Le lys noir

Chapter 12

Chapter 123,879 wordsPublic domain

Le calme tranquille de la pauvre enfant peut-être à tort accusée était plus déchirant pour elle que toutes les lamentations, et pourtant elle ne pouvait surmonter le sentiment qui la poussait à se montrer impitoyable.

Elle avait dans sa conviction d'être dans son droit et de se montrer juste.

Laurence regagna sa chambre en chancelant.

Et quand elle y fut enfermée, elle tomba à genoux et pria, demandant au ciel ce qu'elle avait fait pour être si accablée et si malheureuse.

Elle était incapable d'avoir aucune volonté.

Elle ne comprenait pas la raison des épreuves qui s'abattaient ainsi sur elle, car elle ne croyait pas, elle, malgré les preuves qu'on lui mettait sous les yeux, à la faute dont on l'accusait et dont elle se savait innocente. Elle ne croyait pas qu'elle allait être mère et se demandait pourquoi on le lui affirmait avec cet acharnement.

Mais elle jugeait qu'il était inutile de se défendre plus longtemps. Elle était décidée à obéir à sa grand'mère jusqu'au jour où celle-ci reconnaîtrait elle-même son erreur et celle du médecin.

Toute force et toute énergie étaient brisées en elle, et elle n'était plus qu'une chose entre les mains de madame de Frémilly.

Laurence était prête depuis un instant déjà quand la baronne vint la chercher. Le jour n'était pas venu encore et le château tout entier semblait plongé dans un profond sommeil.

Le domestique revenu de Poitiers, et à qui madame de Frémilly, qui le guettait, était allée donner ses ordres, attendait dans la cour avec sa voiture.

Agathe, réveillée, avait été mise par la baronne au courant de ce que celle-ci voulait qu'on fît au château. Elle avait reçu les instructions de sa maîtresse, qui lui avait dit qu'elle serait peut-être plusieurs mois absente et qu'elle était obligée de partir, par ordre du médecin, à cause de l'état de mademoiselle, qui devenait chaque jour plus inquiétant. Et Agathe, sachant mademoiselle souffrante, avait trouvé cela tout naturel.

Aucun soupçon ne lui était venu.

Elle devait veiller à ce que Noémie et son enfant fussent traités comme lorsque madame de Frémilly et sa fille étaient là, mais madame de Frémilly ne dit pas à la servante où elle allait.

Et comme Agathe demandait où elle pourrait écrire à madame la baronne, madame de Frémilly répondit qu'elle le lui ferait savoir, sans lui donner d'autres explications.

Et elle partit, suivie de Laurence, qui paraissait plus pâle et plus faible que jamais.

Agathe dit le lendemain qu'elle avait trouvé à mademoiselle plus mauvaise mine que jamais, et qu'elle avait bien peur que la malheureuse jeune fille ne s'en relevât pas.

Et comme la fermière, à qui elle racontait ce brusque départ, lui demandait:

--Qu'a-t-elle donc comme ça?

Elle répondit:

--Je n'en sais rien, une maladie de langueur, une de ces maladies que l'on a dans les villes.

Après s'être débattue, pendant une partie de la nuit, dans les angoisses que l'on sait, Noémie, brisée, finit par s'assoupir lourdement.

Elle n'avait rien entendu des bruits qui s'étaient faits au moment du départ de madame de Frémilly et de sa petite-fille.

Elle ouvrit les yeux quand le jour était haut déjà, et que son petit, réveillé, commençait à lui parler.

Elle se dressa aussitôt sur son lit, comme en sursaut.

Ses idées n'étaient pas encore tout à fait nettes.

Puis l'intelligence lui revint peu à peu.

Elle se rappela l'appel de madame de Frémilly au milieu du silence de cette affreuse nuit, l'évanouissement de mademoiselle, le secret surpris, et toutes ses anxiétés la reprirent.

Elle ne s'était décidée à rien encore. Et pourtant elle inclinait à prévenir madame de Frémilly, à lui dire dans quelles conditions sa petite-fille avait été souillée et quel était le misérable auteur de ce crime infâme.

Elle ne pouvait pas laisser accuser Laurence d'une faute dont elle la savait innocente.

Et pourtant, quand elle pensait à la douleur que cette horrible révélation, plus horrible cent fois que ce qu'elle avait pu supposer, car madame de Frémilly devait croire que Laurence avait été séduite par celui qu'elle devait épouser; quand elle pensait à la douleur qu'allait lui causer l'horrible révélation, elle hésitait, et se demandait s'il ne vaudrait pas mieux laisser les choses suivre leur cours.

