Le lys noir

Chapter 13

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--Ah! quand je pourrai me libérer! livrer ce secret qui me pèse et implorer, le front dans la poussière, le pardon de ma faute! C'est cette heure que j'attends! Elle n'a pas sonné encore, mais elle sonnera, et alors....

--Tu me livreras?

--Je dirai tout!

--Prends garde que je ne parle pas avant. Et que ce ne soit moi qui te fasse chasser avec ton fils.

--Je ne crains rien de toi.

--Pourtant si j'écrivais ce que tu es, ce que tu as fait?

--Cela ne ferait que hâter ma confession, la confession que je dois et que je veux faire, et hâter le pardon que j'attends.

--Tu crois donc qu'on te pardonnera?

--J'en suis sûre, quand on saura ce que j'ai souffert, à quelles contraintes j'ai obéi, et que c'était pour sauver mon fils!

--Et tu refuses de me servir?

--Je me couperais plutôt sous tes yeux le poignet droit!

--C'est bien. J'agirai seul. Mais n'attends rien de moi.

--Il ne peut me venir de toi que de la honte et du malheur.

--Et tremble pour ton fils!

--Tremble plutôt pour toi!

Il eut un long ricanement.

--Pour moi?

--Oui, car ton crime est de ceux que le ciel châtie, tôt ou tard, terriblement!

--Tu parles comme dans les mélodrames. Tu n'es pas réjouissante. Adieu!

--Tu pars?

--Je vais à la recherche de madame de Frémilly. Je saurai bien la retrouver, moi. Et quand je l'aurai retrouvée, je sais ce que j'ai à faire.

--Tu ne feras pas ce que tu as dit.

--Je ferai ce qui me plaira et sans te demander la permission. Crains de ne pas regretter un jour de m'avoir si mal accueilli.

--Ce que je regretterai toujours, c'est d'avoir trouvé sur mon chemin un misérable tel que toi!

Il était déjà loin.

Elle le vit disparaître dans le chemin étroit bordé d'aubépines fleuries....

Et son coeur se serra. Et des larmes montèrent à ses yeux.

Elle pensait:

--Que va-t-il tenter? Que va-t-il faire?

Et son âme s'emplissait d'appréhensions de tous genres. Elle voyait l'avenir, qui lui avait paru un instant éclairci, gros de nouveaux orages, assombri de nouvelles nuées.

--C'est le méchant homme qui te fait encore pleurer, petite mère?

C'était Daly qui s'était rapproché et avait saisi la main de sa mère.

Celle-ci serra l'enfant près d'elle, et, l'entraînant:

--Rentrons, dit-elle.

Et elle l'emmena vivement, en jetant autour d'elle des regards où se lisait une terreur quasi surnaturelle.

XII

Il y avait plusieurs semaines déjà que Régulus Boulard combinait le plan qu'il venait d'essayer de mettre à exécution. Cette idée le hantait que la jeune fille qui avait été victime de sa brutalité, là-bas, dans ce château perdu du Poitou, devait être enceinte, et qu'on s'en était aperçu. Il songeait au désarroi que cette découverte avait jeté sans doute dans la maison. Il devinait la honte de la jeune fille, le désespoir de sa grand'mère, toute réparation lui paraissant impossible, puisque celui qu'elles accusaient infailliblement toutes les deux ne reviendrait plus peut-être.

Alors, il apparaissait, lui, beau de délicatesse et grand de dévouement, prêt à endosser la faute d'un autre, car il se garderait bien d'avouer son crime, tout disposé à rendre l'honneur à celle qui l'avait perdu. Il était de famille honorable. On n'avait rien à lui reprocher que sa situation intime. Il aurait l'air, aux yeux des deux femmes désolées, d'un ange sauveur. Telles sont du moins les illusions qu'il se faisait. Lui qui aimait tant les beaux rôles, il en avait là un superbe à jouer. Il ne pensait pas qu'on se douterait de sa liaison avec Noémie et que celle-ci avait parlé de cette liaison. Il s'était posé près de madame de Frémilly et de sa petite-fille comme un ami, un protecteur même de la pauvre femme, encore un beau rôle. Puis, s'il y avait de la part de la baronne ou de Laurence un peu de résistance, il comptait sur son physique pour «enlever l'affaire», comme il disait.

Il comptait sur Noémie, qui devait être bien maintenant avec les châtelaines de Marconnay, pour parler de lui favorablement et lui ouvrir les portes du château.

