Chapter 4
--Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire, je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi, ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil, me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau, riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce que je désirais.
Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me prendre quelques actions.
Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il ne savait pas si M. Jacques était là.
--M. Jacques--Brécourt se nommait Jacques--menait déjà, au sortir à peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.
Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.
Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.
Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques m'attendait.
Il me fit traverser plusieurs salons, tous plus luxueux les uns que les autres, et m'introduisit dans une petite pièce, une sorte de fumoir, décorée de têtes de cerf, d'attributs de chasse, et autres babioles, où il me dit d'attendre.
Je m'assis sur un grand fauteuil en cuir de Cordoue et Jacques de Brécourt parut presque aussitôt dans un élégant déshabillé du matin, la cigarette à la bouche.
Il me fit asseoir, m'offrit un cigare, dit qu'il se rappelait parfaitement le temps passé ensemble au bahut et me demanda ce que je désirais.
Je lui expliquai aussi clairement que je le pus, car je me sentais un peu mal à l'aise avec ma mise inélégante dans ce milieu si luxueux. Je lui expliquai, dis-je, aussi clairement que je le pus, ce que je voulais de lui.
Il m'écouta distraitement.
Et quand j'eus terminé, il me dit:
--Je ne m'occupe pas d'affaires et je n'ai aucune envie de m'en occuper. Mais comme je ne veux pas que vous soyez venu pour rien....
Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et me le tendit.
Le rouge de la honte me monta au front.
Je vis dans cette offre humiliante une insulte qui n'était peut-être pas dans la pensée de mon ancien camarade.
Et je repoussais le billet en disant:
--Mais je ne demande pas l'aumône.
Et je partis.
Je n'avais pas fait dix pas que je regrettai mon geste et surtout le billet. Mais plus mes regrets étaient cuisants, plus saignante était la blessure faite à mon amour-propre.
Je sortis, le coeur ulcéré, en jurant de me venger.
Me venger! Comment? comment atteindre un homme que sa position, sa fortune mettaient si fort au-dessus de moi?
Je rongeai mon frein et n'y songeai plus.
Mon affaire tomba à l'eau. Je fus obligé, pour vivre, de chercher quelque travail à faire. J'entrai chez un copiste, et c'est à ce moment-là que je connus ta soeur.
Régulus s'arrêta. Il avait parlé âprement, avec une sorte de rage concentrée qui avait remué et ramené à la surface toute la rancune amassée en lui et qui y formait comme une lie d'amertume. Il était épuisé.
Il passa la main sur son front.
--Cette fois, poursuivit-il ensuite, ce fut le comble. La goutte d'eau qui fait déborder le vase allait tomber dans la coupe.
Il resta un moment silencieux comme pour recueillir ses pensées. Noémie, son enfant sur les genoux, l'écoutait avec une sorte d'épouvante, frissonnant sur le bord de l'abîme de cette âme qui s'ouvrait ainsi devant elle.
Il reprit avec une nouvelle violence:
--Oui, la coupe devait déborder, et elle déborda!
C'est à cette époque que je rencontrai Aurore.
--Ma soeur?
--Oui. Tu venais de partir, toi, pour l'Amérique. Aurore vivait seule avec sa mère. Elle travaillait chez une grande fleuriste du boulevard, où je l'avais aperçue en passant. Elle était plus fraîche que les fleurs qu'elle vendait, et son teint était plus éclatant. J'en devins fou. Je connaissais ta mère. Je lui parlai. Elle ne demandait pas mieux que de me voir épouser sa fille. Mais il fallait le consentement d'Aurore et dès les premiers mots que je lui dis elle souffla sur mes espérances et les éteignit. Elle ne m'aimait pas. Elle ne m'aimerait jamais. Son coeur était pris déjà. Et sais-tu qui elle aimait? s'écria Régulus en interrogeant avec force la pauvre et nonchalante Noémie.
--Comment le saurais-je? murmura celle-ci qui berçait les douleurs de son fils.
--Elle aimait cet homme! fit avec un éclat de voix, qui fit résonner les vitres de la misérable pièce, l'aide-préparateur de photographie.
Noémie, qui ne pensait plus à M. de Brécourt, demanda:
--Quel homme?
--Jacques de Brécourt.
--Ma soeur?
--Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!
Il s'arrêta encore.
Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.
