se déclarer avec une violence extrême.
La grand'mère demanda.
Elle posait cette question avec une anxiété cruelle.
Elle n'osait pas parler. Et on eût dit que les mots la brûlaient:
--Et avez-vous, docteur, quelque espoir?
--On a toujours de l'espoir, madame, déclara le médecin, surtout à l'âge que paraît avoir mademoiselle.
--Elle n'a pas vingt ans.
--C'est la vie dans toute sa force. Certainement nous la sauverons.
Madame de Frémilly respira un peu.
Cette phrase fut comme un baume sur la cuisson de sa douleur.
Elle ne parla plus.
Elle laissa le médecin prodiguer ses soins à sa pauvre petite-fille.
Immobile, prostrée au pied du lit, elle priait.
La crise fut terrible.
Comme l'avait prévu le médecin, la fièvre se déclara avec une grande violence. Pendant des nuits et des jours entiers, Laurence délira. Elle avait des accès au cours desquels il fallait jusqu'à quatre servantes pour la tenir et l'empêcher de se jeter par la fenêtre, puis des abattements profonds pendant lesquels elle semblait morte. Elle ne voyait pas, n'entendait pas, ne semblait avoir conscience de rien autour d'elle, une sensibilité nulle; puis c'étaient des mouvements désordonnés, des fureurs qui tenaient de la démence. Le médecin n'osait pas répondre encore de la vie de la malade, quoiqu'il eût déclaré à plusieurs reprises que les symptômes observés étaient plutôt favorables et qu'il avait bon espoir.
Agenouillée au pied de ce lit sur lequel gisait celle qu'elle s'accusait d'avoir tuée, madame de Frémilly passa les heures les plus cruelles de sa vie pourtant si éprouvée, et prit, un matin, après une nuit plus angoissée que les autres, une résolution suprême.
Pour hâter la guérison de sa petite-fille, pour sauver la pauvre enfant, pensait-elle, elle voulut que Laurence, quand elle reviendrait à la raison, quand elle ouvrirait à l'existence ses yeux maintenant pleins d'ombres confuses et son intelligence hantée de fantômes, elle voulut que Laurence vît près d'elle celui dont l'éloignement avait failli être mortel pour elle.
Elle fit porter une dépêche pour Jacques de Brécourt, et elle attendit la réponse dans un état de fièvre impossible à décrire.
Un jour se passa, un siècle.
Elle crut que Jacques s'était mis en route et allait accourir.
Rien ne vint. Mais le matin du deuxième jour on apporta un télégramme.
La réponse, sans doute.
Madame de Frémilly le prit avec une émotion si intense que sa main qui tremblait avait peine à le tenir.
Elle n'osait pas l'ouvrir.
Si c'était un refus?
Mais non, ce n'était pas possible. On disait que Laurence allait mourir. C'était son arrivée qu'il annonçait.
Justement, ce matin-là, Laurence allait un peu mieux.
Elle avait pu dire quelques mots à sa grand'mère et comprendre ce qu'on lui disait.
Elle verrait Jacques, le reconnaîtrait, aurait un cri de surprise et de joie, et serait sauvée.
Madame de Frémilly déchira l'enveloppe.
Un cri de stupeur, de déception lui échappa.
C'était sa dépêche qu'on lui renvoyait avec cette mention; «Destinataire parti sans laisser d'adresse.»
La grand'mère eut un geste d'anéantissement.
Parti!...
Qu'allait-elle répondre à sa petite-fille?
Parti sans laisser d'adresse.
Parti désespéré, mort peut-être....
Et par sa faute.
Car elle avait été cruelle et dure!
C'est elle qui aurait tué son enfant, qui aurait de ses propres mains immolé tout ce qu'elle aimait!
Elle restait atterrée, ne pouvant détacher ses yeux de la dépêche terrible, de la dépêche fatale.
Parti!...
Sans adresse!
Comment annoncer à Laurence?