Il était disposé à reconnaître l'enfant qui allait naître et qui serait le sien, et celui de Noémie, qu'on croyait l'enfant de l'autre.

Cette combinaison, qu'il expliquerait à son ancienne maîtresse, devait lui gagner sûrement l'appui de celle-ci, qui verrait là un avenir pour son fils.

Et, hanté de ces rêves, il était parti de Paris plein d'espoir. L'accueil fait par Noémie à la combinaison, la disparition imprévue de madame et de mademoiselle de Frémilly l'avaient un peu décontenancé sans le faire cependant renoncer à ses projets.

D'abord il était sûr que ses prévisions s'étaient réalisées, que Laurence allait devenir mère. C'est pour cela qu'elle avait quitté le château avec la baronne.

Elle avait été dans quelque pays perdu cacher un déshonneur, dont elles ne s'expliquaient sans doute pas la cause, et dont on devait accuser le disparu, ce Jacques de Brécourt qui avait fait la cour à Laurence, et qui était considéré déjà comme son fiancé.

La haine de la grand mère pour le suborneur devait s'être accrue encore; et elle ne devait plus avoir pour lui que des malédictions.

Donc les affaires du misérable--du moins il le croyait--allaient le mieux du monde. Il n'y avait plus, supposait-il, qu'à attendre.

L'hostilité de Noémie, sa colère, ses injures, ses menaces, n'étaient pas capables de l'effrayer. Il avait apaisé dans l'âme de la malheureuse femme d'autres révoltes, et il savait comment la prendre.

Il rentra à Paris, plus certain que jamais de la réussite.

* * * * *

A la villa des Chênes-Verts, la vie continuait plus morne et plus triste, sans incidents.

La baronne de Frémilly et sa petite-fille se voyaient à peine et ne se parlaient plus.

La grand'mère n'avait plus à l'adresse de la pauvre enfant que des regards courroucés, et ne sentait venir à ses lèvres que des injures.

Le printemps s'avançait, et était, cette année-là, particulièrement beau: une mer moirée de lumière sous un ciel splendidement pur.

Autour des malheureuses femmes, si tristes et si sombres, tout resplendissait, tout étincelait. Les fleurs des parterres étaient toutes épanouies, et les arbustes rares et les arbres fruitiers étaient chargés de neiges roses ou blanches, qui embaumaient l'air de leurs odeurs douces et pénétrantes.

Puis, après un mois tout entier de beau temps, vers la fin de juin, le ciel se couvrit tout à coup, la mer devint houleuse, de grands coups de vent secouèrent les arbres.

Et, pendant une furieuse nuit de tempête, où les rafales semblaient vouloir emporter la villa, où une pluie, mêlée de grêle, battait les vitres avec violence, où l'on entendait de loin la mer hurler furieusement, les premières douleurs de l'enfantement prirent l'infortunée Laurence.

Elle ignorait ce qui allait se passer, et pourquoi elle souffrait ainsi.

Elle s'était jetée sur un canapé, où elle se tordait comme un ver, et bientôt elle ne put retenir, malgré de surhumains efforts, de déchirantes plaintes, qui trouèrent le silence intérieur de la demeure.

Au dehors, tous les bruits étaient déchaînés, ce qui empêcha longtemps la baronne d'entendre sa petite-fille.

Ce fut une des deux domestiques qui vint la prévenir.

--Je crois, dit-elle, que mademoiselle est malade.

Madame de Frémilly, livide, se leva du fauteuil sur lequel elle était assise, un livre à la main.

Elle jeta son livre et écouta.

Une plainte aiguë, sinistre, couvrit pour un instant les bruits extérieurs de la tempête.

La baronne dit:

--C'est ma petite-fille?

--Les plaintes viennent de la chambre de mademoiselle.

--Et vous n'avez pas été voir?

--J'ai voulu prévenir madame.

--Bien, j'y vais. Venez avec moi!

--Oui, madame.

Elles sortirent toutes les deux.

Quand elles apparurent dans la chambre, Laurence, qui gisait écroulée, en proie à des tortures sans nom, fit un effort surhumain et se dressa, spectrale, les traits convulsés, effrayante.

La baronne avait compris.

Elle dit à sa servante:

--Allez chercher un médecin tout de suite.

--Oui, madame.

Et quand elle fut seule avec Laurence, la grand'mère dit à sa petite-fille:

--Eh bien! tu ne nieras plus. Il va venir!

Laurence ne répondit pas.

Elle porta les mains à son flanc, qui se déchirait, et gémit:

--Oh! je souffre! Il me semble que je vais mourir!

