Chapter 16
Elle demeurait absorbée en une rêverie. Peut-être pensait-elle aux misères, aux souffrances de toutes sortes qui naissent des situations irrégulières pour les enfants surtout et pour les femmes, et songeait-elle à celles qui attendaient sa petite-fille et son enfant, sans mari et sans père, comme les malheureux dont on venait de lui raconter la triste histoire.
Voyant qu'elle gardait le silence, Régulus reprit:
--A mon retour à Paris, je fus quelque temps sans revoir cette femme, dont je venais, m'avait-elle dit, de sauver l'enfant.
Puis, un soir, elle m'arriva, bouleversée, les vêtements déchirés, et elle me dit:
--Je pars.
--Où?
--Je vais retrouver mon enfant. Je ne puis pas vivre sans lui. Et je quitte pour toujours ce misérable.
--Votre amant?
--Oui. Je n'ai pas d'argent. Je ferai la route à pied. N'importe! Si je dois crever en route, eh bien! je crèverai; pour ce que la vie a d'agréments....
Je tâchai de la dissuader de partir.
Vous ne pouviez pas, lui dis-je, la recevoir. Vous aviez déjà fait montre, en recueillant son enfant, d'une indulgence et d'une charité rares. Il ne fallait pas abuser des gens, même les meilleurs. Je lui dis tout ce que je devais lui dire.
Elle n'écouta rien.
Elle n'avait que ces mots à la bouche:
--Je veux le voir.
Elle parlait de son fils.
Ou:
--Je veux le fuir!
Il était question de son amant.
Voyant que toutes les raisons que je lui donnais étaient inutiles, je la laissai aller.
Je lui aurais offert quelque argent. Mais je n'en avais pas à ce moment.
Je ne l'ai plus revue.
Et je ne saurais pas ce qu'elle est devenue si vous ne m'aviez appris que vous l'aviez recueillie chez vous.
--Elle est au château de Marconnay avec son fils.
--Vous avez été dupe, madame, de la bonté de votre coeur, comme je l'ai été moi-même. Cette femme est la plus indigne et la plus misérable des femmes!
Je ne pensais plus à elle. J'avais presque oublié cet incident quand j'entendis, un matin, frapper à ma porte.
Il faisait jour à peine. J'étais au lit.
Je demandai qui était là.
Une voix répondit, une voix affreuse, éraillée, brûlée d'alcool.
--Je suis Romain Doria, Je veux vous parler.
L'amant!
Qu'allai-je apprendre?
Je ne le connaissais pas. Je ne l'avais jamais vu.
Je sautai à terre.
Et je criai à travers la porte:
--Attendez un instant, je m'habille.
Je mis à la hâte mon pantalon, un veston, et j'allai ouvrir.
Un homme entra effroyable, de longs cheveux, une redingote crasseuse, l'air artiste, mais un artiste de vingt-cinquième ordre, puant l'absinthe et le tabac.
Il répéta:
--Je suis Romain Doria.
Je lui offris une chaise.
Il refusa sèchement.
--Merci. Je n'ai que quelques mots à vous dire.
Je devins sec aussi.
--Parlez, monsieur.
Il commença par me reprocher de m'être mêlé de choses qui ne me regardaient pas, de m'être entremis pour lui enlever cet enfant dont il avait la garde, et, finalement, de l'avoir brouillé avec sa maîtresse, qui l'avait quitté.
Et c'est alors, dans un accès de jalousie et de rage, qu'il me raconta tout.
--Mais quoi? demanda madame de Frémilly.
--Que sa maîtresse n'avait jamais été la maîtresse de M. de Brécourt; que c'était lui qui avait machiné tout ce complot, qui avait envoyé vers vous cette femme, qui était la soeur d'une femme galante qu'avait connue autrefois Jacques.
--Mais dans quel but? s'écria madame de Frémilly, épouvantée d'une telle canaillerie.
--Dans un but de chantage, sans doute. Il me dit que c'était lui qui avait fabriqué la photographie qu'on vous avait montrée, que l'enfant que cette femme avait dit être l'enfant de Jacques de Brécourt était un enfant qu'elle avait eu elle ne savait de qui, qui n'était même pas de lui.
Madame de Frémilly leva les mains au ciel.
--Est-ce possible!
--Voilà ce que cet homme m'a dit.
--Mais alors, cette femme?
--Cette femme est indigne de toute pitié, oui, madame.