Elle en mourrait cette fois. Elle en mourrait sûrement puisque sa grand'mère ne comptait plus pour la sauver, pour lui faire reprendre goût à la vie, que sur cette joie de lui rendre Jacques qu'elle méditait de lui faire, et dont l'idée l'avait aidée à supporter ses cruelles tortures.
Elle resta longtemps silencieuse, puis une décision se lut en ses yeux.
--Qu'on m'envoie Auguste! commanda-t-elle.
Et elle sortit de la chambre.
Elle rencontra dans le couloir Auguste, qui accourait à ses ordres.
--Il faut, lui dit-elle, mon bon Auguste, que tu partes pour Paris.
--Oui, madame la baronne, fit le domestique, un peu surpris.
--Tout de suite, poursuivit madame de Frémilly, par le premier train.
--Oui, madame la baronne.
--Tu iras à l'adresse que je vais te donner. Tu demanderas M. de Brécourt. On te dira qu'il est parti, à moins qu'il ne soit revenu quand tu te présenteras. Dans ce cas, tu le verrais, tu lui dirais que mademoiselle de Frémilly est à la mort, qu'elle veut le voir, que c'est sa grand'mère qui t'envoie pour le chercher. Et tu ne reviendras pas sans lui.
--Bien, madame la baronne.
--Il faut que tu l'amènes à tout prix. S'il n'était pas rentré, il faudrait que tu cherches à savoir par tous les moyens où il est.
--Oui, madame la baronne.
--Je me fie à ton zèle, à ton intelligence. Alors tu irais le voir.
--Et je te l'amènerais?
--C'est cela même.
--Si, chez lui, poursuivit la baronne, on ne voulait pas te dire où il est, ou si on l'ignorait, tu iras à une autre adresse que je vais te donner, chez M. Mareuil. M. Mareuil est son ami, et tu supplierais M. Mareuil de te dire où tu pourrais rejoindre M. de Brécourt, que c'est moi qui l'en prie. Va, mon bon Auguste, va, ne perds pas de temps, et je te récompenserai bien!
Madame de Frémilly mit dans la main du domestique une poignée de billets de banque, et celui-ci partit aussitôt.
Il revint le lendemain.
Il avait vu M. Mareuil, et M. Mareuil lui avait dit que Jacques de Brécourt, désespéré, venait de s'embarquer à Marseille pour une expédition lointaine et pleine de dangers.
Il allait lui écrire, mais il ne savait pas quand et où la lettre lui parviendrait.
Madame de Frémilly se laissa tomber écrasée au pied du lit de Laurence.
Elle murmura:
--C'est la fatalité!
Et elle regarda avec une anxiété horrible les yeux de sa petite-fille qui s'ouvraient et qui allaient chercher Jacques, et sa bouche qui remuait et qui peut-être allait lui parler de lui, et elle se demanda avec terreur ce qu'elle lui répondrait.
Mais les craintes de madame de Frémilly furent vaines.
Quand Laurence eut conscience des choses autour d'elle, entra en convalescence, elle ne parla pas de Jacques de Brécourt. Elle n'en parla jamais.
Elle semblait avoir oublié qu'elle avait aimé, mais la tristesse infinie de son visage, qu'aucun sourire n'éclairait plus, parlait pour elle.
Madame de Frémilly comprit qu'elle n'oublierait jamais, et que si elle ne se plaignait pas, son chagrin n'en était que plus profond et plus intense.
Elle n'osait pas faire allusion aux jours d'épreuves qu'elle venait de traverser, et elle s'efforçait de tourner vers un autre côté, vers l'avenir, les pensées de sa petite-fille.
La neige avait fondu.
La prairie devant le château était toute verte.
On entendait à travers les fenêtres les oiseaux chanter dans l'air radouci.
Madame de Frémilly songea à emmener sa petite-fille, pensant qu'un voyage peut-être la distrairait.
Laurence refusa de partir.
Elle semblait se plaire dans sa solitude où elle pouvait tout à son aise demeurer enfermée dans sa douleur.
Elle était restée très pâle, très faible et extrêmement nerveuse.