--Non, tu ne mourras pas. Tu connais le mot de l'Ecriture: «La femme enfantera dans la douleur.» C'est l'enfant qui va venir. Tu vas être mère!

--L'enfant! bégaya la pauvre Laurence.

Et une douleur nouvelle, plus terrible que toutes les autres, arrêta la parole sur ses lèvres et lui arracha de plus rauques gémissements.

Madame de Frémilly répéta, impassible:

--Tu ne nieras plus, tu ne nieras plus!

--Oh! grand'mère, grand'mère, supplia la pauvre enfant. Laissez-moi mourir en paix!

--Je te dis que tu ne mourras pas! On ne meurt pas de ces douleurs. Tu vivras assez pour porter la croix de ta honte!

--Grand'mère!

--Car tu ne diras plus maintenant que tu es innocente! Qu'il est innocent. Ah! le maudit!

Un coup de tonnerre épouvantable ébranla à ce moment le ciel, la maison tout entière. Au-dessus de la mer mugissante, un éclair embrasa tout de son aveuglante lueur. La baronne, épouvantée, se signa involontairement.

Et Laurence n'eut pas la force de pousser un cri que la souffrance allait lui arracher.

Elle devint plus blême et resta comme foudroyée.

--C'est la colère de Dieu, dit l'implacable baronne, qui tonne sur ta tête coupable!

Laurence répéta:

--Je vais mourir, grand'mère, je vais mourir. Ayez pitié de moi!

--Dis-moi que c'est lui!

--Non, jamais.

--Oh! qu'il soit maudit, lui et ses enfants jusqu'à la dixième génération!

Et madame de Frémilly étendit au-dessus de la tête de sa petite-fille sa main droite et décharnée, qui semblait commander à la foudre.

Laurence poussa un cri et s'évanouit.

* * * * *

A la même heure, à l'autre bout du monde, et comme si la fatalité obéissait à ses imprécations, sous la tente où Jacques de Brécourt dormait d'un profond sommeil de plomb, après une journée de marche et de fatigue, un homme s'introduisait, rampant comme une couleuvre. C'était un domestique noir de l'escorte.

On ne voyait dans l'obscurité grise que la blancheur de ses dents et du globe de ses yeux.

Il avait des mouvements félins et souples et semblait voir au milieu des ténèbres, car il ne se heurtait à aucun des objets qui encombraient la tente. Ses pas étaient moelleux et doux, et il retenait son souffle.

On eût dit une ombre allant et venant, une ombre impalpable, sans corps, tant ses mouvements étaient silencieux.

Que voulait-il? Que cherchait-il?

Il s'approcha de la couchette du dormeur, mit la main sous le traversin de cette couchette, y prit un objet qui semblait assez lourd, une sorte de cassette. Mais, à ce moment, la couchette remua.

Jacques se dressa en sursaut.

Et, sans avoir rien vu, cria:

--Qui vive?...

L'homme jeta un cri involontaire.

Puis, se ruant sur la couche avant que le dormeur eût pu faire un mouvement ou appeler, il lui plongea dans la poitrine un long couteau, qu'il tenait caché dans une de ses manches.

Un flot de sang jaillit, mais Jacques ne poussa pas une plainte.

L'homme serra le coffret contre sa poitrine, et disparut à travers la nuit, sans bruit, comme il était venu.

TROISIÈME PARTIE

LE REVENANT

I

De longs mois se sont écoulés.

Le gros Mareuil achève de déjeuner, seul, dans sa garçonnière de la rue de Varenne, servi par son valet de chambre, les yeux sur un journal dressé contre sa carafe, quand un coup de sonnette le fait tressauter.

Tout de suite, avant que le domestique ait fait un mouvement pour aller ouvrir:

--Si c'est un raseur, je n'y suis pas!

--Oui, monsieur.

Le valet sort et revient avec une carte.

En jetant les yeux sur cette carte, Mareuil fait un mouvement de surprise tellement violent qu'il renverse à demi la carafe contre laquelle est installé son journal.

--Sapristi! s'écrie-t-il, voilà qui est fort! Mais, dans cette Afrique, on ne sait jamais ni qui meurt ni qui vit.

Avec un coup d'oeil à son domestique:

--Fais entrer! fais entrer tout de suite!

La porte s'ouvre, et Jacques de Brécourt entre, l'air souffrant encore, et blême sous son teint bronzé par le soleil et les fatigues.