--Ah! fit madame de Frémilly en proie à la plus violente indignation, elle ne restera pas cinq minutes de plus sous mon toit. Je vais écrire là-bas et la faire mettre dehors, elle et son misérable enfant; car, enfin, c'est cette femme qui est cause de tous les malheurs qui sont arrivés.
--C'est elle, madame. C'est son infâme calomnie.
Régulus exultait.
Il était arrivé à son but.
Noémie chassée, mise à la rue, sans ressources, avec son enfant, c'était l'ennemie à terre, disparue, et il n'avait plus à craindre des révélations qui auraient détruit tout l'échafaudage de ses perfidies et de ses mensonges. Il murmura:
--La chasser, ce sera, pour ce qu'elle a fait, un châtiment trop doux.
--Que puis-je faire? demanda madame de Frémilly.
--Rien de plus, en effet.
Et la grand'mère ajouta, pensant au déshonneur de Laurence, maintenant irréparable:
--Et vous ne connaissez, monsieur, qu'une partie des malheurs que l'infamie de cette femme aura causés.
Régulus secoua la tête.
--Non, madame, dit-il, je les connais tous!
Madame de Frémilly le regarda.
Que voulait-il dire?
Elle était devenue très pâle.
Est-ce donc que le secret si soigneusement gardé aurait transpiré?
Par qui? Comment?
Régulus répéta:
--Je sais tout, madame.
--Mais quoi, monsieur?
--C'est pour cela que je suis ici. Je ne venais pas seulement pour faire chasser une femme indigne, mais aussi pour sauver une jeune fille innocente.
De nouveau madame de Frémilly contempla son interlocuteur.
Un froid mortel passa en elle, et elle bégaya:
--Je ne comprends pas, monsieur.
--Vous allez comprendre, madame, dit Régulus.
Et il se prépara à poursuivre le cours de ses mensonges. Il arrivait maintenant aux plus infâmes, et il ne pouvait se défendre d'un certain tremblement intérieur. La foudre pouvait tomber.
VIII
Il y eut entre les deux interlocuteurs un assez long silence; puis, Régulus commença en ces termes la dernière partie de ses confidences:
--J'en suis arrivé, madame, à l'objet véritable de la mission que j'ai acceptée, et que je viens remplir en me présentant devant vous. Je vous ai dit déjà que j'étais l'intime ami de Jacques de Brécourt, qui pouvait tout exiger de mon dévouement. Avant de s'en aller pour cette expédition où il avait peur de périr, où il souhaitait peut-être périr, et où il a péri, en effet, il est venu me trouver, et il m'a dit:
--Je vais te confier, Régulus, un secret que je ne confierais à personne, et que tu devras garder enseveli à jamais au plus profond de ton coeur.
Tu n'en serais délié que si je succombais et voici dans quelles conditions.
Je l'écoutais, un peu étonné, mais je lui dis aussitôt:
--Parle, cher ami. Tu sais que tu peux te fier à moi.
--Oui, fit-il, je sais que je puis compter sur ta discrétion, et aussi sur ton dévouement, et c'est à ta discrétion, et peut-être aussi à ton dévouement que je vais faire appel.
--Tu peux compter, déclarai-je, sur l'un comme sur l'autre. Je n'ai jamais oublié les services que tu m'as rendus, et je ne suis pas un ami pour toi, mais un frère.
--Je ne dirais peut-être pas à un frère ce que je vais te dire à toi.
Très intrigué par ce début, je le priai de parler.
Mais il semblait ne pas pouvoir s'y résoudre. De longs sanglots déchiraient sa poitrine, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.
Madame de Frémilly écoutait, effarée, l'émoi au coeur, cet étrange récit.
Où cet homme voulait-il en venir? Qu'allait-elle apprendre?
Elle tremblait toute, et elle avait peur d'elle ne savait quelle révélation.
Après avoir repris haleine un instant, Régulus poursuivit:
--Je pressai Jacques, je lui affirmai à nouveau les sentiments de gratitude, d'amitié que j'avais pour lui, que j'ai toujours, lui répétant qu'il pouvait avoir autant de confiance en moi qu'en un autre lui-même, et que j'étais disposé, pour lui être agréable, à faire tout ce qu'il me demanderait, que j'étais prêt à tous les sacrifices.
Il me regarda. Il vit sans doute que j'étais sincère, que je ne mentais pas, et il se décida à tout me dire.
