Le lys noir

Chapter 5

Chapter 53,905 wordsPublic domain

Mais c'était difficile, dans le chemin défoncé et encombré de tas de neige durcie, et il ne fit qu'imprimer à l'équipage de plus brusques sursauts.

Madame de Frémilly chercha la main de Laurence, la prit et la serra dans les siennes.

--Nous sommes arrivées, dit-elle.

Machinalement Laurence regarda à travers la vitre, vit le château, le château noir, massif, solitaire.

Et ses yeux se fermèrent.

On eût dit qu'elle avait vu une prison, ou une tombe plutôt, la tombe où allaient être enterrés son amour, sa jeunesse.

Elle eut un frisson involontaire, et madame de Frémilly, qui s'en aperçut, lui dit:

--Tu as froid?

--Un peu, grand'mère, répondit-elle.

Mais ce n'est pas au corps seulement qu'elle avait froid, la pauvre enfant, c'était au coeur!

Elle savait trop ce qui l'attendait, et pourquoi elle venait là. C'était pour ne plus le revoir!

La voiture s'arrêta enfin devant une grille. Les abois des chiens redoublèrent, et on entendit sur les pavés, dont on avait enlevé la neige, résonner le bruit de lourds sabots, en même temps que des lumières passaient dans l'ombre, semblables à des feux follets.

Puis une voix s'entendit dans la nuit:

--C'est toi, Dionnet?

--C'est moi. Ouvre!

--Madame est avec toi?

--Oui et mademoiselle.

La grille lourde, massive, roula avec bruit, sur ses gonds rouillés.

Et le coupé entra dans la cour.

Les chiens l'entouraient de sauts et de cris joyeux.

Dionnet sauta à terre, au bas du perron, vint ouvrir la portière, et madame de Frémilly descendit entre ses gens qui tenaient des lanternes pour l'éclairer, s'appuyant sur l'épaule de Laurence.

Toutes les deux avaient pris une contenance pour ne pas laisser voir à leurs domestiques le chagrin qui les rongeait et qui, pendant le cours du voyage, avait rougi leurs yeux.

Et c'est avec des sourires, des paroles affectueuses, et presque gaiement, que madame de Frémilly accueillit les souhaits de bienvenue dont on les salua, elle et sa petite-fille.

Laurence fut moins expansive. Elle avait peine à dominer la tristesse qui lui serrait le coeur à l'étouffer, et qui menaçait à chaque instant de jaillir en larmes et en sanglots éperdus.

On dirigea avec des flambeaux les deux voyageuses vers les chambres qu'elles occupaient d'habitude, quand elles venaient passer quelques semaines à Marconnay, et qu'on avait chauffées depuis qu'on avait reçu le télégramme. Elles étaient situées au premier étage, très vastes, sobrement meublées, et, malgré le feu qu'on y entretenait, très froides encore.

Quand Laurence fut seule dans la sienne, au lieu de quitter son costume de voyage et de s'habiller pour le dîner, elle se laissa tomber sur un fauteuil, lasse et découragée.

Elle sentait que la vie commençait mal pour elle.

Elle condamnait Jacques de l'avoir trompée, de lui avoir menti, car elle n'avait pas de doute sur la réalité de l'accusation portée contre lui par cette photographie qu'elle avait vue et qui lui avait mis, pour ainsi dire, la trahison sous les yeux, trahison d'hier et de tous les jours depuis qu'elle le connaissait, car il lui affirmait chaque jour qu'il l'aimait, et chaque jour peut-être il le disait aussi à cette femme qu'il n'avait pas eu le courage de quitter, sans doute parce qu'il l'aimait encore, du moins Laurence, en sa naïveté, le pensait ainsi.

Elle condamnait donc Jacques hautement, mais au fond de l'âme elle lui trouvait des excuses, et elle était obligée de s'avouer qu'elle l'aimait malgré tout, et que si elle était seule, sans la surveillance rigide de sa grand'mère, elle lui pardonnerait!

Elle souffrait atrocement de n'être pas libre de lui pardonner, de le rappeler à elle, et elle se disait que peut-être elle ne le verrait jamais plus maintenant, qu'il allait l'oublier, revenir tout entier à cette femme, ou en aimer une autre. Une autre! Et cette pensée, la plus cruelle, la plus atroce de toutes, car Laurence était plus jalouse encore de l'avenir que du passé, cette pensée lui faisait fermer les yeux de douleur, et la laissait inerte et comme anéantie, aussi languissante que si la source de vie se fût soudain tarie en elle.