Mais après, si M. de Brécourt revenait, il y aurait avec lui une terrible explication, et tous les voiles devraient se déchirer.

Et alors....

Noémie perdait la tête dans ce dédale d'horribles complications, où elle ne voyait pour celles qu'elle aurait voulu si heureuses que des causes de douleur.

Pour la première fois peut-être, tant ses préoccupations étaient vives, elle s'habilla sans avoir pensé à embrasser son fils.

Et quand elle fut habillée, elle se dirigea vers la chambre de madame de Frémilly.

Pourquoi?

Elle ne le savait pas encore.

Elle demanderait des nouvelles de mademoiselle, et d'après la tournure que prendrait la conversation, elle verrait si elle devait parler ou garder sur ce qu'elle savait un silence éternel.

Elle frappa avec précaution, ne sachant pas si madame de Frémilly était réveillée.

On ne répondit pas.

Elle allait se retirer, n'osant pas insister, quand Agathe l'aperçut.

--C'est madame de Frémilly que vous voulez voir? demanda cette femme.

--Oui.

--Elle est partie.

Noémie resta saisie.

--Partie!

--Ce matin, à la première heure, il n'était pas jour encore, avec mademoiselle.

Noémie répéta:

--Partie!

--Oui, il paraît que mademoiselle ne va pas bien. Le médecin est venu hier soir, très tard, et il a recommandé d'emmener mademoiselle.

--Et où sont-elles?

--Madame ne me l'a pas dit. Elle m'écrira. Elle m'a bien recommandé de vous dire de rester au château, comme si elle était là.

Noémie répéta encore:

--Parties!...

Puis elle rentra chez elle.

Elle pensait:

--C'est la volonté de Dieu! Dieu ne veut pas que je parle!

Elle était superstitieuse et fataliste.

Mais elle voyait pour madame de Frémilly et sa petite-fille, pour elle-même et pour son fils, l'avenir gros d'horribles orages.

X

La baronne de Frémilly avait loué, à Fouras, une Villa isolée, entourée d'un petit parc, dont un côté donnait sur la mer, et dont l'autre côté, protégé par un mur assez élevé, était ombragé par une double rangée de chênes verts, qui empêchaient tout regard indiscret de plonger, même des fenêtres voisines, dans la propriété.

Du reste, à cette saison, au commencement du printemps, il n'y avait aucun baigneur encore à Fouras. Toutes les villas étaient inhabitées et closes.

Madame de Frémilly avait pris, pour la servir, deux femmes du pays, et s'était donnée pour une dame Dubois, veuve, envoyée de Paris par les médecins pour faire respirer l'air de la mer à sa petite-fille, qui était souffrante.

C'est ainsi qu'elle s'était posée dès l'arrivée et que la connaissaient les rares personnes, fournisseurs ou domestiques, qui avaient affaire à elle et avaient pénétré dans la villa des Chênes-Verts; ainsi se nommait la villa habitée par madame de Frémilly et Laurence.

Les deux femmes, la grand'mère et la petite-fille, autrefois si unies, et qui s'aimaient si tendrement, quoique habitant ensemble, vivaient, pour ainsi dire, séparément.

Elles se parlaient uniquement pour les choses indispensables, à table, par exemple, ou quand elles se rencontraient dans la maison ou dans le jardin; mais elles ne se réunissaient jamais pour causer, comme autrefois, dans l'appartement ou dans la chambre de l'une d'elles.

Elles n'avaient plus entre elles aucun rapport. Comme l'avait dit la grand'mère, elles étaient devenues l'une pour l'autre deux étrangères.

Madame de Frémilly ne pardonnait pas à Laurence ce qu'elle appelait son obstination inouïe, contre toute vraisemblance, dans le mensonge, et Laurence se disait avec terreur que sa grand'mère et le médecin ne s'étaient peut-être pas trompés, et que vraiment elle pourrait bien être enceinte.

Depuis qu'on lui avait ouvert les yeux, elle observait sur elle, en son corps tout entier, des changements qui n'étaient pas naturels et lui paraissaient de plus en plus singuliers.

Et, si véritablement elle était grosse, d'où lui venait l'accident ou le crime?

Et quel en était l'auteur?

Elle était sûre de Jacques, du respect absolu dont il l'avait toujours entourée.

Alors, qui?

Elle ne comprenait pas.

Son esprit s'effarait.