--J'ai commis, avoua-t-il, un véritable crime, un crime affreux.
Et il me raconta qu'il avait abusé de sa fiancée, mademoiselle de Frémilly.
--Ah! s'écria le grand'mère, c'était donc vrai!
--C'était vrai, puisqu'il me l'a dit.
--Et Laurence qui, hier encore, niait et le défendait.
--Mademoiselle de Frémilly peut nier et défendre son fiancé, car elle ne s'est aperçue de rien.
--Et comment cela?
--Elle dormait.
--Elle dormait?
--C'est pendant son sommeil....
--Un viol, alors!
--Oui, madame, un viol.
--Et quand elle s'est réveillée?
--Elle ne s'est pas réveillée.
--Elle ne s'est pas réveillée?
--Non, madame. C'était une sorte de sommeil somnambulique.
Madame de Frémilly fit un grand mouvement. Il lui semblait que des écailles tombaient de ses yeux.
--Ah! s'écria-t-elle, je comprends tout. Et moi qui reprochais à ma pauvre petite-fille son obstination à me mentir, car le crime a eu des conséquences, monsieur, des conséquences terribles. Laurence est mère. Et elle persistait, son enfant aux bras, à me soutenir qu'elle était innocente.
--Elle, oui.
--Mais pas l'autre ... pas ce misérable! Et je veux que vous le disiez devant elle. Je veux que vous répétiez devant elle l'aveu qui vous a été fait. Elle ne le défendra plus, alors. Elle aura pour sa mémoire l'indignation et le mépris que j'avais déjà, et que votre horrible révélation a centuplés. Profiter du sommeil d'une enfant.... Quoi de plus odieux, monsieur?
--En effet, madame, dit Régulus, qu'une rougeur avait envahi, et qui, malgré lui, courbait la tête, c'est inexcusable, et, quand j'ai appris cela, je n'ai pu m'empêcher de faire à mon ami les remontrances que vous supposez.
Mais il était si honteux lui-même de son acte, si confus et si malheureux, qu'il m'a fait pitié.
--Il n'est pas de pitié, fit violemment la baronne de Frémilly, pour un tel criminel.
--Je le sais, madame, son forfait est indigne de pardon. Mais il avait peut-être pour excuse son amour, cet amour ardent qui l'affolait et lui enlevait toute raison.
--S'il avait aimé réellement, aurait-il souillé celle qu'il aimait?
--Elle devait être sa femme.
--Raison de plus pour la respecter!
--Vous avez raison, madame.
--Auriez-vous fait cela, vous, monsieur?
Régulus courba le front plus bas, et répondit:
--Je ne sais pas.
--Vous ne savez pas?
--Je ne puis pas répondre des écarts où la passion peut entraîner.
--Déshonorer une enfant! briser une existence, car elle est perdue, maintenant, ma pauvre enfant. A quel avenir peut-elle prétendre avec ce bâtard, dont le père est mort? Et j'ai été si dure, moi, si cruelle avec elle! Mais pouvais-je supposer qu'il y avait des hommes capables de pareils attentats? Qui aurait prévu cela? Qui l'aurait imaginé? je croyais qu'il avait profité de l'ignorance de Laurence pour la tromper, pour la séduire; mais s'emparer d'elle à son insu, pendant son sommeil, quand elle était sans raison et comme inanimée, cela dépasse tout, monsieur; et l'homme coupable d'un semblable forfait est le plus méprisable et le plus indigne des hommes! Et, bien que ma petite-fille doive rester déshonorée, je ne regrette pas d'avoir chassé M. de Brécourt. Cette femme, en l'accusant d'une faute imaginaire, a servi la vengeance du ciel, qui voulait le punir, sans doute, de la faute réelle.
Elle cessa de parler.
Son regard était effrayant.
Elle leva vers le ciel ses mains amaigries et poussa ce gémissement:
--Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!
Régulus la regardait sournoisement.
Toutes les imprécations sorties de cette bouche indignée à l'adresse de Jacques de Brécourt tombaient sur sa tête à lui, qui était le vrai coupable, à lui, qui avait commis le crime dont il accusait audacieusement un innocent.
Et c'était si odieux ce qu'il avait fait et ce qu'il faisait encore, et il en avait tellement conscience, à cette heure, en présence de la désolation de cette grand'mère, pleurant sur le déshonneur de sa petite-fille, qu'il en était, malgré son absence de tout sens moral, un peu effrayé.
