Chapter 17
--Je vous remercie, monsieur. Je vais tout expliquer à Laurence, ce qui vous a amené, ce que vous m'avez appris relativement à la trahison dont on avait accusé M. de Brécourt, et peut-être en voyant que vous êtes venu pour justifier son fiancé d'une infâme calomnie, reviendra-t-elle à de meilleurs sentiments. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'elle ne doit pas laisser son fils sans nom, qu'elle risque ainsi d'entraver son avenir. Enfin je ferai de mon mieux pour quelle apprécie davantage l'acte chevaleresque que vous êtes disposé à accomplir en souvenir de l'amitié que vous portiez à un homme indigne pour moi d'une telle affection.
--Je vous suis bien reconnaissant, madame, de vos bons sentiments à mon égard, mais je doute, après avoir vu et entendu mademoiselle de Frémilly, que vous arriviez à un bon résultat. En tout cas, moi, j'aurai fait mon devoir.
L'astucieux personnage s'apprêtait à se retirer.
Madame de Frémilly dit:
--Il faut que je m'occupe de cette femme dont vous avez dévoilé les indignes manoeuvres. Je vais envoyer l'ordre de la chasser avec son fils du château de Marconnay, où elle ne doit pas demeurer plus longtemps.
--Je pourrai, dit Régulus, me charger de la lettre, que je mettrai à la poste à Paris, afin qu'on ne découvre pas en voyant le timbre le lieu de votre retraite.
--C'est vrai, dit madame de Frémilly, je n'y avais pas songé. Si vous voulez attendre quelques minutes, je vais faire la lettre et vous prierai de me rendre ce petit service.
--Je suis entièrement à vos ordres, madame.
--Je vous demande cinq minutes.
---Faites, madame.
Régulus resta seul dans le petit salon.
Les sentiments les plus divers l'agitaient.
Le mépris que lui avait témoigné Laurence pendant le court entretien qu'il venait d'avoir avec elle n'avait fait qu'enflammer davantage, non pas l'amour, c'est un sentiment trop noble pour le misérable, mais l'espèce de passion criminelle dont il brûlait pour cette jeune fille qu'il avait, au prix d'un crime, un instant pressée entre ses bras.
Maintenant qu'il l'avait revue, si hautaine, si fière, si dédaigneuse, si pure en même temps et si belle, il la désirait plus violemment que jamais.
Et il se sentait capable, pour l'obtenir, de tout tenter, de tout faire, de commettre dix crimes, s'il le fallait.
Il courut à la fenêtre pour tâcher de l'apercevoir encore.
Il ne la vit pas.
Elle n'était pas dans le jardin.
Le sang en feu, des éclairs de rage aux yeux, il répétait en serrant les poings:
--Elle sera à moi! Elle sera à moi!
Et il cherchait les moyens de triompher des obstacles qu'il avait vus se dresser entre eux, et qui à tout autre qu'à Régulus eussent paru insurmontables.
Il était si absorbé dans ses combinaisons et dans la vision de celle qu'il convoitait, qu'il eut un sursaut violent quand la porte s'ouvrit.
Il se redressa vivement pour cacher son trouble et courut prendre la lettre que lui tendait la baronne de Frémilly.
Cette lettre était adressée à Agathe Simonnet, au château de Marconnay.
Régulus pensa qu'il allait au moins être débarrassé de Noémie.
C'était déjà un résultat.
Il renouvela à madame de Frémilly ses protestations de dévouement et il la quitta pour rentrer à Paris.
En traversant le jardin, il en fouilla du regard toute l'étendue. Il ne vit ni Laurence, ni son fils. Alors il se décida à sortir et se dirigea aussitôt vers la gare.
X
Des semaines se passèrent.
Noémie, chassée de Marconnay, était venue à Paris, où elle voulait retrouver Régulus, qu'elle désirait surveiller, car elle pensait bien que c'était à ses agissements qu'elle devait son malheur, et elle voulait se venger et l'empêcher de commettre de nouvelles infamies.
Aux Chênes-Verts, à Fouras, la vie avait repris comme auparavant, après la visite de Régulus, et madame de Frémilly et sa petite-fille semblaient toujours aussi loin l'une de l'autre. Les révélations de Régulus avaient creusé entre elles un nouvel abîme.
La baronne croyait plus que jamais à la culpabilité de Jacques de Brécourt. Laurence était plus certaine maintenant de son innocence.