Une fois, une seule fois elle avait pensé à cet homme venu au château de Marconnay; mais c'était si monstrueux qu'elle avait repoussé vite cette pensée.

Elle en aurait trop souffert.

Porter en ses flancs l'oeuvre d'un inconnu, d'un être odieux et méprisable, par cela seul qu'il aurait commis le forfait, c'était trop de honte.

Et la pauvre enfant avait frissonné d'horreur.

Et cependant, plus les jours s'écoulaient, plus les doutes qu'elle avait voulu conserver encore, malgré tout, plus ces doutes s'effaçaient.

Et bientôt il n'en resta plus trace en son esprit.

Ce fut la certitude qui s'empara d'elle, la certitude horrible.

Il lui semblait qu'elle avait senti tressaillir en elle son enfant.

Etait-ce vrai? Etait-ce possible?

N'avait-elle pas été le jouet d'une illusion due à un caprice de son imagination frappée?

Les traces du masque dont son visage était marqué s'accentuaient.

Sa taille lui semblait grossir à vue d'oeil, et quand sa grand'mère passait près d'elle, elle lui jetait des regards qui mettaient de la glace en toutes ses veines et jusqu'à la racine de ses cheveux.

Oh! il n'y avait plus à se faire d'illusion.

Tout était vrai. Elle était déshonorée, flétrie. Par qui? La misérable enfant, n'ayant auprès d'elle aucune affection, pas un ami qu'elle pût interroger, souffrait des tortures sans nom.

Elle se voyait, dans son immense détresse, abandonnée de tous.

Et elle pensait--pensée plus atroce encore que toutes les autres--qu'elle serait abandonnée même de Jacques, si jamais il apprenait son malheur.

Pourtant qu'avait-elle fait?

Rien.

Elle avait conscience de n'avoir commis aucune faute, de n'avoir fait aucune imprudence.

Et elle était déshonorée, une fille perdue, mère sans mari, qui allait donner le jour à un fils bâtard!

Tout était fini pour elle désormais, même son amour.

Si Jacques revenait, il la repousserait. Il la repousserait avec horreur, l'accusant de l'avoir trahi.

Et pourtant, elle était innocente, innocente!

Et elle se perdait, effarée, en cet abîme d'iniquités, où sa raison sombrait.

Elle ne pouvait chercher aucun appui, aucun secours auprès de sa grand'mère.

Madame de Frémilly, persuadée qu'elle avait été séduite par Jacques de Brécourt, repousserait ses explications, ses prétentions nouvelles.

Elle ne voulait rien entendre, et elle voyait, au regard d'ironie triomphante avec lequel elle regardait parfois sa taille déformée, qu'il n'y avait rien à attendre de sa pitié.

Elle était obligée, dût-elle en étouffer, de garder enfoui en elle le mystère dont elle se mourait et qu'elle ne pouvait pas s'expliquer à elle-même.

Qui la croirait?

Qui ne rirait pas de ses affirmations?

Et pourtant les faits étaient là. Elle était enceinte, et elle était pure!

Et cette souffrance la tuerait!

Le printemps s'avançait.

Les arbres se couvraient de verdure tendre, et, de tous côtés, les fleurs s'épanouissaient. Le jardin de la villa devenait charmant, plein de chansons et plein de nids.

La mer, que Laurence avait vue, les premiers jours, grondante, houleuse et sombre, s'apaisait peu à peu, devenait glauque et s'imprégnait de lumière.

Laurence restait des heures entières à la contempler.

Sa pensée, portée par les flots, allait vers celui qui était loin, qu'elle n'osait plus appeler et invoquer, se sentant indigne, mais dont elle ne pouvait chasser de son esprit la radieuse image.

Elle se disait que s'il était resté près d'elle, il l'aurait protégée contre le malheur, d'où qu'il vînt.

C'est parce qu'il était parti que le sort s'était appesanti sur elle.

Ah! pourquoi les avait-on séparés?

Il avait abandonné une femme, un enfant?

Elle aurait recueilli le petit, fait un sort à la femme.

C'est parce qu'il l'aimait, elle, qu'il avait tout quitté.

Elle ne pouvait pas, au fond du coeur, lui en faire un crime.

Sa grand'mère avait été cruelle, impitoyable.

Et elle ne lui pardonnait pas son inflexibilité.

Un après-midi, madame de Frémilly passa près du banc où elle se tenait affaissée, les yeux sur l'Océan, avec des larmes ruisselant silencieusement sur ses joues, et elle lui dit, la voix dure:

--Tu ne peux plus nier maintenant, regarde-toi!

