Le lys noir

Chapter 11

Chapter 113,894 wordsPublic domain

La chambre était éclairée par une petite lampe posée sur la cheminée, et dont la lueur était éteinte à demi par un abat-jour rose aux dentelles tombantes. Laurence n'avait pas fait un mouvement.

Elle n'avait pas entendu ouvrir la porte. Elle n'avait pas vu entrer sa grand'mère, et celle-ci, très surprise de cet engourdissement dans lequel elle semblait plongée, s'approcha davantage.

Alors elle eut un léger sursaut.

--Elle dort, fit-elle.

Et elle fit signe au médecin de venir.

Celui-ci fit quelques pas dans la pièce.

Et quand il eut découvert le visage si calme, si pur de la dormeuse, il s'arrêta, comme saisi d'admiration et de respect.

Lui aussi, à cette vue, sentit toutes les mauvaises pensées s'évanouir.

Ce n'était pas une femme, mais un ange qu'il avait devant lui.

Au-dessus des yeux chastement clos, le front semblait lumineux.

Un charme étrange se dégageait de l'ensemble de ces traits fins, qui avaient dans la pénombre une douceur de pastel.

La baronne, que ce spectacle n'hypnotisait pas comme le docteur, eut un geste d'impatience.

--Venez!

Le médecin s'avança tout à fait.

Sans un mot, en éclairant avec la lumière de madame de Frémilly le visage de la dormeuse, il montra à la grand'mère, sur le front, près des tempes, des taches légères, qu'elle n'avait pas remarquées, n'étant pas avertie, mais qu'elle voyait distinctement, maintenant qu'elle était prévenue et qu'elle regardait mieux.

Elle eut un geste violent et cria tout haut:

--L'atroce hypocrite!

Et elle sentit en son coeur une haine s'amasser contre cette enfant, non pas à cause de la faute commise, mais à cause de la dissimulation sournoise avec laquelle même jusqu'à ce jour elle l'avait cachée à sa grand'mère.

Le médecin, effrayé, la calma du regard.

--Prenez garde!

--A quoi?

--Vous pourriez la réveiller.

--Eh! que m'importe!

--Son état exige de grandes précautions.

--Ah! fit madame de Frémilly, je préférerais la voir morte que de la voir ainsi, capable de me mentir avec cette audace!

Elle reprit:

--Ainsi, pour vous, il n'y a plus de doute. Elle est grosse?

--Il n'y en a jamais eu pour moi! dit le docteur.

--Pourtant si vous l'aviez vue! si vous l'aviez entendue! Elle paraît ne rien savoir, ne rien comprendre. L'enfant ne semble pas plus naïf.

--Peut-être, dit le médecin, ne s'est-elle pas rendu compte, en effet, n'a-t-elle pas eu conscience de ce qui s'est passé.

--Et comment?

--Je ne sais pas.

--Alors cet homme est un monstre!

--Je ne puis le dire. Je ne comprends pas.

--Non, docteur, s'écria madame de Frémilly, que son agitation reprenait. Je ne croirai jamais cela. Mais elle est plus ingrate, plus perfide, plus trompeuse qu'aucune femme ne l'a jamais été! Et cela dépasse tellement mon entendement qu'on puisse jouer la comédie avec cet art, avec cette perfection, que je doute encore, malgré tout, malgré votre nouvelle affirmation.

Du geste, le médecin indiqua l'évasement anormal des hanches de la jeune fille, très visible dans la pose qu'elle avait sur le canapé.

--Voyez!

--Oui, fit madame de Frémilly, atterrée, on ne peut plus s'y tromper.

Et, marchant toujours sur la pointe des pieds, elle entraîna le médecin hors de la chambre, hors de la chambre paisible et calme, où l'innocence semblait habiter, mais où il n'y avait plus que de la honte!

Elle était convaincue maintenant, la baronne, convaincue de l'indignité de sa petite-fille, de l'infamie de l'homme qui l'avait séduite et déshonorée, et qu'elle ne se reprochait plus d'avoir chassé, quoi qu'il pût advenir.

Et une grande amertume entra en elle, emplit son âme.

Elle avait donné à cette enfant toute son affection, tous ses soins. Elle l'avait aimée comme une véritable mère.

Toute petite, Laurence avait été fort malade. Elle l'avait disputée à la mort avec un dévouement, un acharnement même qui avaient fait l'admiration du médecin qui la soignait.