Si on avait abusé d'elle, comme on l'affirmait, pendant son sommeil, pendant un de ces accès de somnambulisme auxquels elle avait été sujette, ce n'était sûrement pas Jacques qui avait commis ce crime.
Et un doute singulier, qui s'était fait jour en elle pendant que parlait cet homme, cet ami de Jacques, qui venait ainsi essayer de ternir la mémoire de son ami, prenait corps en elle peu à peu.
Elle n'aurait rien osé affirmer encore.
Elle n'aurait pas osé accuser, prononcer un nom; mais son soupçon, peu à peu, se changeait en certitude, au fur et à mesure qu'elle se rappelait certains faits, certains détails.
Quand cet homme, qui accusait son ami, était venu à Marconnay, c'était le moment où, désespérée par le départ de Jacques, la perte de son amour, elle était le plus souffrante, le plus fréquemment en proie aux crises qui l'affaiblissaient tant.
Le misérable avait passé une nuit au château, et il était parti de très bonne heure le lendemain, sans avoir revu ni sa grand'mère, ni elle.
Les domestiques avaient remarqué qu'il avait un air étrange, l'air, avait dit l'un d'eux, de quelqu'un qui a fait _un mauvais coup_.
Son départ brusque avait toutes les apparences d'une fuite, d'une fuite après un crime.
Si c'était lui?
Cette question, ce terrible point d'interrogation s'était déjà dressé devant l'esprit épouvanté de Laurence.
Elle n'en avait pas parlé à sa grand'mère.
Elle avait essayé de le repousser.
Mais il revenait persistant et tenace, et elle sentait une horreur insurmontable l'envahir.
Si c'était ce misérable, ce misérable qu'elle haïssait déjà, pour lequel elle avait une de ces répugnances instinctives que l'on a pour les bêtes immondes, si elle acquérait la certitude que ce fût lui le criminel, que ce fût lui qui l'eût tenue, ne fût-ce qu'un instant, entre ses bras, il lui semblait qu'elle expirerait de honte et de dégoût.
Elle se disait qu'elle eût préféré être la proie d'un de ces paysans qui fréquentaient le château, d'un des valets qui l'habitaient.
Cette angoisse nouvelle venant s'ajouter à toutes celles qui déjà la torturaient, à la douleur immense que lui avait causée la mort de Jacques, avait achevé de la dégoûter de la vie et du monde.
Elle se détachait de son fils, qu'elle croyait le fils du monstre.
Elle ne surveillait plus son sommeil, ne le prenait plus dans ses bras pour le hausser à ses lèvres. Elle le laissait aux soins de la nourrice, qui s'en occupait.
Et sa grand'mère l'avait remarqué.
Elle avait remarqué que Laurence n'embrassait plus son fils.
Que se passait-il dans son cerveau?
Elle ne pouvait pas le deviner.
Mais il était évident qu'une évolution s'y était faite.
En quel sens?
Elle ne s'en doutait pas.
Elle observait attentivement, et d'un air un peu anxieux, la jeune mère, dont l'état de santé devenait de nouveau inquiétant.
Que pensait-elle?
Jamais elle ne parlait. Jamais elle n'avait dit à sa grand'mère un mot de la visite que les deux femmes avaient reçue et de l'homme qui était venu.
Elle ne parlait pas davantage de quitter Fouras, de changer quoi que ce soit à la vie qu'elles menaient toutes les deux.
L'été allait finir.
De nouveau les villas, autour d'elles, devenaient vides. La plage était déserte, le casino fermé et les chemins ombragés de chênes-verts, que les vents d'ouest faisaient crier lamentablement, restaient solitaires.
La mer, devenue houleuse vers la fin de septembre, se brisait avec de grands bruits rageurs au bas des falaises. La pluie tombait souvent, rayant le ciel gris.
Et Laurence ne parlait pas de partir.
Elle ne parlait pas de faire revenir l'homme qui avait offert de donner son nom à son fils.
Que voulait-elle donc faire?
Qu'attendait-elle?
La grand'mère n'osait pas l'interroger.
Elle avait peur de réveiller ses indignations et ses douleurs, les colères qui avaient fait proférer, à l'une et à l'autre, au cours de scènes inoubliables, d'irréparables paroles.
Elle se promenait souvent dehors, malgré le mauvais temps, toute seule, le front fouetté par la pluie et les vents.
Laurence ne sortait pas.
Elle demeurait des journées entières, le visage collé à la vitre, suivant le balancement des arbres tumultueusement agités, ou le gonflement des vagues qui moutonnaient au loin.