Et elle lui désignait sa taille déformée.

--C'est parce que tu ne peux plus nier, reprit-elle, que tu ne parles plus, que tu me fuis.

--Je vous fuis, dit Laurence, parce que je sais que je ne trouverai chez vous aucune pitié.

--On ne peut pas avoir de pitié, dit madame de Frémilly, toute frémissante d'une rage contenue, pour qui s'obstine, comme toi, dans le mensonge.

--Je n'ai jamais menti, grand'mère.

--Dis un mot, un seul, et je fais revenir cet homme.

--Jacques?

--Oui, M. de Brécourt, pour qu'il répare....

--Il n'a rien à réparer, grand'mère, et je ne veux pas le voir, surtout maintenant. Je ne veux pas qu'il sache ma honte.

--Tu en conviens donc maintenant de cette honte? Tu sais que tu es enceinte?

--Oui, je le sais, hélas!...

--Et tu soutiens que ce n'est pas lui?

--Non, ce n'est pas Jacques.

--Qui donc, alors, qui? Quel qu'il soit, celui là, il faudra qu'il répare sa faute, qu'il donne un nom!

Laurence secoua la tête avec une expression de désespoir infini.

--Je ne le sais pas, grand'mère.

--Tu ne le sais pas?

--Non, grand'mère.

--Tu continues à te moquer de moi! Mais je ne serai pas dupe de ton indigne comédie. Je vais écrire à M. Mareuil, le charger d'une lettre pour M. de Brécourt.

--Et lui dire? fit Laurence épouvantée.

--Et lui dire tout.

--Il ne comprendra pas, grand'mère. Et il me croira coupable.

--Tu ne l'es donc pas?

--Non, je ne le suis pas.

--Et lui?

--Pas plus que moi.

--Comment peux-tu me soutenir, malheureuse, une chose pareille?

--Je la soutiendrai toujours, grand'mère, parce que c'est la vérité.

--On t'a donc prise de force, à ton insu, pendant ton sommeil?

--Je ne sais pas. Je ne sais rien.

--Qui soupçonnes-tu?

--Je ne soupçonne personne.

--Alors, la honte est complète et le mal est sans remède.

--Je voudrais mourir! s'écria la déplorable Laurence.

--Et ton enfant? Car tu vas être mère, tu n'en doutes plus maintenant?

--Non, je n'en doute plus.

--Tu n'en doutes plus et tu ne sais rien. Tu ne sais pas de qui cet enfant qui va naître est le fils?

--Je n'en sais rien, répéta Laurence.

--Je voudrais te croire, fit la grand'mère, mais je ne te crois pas. Je ne puis pas te croire. Tu voudrais détourner de cet homme mes malédictions et ma haine.

--Je dis la vérité, fit douloureusement Laurence, et je sais bien que tu ne me croiras jamais, que Jacques lui-même ne me croira pas, et que personne ne me croira, et que je n'ai plus maintenant qu'à mourir. J'espère que Dieu, qui m'a envoyé cette épouvantable épreuve, me fera cette grâce que je ne reverrai plus Jacques et n'aurai pas à rougir devant lui!

--En vérité, fit madame de Frémilly, je ne comprends plus. Tu parles avec un accent de vérité qui convaincrait des personnes moins prévenues que moi. Quelle femme es-tu donc? Et à quel mobile obéis-tu? Est-ce pour l'innocenter que tu mens?

--Je n'ai pas à innocenter qui n'est pas coupable.

--Si ce n'est pas lui, je te renouvellerai ma question: Qui donc?

--Et je répondrai, dit Laurence, ce que j'ai répondu: Je ne sais pas!

La baronne eut un geste fou.

--Tu ferais, cria-t-elle, perdre patience à une sainte. Tiens, va-t'en, laisse-moi! ou plutôt c'est moi qui pars. Et je ne te parlerai plus. Je ne te demanderai plus rien. Je ne chercherai plus à te sauver. Je te laisserai avec ta honte!

Elle s'éloigna.

Et quand elle fut partie, Laurence, que les sanglots suffoquaient, tomba à genoux.

--Mon Dieu! protégez-moi. Eclairez-moi!

XI

Depuis qu'elle était seule au château avec les domestiques et que le beau temps était venu, Noémie sortait tous les après-midi avec son fils, et ils se promenaient tous les deux dans la campagne reverdie et fleurie. Une paix les enveloppait. Jamais ils n'avaient été aussi heureux, du moins le petit Daly, car sa mère, ne sachant ce qu'étaient devenues ses bienfaitrices, et appréhendant la raison qui les avait fait partir, avait l'âme bourrelée de remords.