Mareuil pousse un cri:

--Brécourt! vivant!

--Tu me croyais mort?

--Mais tout le monde ici te croit mort! Tout le monde a lu dans le journal....

--Mon assassinat?

--Dame! Et on ne savait pas que tu en avais réchappé. Aucun journal n'en a parlé.

--On n'a pas jugé à propos, sans doute, de porter aux populations la nouvelle de ma résurrection.

--Une résurrection, en effet. Et une vraie, et si je m'attendais à voir quelqu'un....

--Ce n'est pas moi?

--Pas en ce monde, du moins. Et tu ne préviens pas!

--Je voulais arriver sans crier gare, pour me renseigner sur ce qui se passe, et je te saurai gré, jusqu'à nouvel ordre....

--De ne pas dire que je t'ai vu?

--Oui.

--Ainsi, tu n'as averti personne?

--Personne.

--Eh bien! tu vas en causer une surprise! Mais assieds-toi. Nous restons là debout. Tu as déjeuné?

--Oui, dans le train.

Mareuil avait approché un siège près de la table.

Jacques s'y laissa tomber.

--Tu vas, dit son ami, me raconter tes aventures, car tu as dû en avoir de ces aventures!

--Pas précisément, à part la tentative d'assassinat dont j'ai été victime.

--Un cigare?

--Je veux bien.

--Et du café?

--Volontiers.

--Servez, Jean, commanda Mareuil au domestique.

Celui-ci apporta sur le bout de la table une boîte de cigares, du café, des liqueurs.

--Tu as lu dans les journaux, commença Jacques de Brécourt, ce qui s'est passé?

--Vaguement. Un domestique nègre qui s'était introduit sous ta tente pour te voler.

--Et qui, m'ayant entendu crier, m'a plongé son yatagan dans la poitrine.

--Oui. C'est ce qu'ont dit les journaux.

--On m'a trouvé, le lendemain, râlant, et on croyait bien que je n'en reviendrais pas. Comme on ne pouvait pas me transporter, la caravane s'est arrêtée plusieurs jours. Cartier a été très bon pour moi. Tous, du reste, ont été très dévoués. Mais on ne pouvait pas retarder indéfiniment, pour moi, l'expédition. On a attendu que je fusse transportable, et on m'a évacué sur notre possession la plus voisine, en attendant que je rencontre une autre caravane qui me rapatrierait; car je ne pouvais plus suivre l'expédition, où je n'étais plus qu'une non-valeur.

--Tu m'as l'air, du reste, dit Mareuil, un peu patraque encore.

--Oh! je ne suis pas encore bien remis, et je ne sais pas même si je me remettrai jamais complètement.

--Le scélérat ne t'avait pas raté.

--Son couteau m'a traversé presque de part en part.

--Et qu'est-il devenu, ce bandit?

--On l'a fusillé.

--On devait le pendre.

--On a trouvé la fusillade plus commode. On manque d'arbres dans le désert.

--Ah! vous étiez dans le désert?

--En plein désert.

--Mon pauvre ami! Ah! je ne comptais guère te revoir!

--Alors, je te fais l'effet d'un revenant?

--Tout à fait.

La conversation tomba.

On voyait que Jacques brûlait de poser des questions à son ami. Mais il hésitait, redoutant sans doute d'apprendre quelque funeste nouvelle.

Il y avait plus de trois mois que la nouvelle de sa mort était parvenue en France.

Que s'était-il passé depuis lors?

Mademoiselle de Frémilly avait dû en être informée comme les autres, et, depuis longtemps peut-être, elle ne pensait plus à lui. Jacques était venu chez Mareuil surtout pour entendre parler d'elle, et il n'osait même pas prononcer son nom.

Son ami non plus n'avait pas l'air de se douter de ce qui lui tenait le plus au coeur, et pourtant il connaissait l'amour de Jacques, il savait les raisons pour lesquelles il était parti.

Enfin, Jacques n'y tint plus.

Il se décida à prononcer le nom qui, depuis qu'il était là, brûlait ses lèvres, et qui n'avait jamais cessé d'être en son coeur.

Il demanda à Mareuil s'il avait des nouvelles de ces dames de Frémilly.

Le gros homme eut un sursaut.

--Des nouvelles? Ah! je crois bien, des flottes! Et qui vont bien te surprendre!

--Elles sont à Paris?

--Non. Elles n'y sont pas venues depuis que tu es parti. Elles sont restées en leur château de Marconnay. Je ne les ai pas vues, mais j'ai été mis au courant de tout ce qui s'est passé d'une façon bien drôle.