Et elle s'occupait de moins en moins de son fils.
Quand on le lui donnait pour qu'elle l'embrassât, elle le rendait tout de suite à la nourrice, sans avoir effleuré son front de ses lèvres.
Et un jour enfin, de longues semaines après la visite de Régulus et le départ de Noémie de Marconnay, qu'elle ignorait d'ailleurs, madame de Frémilly sut ce que sa petite-fille pensait.
Elle avait arrêté un plan, fixé le reste de sa vie.
--Nous allons, grand'mère, dit-elle à madame de Frémilly, nous allons, si vous le voulez bien, retourner à Marconnay.
--Avec ton fils?
--Avec lui....
--Et nos gens, le monde?
--Nos gens et le monde penseront ce qu'ils voudront. Ma vie est finie désormais. Jacques est mort. Rien ne me retient plus ici-bas.
--Et ton fils?
--Je ne l'aime plus.
--Tu n'aimes plus ton fils?
--Si je ne me faisais une raison, je le haïrais.
--Tu haïrais ton fils?
--Il y a des moments où il me fait horreur.
--Le fils de Jacques?
--Ce n'est pas, fit violemment Laurence, ce n'est pas le fils de Jacques, c'est le fils du crime! fils de laquais, peut-être, ou de plus bas et de pire!
--Comme tu dois souffrir, ma pauvre enfant, dit la grand'mère, émue, avec de pareilles idées!
--Je ne souffre plus. Ma résolution est prise.
--Que veux-tu faire?
--Rendre l'enfant à l'homme qui l'a réclamé, qui veut l'adopter, et partir.
--Tu veux me quitter?
--Il le faut!
--Et où veux-tu aller?
--Dans quelque couvent expier la faute involontaire, le crime plutôt dont j'ai été victime. Tu laisseras à l'enfant ce qui me revient de ma fortune. Et personne ne me verra plus. Je ne reverrai plus personne.
--Et tu me laisseras mourir seule!
--Depuis longtemps, grand'mère, ma présence n'est plus une joie pour vous, mais une honte.
--Mon enfant!
--Ne protestez pas, grand'mère, je le vois, je le sens. Je vous ai rendue malheureuse. J'ai assombri vos derniers jours. J'ai mis la nuit en votre vie jusque-là si lumineuse. Mais ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien fait de mal. Pardonnez-moi et laissez-moi partir!
Madame de Frémilly avait peine à retenir ses larmes.
--C'est toi, dit-elle, qui devrais me pardonner. Je vois bien que je ne puis rien te reprocher. Quelque fatalité inexplicable s'est appesantie sur ta vie. Je ne sais plus que penser et que croire, et je ne sais plus qui accuser. J'ai été souvent peut-être injuste et cruelle, mais c'était par affection pour toi, et ne pouvant te rendre la tranquillité et le bonheur, je ferai tout ce que tu me demanderas.
--Il faut écrire à cet homme et lui dire de venir nous rejoindre à Marconnay.
--Pourquoi à Marconnay et pas ici?
--Ici, si vous le désirez, grand'mère.
--Personne des nôtres ne sera mis dans la confidence.
--Faites cela pour vous, grand'mère, car pour moi....
Elle eut un geste de profonde indifférence qui indiquait le peu de cas qu'elle faisait désormais de l'opinion du monde auquel déjà en son esprit elle se jugeait morte.
--J'écrirai demain, dit la baronne.
XI
Par un singulier hasard, ou plutôt par un de ces jeux de la destinée qui semblent, à certains moments, diriger les événements humains, le même train qui amena à Fouras Régulus Boulard, appelé par madame de Frémilly après la conversation qu'elle avait eue avec sa petite-fille, y déposait aussi Jacques de Brécourt et Mareuil, sans que les uns et les autres se fussent aperçus.
Par ce train arrivait aussi une femme soigneusement voilée, qui avait suivi à son insu l'aide-préparateur de photographie. C'était Noémie, qui, laissant à Paris son enfant à la garde d'une voisine, avait voulu voir où allait son ancien amant, qui ne voyageait pas généralement pour son plaisir, et dont le déplacement devait certainement l'intéresser.