Madame de Frémilly poussa la porte.

Elle était recoiffée, avait jeté un peignoir sur ses épaules.

Elle s'étonna de voir Laurence assise, ayant encore son chapeau de voyage sur la tête.

Elle s'écria:

--Tu n'es pas prête? A quoi penses-tu?

Laurence ne répondit pas.

Elle se leva, se prépara à la hâte, et elle descendit, toujours silencieuse, et sa grand'mère, qui marchait à côté d'elle dans le vaste et solennel escalier, la contemplait en soupirant, devinant ce qui se passait en elle, tout ce que souffrait ce pauvre coeur qu'elle aimait tant!

Mais pouvait-elle agir autrement? livrer sa petite-fille, si pure et si naïve, à un homme qui la trahirait peut-être le lendemain du mariage comme il la trahissait la veille?

Son devoir à elle, grand'mère, qui avait l'expérience de la vie et qui en avait tant souffert, était de veiller sur le bonheur de sa petite-fille, de la garder contre des déboires trop certains, et dont elle avait connu si cruellement l'amertume!

Et la douleur même de Laurence la raffermissait dans la résolution qu'elle avait prise de la séparer d'un homme indigne d'elle, car cette douleur même lui montrait combien était violente la passion qui la possédait, et combien elle en souffrirait, puisque, dans la pensée de madame de Frémilly, cette passion devait nécessairement être malheureuse.

Il était peut-être temps encore de guérir la pauvre enfant d'un amour funeste. Plus tard le mal eût été sans remède!

Dans la salle à manger immense et que chauffait une cheminée monumentale, dans laquelle des arbres entiers brûlaient, une petite table était dressée devant le feu.

C'était la table où madame de Frémilly et Laurence allaient s'asseoir, où elle s'assoiraient maintenant tous les jours, toujours seules.

Il n'y avait que deux couverts.

Souvent à Paris, il y en avait trois.

On ajoutait le couvert de Jacques.

Puis, à certains jours, la salle à manger était pleine d'invités et d'invitées, qui venaient complimenter Laurence, envier son bonheur.

On causait du mariage prochain, des somptuosités déjà entrevues de la corbeille.

Ici elles n'auraient personne.

Elles ne pourraient parler que de choses tristes, que de bonheurs déjà évanouis.

La vaste salle, avec ses hautes boiseries, ses tapisseries passées et son plafond élevé, son carreau nu et froid, ses fenêtres et ses portes sous lesquelles le vent gémissait, la vaste salle était horriblement triste.

Madame de Frémilly et Laurence paraissaient toutes petites et comme perdues en son immensité.

On ne la comprenait que pleine de seigneurs, d'écuyers, de pages et d'hommes d'armes, de châtelaines descendant de leurs haquenées, ou plus modestement de chasseurs nombreux venant de courre le cerf et se pressant autour d'une table de cent cinquante couverts.

Avec deux femmes seules, c'était le froid et le désert.

Cependant madame de Frémilly prit place à la table, le dos au feu.

Laurence s'assit en face d'elle.

Et le service commença, dans un grand silence, que troublait seulement par intervalles le bruit des bûches qui s'écroulaient en se consumant dans la cheminée géante, ou le bruit du vent, qui sifflait lugubrement autour du château et dont les rafales venaient se briser sur les fenêtres qu'elles faisaient gémir.

Laurence touchait à peine aux mets que l'on servait.

Elle ne prononçait pas une parole.

Et sa grand'mère ne cherchait pas à la faire parler.

Elle respectait ce silence, dont elle comprenait toute la tristesse, et elle sentait qu'il suffirait d'un mot pour faire venir les sanglots et les larmes, tant le coeur de la pauvre Laurence paraissait gonflé de chagrin.

Les domestiques qui servaient avaient déjà remarqué l'air désolé de leur jeune maîtresse.

Et ils se demandaient quel malheur était arrivé à madame de Frémilly et à sa petite-fille et les avait jetées en plein hiver, toutes seules, dans ce pays désolé.

Devaient-elles y rester longtemps? Ils l'ignoraient, car madame de Frémilly n'avait rien dit de ses projets. Et ils se rendaient compte, bien qu'ils fussent habitués à vivre là, que ce n'était pas gai pour une jeune fille et pour une femme habituées au monde, de vivre enfermées dans ce nid de hibou.