Et pour ramener un peu de calme en son esprit, malgré tout troublé, il s'empressa de parler de la réparation dont il prétendait avoir été chargé, et avec laquelle il croyait racheter son crime.
--C'est un peu le repentir, madame, qui a fait partir Jacques si brusquement et chercher la mort.
--Ce n'était pas le moyen de réparer son crime.
--Vous l'avez chassé.
--Il fallait tout me dire. Je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais peut être aurais-je sauvé de la honte ma petite-fille.
--Il aurait préféré mourir.
--Que d'avouer sa faute?
--Oui, madame.
--Et il n'a pas préféré mourir que de la commettre!
--Il a été pris, sans doute, d'un moment de folie.
--Rien ne saurait l'excuser!
--Je suis de votre avis, madame. Mais il m'a chargé, moi, de la réparation, si une réparation est possible. Il m'a chargé, du moins s'il mourait, de veiller sur l'enfant qui naîtrait peut-être, de lui donner un nom.
--Le vôtre?
--Le mien.
--Mais il faudrait épouser.
--Oh! madame, fit Régulus, je n'ai jamais eu la pensée d'un tel rêve!
--Laurence, d'ailleurs, ne peut plus épouser personne.
--Moi, madame, fit Régulus, qu'un espoir fou transportait, je n'aurais jamais osé concevoir une telle ambition. Ce n'est pas, puisque je sais ce qui s'est passé, une tâche involontaire qui m'arrêterait. Mais nous n'en sommes pas là, malheureusement. Je viens simplement accomplir le devoir dont m'a chargé mon ami: reconnaître son fils, en laissant à mademoiselle de Frémilly toute sa liberté. Je donnerai mon nom à l'enfant de mon ami. Je l'emmènerai avec moi. Je l'élèverai comme mon propre enfant.
--Croyez-vous donc, fit madame de Frémilly, que la mère voudra s'en séparer?
--Je ne sais pas, madame. Je fais ce que mon ami m'a dit de faire.
--Jamais, monsieur, jamais Laurence ne quittera son fils!
--Je le lui laisserai, madame. Mais il aura un nom. Ne pouvant pas porter celui de Jacques de Brécourt, son père, il portera le mien. Ce n'est pas un nom illustre, mais c'est le nom d'un honnête homme.
--Et si vous vous mariez?
--Je ne me marierai pas, madame.
--Pour accomplir les volontés de votre ami?
--Oui, madame.
--C'est du dévouement, en effet.
--J'ai dit à Jacques que je ferais ce qu'il me demanderait. Et vous voyez, madame, je n'ai pas hésité. Je n'ai pas perdu de temps. Hier, M. Mareuil m'apprenait où je pourrais vous voir. Aujourd'hui, je suis venu.
--C'est vrai, monsieur.
--J'enchaîne ma liberté. J'engage mon avenir. Mais je tiens le serment que j'ai fait à un ami.
--Vous êtes un honnête homme, monsieur, dit madame de Frémilly, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez récompensé de ce dévouement, si ma sympathie peut quelque chose pour vous.
--Elle peut tout, madame.
--Quoi donc?
--Elle peut me concilier les bonnes grâces de mademoiselle de Frémilly.
--Vous n'en avez pas besoin, monsieur. Ma petite-fille, qui saura ce qui s'est passé et pourquoi vous êtes ici, appréciera comme moi, j'en suis sûre, la grandeur du sacrifice que vous allez faire pour votre ami et pour son fils. Je vais la faire appeler.
La baronne sortit pour donner des ordres, et Régulus resta seul. Il ne se sentait pas d'aise.
Les paroles de madame de Frémilly lui avaient fait l'effet d'une bienfaisante rosée, et il s'épanouissait maintenant en son infamie.
Et une autre joie le tenait.
Il allait la voir! Il allait voir cette jeune fille, pureté, lumière, qu'il avait tenue et serrée en ses bras, qu'il avait possédée avec une âcre jouissance, qu'il n'avait jamais oubliée, et qui mettait, quand il y songeait, de longs frissons en ses veines....
Il allait la voir!
Que dirait-elle? Que penserait-elle?
Aurait-elle pour lui les mêmes sentiments que sa grand'mère? Se laisserait-elle prendre aussi facilement que celle-ci à ses mensonges?