Quand Jacques et son ami, retardés par la difficulté que le premier éprouvait encore à marcher, se présentèrent devant la villa des Chênes-Verts, où Régulus avait été introduit, Noémie était près de la porte, dissimulée dans l'ombre, car il faisait nuit, se demandant ce qu'elle allait faire, comment elle pourrait pénétrer dans cette maison où venait d'entrer son ancien amant, et quelles étaient les personnes qui l'habitaient et que Régulus allait voir. Elle n'avait pas eu le temps de prendre des informations, préoccupée avant tout de ne pas perdre les traces du misérable qu'elle poursuivait.
Jacques et Mareuil ne la virent pas, trop absorbés par leurs propres préoccupations, et Noémie, bien qu'ils parlassent à voix basse, entendit ce qu'ils disaient avant de sonner.
Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre.
Le plus jeune et le plus distingué, celui qui boitait encore légèrement, dit à son compagnon:
--Tu es sûr que c'est ici?
--C'est bien la maison que l'on m'a indiquée, les Chênes-Verts.
--Crois-tu qu'on me recevra à cette heure?
--Je ne sais pas. En tout cas on n'est pas couché, car je vois de la lumière.
En effet on voyait une lueur passer entre les arbres qui commençaient à perdre leurs feuilles.
Le plus jeune murmura:
--Je vais peut-être la voir!
--C'est probable.
--Quel effet ma vue va-t-elle lui produire? Elle me croit mort, sans doute.
--Assurément.
En entendant ces mots, Noémie avait tressailli.
Elle comprenait ou du moins elle croyait comprendre.
Cette maison devant laquelle elle se trouvait, dans laquelle venait d'entrer le misérable Régulus, c'était la maison où s'étaient réfugiées madame de Frémilly et sa petite-fille.
Cet homme qu'elle voyait, c'était l'ancien fiancé, c'était M. de Brécourt.
Il y avait pour elle un peu d'obscurité dans la conversation surprise. Pourquoi le croyait-on mort? Elle savait qu'il était parti.
Elle ignorait que la nouvelle de sa mort avait été annoncée.
Mais, si mademoiselle de Frémilly le croyait mort, Régulus avait dû avoir la même conviction. C'est ce qui l'avait rendu aussi audacieux.
Mais alors, si c'était cela, M. de Brécourt allait trouver là, auprès de mademoiselle de Frémilly, le misérable qui s'était rendu coupable de tant d'infamies envers eux deux.
C'est lui qui la vengerait.
Il y avait donc au ciel une justice?
Dans l'obscurité où elle se tenait tapie, immobile et retenant son souffle, Noémie frissonna d'aise et continua à écouter.
C'était M. de Brécourt qui parlait.
--Faut-il que je donne mon nom?
--Non, il vaut mieux dire le mien seulement. Tu paraîtras ensuite quand j'aurai préparé ces dames, quand je serai venu te chercher. Tu resteras en arrière dans le vestibule.
--Ce sera peut-être plus sage, en effet, dit le compagnon du gros homme.
--Alors je sonne? fit Mareuil en prenant l'anneau de la sonnette.
--Oui, sonne.
La cloche tinta.
Jacques était si ému qu'il s'appuya à l'épaule de son ami.
Noémie qui le vit chanceler pensa:
--C'est lui! Je ne me suis pas trompée!
Quelques secondes se passèrent.
Jacques et Mareuil ne parlaient plus.
Le premier trop ému sans doute pour prononcer une parole, le second ne voulant pas, par un bavardage sans intérêt, l'arracher aux pensées qui l'absorbaient.
Un pas se fit entendre enfin sur le gravier du jardin.
Ce pas s'arrêta derrière la porte, et, avant d'ouvrir, une voix demanda:
--Qui est là?
Ce fut Mareuil qui répondit.
--Je voudrais parler, dit-il, à madame Dubois.
A ce nom Noémie laissa échapper un geste de surprise.
Madame Dubois! N'était-ce donc pas madame de Frémilly?
Toutes ses suppositions croulaient.
Qu'avait de commun Régulus avec une dame Dubois quelconque? Elle ne lui en avait jamais entendu parler.
Mais elle pensa que madame de Frémilly, si elle se cachait, n'avait pas dû donner son vrai nom, et que c'était elle peut-être qui avait pris ce nom de Dubois.
Elle attendit.
La voix demandait, toujours à travers la porte:
--Qui êtes-vous?
--Un ami de madame Dubois, M. Mareuil. Vous retiendrez ce nom?
--Oui, monsieur.
--J'arrive de Paris, et j'ai de graves nouvelles à annoncer à madame Dubois.
--Je vais voir, dit la voix, si madame peut recevoir monsieur.
Et sur le gravier un bruit de pas qui s'éloignait rapidement.