Qui les y avait amenées, et allaient-elles y demeurer?

Déjà ils pressentaient un drame, la ruine peut-être.

Et ils regardaient tour à tour la grand'mère morne et la petite-fille désespérée avec des airs où se lisait une inquiète compassion.

Mais, ni madame de Frémilly ni Laurence n'y prenaient garde.

Que leur importait ce que leurs gens pouvaient penser?

Elles étaient toutes aux angoisses qui les poignaient, la grand'mère de voir sa petite-fille si malheureuse et celle-ci de se croire délaissée après avoir nourri en son coeur de tels espoirs de bonheur, après avoir fait de si éblouissants rêves!

Il fallait y renoncer maintenant, renoncer à tout. Sa vie était là désormais, entre ces hauts murs désolés, battus par les vents d'hiver aux hurlements lugubres, au milieu de ces plaines de neige et de glace, où l'oeil se perdait et dont rien ne venait rompre la monotonie; troubler le profond et sinistre silence.

Plus de bruit, plus de fêtes, plus de mots chuchotés à l'oreille par une bouche aimée. Rien, la tristesse, le désert!...

Laurence étouffait.

Elle se leva.

Elle sentait qu'elle allait éclater en sanglots.

Elle se dirigea vers une des hautes fenêtres donnant sur la campagne, donnant sur l'espace, comme si tout à coup l'air lui avait manqué et qu'elle eût eu besoin de respirer.

Madame de Frémilly se leva aussi, courut à elle.

Et la prenant dans ses bras:

--Qu'as-tu, ma chérie? demanda-t-elle.

Laurence laissa échapper ses larmes.

Et à mots hachés, qui avaient peine à sortir de sa poitrine trop oppressée, elle dit toute sa douleur.

Madame de Frémilly, qui n'avait pas perdu tout son sang-froid, renvoya les domestiques.

Et quand elle fut seule avec Laurence, elle se mit à pleurer avec elle.

--Tu souffres, ma chérie? disait-elle. Tu es triste? Tu voudrais le revoir? Tu l'aimes? Veux-tu que je le rappelle, ou plutôt que nous allions le retrouver?

Laurence secoua la tête.

--Non, grand'mère. A quoi bon? Puisqu'il ne m'aime pas, puisqu'il m'a menti. Tu as eu raison de m'emmener. Et je devrais être raisonnable. Mais c'est plus fort que moi. Le chagrin m'étouffe. Et je suis triste, jusqu'à mourir.

--Cela passera, ma chérie.

Laurence leva vers madame de Frémilly ses yeux emperlés de larmes et demanda naïvement:

--Tu crois, grand'mère?

--J'ai souffert plus que tu ne souffriras jamais, ma pauvre chérie.

--Toi, grand'mère?

--Si tu connaissais ma vie! Mais c'est cette vie précisément que je voudrais t'éviter. Quand on épouse un homme sans conscience, vois-tu, il faut s'attendre à toutes les misères, à toutes les tortures. Toi, du moins, tu ne l'as pas épousé. Tu n'es pas sa femme, sa chose. Tu n'es pas liée à lui pour la vie ... liée pour la vie, comprends-tu, Laurence? à un homme que l'on méprise, que l'on sait menteur, faux et vil, qui va porter à d'autres l'amour auquel vous avez droit, et qui vous dédaigne et vous écrase, répond à vos plaintes par des ricanements, et dont rien ne peut vous délivrer. Car les hommes et Dieu vous ont unis. C'est cela, Laurence, qui est atroce, qui est effroyable, et c'est cela que j'ai subi!... C'est cela que j'ai voulu t'éviter!

--Oui, grand'mère, je le sais, et je devrais te remercier. Je ne devrais pas me plaindre et te faire souffrir de mon malheur, mais je n'ai pas le courage, vois-tu, grand'mère, de ravaler mes pleurs, de renfoncer en mon coeur mon chagrin. La douleur est plus forte que ma volonté. Je l'aimais tant!

Et, après avoir prononcé ces derniers mots, avec lesquels semblait être passé tout le sang de son coeur, Laurence enfouit sa tête dans le sein de sa grand'mère, et pleura abondamment.

Quand cette crise fut un peu calmée, madame de Frémilly prit sa petite-fille, son enfant, sous le bras, et elle la conduisit jusque dans sa chambre.

Elle la quitta en disant:

--Prie, et tu seras forte, et tu oublieras!