Où allait-elle, d'un coup d'épaule indigne, renverser tout l'échafaudage de ses infamies si habilement dressé cependant?
Il ne savait que penser.
Il avait peur de la droiture et de la clairvoyance de cette enfant qui avait aimé et qui aimait peut-être encore.
Il lui semblait qu'avec madame de Frémilly toute son assurance avait disparu, toutes ses espérances s'étaient envolées.
Il entendit un bruit léger de voix, des pas, puis la porte s'ouvrit.
Et madame de Frémilly dit:
--Laurence va venir.
Elle avait à peine achevé, que la porte s'ouvrit de nouveau.
Et Laurence parut.
Elle était seule, sans son enfant, resté dans le jardin, sans doute, sous la garde d'une domestique.
IX
En reconnaissant le visiteur pour lequel sa grand'mère la faisait appeler, mademoiselle de Frémilly eut un mouvement et un cri de surprise.
--M. Doria!
Mais la baronne dit aussitôt:
--Non, mon enfant, monsieur n'est pas M. Doria. Je t'expliquerai pourquoi il a pris ce nom. Monsieur est un ami de M. de Brécourt. Il a été chargé par lui d'une mission toute de confiance. Ah! ma pauvre enfant, que j'ai d'excuses à te faire!
--A moi, grand'mère? fit Laurence avec une grande expression d'étonnement.
--A toi. J'ai été injuste et cruelle envers toi, ma pauvre enfant. Mais qui ne t'aurait accusée à ma place?
Laurence, que ces paroles surprenaient étrangement, regardait tour à tour madame de Frémilly et le visiteur comme pour leur en demander l'explication.
Et pendant ce temps le misérable Régulus l'admirait.
Il la trouvait extrêmement belle, malgré sa pâleur, avec ses grands yeux clairs et purs qui illuminaient tout son visage.
Et quand il pensait aux liens mystérieux qui les unissaient, de terribles ardeurs brûlaient son sang, et il avait peine à en voiler l'éclat qui passait par ses yeux.
Il ne prononçait pas une parole et s'efforçait de cacher les émotions étranges qui le remuaient tout entier.
Laurence fixa sur sa grand'mère ses beaux yeux ingénus et bégaya:
--Je ne comprends pas, grand'mère.
--Je sais tout, mon enfant.
--Mais quoi, grand'mère?
--Que tu es innocente, comme tu me l'affirmais. C'est pendant ton sommeil, dans une des crises somnambuliques, sans doute, que tu avais à ce moment, qu'on a abusé de toi.
--Mais qui, grand'mère?
--Celui que j'accusais.
--Jacques?
--M. de Brécourt.
Laurence se redressa à cette accusation.
Un long tressaillement passa en elle.
Et elle dit aussitôt:
--C'est faux, grand'mère, c'est faux! Qui l'accuse?
Elle ajouta:
--Si j'ai été victime d'une telle infamie, ce n'est pas Jacques qui en est l'auteur. Je le connais, Jacques. Il était incapable d'une action aussi infâme!
--Il s'est accusé lui-même.
--A qui?
--Il a avoué à monsieur.
Madame de Frémilly montra Régulus, blême, une sueur froide aux tempes, et qui n'osait pas parler de peur que le tremblement de sa voix ne trahit son angoisse.
Laurence toisa le misérable des pieds à la tête avec une expression de dédain et de mépris qu'elle ne chercha même pas à dissimuler, et elle répéta avec plus d'énergie encore:
--C'est faux! c'est faux!
Régulus jugea qu'il ne pouvait garder plus longtemps le silence et il balbutia:
--Pourtant, mademoiselle....
--Quoi?
--C'est lui qui m'a dit avant de partir....
--Qu'il m'avait déshonorée?...
--Qu'il avait cédé à un moment de passion, de folie....
--C'est faux!
--Comment aurais-je su?
--Parce que le coupable vous l'a dit peut-être. Mais ce coupable n'est pas Jacques. Jacques avait pour moi trop d'adoration et de respect.
--M. de Brécourt, dit madame de Frémilly, est le seul homme qui ait approché de toi.
--Puis-je savoir qui a pu s'en approcher quand je dormais?
--Qui accuses-tu alors?
--Personne, grand'mère. Je ne puis accuser personne, puisque, ainsi qu'on vous l'a dit, je n'avais pas conscience de ce qui se passait.