Au château on n'avait reçu aucune nouvelle de madame de Frémilly, et on ignorait ce qu'étaient devenues la grand'mère et la petite-fille, en quel endroit elles s'étaient réfugiées. On les croyait parties pour l'étranger, mais on s'étonnait qu'elles n'eussent pas écrit, qu'elles n'eussent pas fait connaître au moins à Agathe l'endroit où elles se trouvaient. Des lettres étaient arrivées à leur adresse, des journaux et des brochures. Tout cela avait été mis en tas sur le bureau de la baronne.

Le temps s'écoulait en cette ignorance, et la vie continuait au château, morne, les domestiques, désoeuvrés, passant leur temps à errer dans les couloirs et dans les cours.

Noémie, ne voulant pas être interrogée par eux, les évitait le plus possible, et ils la considéraient toujours avec une certaine défiance, ne sachant pas au juste ce qu'elle était et en quelle qualité elle vivait au château. Pour eux, c'était l'étrangère, l'ennemie, l'espionne peut-être. Ils se cachaient d'elle, car elle-même se tenait éloignée d'eux.

Un après-midi, Noémie suivait avec son fils un petit chemin bordé de deux haies épaisses d'aubépines fleuries dont l'odeur un peu âcre mettait en l'âme une volupté, quand Daly, parti en avant et que sa mère ne voyait plus, caché qu'il était par un détour du chemin, revint en courant vers elle, l'air très effrayé.

--Maman, maman, cria-t-il, le vilain homme!

Noémie, pour le rassurer, lui prit la main, fit quelques pas en avant, mais presque aussitôt elle s'arrêta, pétrifiée, les jambes cassées par l'épouvante. Régulus Boulard était devant elle.

Il arrivait à pied, une canne d'une main, une petite valise dans l'autre.

--Vous, s'écria-t-elle, vous!

--Oui, fit-il en ricanant, moi. Ah çà! qu'as-tu donc? On dirait que je te fais peur!

L'enfant le regardait, caché le long de sa mère, avec des yeux blancs de terreur.

--Que voulez-vous? demanda Noémie. Où allez-vous?

--Je vais au château.

--Au château!

Et Noémie ne cacha pas l'horreur qui s'empara d'elle à ces mots.

Elle répéta:

--Au château!

--Oui, fit-il tranquillement, rendre visite ces dames qui m'ont bien accueilli.

--Tu oserais!

--Et pourquoi pas?

--Après ce que tu as fait, ce que tu m'as raconté!

--Raison de plus. Il y a un lien maintenant entre nous.

--Ah! monstre que tu es! s'écria Noémie, outrée d'indignation. Tu as l'audace de rappeler devant moi ton infamie!

Elle avait un geste comme pour le chasser, l'éloigner, le visage horrifié.

Il ricanait.

--Qu'est-ce que tu as? Tu es folle!

--Tu me fais horreur.

--Non, dit-il sans s'émouvoir, ne prends pas ces airs, ne fais pas ces grands gestes. D'abord ça ne te va pas. Et puis ce n'est pas fait pour m'impressionner. Je suis venu pour causer avec toi.

--Avec moi!

--Oui, et je suis heureux de t'avoir rencontrée.

--Tu savais donc?

--Que tu étais au château? Parbleu! Et que tu y vis comme une reine. J'ai appris ça au bourg. Mes compliments! Et tu n'as pas l'air de te douter que c'est à moi que tu dois ça. Tu ne me remercies pas?

--Te remercier!

--Dame! ce serait le moins. Mais, trêve de plaisanterie. J'ai à te parler, à te parler sérieusement. Eloigne le petit, et passons dans le champ voisin. Il n'y a personne. Nous ne serons pas dérangés.

Noémie hésitait. Elle redoutait toujours de cet homme elle ne savait quel piège, quelle embûche, et il lui répugnait.

La voyant indécise, Régulus dit:

--Tu n'as pas entendu? Que crains-tu? C'est pour ton bien.

--Du bien de toi!

--Et pour le bien de ton fils.

--Nous n'attendons de toi aucun bien, mon fils et moi!

--Voyons, ne fais pas la bête. Ecoute-moi!

--Qu'as-tu à me dire?

--Eloigne le petit.

L'enfant restait toujours cramponné aux jupes de sa mère.