Mais Laurence ne savait pas prier. Si elle avait prié quelqu'un, c'est celui dont on la séparait, et dont l'image ne quittait pas son esprit, celui qu'elle aurait voulu haïr maintenant et mépriser, et qu'elle aimait toujours, et qu'elle appelait sans cesse. Celui sans lequel la vie n'était plus qu'ombre et tristesse, et dont l'amour avait empli de lumière sa jeunesse ... lumière désormais obscurcie et qui ne brillerait plus pour éclairer l'insomnie de ses longues journées, qui seraient maintenant interminables et ténébreuses, et si vides!

VII

Le lendemain, Laurence ne se leva pas. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle était brisée. Elle se sentait toute glacée dans son lit. Et, dès que le jour parut, elle sonna pour faire allumer du feu et chauffer sa chambre. La servante qui se présenta lui dit que le froid avait été plus vif que jamais, pendant la nuit. «Il a gelé à pierre fendre», expliqua-t-elle, employant une expression fort usitée dans le Poitou. Et quand elle tira les rideaux et qu'elle eut poussé les persiennes, le jour eut peine à passer tant les arabesques que la gelée avait sculptées sur les vitres étaient épaisses.

--Et il fait plus froid ici que _nune part_, ajouta la femme, une paysanne, car le vent arrive sur le château de tous côtés, et rien ne l'arrête. Il n'y a pas même d'arbres pour protéger les bâtiments. D'un côté, c'est l'étang, de l'autre la grande prairie, aussi unie, aussi plate que l'étang lui-même.

La femme avait bien envie d'ajouter:

--Je ne comprends pas que vous soyez venues vous geler ici, en cette saison.

Elle n'osa pas.

Elle se contenta, en allumant son feu, de continuer à geindre sur la rigueur de la température. Il y a trois jours, on avait trouvé un malheureux gelé dans un fossé. Il se dirigeait sans doute vers le château, mais il n'avait pas eu la force d'y arriver. Il avait été saisi par le froid.

Laurence n'écoutait pas.

Du fond de son lit, elle regardait la fenêtre aux vitres presque opaques, et tout lui semblait empreint d'une sombre mélancolie.

Involontairement, elle poussa un soupir, qui sembla partir, tant il était douloureux, de ses entrailles mêmes.

La femme, accroupie devant la cheminée, se retourna toute surprise et demanda:

--Est-ce que mademoiselle serait malade?

--Oui, je ne suis pas bien, dit Laurence, pour expliquer sa plainte.

--Mademoiselle veut-elle que je prévienne madame la baronne?

--Non, c'est inutile de déranger ma grand'mère. Elle dort, sans doute. Je la verrai quand elle sera réveillée.

Elle était horriblement pâle, et ses dents claquaient.

Au moment où la servante allait sortir, sans doute pour prévenir, malgré les ordres contraires, madame de Frémilly, la porte s'ouvrit, et la douairière parut. Elle entrait sur la pointe des pieds, croyant sa petite-fille endormie.

Elle fut étonnée de voir là une domestique.

Elle demanda:

--Laurence est réveillée?

--Oui, madame. Elle paraît souffrante.

Madame de Frémilly tressaillit. D'un bond, elle fut au lit de Laurence, et, la voix tremblante d'inquiétude:

--Qu'as-tu, ma chérie?

--Rien, grand'mère.

--Tu es malade?

--Mais non, grand'mère.

--Alors, que me dit Marie?

--Marie m'a entendue soupirer.

--Pourtant, comme tu es pâle!

--J'avais un peu froid.

--Il faut faire du feu.

--J'ai sonné Marie pour cela.

--Un grand feu, Marie, commanda madame de Frémilly.

Et elle s'assit près du lit de sa petite-fille.

Elle lui prit les mains.

Ces mains étaient chaudes et frissonnantes tout à la fois.

--Mais tu as la fièvre, dit madame de Frémilly, pâle d'angoisse.

--Mais non, grand'mère.

--As-tu dormi?

--Un peu, je crois.

--Un peu, tu n'en es pas sûre?

--Je ne sais pas.

--Tu as pensé à lui? Tu as pleuré? Tu as les yeux rouges. Ah! ma pauvre chérie, quel malheur que tu aies connu cet homme! qu'il y ait des hommes sur la terre! Nous aurions pu être si heureuses toutes les deux, l'une près de l'autre, nous aimant! Mais ça reviendra, vois-tu. Tu oublieras. Et tu ne songeras plus qu'à aimer ta grand'mère, à l'aimer comme elle t'aime. C'est la seule affection, celle-là, qui ne cause pas de déception, qui ne trahisse pas!