La nuit elle sortait de son lit, et, tout endormie, elle errait dans les couloirs du château, semblable à une blanche apparition.
Plusieurs fois les servantes l'avaient surprise.
Elles avaient voulu l'emporter dans sa chambre, mais on leur avait recommandé de ne pas la réveiller.
Elles prévenaient alors madame de Frémilly, et celle-ci suivait pas à pas sa petite-fille, comme on suit une ombre, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident.
Les angoisses de la pauvre femme n'étaient pas finies.
Elle tremblait encore pour les jours de Laurence, qui semblait périr de consomption.
Elle avait consulté le médecin.
Celui-ci avait ordonné des fortifiants, tout en déclarant qu'il n'y avait rien à faire, que le mal était tout moral, qu'il fallait laisser agir le temps.
Madame de Frémilly connaissait bien, elle, le remède qu'il fallait à Laurence, mais le remède n'était pas à portée de sa main.
Elle avait reçu une lettre de M. Mareuil lui disant que M. de Brécourt n'avait pas répondu à sa lettre et qu'il devait déjà être engagé dans le désert.
Reviendrait-il, et s'il ne revenait pas, que deviendrait la pauvre Laurence?
Quand madame de Frémilly voyait devant son esprit se poser ce tragique point d'interrogation, elle versait des torrents de larmes et maudissait son funeste aveuglement.
On ne tue pas l'amour.
C'est lui qui tue. Elle l'avait compris trop tard.
Et ses jours et ses nuits étaient bourrelés de remords.
IX
Sur ces entrefaites, et pendant que Laurence, comme cloîtrée en sa silencieuse douleur, continuait à mener dans la solitude du château de Marconnay sa languissante existence, un incident se produisit qui sembla à madame de Frémilly de nature à amener une détente dans la situation où elle se trouvait vis-à-vis de sa petite-fille.
Celle-ci lui gardait rancune, elle le sentait bien, de l'éloignement de son fiancé, dont au fond de son âme elle la rendait sans doute responsable, car elle aurait pardonné, elle, et serait revenue à lui. La grand'mère seule avait été impitoyable. Pourtant Laurence ne lui avait jamais adressé un reproche, ne lui avait jamais demandé de nouvelles de Jacques. Elle avait eu la délicatesse et la force de se taire. Elle souffrait, mais elle enfermait en elle-même son chagrin, ce qui n'en était que plus terrible.
Avec le dégel, la campagne avait pris autour du château un autre aspect. Les prairies se déroulaient toutes vertes, à perte de vue. Des bandes de corbeaux venaient s'y abattre en croassant après avoir décrit dans le ciel de fantastiques arabesques. L'étang, couleur d'acier poli, était tigré de nénuphars et d'autres plantes aquatiques. Des volées de canards le traversaient ou venaient s'abattre d'un jet sur ses bords.
On voyait, des fenêtres, des troupeaux de boeufs passer lentement sur les routes; d'autres traîner la charrue, au loin, dans les terres labourées, et des moutons brouter paisiblement dans les prés, puis tout à coup, comme pris d'une panique, se mettre à sauter et à fuir en se serrant les uns contre les autres.
Des chiens aboyaient çà et là. Des poulains bondissaient autour de leurs mères. C'était la vie qui reprenait, la vie des champs, toujours pareille, mais qui n'est pas sans charmes.
Assise devant sa fenêtre Laurence passait ses journées à contempler ces spectacles, la pensée ailleurs, le regard perdu vers des lointains qu'elle seule apercevait.
Elle ne souffrait plus, mais elle était très pâle et très faible, la taille élancée et frêle, fléchissant presque sous le poids de la tête trop lourde, et petite pourtant comme celle des statues grecques et des femmes vraiment belles, et si pâle, si blanche que madame de Frémilly la comparait parfois à un beau lys.
Mais le lys languissait et semblait se courber chaque jour davantage, au lieu de s'élever orgueilleusement vers le ciel.
Chez Laurence, la pensée souffrait et les nerfs.