Celle-ci se décida.

--Laisse-nous un instant, mon chéri, dit-elle. Va là-bas dans le pré cueillir un bouquet pendant que je vais causer avec monsieur.

Daly, le coeur gros, n'osa pas désobéir.

Il quitta les jupes de sa mère et s'éloigna lentement, sans perdre du regard l'homme méchant qui lui faisait si peur.

Dès qu'il fut à quelque distance, Régulus se rapprocha de Noémie.

--Voilà, fit-il, ce que je veux de toi: que tu me dises où sont ces dames. On m'a dit à Sanxay qu'elles étaient en voyage.

--Mais je ne le sais pas!

--Tu ne le sais pas?

--Je te le jure!

--Mais quelqu'un, au château, doit bien le savoir.

--Personne.

--C'est sérieux?

--Très sérieux.

--Alors c'est une disparition, une fugue?

--Elles sont parties.

--Parions que je sais pourquoi, moi. Parce que la petite est enceinte.

--Infamie!

--Enceinte de mes oeuvres, et que tu t'en doutes.

--Moi!

--Toi.

Noémie était devenue très rouge et ne put supporter le regard aigu que lui lança son ancien amant.

--Tu vois bien, fit celui-ci, que j'ai raison et que tu ne sais pas mentir. Du reste, je prévoyais la chose, et c'est pour cela que je suis venu ... pour réparer....

--Pour réparer? fit Noémie, les yeux écarquillés, et qui ne comprenait pas.

--Pour réparer mon erreur, mon crime. Je veux tout avouer à la grand'mère.

--Tu aurais ce courage!

--Implorer mon pardon, et me déclarer prêt à rendre à sa petite-fille l'honneur que je lui ai ravi dans un moment de folie.

Noémie écoutait, effarée, ayant peine à cacher sa stupeur, son horreur.

--Tu ferais cela!

--N'est-ce pas honnête?

--Tu as osé rêver une pareille monstruosité, toi le mari de mademoiselle de Frémilly!

--Pourquoi pas? Parce que je ne suis pas riche? J'ai maintenant une belle situation. Et peut-être sera-t-on trop heureux.

Il se dandinait, très fier, ne doutant pas de la réussite de son plan infâme.

Noémie le regardait avec une sorte d'épouvante, stupide à la pensée qu'il eût en tête un tel projet.

Puis elle éclata.

--On te chassera, cria-t-elle, on te chassera comme une bête immonde et malfaisante!

--Pourquoi donc?

--Parce que c'est tout ce que tu mérites. Et quand ton ami, Jacques de Brécourt, apprendra ce que tu as fait, quel crime odieux tu as commis....

--Oh! Jacques de Brécourt, il est loin, et il ne reviendra plus.

--Qu'en sais-tu?

--On revient rarement des pays où il est. Et même s'il revenait, sa présence ne m'épouvanterait pas. Je suis homme à lui tenir tête.

--Je sais, dit Noémie, que tu as toutes les audaces.

--Et tous les courages. Et c'est pour cela que je réussirai. Et tu ferais mieux de te mettre avec moi.

--Avec toi!

--Et de m'aider.

--Moi?

--Pourquoi pas? Vous ne pouvez qu'y gagner, toi et ton fils.

--Jamais, cria-t-elle, jamais je ne t'aiderai dans cette oeuvre infâme. Tu m'as fait commettre déjà assez d'actes indignes, dont je rougis et que je pleurerai toute ma vie. C'est assez de mensonges comme cela, de calomnies et de hontes. Et si j'ai un conseil à te donner, c'est de renoncer à tes projets insensés et de fuir.

--De fuir?

--De ne jamais reparaître devant mes bienfaitrices et devant moi! Car je dirai, moi, qui tu es, ce que tu vaux. Au lieu de te servir, je te démasquerai!

--Ah! c'est ainsi que tu le prends! fit Régulus, abasourdi par cette violente tirade.

--Et c'est ainsi que j'aurais dû le prendre tout de suite, quand tu m'as fait la première proposition.

--Une proposition dont tu t'es bien trouvée, en tout cas, et dont tu profites.

--Dont je profite?

--N'est-ce pas à elle que tu dois de vivre au château, d'élever ton fils en seigneur? Car, malgré toute ta délicatesse, tu ne craches pas, je le vois, sur les bienfaits de celles que tu as trompées.

--Ce sera le remords, la souffrance de toute ma vie.

--Ce qui ne t'empêche pas d'en jouir.