Noémie s'était renfoncée dans l'ombre profondément.
Jacques dit à voix basse:
--Crois-tu qu'on va nous ouvrir?
--Je l'espère.
--Je n'ai jamais été si ému, après ce que tu m'as appris, les infamies. Mon Dieu! mon Dieu!
--Calme-toi! fit Mareuil en saisissant la main de son ami.
--Que va-t-elle penser? Que va-t-elle dire? Que va-t-il sortir de cette entrevue? Je n'ose pas y penser. Que de changements en quelques mois! Si c'est vrai ce qu'on t'a dit, qu'elle est mère....
--Je n'en crois rien, quant à moi.
--Pourquoi se cachent-elles? Pourquoi vivent-elles ici sous un faux nom? Dans quel but ce misérable t'avait-il menti?
--Est-ce qu'on sait? Ne m'a-t-il pas menti déjà en me disant que c'était toi qui avais séduit ta fiancée?
--C'est vrai. On se perd dans un tel dédale de monstruosités!
--Tu as donc bien des ennemis?
--Je ne m'en connaissais pas.
--Tu as toujours cet homme.
--Oui, cet ancien camarade, à qui je n'ai fait que du bien.
--Qui sait, fit Mareuil, si ce n'est pas lui qui a tout fait, envoyé cette fausse maîtresse, commis l'autre crime, le crime dont il est venu chez moi t'accuser toi-même?
--Mais, comment?
--Je ne sais pas. C'est une supposition.
--Et pourquoi?
--S'il te hait.
Les deux hommes cessèrent de parler.
Noémie frissonnait des pieds à la tête.
Un tremblement fébrile l'agitait.
Elle comprenait tout maintenant: l'infamie nouvelle dont le misérable Régulus s'était rendu coupable et pourquoi il était là, chez madame de Frémilly car c'était bien madame de Frémilly qui se cachait sous le nom de Dubois. C'était pour accuser Jacques de Brécourt, qu'il croyait mort, de l'attentat dont il s'était rendu coupable lui-même, pour l'accuser devant madame de Frémilly, comme il l'avait accusé devant son ami.
Mais Jacques était là, providentiellement sauvé sans doute de quelque catastrophe. Il allait confondre lui-même l'imposteur.
La lumière se ferait.
Et elle serait là, elle Noémie, pour voir l'écrasement du criminel et jouir de sa chute.
Sur le gravier les pas se firent entendre de nouveau.
Jacques se cramponna au bras de son ami.
--Je me meurs, murmura-t-il.
--Du courage! fit le gros Mareuil.
La porte s'ouvrit.
--Entrez, monsieur.
Mareuil franchit le seuil.
Jacques le suivit en chancelant.
Et Noémie, furtive comme une ombre, se glissa derrière eux.
La servante, qui était venue ouvrir les croyant ensemble, ne fit aucune observation.
Elle referma la porte et dit:
--Tout droit, messieurs.
Et le petit cortège suivit, à travers les ténèbres, la grande allée conduisant à la villa, dont on voyait les fenêtres éclairées luire dans l'ombre; Noémie se maintenait toujours à une certaine distance, de peur d'être aperçue.
A ce moment, voici ce qui se passait dans l'intérieur de la villa des Chênes-Verts.
Dans le salon du rez-de-chaussée, où elle avait reçu Régulus, la baronne de Frémilly était seule avec son visiteur.
Laurence n'avait pas voulu le voir.
Elle venait d'expliquer à l'aide-préparateur les résolutions de sa petite-fille ... de lui laisser l'enfant qu'il allait adopter ... et de se retirer dans un couvent pour y terminer ses jours.
Régulus avait fait un peu la grimace, car ce n'était pas ce qu'il avait espéré. Il était loin de la réalisation du beau rêve qu'il avait fait.
Mais il y avait une clause du programme qui ne l'avait pas laissé indifférent:
Mademoiselle de Frémilly devait abandonner à l'enfant, à lui, par conséquent, la plus grosse partie de sa fortune.
S'il ne pouvait pas être le mari de Laurence, Régulus serait donc riche.
Cette perspective ramena sur ses lèvres le sourire qui s'en était enfui, et il s'écria avec enthousiasme:
--Il n'est rien, madame, que je ne fasse pour être agréable à celui qui fut le plus cher de mes amis. Je donnerai donc mon nom à son fils, et j'accepte les conditions de mademoiselle de Frémilly, bien que l'espèce de suspicion qu'elle semble conserver à mon égard soit pénible pour moi. Mais elle aimait Jacques--et l'excès de sa douleur excuse tout.