--Et que s'est-il donc passé? demanda Jacques, devenu pâle d'inquiétude.

--Dame! tu dois bien t'en douter un peu.

--M'en douter!

--Et je ne savais pas, moi, que tu étais en de tels termes avec mademoiselle de Frémilly.

--Nous étions fiancés, dit Jacques, qui ne cherchait pas à cacher la surprise que lui causaient les paroles de son ami.

--Mieux que cela, il paraît.

--Je ne te comprends pas.

--Il est inutile, maintenant, de faire le cachottier avec moi. Je te dis que j'ai été mis au courant de tout.

--Mais de quoi?

--Tu étais l'amant de mademoiselle de Frémilly.

--Moi?

--Il est inutile de prendre ces airs effarés. Je te dis que je sais tout.

--Et moi, je te dis que c'est là une infâme calomnie, que jamais Laurence n'a été ma maîtresse.

--Qui donc, alors?

--Comment?...

--Car il est certain que mademoiselle de Frémilly a eu un amant.

--C'est faux!

--Elle a un enfant.

--Laurence!

--Mademoiselle de Frémilly.

--C'est faux!

--Je te jure que rien n'est plus vrai!

--Ah! fit le pauvre Jacques, comme frappé à mort, j'aurais dû ne pas revenir!

Et Mareuil le vit tout à coup si livide, qu'il se précipita pour lui venir en aide.

--Mais qu'as-tu?

--Tu m'as tué!

--En t'apprenant....

--En m'apprenant que Laurence a eu un amant, un enfant. Et si ce n'était pas toi qui me dis cela, ah! je ne laisserais pas vivant celui qui aurait prononcé devant moi de telles paroles!

Mareuil contemplait son ami d'un air presque épouvanté.

Il se disait:

--Il n'est pas bien remis encore ... la fièvre, le soleil....

Jacques vit à son air quelles étaient ses pensées.

Il murmura:

--Tu me crois fou, n'est-ce pas? Non, je ne suis pas fou! C'est si atroce, ce que j'apprends là!

--Mais, mon pauvre ami, dit Mareuil, ne te donne pas la peine de jouer cette comédie pour moi.

--Une comédie!

--Je te dis que je suis renseigné, que c'est ton ami lui-même, celui à qui tu as fait tes confidences....

--J'ai fait des confidences, moi?

--Un nommé Régulus Boulard.

--C'est un ancien camarade, en effet.

--Eh bien! c'est Régulus Boulard qui m'a tout appris.

--Mais quoi? répéta le malheureux Jacques qui s'affolait.

--Que tu avais été l'amant de mademoiselle de Frémilly.

--Je te répète que c'est faux, que c'est un infâme mensonge.

--Laisse-moi parler, au moins!

--Je ne puis pas entendre dire devant moi, sans protester, d'aussi infâmes calomnies.

--Alors, cet homme m'aurait menti?

--S'il t'a dit cela, il t'a menti, odieusement menti!

--Il est venu me voir de ta part.

--De ma part!

--Il m'a prié de l'aider dans la mission dont tu l'avais chargé.

--Quelle mission?

--Si par hasard tu venais à succomber....

Jacques porta la main à son front.

--Je ne sais pas, dit-il, si c'est toi qui es fou ou moi, mais il y en a un de nous deux, sûrement, qui n'a pas son bon sens.

--Ce n'est pas moi, sûrement, dit Mareuil. Je suis très calme. Et si tu veux m'écouter avec un peu de patience....

--Puis-je entendre, sans bondir d'horreur, de pareilles choses!

--Tu bondiras après. Mais laisse-moi achever.

--Va, parle, car il y a là quelque chose d'infâme et qui me surpasse.

--Donc, ce Régulus Boulard, quand il eut appris ta mort par les journaux, comme moi, est venu me trouver, et, en grande confidence, il m'a dit ceci: «Mon ami Jacques de Brécourt m'a confié, avant de partir, un secret que je vais, à mon tour, confier à votre honneur. Je sais que vous êtes le plus intime ami de Jacques, que vous connaissez également mademoiselle de Frémilly, qu'il allait épouser. Eh bien! voici ce qu'il m'a dit: il m'a avoué qu'il avait eu des relations avec mademoiselle de Frémilly.»

Jacques se leva, plus blême qu'un mort.

--Ce misérable t'a dit cela?

--Je te le jure. Je ne me rappelle pas les paroles exactement, mais c'en est le sens, certainement.