Puis il continua, en scandant ses mots:
--Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si j'avais pu, à ce moment, l'anéantir.... Mais je ne pouvais même pas le provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes, et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore. J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil. Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.
Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.
Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que mieux possédée.
Enfin, un jour--on t'a raconté cette histoire, sans t'en faire connaître les causes, sans doute--Aurore ne rentra pas chez elle le soir.
Sa mère passa la nuit dans une angoisse sans nom, et, dès le lever du jour, elle vint me faire part de son malheur.
--Elle est allée retrouver cet homme, dis-je aussitôt, car je ne pouvais pas penser autre chose.
Et j'ajoutai, avec un sentiment d'amertume et de jalousie qui déborda malgré moi:
--Elle est sa maîtresse. Elle a préféré le déshonneur à l'amour d'un honnête homme!
Madame Dartel pleurait et murmurait, sans pouvoir dire autre chose:
--Je n'aurais pas cru ça d'elle. C'était une honnête fille. L'autre, je ne dis pas.
--C'est de toi, fit Régulus en s'interrompant, qu'elle parlait.
--Oui, je sais, dit Noémie, elle ne m'aimait guère et n'avait pas beaucoup d'estime pour moi.
--Mais, reprit le préparateur, ce n'était pas ce que nous croyions. Aurore n'était pas coupable. Elle s'était noyée, noyée du désespoir de n'être pas aimée. On avait retrouvé son corps dans la Seine, sous un bateau de blanchisseur. Et des sergents de ville, au moment où nous méditions de nous rendre chez M. de Brécourt pour lui redemander celle qu'il avait perdue, des sergents de ville, dis-je, vinrent nous en prévenir.
Ta mère était habillée, prête à partir.
Une idée de vengeance me passa par l'esprit.
--Il faut, lui dis-je, aller quand même chez cet homme.
--Pourquoi faire?
--Pour lui dire de venir contempler sa victime. Ce sera son châtiment!
Ta mère hésitait.
--Je l'entraînai presque malgré elle jusque dans l'hôtel de Jacques de Brécourt, qu'elle emplit de ses gémissements et de ses pleurs.
Au bruit que nous faisions tous les deux, car madame Dartel larmoyait et moi je bousculais les domestiques qui ne voulaient pas nous laisser passer, une porte s'ouvrit et Jacques de Brécourt parut.
Il fut très étonné en nous voyant.
Il ne connaissait pas madame Dartel.
Il ne connaissait pas sa fille, comme je m'en convainquis à ce moment, et il nous regardait tour à tour, d'un air ahuri, cette dame en noir pauvrement mise et qui pleurait, et moi, son ancien camarade qu'il n'avait pas revu depuis le jour où je lui avais jeté pour ainsi dire à la figure le billet de banque qu'il m'offrait.
Et il demanda, sans cacher sa surprise:
--Qu'est-ce qu'il y a?
Puis s'adressant à madame Dartel:
--Que voulez-vous, madame?
Celle-ci, qui avait senti, en apercevant celui qu'elle prenait pour le séducteur de son enfant, tout son chagrin et toute sa colère lui revenir, répondit durement:
--Je veux ma fille!
Jacques eut un sursaut.
--Votre fille?
--Ma fille que vous avez tuée, misérable!
Jacques regardait cette femme comme il eût regardé une folle.
Il croyait sans doute qu'elle l'était.
Je pensai que je devais intervenir.
Et je lui dis:
--La fille de cette malheureuse s'est noyée.
--Eh bien?
--Elle est folle de douleur! Il faut lui pardonner.
--Mais, fit mon ancien camarade, dont ces paroles n'avaient fait que redoubler l'étonnement, que puis-je à cela?
--Cette jeune fille, expliquai-je, vous aimait.
--Moi!
--Vous.... Aurore Dartel.
--Je n'ai jamais, dit-il, connu personne de ce nom-là.
Et c'était vrai.
Jamais il n'avait vu même la malheureuse.
Je lui dis qui elle était, où elle travaillait.
Il ne la connaissait pas.
Il allait peut-être s'apitoyer sur le sort de cette petite, morte d'amour pour lui sans qu'il le sût.
Mais j'entraînai madame Dartel et nous allâmes à la Morgue réclamer le corps d'Aurore.