Laurence ne répondit pas.

Sa poitrine oppressée se soulevait de temps à autre.

C'était le seul signe qui indiquât son émotion, ses tortures.

Elle s'efforçait, pour ne pas affliger sa grand'mère, de retenir ses larmes, de renfermer en elle ses plaintes.

La matinée se passa ainsi. Laurence ne quitta pas son lit. Madame de Frémilly parla d'envoyer chercher un médecin. Elle refusa. Mais, dans l'après-midi, la fièvre semblant augmenter au lieu de se calmer, la grand'mère envoya à Poitiers un messager. Elle avait peine à dissimuler l'anxiété qui la rongeait.

Pendant qu'elle était près du lit de Laurence, une servante entra et lui parla bas à l'oreille. Quelqu'un était en bas qui demandait madame la baronne.

A la description que lui fit la domestique, madame de Frémilly devina quel était le visiteur.

Elle se leva d'un élan, résolue.

Et elle quitta la chambre, toute frémissante, après avoir glissé ces mots à l'oreille de la servante:

--Pas un mot à Laurence!

Puis elle se dirigea vers un salon du rez-de-chaussée.

Un homme attendait, livide d'angoisse, tout debout.

C'était Jacques de Brécourt.

Il était venu dans un cabriolet qu'il avait loué à Sanxay, après avoir voyagé toute la nuit. Il n'avait pas osé se présenter de trop bonne heure, de peur que ces dames ne fussent pas levées.

Et il voulait voir Laurence.

Il voulait la voir à tout prix, s'expliquer avec elle.

La première parole de madame de Frémilly, en le voyant, fut un coup de foudre qui anéantit toutes ses espérances.

--Vous voulez donc, cria cette femme impitoyable, la tuer tout à fait!

Jacques sursauta violemment.

--La tuer? Elle est donc malade?

--Très malade. Je viens d'envoyer chercher à Poitiers un médecin.

--Mais qu'a-t-elle?

--Vous vous en doutez bien, les émotions, le chagrin.

--Mais qu'ai-je fait? s'écria le malheureux Jacques. Pourquoi est-elle partie? Pourquoi me fuit-elle? Elle ne doute pas que je l'aime toujours, plus que jamais. Et je viens le lui répéter encore.

--Non, fit madame de Frémilly, vous ne lui répéterez rien, car vous ne la verrez pas!

--Je ne la verrai pas!

--Elle est souffrante, au lit.

--J'attendrai le temps qu'il faudra, où vous me direz d'attendre. Mais que je la voie! supplia le malheureux, dont les yeux s'étaient voilés de larmes.

--Mon devoir, dit madame de Frémilly, mon devoir de grand'mère et de mère, puisque Laurence n'a plus d'autre mère que moi, est de vous empêcher d'approcher d'elle.

--Mais pourquoi?

--Parce que votre vue ne peut qu'augmenter le mal dont elle souffre.

--Elle ne m'aime donc plus?

--Hélas!

--Pourquoi nous séparer, si elle m'aime toujours.

--Parce qu'il faut tuer en son coeur cet amour, qui ne peut être pour elle que fatal, et qu'elle cherche à le tuer elle-même.

Jacques écoutait, avec une stupeur qui tenait de l'épouvante, ces étranges paroles, dont il ne comprenait pas le sens. On l'aimait et on le fuyait. On considérait comme un fléau son amour, pourtant si sincère et si pur. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Il allait demander à madame de Frémilly des explications ... des explications catégoriques, cette fois.

Mais celle-ci prit les devants.

--Ecoutez, monsieur de Brécourt, dit-elle. Retirez-vous. N'insistez pas. Si Laurence vous aime encore--car l'amour ne meurt pas tout de suite, à l'heure où on le veut-elle n'a plus pour vous aucune estime et ne vous accorde plus aucune confiance. Un hasard, heureux pour elle sans doute, si elle a le courage de supporter son mal, l'a mise au courant de votre passé.

Jacques pâlit encore, si c'est possible.

Il s'écria avec violence.

--Mais ce passé est mort, madame, bien mort!

--Le passé ne meurt jamais! dit madame de Frémilly.