Elle se tourna vers Régulus:
--Mais, monsieur peut-être pourrait nous faire connaître le nom du coupable.
--Il me l'a dit, fit la baronne, c'est M. de Brécourt.
--Et je répète, cria Laurence, que c'est un mensonge et une calomnie!
Elle s'était redressée encore.
Toute sa chair frémissait d'indignation.
Et une grande flamme éclairait ses yeux menaçants.
Régulus ne savait trop quelle contenance prendre.
Elle était moins facile à tromper que la grand'mère, celle-ci!
Elle aimait.
Et il commençait à craindre de ne pas arriver à ses fins.
Il y eut un silence, puis madame de Frémilly, s'adressant à Laurence:
--Calme-toi, ma chérie.
--Que je me calme, grand'mère, quand j'entends accuser Jacques du plus odieux des actes!
--Laisse-moi t'expliquer.
--Et que m'expliquerez-vous? Que Jacques était indigne de mon amour, que Jacques était le plus misérable des êtres? Jamais je ne le croirai grand'mère, jamais! Et jamais je ne cesserai de le pleurer. Cet enfant que j'ai porté en moi, que j'ai mis au jour, n'est pas le fils de Jacques. Quel en est le père? je ne le saurai sans doute jamais, puisque le criminel a profité de mon sommeil.
Elle s'adressa brusquement à Régulus:
--Qui vous a dit à vous, monsieur, que je dormais?
Interloqué par cette brusque attaque, l'amant de Noémie bredouilla quelques paroles inintelligibles, mais la baronne vint à son secours:
--C'est M. de Brécourt qui le lui a dit en l'envoyant pour réparer sa faute, pour donner, s'il venait à mourir, un nom à son fils.
--Oui, dit Régulus, qui reprit un peu d'assurance en se voyant soutenu par madame de Frémilly. Jacques, qui était mon ami et qui savait quels dangers il allait courir, m'avait dit: c'est à toi que je confie le sort de mon enfant.
--Jacques n'aurait jamais dit cela, monsieur.
--Et pourquoi?
--Jacques me connaissait comme je le connaissais moi-même, et il savait qu'à défaut de lui, son fils aurait sa mère.
--Sa mère ne pouvait lui donner un nom, et Jacques ne voulait pas que son fils fût un bâtard.
--Et vous veniez pour l'adopter!
--Je vous l'aurais dit déjà, madame, si vous m'aviez permis de m'expliquer.
--Et comme je suis sûre, dit Laurence, que ce n'est pas Jacques qui vous a envoyé, je refuse!
--Vous, refusez?
--Oui, monsieur.
--Cependant....
--Mon fils portera mon nom, mon nom seul. Je ne l'abandonnerai pas, car c'est mon fils, et je ferai tout pour qu'il ne connaisse jamais son père et n'ait rien de commun avec un misérable tel que lui!
En prononçant ces paroles, Laurence regarda fixement Régulus, et celui-ci courba la tête, n'osant supporter le rayon fulgurant de son regard.
Puis elle se retira.
Il était évident qu'une pensée lui était venue qu'elle ne voulait pas dire, qu'une lumière peut-être s'était faite en elle soudainement.
Régulus en eut l'intuition et il trembla.
Resté seul avec madame de Frémilly il tâcha de se remettre, mais toutes ses espérances s'étaient évanouies.
Jamais il ne serait le mari de mademoiselle de Frémilly.
Jamais il ne vaincrait la répugnance, le dégoût même qu'il semblait avoir inspirés à la jeune femme.
Il dit, complètement décontenancé, à madame de Frémilly:
--Je n'ai plus qu'à me retirer, madame.
--Il ne faut pas, dit la baronne, en vouloir à ma petite-fille. Elle est encore sous le coup de l'émotion, du chagrin causés par la nouvelle de la mort de son fiancé. Elle aimait beaucoup M. de Brécourt.
--Et moi, fit Régulus, elle me traite presque en criminel. C'est ainsi qu'on est souvent récompensé quand on veut rendre service.
--Ne lui en veuillez pas, monsieur. Je tâcherai de la faire revenir sur ses préventions.
--Je ne l'espère guère. En tout cas, je me tiens, toujours à votre disposition, madame, et prêt à exécuter les dernières volontés de mon ami. Je vais rentrer à Paris; quand vous aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'à m'écrire un mot, et j'accourrai.