Je n'essayerai pas de décrire l'impression que je ressentis quand je vis cette malheureuse, hier encore si rayonnante de jeunesse et de beauté, et que j'avais tant aimée, le corps tuméfié, les lèvres couleur des violettes de la mort.... Je me jetai sur ces pauvres restes décolorés et boursouflés avec des gémissements et des sanglots qui auraient touché le coeur le plus barbare, et je m'écriai, pensant à celui qui était l'auteur, fût-ce involontaire, de cette mort, à celui qui me l'avait prise, comme il m'avait pris tout ce que j'avais désiré.
--Ah! tu me paieras cher cette mort!
Et à partir de ce moment, je cherchai quelle vengeance je pourrais exercer contre cet homme, qui m'avait été déjà si funeste et qui devait me poursuivre, pensais-je, jusqu'à la mort.
Je n'avais rien trouvé, quand j'appris par les journaux le prochain mariage de Jacques de Brécourt et de mademoiselle de Frémilly, mariage d'amour, disait-on.
Il y avait alors plusieurs années que j'avais perdu Jacques de vue.
Je ne suivais plus sa vie, car je voulais l'oublier.
La nouvelle que je venais de lire raviva toute ma haine, tous mes désirs de vengeance que je croyais éteints, mais qui n'étaient qu'assoupis.
Je ne l'avais pas revu.
Il m'avait oublié, lui, sans doute, depuis longtemps, quand il vint se faire photographier dans la maison où je suis employé.
Me reconnut-il? Je n'en sais rien, mais il n'eut pas l'air de me voir, et ce dédain accentua encore mon ressentiment.
Tu sais le reste, comment je fabriquai cette photographie.
--Et comment, dit Noémie sourdement, tu m'associas à cette infamie, à laquelle j'ai eu la faiblesse de me prêter.
--Le regrettes-tu?
--Oui, car il me semble que cela me portera malheur, nous portera malheur peut-être à tous les deux.
--Cela ne nous porterait malheur, dit Régulus, que si ça ne réussissait pas, et même si je réussissais, si je tuais son amour comme il a tué le mien, ce ne serait pas fini!
Et il eut, en prononçant ces paroles, un regard si effrayant de menace et de haine, que la tremblante Noémie tressaillit de tout son corps et le regarda avec des yeux blancs de terreur.
VI
Dans le wagon-coupé que madame de Frémilly avait loué pour elle et pour sa petite-fille, Laurence, qui regardait par la portière disparaître dans le lointain les dernières maisons hautes et grises appartenant à la mer de constructions qui est Paris, Laurence, les yeux gros d'un chagrin à grand'peine contenu, laissa échapper tout à coup le torrent de ses pleurs.
La grand'mère, qui regardait dehors, toute rêveuse, se précipita vers sa petite-fille, la seule joie désormais de ses vieilles années.
Et avec une expression de tendresse où se voyait la plus sincère, la plus ardente affection:
--Tu pleures, ma chérie? Qu'as-tu?
--Je ne le verrai plus! se contenta de répondre la plaintive Laurence.
Et elle ajouta, avec un redoublement de sanglots:
--Plus jamais!
Madame de Frémilly la prit dans ses bras, serra sur son coeur la tête adorée de l'enfant, si jolie ... et sur laquelle les larmes mettaient une rosée, comme une belle fleur épanouie à l'aube.
Et elle murmura doucement à son oreille:
--Tu m'en veux? Et je t'ai fait de la peine ... beaucoup de peine?
La douairière ajouta:
--C'était pour ton bien, ma chérie.
--Oui, dit Laurence, je le sais, et je ne t'en veux pas, mais cela ne m'empêche pas de souffrir.
--Et tu souffres?
--Beaucoup, autant qu'on peut souffrir.
--Pauvre mignonne! fit la grand'mère, violemment émue.
--Pourtant, dit-elle ensuite, tu aurais souffert davantage, ma pauvre enfant, si tu avais été trahie après....
--Peut-être ne m'aurait-il pas trahie....
--Qui trahit avant trahit après, mon enfant ... quand on a l'habitude de la trahison ... c'est comme lorsqu'on a l'habitude de l'ivresse ... qui a bu boira.... qui a trahi, trahira. Crois en l'expérience d'une femme qui a passé par là, ma chérie, et qui sait ce que l'on souffre d'être trahie ... qui a vu ses plus belles années assombries, empoisonnées par les mensonges et les perfidies de l'être en lequel elle avait eu la faiblesse de croire, et qu'elle eut longtemps, même après ses tromperies, la folie d'aimer.... D'ailleurs, tu aurais commis une mauvaise action, mon enfant, en arrachant cet homme à une femme à qui il a fait sans doute des promesses, qui lui a peut-être voué sa vie, et à un enfant qui tient de lui l'existence et à qui il doit, lui, son affection et ses soins....