--Mais, fit Jacques, c'est le plus odieux, le plus inqualifiable des mensonges!

--Tu n'as pas dit cela à cet homme?

--Comment l'aurais-je dit, puisque rien n'est vrai?

--Alors, fit Mareuil, je ne comprends plus.

--Et moi, crois-tu que je comprends? ou plutôt, je comprends qu'il y a là quelque manoeuvre indigne.... Comme on me croyait mort.... Mais continue, mon ami, continue, fit le pauvre Jacques, qui se laissa retomber sur son siège, sans voix et comme hébété.

Mareuil, pour le remettre, lui offrit un verre de liqueur.

Il refusa tout.

Il avait laissé tomber son cigare.

Il y a des infamies qui déconcertent et laissent sans énergie et sans courage les plus résolus.

II

Après un assez long silence, Mareuil reprit:

--Voyons, où en étais-je? Ah! voici: cet homme me disait donc que tu lui aurais avoué avoir eu des relations....

Jacques fit un mouvement pour protester de nouveau.

Mareuil l'arrêta.

--Non, ne m'interromps pas. Je te répète ses paroles.

--Oui, va, fit Jacques, s'efforçant de contenir son indignation.

--Tu lui avais donc avoué avoir eu des relations avec mademoiselle de Frémilly. Et, comme tu craignais que ces relations eussent des suites....

Jacques s'agita de nouveau.

Mareuil lui fit signe de se calmer.

--Comme tu craignais, reprit-il, que ces relations eussent des suites....

--Mais, s'écria Jacques, si cela avait été vrai, je serais resté. J'aurais, au besoin, tout avoué à la baronne de Frémilly.

--Remarque, dit Mareuil, que je ne t'accuse pas, je répète.

--Oui, oui.

--Donc, craignant que ces relations eussent des suites, et ne voulant pas laisser mademoiselle de Frémilly déshonorée et ton fils sans nom, tu lui aurais fait promettre, si tu mourais, de tâcher de réparer ta faute.

--Et comment!

--En offrant de reconnaître l'enfant.

Jacques eut un geste extravagant.

--C'est fou!

Et, se tournant vers Mareuil:

--Et tu as cru cela?

--Dame!

--L'infâme drôle! Je ne sais qui me retient....

--Mais ce n'est pas tout.

--Quoi encore?

--Il m'a appris pourquoi tu avais été repoussé par madame de Frémilly, pourquoi madame de Frémilly s'était obstinément refusée à consentir au mariage de sa petite-fille avec toi.

--Pourquoi donc?

--Parce qu'une de tes maîtresses serait allée la trouver.

--Une de mes maîtresses? fit Jacques, de plus en plus hébété.

--Nommée Noémie.

--Je ne connais pas cette femme.

--Tu ne la connais pas?

--Je te le jure!

--Alors, fit Mareuil, qui commençait à s'étonner sérieusement lui aussi, c'est tout un complot.

--Un complot contre notre amour, un complot contre notre bonheur. Ah! quel est l'infâme?...

Il s'était levé de nouveau. Il allait et venait, dans la petite salle à manger de son ami, avec une agitation qui tenait de la folie.

Mareuil poursuivit:

--Cette femme s'est présentée chez madame la baronne de Frémilly avec une photographie de toi, paraît-il.

--Une photographie de moi?

--Une photographie te représentant avec elle et votre enfant?

--Mon enfant?... On a dit que j'avais un enfant?

--Il paraît.

--Mais cela aussi est un mensonge, un exécrable mensonge. Je ne connais pas cette femme. Je n'ai jamais eu d'enfant.

--Madame de Frémilly l'a cru. Laurence l'a cru. Elles l'ont cru si bien, qu'elles ont adopté l'enfant.

--Adopté l'enfant?...

--L'enfant abandonné par toi. Il vit là-bas, paraît-il, au château de Marconnay, avec la mère.

De nouveau, Jacques porta la main à son front.

Il sentait que sa raison s'égarait.

--J'ai le vertige! murmura-t-il.

--Alors tout cela est faux?

--Tout, tout. Je ne sais plus que croire, que penser. Il faut que je parte, que j'aille là-bas, que je sache.

--Voilà, dit Mareuil, ce que cet homme m'a appris. Et il est là-bas, lui.

--Au château?

--Non, mais dans une villa où ces dames se sont réfugiées, à Fouras. Il est venu m'annoncer son départ. Et il paraît que le mariage va se faire.

--Le mariage?