--Pour moi, madame, je vous l'affirme, déclara Jacques, il est depuis longtemps réduit en cendres, et toutes les cendres en ont été dispersées au vent de l'oubli. Oui, j'ai eu des torts. J'ai eu ce qu'on appelle une jeunesse dissipée. J'ai mené une vie de désordres. Mais je ne connaissais pas Laurence. Je ne l'aimais pas. Et, depuis que je la connais et que je l'aime, je n'ai pas eu, je vous le jure, madame, une pensée à me reprocher.

--Mon mari m'avait dit cela, fit madame de Frémilly, presque dans les mêmes termes.

--Votre mari?

--Et quelques mois à peine après notre union, le passé le reprenait, le ressaisissait dans ses tentacules immondes, et jamais il n'a pu ou voulu s'en arracher. Et j'ai passé, moi qui l'aimais, une jeunesse dans les larmes.

--Mais, s'écria le malheureux Jacques, qui de ses propres mains se serait déchiré la poitrine et l'aurait ouverte pour montrer que son coeur ne mentait pas, que faut-il que je fasse pour qu'elle me croie, pour que vous me croyiez!...

--Rien, monsieur, dit froidement madame de Frémilly. Je ne vous demande qu'une choses, si vous avez encore un peu d'affection pour ma petite-fille, c'est de vous retirer discrètement.

--Me retirer?

--Pour qu'elle n'apprenne pas que vous êtes venu.

--Ah! fit l'infortuné, en poussant un cri de détresse qui eût attendri un tigre, c'est vous qui êtes impitoyable! Si elle était là!...

--Elle mourrait peut-être de l'émotion qu'elle ressentirait. Et je ne veux pas qu'elle meure, moi, monsieur de Brécourt; c'est ma vie, et plus que ma vie, c'est ma petite-fille, deux fois ma fille!

--Rien ne pourra donc vous toucher? Ni mes protestations, ni mes larmes; car je pleure, vous le voyez. Je pleure, moi, un homme que vous croyez blasé, flétri par la débauche. Je pleure comme un enfant. Et je ne croyais pas qu'il fût possible de souffrir ici-bas ce que je souffre. S'il y a un enfer, c'est un châtiment pareil au mien, être séparé de ce que l'on aime, que les damnés doivent subir.

En effet, en prononçant ces paroles, Jacques pleurait à chaudes larmes.

Malgré son insensibilité, malgré sa défiance des hommes et de leurs promesses, madame de Frémilly sentit son coeur s'émouvoir, tant l'accent de Jacques était sincère, tant sa douleur paraissait profonde et vraie.

Et quand le jeune homme se précipita à ses pieds en sanglotant, en criant:

--Ayez pitié de moi, madame, ayez pitié de nous! Ne tuez pas un amour qui ne demande qu'à vivre et à s'épanouir au grand soleil du bonheur!

Elle fut sur le point de le relever et de le pousser dehors en lui criant:

--Allez près d'elle. Elle vous attend!

Mais, à ce moment, la pensée de la photographie infâme, de la photographie datant d'hier, qui le représentait avec une femme à qui il avait dit peut-être ce qu'il disait à Laurence, et avec un enfant à qui il devait sa protection et son affection, et qu'il sacrifiait ainsi d'un coeur délibéré, cette pensée lui revint, et tout cet attendrissement s'évanouit.

Elle ne se dit plus qu'une chose:

--Comme il ment bien!

Dès lors, Jacques fut perdu.

Elle resta rigide et glacée.

Et, désignant la porte:

--Il faut que je rejoigne Laurence, dit-elle, Laurence qui souffre et se meurt peut-être par vous.

Jacques se releva.

Il était plus blême qu'un cadavre.

--Prenez garde, madame, s'écria-t-il, de ne pas vous repentir un jour de votre insensibilité, de votre férocité.

Il ajouta:

--Je ne sais pas si Laurence mourra par moi, mais je sais bien, moi, que je mourrai par elle!

Et il sortit.

Madame de Frémilly resta un instant indécise, prête à le rappeler.

Puis elle eut un geste d'une résolution implacable.

Et elle remonta vers Laurence, pendant que lentement, comme à regret, la voiture qui avait amené Jacques se traînait hors de la cour.

Quand madame de Frémilly reparu près de sa petite-fille, celle-ci demanda:

--Qui est venu, grand'mère?

--Personne, ma chérie, répondit, la douairière, qui rougit en proférant ce mensonge, et qui eut peine à cacher son trouble.

--Je croyais, dit Laurence, que tu avais fait appeler un médecin.