A ces paroles, qui lui rappelaient toute l'horreur des révélations faites, Laurence fit un geste comme pour écarter d'elle une vision trop funeste, et elle dit:
--Oui, grand'mère, ne parlons plus de cela, ni de lui. Je t'aime!
Et, d'un mouvement charmant, plein de confiante affection, elle se jeta dans les bras de sa grand'mère, qui se refermèrent sur elle, tout frémissants de tendresse.
--Plus tard, dit madame de Frémilly, quand tu connaîtras mieux la vie, tu me remercieras, tu me remercieras comme l'opéré remercie le chirurgien qui lui a déchiré la chair pour lui conserver l'existence.
--C'est mon coeur que vous avez déchiré, grand'mère, fit la pauvre fille, et, je ne sais pas si je ne mourrai pas de cette blessure!
--Non, ma chérie, non, s'écria madame de Frémilly, tu ne mourras pas, car je suis-là, moi, pour te soigner.... Je suis là pour te consoler et t'aimer.
--Si je ne t'avais pas, grand'mère, dit Laurence en laissant tomber sur le sein de le douairière sa tête languissante, je serais morte déjà!
--Et je ne veux pas que tu meures, moi. Je veux que tu sois heureuse, que tu sois belle, que tu sois enviée; il y a sur la terre d'autres hommes qui t'aimeront, d'autres amours qui ne tromperont pas et te seront fidèles.
Laurence secoua la tête mélancoliquement.
--Moi, dit-elle, je n'aimerai plus, personne.
Elle ajouta avec un sentiment d'amertume inexprimable:
--Ma vie est finie désormais.... Je resterai là-bas où je vais ... dans la solitude où vous me conduisez ... et j'y vivrai parmi les paysans et les bêtes ... on ne verra plus dans le monde mademoiselle Laurence de Frémilly....
La grand'mère sourit légèrement.
--Il n'est si grand chagrin que le temps n'efface, murmura-t-elle.
--Le mien, dit Laurence, ne s'en ira jamais!
Madame de Frémilly n'insista pas.
Elle savait qu'en effet telle devait être a cette heure la pensée de Laurence, et elle n'essaya pas de la combattre,--ce qui eût été bien inutile.
Elles ne parlèrent plus. Et elles regardaient par la portière le paysage qui semblait danser autour d'elles.
Il n'y avait plus de maisons.
A perte de vue la campagne, couverte de neige, était blanche, d'une blancheur immaculée, éblouissante. Seules, des volées de corbeaux s'abattant sur les arbres chargés de frimas ou sur les labours fraîchement ensemencés, mettaient sur cette blancheur uniforme des taches d'un noir violent.
Au-dessus, le ciel était d'un gris sale, comme ouaté, d'une uniformité de ton monotone, sauf au midi, où montait un large globe rouge, couleur de sang, sans rayons, et qui était le soleil.
Autour de lui, le gris du ciel était plus clair et comme perlé.
Un lourd silence, troublé seulement par les bruits divers du rapide qui passait,--grondement sourd et régulier, fracas éclatant sous les passerelles et coups de sifflet stridents par intervalles,--pesait sur la campagne solitaire et comme figée par le froid.
Au passage du train, des oiseaux, dérangés par le bruit dans leur repos, se levaient de la branche sur laquelle ils étaient perchés et volaient, d'une aile engourdie et pesante, sur un arbre plus loin, en soulevant, du vent de leurs plumes, des petits nuages légers de poudre blanche.
Le train filait de sa grande allure régulière, brûlant avec bruit les petites stations, s'arrêtant à peine quelques minutes de loin en loin, pour repartir avec une nouvelle furie et des rugissements plus formidables.
Quand il passait sur la Loire, entre les poutrelles de fer des ponts, ou entre les rangées d'arbres qui bordaient le fleuve, le tapage était infernal, comme si tout s'était brisé autour de lui.