Le misérable ajouta:
--Je suis donc à vos ordres, madame la baronne, prêt à accomplir exactement tout ce que vous me demanderez. Il est inutile que je vous assure que j'aimerai comme mon propre enfant cet enfant de mon ami, que je vais reconnaître pour le mien.
Madame de Frémilly ne répondit pas.
Elle allait présenter à Régulus des papiers qu'elle avait préparés--quand la servante, entrée doucement, vint lui parler bas à l'oreille.
Elle eut un grand geste de stupeur et laissa, malgré elle, échapper ces mots:
--Mareuil ici! Que me veut-il?
Régulus avait entendu.
Sans qu'il pût savoir pourquoi, cette visite inattendue l'emplit d'une mortelle inquiétude.
Il devint très pâle.
Et quand la baronne eut dit à la servante:
--Faites entrer ce monsieur.
Il se leva comme pour se retirer.
Mais madame de Frémilly lui dit:
--Vous pouvez rester, monsieur. C'est un ami.
A ce moment, elle remarqua sa pâleur et demanda:
--Qu'avez-vous?
--Rien, madame.
--On dirait que vous allez vous trouver mal.
--Ce n'est rien ... un peu de fatigue peut-être. Puis l'émotion ... quand je pense à ce pauvre Jacques, si bon, si brave, mort si malheureusement!
--Vous connaissez M. Mareuil? C'est un ami aussi de M. de Brécourt.
--Je l'ai vu une fois.
Ils ne parlèrent plus.... Et bientôt on entendit des pas dans le jardin.... Il y en avait plusieurs. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Régulus n'était plus blême. Il était vert.
XII
La servante qui avait introduit Mareuil et Jacques, que Noémie suivait toujours, avait ouvert la porte du vestibule....
Elle se dirigeait vers la porte du salon et s'apprêtait à ouvrir.
Mareuil l'arrêta:
--Attendez!
Puis, se tournant vers Jacques:
--Je vais entrer seul.... Je m'expliquerai mieux.... Tu entreras quand je t'appellerai.
Noémie, toujours silencieuse, s'était laissée choir au fond, sur une banquette, inaperçue....
Jacques ayant d'un signe de tête acquiescé aux paroles de son ami, celui-ci se dirigea seul vers le salon, dont la bonne ouvrit la porte.
Il entra, et, tout de suite, ses yeux tombèrent sur Régulus.
--Ah! pensa-t-il, j'ai bien fait de laisser Jacques dehors!
Il s'inclina devant madame de Frémilly, et s'adressant à Régulus, immobile et d'une lividité verdâtre de cadavre:
--Je suis heureux, monsieur, lui dit-il, de vous trouver ici ... nous allons pouvoir nous expliquer tout de suite.
--Nous expliquer? bégaya le misérable amant de Noémie, qui ne pouvait pas prévoir ce qui allait se passer, mais qui sentait vaguement que ses affaires prenaient une mauvaise tournure.
--Oui, répéta Mareuil, nous expliquer ... car je suppose que vous avez dit à madame de Frémilly ce que vous m'avez dit à moi-même, que mon ami Jacques de Brécourt vous avait confessé qu'il avait profité du sommeil de mademoiselle de Frémilly pour commettre un acte que je me dispenserai de qualifier.
Régulus leva sur Mareuil des yeux où se lisait une épouvante.
Mais il répliqua néanmoins, assez fermement, payant d'audace.
--Oui, monsieur. Vous ne vous êtes pas trompé....
--Eh bien! cria Mareuil, vous avez proféré là, monsieur, un odieux mensonge!
Régulus eut un sursaut violent.
Sa lividité s'accrut encore, et ses lèvres tremblèrent.
--Monsieur!
Madame de Frémilly eut un geste effaré.
Mareuil poursuivit:
--Je ne sais pas dans quel but, monsieur, vous avez menti. Mais j'affirme que vous avez menti!
--Comment le savez-vous?... Ce n'est pas M. de Brécourt, je suppose, qui vous l'a dit?
--Oui, fit Mareuil, vous l'avez accusé parce que vous le croyiez mort et que vous pensiez qu'il ne pourrait pas se défendre. Et vous avez commis là, monsieur, une inqualifiable infamie. Mais, je suis son ami, et je suis venu ici pour vous démasquer!
Régulus baissa la tête.