Sa grand'mère aurait préféré qu'elle lui parlât, qu'elle criât sa douleur, qu'elle l'accablât au besoin de reproches.
Son silence morne la tuait.
A ce moment, se produisit l'incident dont nous avons parlé.
Un après-midi madame de Frémilly reçut une lettre dont l'écriture la surprit, car c'était une écriture qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais vue.
Elle l'ouvrit avec une certaine méfiance et lut les lignes suivantes, qui ajoutèrent encore à son étonnement:
«Madame, lui disait le correspondant, pardonnez-moi de venir vous troubler dans votre retraite, mais je crois faire une oeuvre généreuse et bonne en vous mettant au courant de ce qui se passe.
«La femme qui est allée vous voir à Paris et qui vous a remis la photographie de M. de Brécourt est tombée malade très gravement après le départ et l'abandon de celui-ci.
»Elle se meurt et m'a donné la charge de remettre son enfant, qui est, vous le savez, l'enfant de M. de Brécourt, aux soins de l'Assistance publique.
»C'est ce que je serai obligé de faire, en effet, car je suis employé. Je gagne péniblement ma vie et ne pourrais me charger de nourrir et d'élever un enfant, malgré le désir que j'en aurais, et la sympathie que j'éprouve pour ce pauvre petit, qui est vraiment attendrissant.
»Avant d'en venir là, j'ai pensé, madame, que vous ne m'en voudriez pas de vous faire connaître cette triste situation.
»Vous avez connu M. de Brécourt. Peut-être aurez-vous quelque pitié de son enfant, qu'il semble, lui, avoir complètement oublié.
»Vous êtes riche, vous pourrez sans doute lui venir en aide. Et c'est dans cet espoir, et pour ce pauvre petit, si digne d'intérêt, que j'ai eu, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, l'audace de vous écrire.
»Dites-moi ce que je dois faire.»
La lettre était signée Romain Doria, et la réponse devait être adressée poste restante au bureau de la rue Milton.
Après avoir parcouru cette singulière missive, la baronne de Frémilly se demanda ce qu'il fallait faire. Devait-elle la montrer à Laurence ou n'en tenir aucun compte?
C'était délicat.
Le sort de l'enfant était intéressant.
Mais il faudrait apprendre à Laurence le départ de son fiancé, qu'elle ignorait encore. Il est vrai que ce qu'on disait de lui dans cette lettre, la misère dans laquelle il laissait, lui riche, une femme et un enfant dans les veines de qui son sang coulait, cela n'était point fait pour augmenter l'estime que Laurence avait peut-être encore conservée pour lui, et qui devait être mince.
Evidemment la jeune fille souffrirait en apprenant une fois de plus à quel homme indigne elle avait donné son coeur, mais cela pouvait aussi achever de tuer en son coeur les regrets.
En tout cas, c'était une occasion pour madame de Frémilly d'apprendre ce que sa petite-fille pensait, si elle conservait toujours en son coeur l'espoir de voir lui revenir son fiancé, ou si elle n'avait plus pour celui-ci qu'éloignement et mépris.
Elle se décida.
Elle monta, la lettre à la main, dans la chambre de Laurence.
La jeune fille, longue et blanche, grand lis penché, comme le disait sa grand'mère, était debout devant sa fenêtre, regardant un vol d'oiseaux tournoyant sur le lac.
Si sa grand'mère avait été plus près, elle aurait vu des larmes lentes tomber de ses yeux sur ses joues pâlies.
Peut-être, en son esprit, chargeait-elle ces oiseaux, aux ailes rapides, de messages mystérieux vers celui auquel elle ne pouvait s'empêcher de penser.
Peut-être évoquait-elle sa vision au-dessus des brumes légères de l'étang.
Au bruit fait par la porte qui s'ouvrait, elle se retourna lentement.
--Ah! c'est toi, grand'mère?
--C'est moi, ma chérie. Je viens de recevoir une lettre.
Laurence frémit de la tête aux pieds.
--Une lettre?
Elle avait tout de suite songé à Jacques.