Le rapide entra à trois heures dans la gare de Poitiers. Madame de Frémilly et Laurence devaient s y arrêter pour prendre un autre train menant à Lusignan. De Lusignan elles avaient ensuite un trajet de près de trois lieues à faire en voiture pour arriver au château de Marconnay, où elles n'entreraient qu'à la nuit pleine. Madame de Frémilly avait envoyé une dépêche au gardien de la propriété, un nommé Auguste Dionnet, qui devait les attendre à la gare de Lusignan, avec une voiture. Le froid devenait de plus en plus vif. Le vent s'était levé et tordait la cime des arbres chargés de frimas qui se redressaient en criant.
Le coupé qui était venu chercher les deux voyageuses, attelé d'un lourd cheval, marchait, lentement sur les routes devenues glissantes et ne traversa le bourg de Sanxay, distant du château de Marconnay de trois kilomètres environ, qu'à la nuit close.
Le bourg, enseveli sous la neige, était déjà désert à cette heure, mais de nombreuses lumières brillaient aux fenêtres, derrière les vitres guillochées de givre.
Quelques chiens hurlèrent au passage de l'équipage, mais aucune porte ne s'ouvrit et la voiture passa sans être remarquée.
Elle avait dû traverser tout le bourg, et prendre ensuite, pour aller jusqu'au château, un chemin de traverse ... labouré d'ornières, où l'on était horriblement secoué.
L'aspect de la campagne dans la nuit, dont l'obscurité était tempérée par l'éclat de la neige, était effroyablement triste, avec les gémissements plaintifs du vent dans les arbres, les cris lointains des chiens ou des oiseaux de nuit.
Laurence se sentait le coeur étrangement serré.... De plus, tout son corps était glacé et elle tremblait affreusement. C'était donc là, pensait-elle, en regardant par la vitre gelée, qu'elle allait vivre, dans ce froid, dans cette ombre, dans cette solitude, loin de lui, loin de tout, loin des lumières et de la vie, loin de lui surtout, de lui, en l'amour de qui elle avait cru, de lui dont la pensée l'avait fait vivre pendant des mois d'une vie intense, fiévreuse, d'une vie d'aspirations et de joie, exaltée et lumineuse, et qu'elle ne connaîtrait plus, car elle n'aimerait plus ... et l'amour, dont elle allait s'efforcer d'éteindre en elle la flamme, sans y parvenir peut-être, l'amour ne se rallumerait plus en elle, pour un autre, elle le sentait bien, car elle avait un de ces coeurs qui aiment une fois, et pour la vie....
Elle ne parlait pas. Elle restait morne, plongée en son rêve sombre.
Et sa grand'mère, redoutant une nouvelle crise de larmes, respectait son silence.
C'était la pleine campagne maintenant, une campagne où, sous le ciel noir, tout était blanc, les chemins, les champs, les haies et les arbres, dont le tronc seul restait noir et formait sur les blancheurs comme un défilé d'ombres.
Le silence était absolu, la solitude profonde....
Pas une lumière au ciel ... pas une lumière sur terre.... On entendait le souffle rauque du cheval tirant à plein collier dans les ornières gelées ... et le gémissement des essieux fatigués.
Et, de temps à autre, un claquement de fouet ou une exclamation proférée par Auguste Dionnet, le conducteur.
Mais hors ces bruits, rien. On eût dit que le coupé roulait dans un pays inhabité.
En approchant du château le chemin devint un peu meilleur.... Moins de cahots secouèrent les voyageuses et firent crier les roues.
Mais le cheval glissait davantage et menaçait à chaque instant de s'abattre.
On roulait dans un chemin creux ... entre de hautes haies plaintives, surmontées de gémissantes rangées de grands ormes....
L'obscurité y était opaque ... le silence plus sourd....
Mais on approchait.... Bientôt deux ou trois lumières trouèrent la nuit.... Elles partaient des fenêtres du château, dont la masse sombre venait de se montrer au centre d'un grand espace vide, glacé, qui était un étang.... De loin, le château avait l'air d'être bâti au centre de l'étang ... et d'émerger du milieu des eaux comme une demeure enchantée.
Mais il n'en était rien.... Et on était le jouet d'un effet de perspective....
La voiture avançait toujours, sur un chemin dénudé maintenant, et qui allait s'enfonçant dans la nuit.
Des chiens se mirent à hurler....
Ils avaient senti l'approche du cheval....
Auguste Dionnet leva son fouet, en toucha la bête, et celle-ci, qui sentait l'écurie près de là, ce qui l'excitait plus que le coup de fouet, essaya de galoper.