Elle demanda:
--De lui?
C'était la première fois, depuis sa maladie, qu'elle faisait allusion devant sa grand'mère à cet homme que madame de Frémilly croyait qu'elle oubliait ou du moins qu'elle s'efforçait d'oublier.
Elle y pensait donc toujours?
Elle se félicita de la résolution qu'elle avait prise de montrer la lettre.
Elle dit:
--Non, ce n'est pas de lui. Mais on y parle de lui.
--Que dit-on?
--Tiens, lis!
Et, toute tremblante, madame de Frémilly remit à Laurence la lettre qui pouvait être fatale pour elle et lui produire l'effet d'un coup de foudre, mais qui pouvait avoir aussi le salutaire résultat de tuer en son coeur un amour qui ne pouvait plus maintenant lui apporter que déceptions et douleurs.
Laurence prit la lettre, la parcourut.
Elle ne fit aucun geste, aucun mouvement. Nulle émotion violente n'apparut sur ses traits, mais elle s'assit, et madame de Frémilly remarqua qu'elle était devenue plus pâle encore, puis elle la rendit, sans un mot.
Elle demanda seulement au bout d'un instant:
--Vous avez répondu, grand'mère?
--Non, pas encore. Que veux-tu que je réponde?
--Ecrivez à cet homme d'apporter l'enfant.
Madame de Frémilly sursauta:
--Ici?
--N'est-ce pas mon devoir, puisque son père l'abandonne?
--Mais tu n'y songes pas!
--Pourquoi?
--Mais, ma pauvre enfant, songe que l'on pensera, que l'on dira peut-être....
--Quoi?
--Que cet enfant est sans doute le tien.
--Eh bien?
--Mais c'est ton avenir brisé, ta vie en proie aux calomnies....
--Mon avenir n'est-il pas brisé déjà? Quant aux calomnies....
Elle eut un geste de dédain superbe et d'indifférence suprême.
--Tu ne peux pourtant pas, dit la grand'mère, parce qu'un homme t'a trompée, consacrer à pleurer la perfidie de cet homme le reste de tes jours.
--Je le consacrerai à pleurer mon amour perdu.
--Mais tu peux aimer encore.
--Jamais, grand'mère....
--Tu vois combien cet homme était indigne. Tu devrais le mépriser, maudire jusqu'à son souvenir. Abandonner une femme, un enfant, dans cette situation! C'est odieux!
--C'est pour cela que je veux le remplacer auprès du petit. En élevant près de moi cet enfant qui est le sien, je lui montrerai combien je l'aimais. Puis je m'attacherai peut-être à l'enfant, et cela me consolera.
--C'est-à-dire que tu continueras à aimer le père en lui.
--Et quand cela serait?
--Un homme qui ne vaut pas une pensée, un regret, car il est parti, je ne te l'ai pas dit, je ne voulais pas te le dire, et tu ne l'as pas demandé, il est parti sans même nous prévenir. Quand tu étais malade et que je craignais de te voir mourir, je ne te l'ai pas dit, je lui ai télégraphié de revenir. Ne recevant pas de réponse, j'ai envoyé à Paris Auguste avec ordre de le ramener, de ne pas revenir sans lui. Et j'ai appris par Auguste qu'il était parti, parti pour l'Afrique, en exploration, quelque voyage d'agrément sans doute, laissant derrière lui, sans plus s'en occuper que si elles n'existaient pas, toutes les malheureuses qui avaient mis leur confiance en lui et l'avaient aimé, toi qui te mourais de chagrin d'avoir été trompée par lui, son fils qu'on va mettre à l'Assistance publique et cette autre femme qui se meurt de désespoir et de misère. Et tu ne repousses pas avec horreur l'image d'un homme pareil! Tu veux garder près de toi, en souvenir de lui, un enfant qui est celui de la femme qui a été ta rivale, qui t'a brisé le coeur! Tu n'as pas de dignité, Laurence, tu n'as pas d'orgueil!
--J'ai aimé, ma mère.
--Et tu aimes encore?