Elle avait passé, malgré son âge, les journées et les nuits entières au chevet de l'enfant.

Et voilà comme elle en était récompensée, par la plus noire, par la plus inconcevable ingratitude!

Depuis que Laurence la voyait souffrir, rongée de doutes, elle n'avait pas eu un élan de tendresse ou de pitié.

Elle n'avait pas eu la pensée un moment de se jeter dans ses bras en lui disant:

--C'est vrai, grand'mère, je suis coupable. Pardonne-moi!

Et elle eût pardonné, et elles auraient pu être heureuses encore.

Maintenant il n'y avait plus rien. Aucun lien n'existait plus entre elles. Cette inconcevable froideur de l'enfant, ce manque de confiance, cette inexplicable duplicité, avaient brisé dans le coeur de sa grand'mère toute affection.

Elles allaient vivre désormais l'une près de l'autre comme des étrangères, et peut-être madame de Frémilly ne pourrait-elle pas cacher l'aversion qu'elle ressentait pour celle qui lui avait si effrontément menti et la répugnance que lui causait l'insensibilité de son coeur.

Quand elle fut revenue dans sa chambre avec le médecin qui la suivait, ces mots résumèrent le désarroi de son âme:

--Que vais-je faire?

--Ce que je vous ai conseillé déjà, dit le docteur. Vous voulez que la faute reste secrète?

--Autant que possible.

--Partir.

--Partir?

--Quitter le château pour quelque temps et vous en aller toutes les deux dans un pays où vous ne soyez pas connues, louer sous un nom d'emprunt, n'emmener aucun domestique, et vivre là jusqu'à ce que les couches....

--Les couches! fit la baronne.

--Jusqu'à ce que les couches soient terminées. Si vous avez besoin de moi, je serai à votre disposition. Et vous savez qu'avec moi le secret sera bien gardé.

--Et l'enfant?

--Vous le ferez élever en cachette.

--Si vous croyez que Laurence voudra s'en séparer! Elle aime déjà l'autre!

--Oui, vous me l'avez dit.

--Elle aimait trop cet homme, ce misérable. Elle l'aime trop encore pour abandonner un enfant qu'elle aurait de lui.

--Le plus sage serait de les marier.

--On ne sait pas ce qu'il est devenu.

--S'il aime mademoiselle de Frémilly, il reviendra.

--Eh! sais-je s'il l'aime maintenant? N'est-il pas comme tous les hommes, injuste et trompeur? Il en a abandonné d'autres, il abandonnera Laurence. Il l'a peut-être déjà oubliée. C'est parce que je le savais ainsi, parce qu'on m'avait appris ses trahisons, que je n'avais pas voulu lui donner ma petite-fille. Ah! si Laurence voulait m'écouter, avoir foi en moi, nous irions vivre toutes les deux loin des hommes, et quand je ne serais plus, elle irait dans quelque cloître, à l'abri des passions, finir une vie désormais vouée au malheur.

--Et son enfant?

--Dieu veillerait sur lui!

--Non, dit le médecin, cela n'est pas sérieux, cela n'est pas raisonnable, cela n'est pas humain.

--Ce qui n'est pas humain, c'est de me faire souffrir ce que je souffre!

--Oui, ce qui se passe est cruel en effet.

--J'aimais tant cette enfant! Je n'aurais pas eu pour elle un mot de reproche! Mais je ne suis plus rien. Et je suis sûre qu'elle me hait, puisqu'elle reste insensible à mes prières et à mes larmes et qu'elle a l'atroce courage de chercher à me tromper ainsi!

--Il ne faut pas exagérer, dit le médecin, et voir les choses comme elles sont. Je comprends très bien que mademoiselle de Frémilly, qui ne se rend peut-être pas compte de son état, n'avoue pas une faute qu'elle espère peut-être pouvoir cacher.

--Et quand elle saura, demain, car je le lui dirai, pensez-vous qu'elle avouera? Non, elle continuera à nier, à me jouer la comédie de l'innocence, à prétendre qu'elle ne sait pas, qu'elle n'a rien fait et que cet homme qui la laisse déshonorée n'a, comme elle, rien à se reprocher! Et alors que ferai-je? Continuerai-je à la garder près de moi, à me faire sa complice pour cacher aux yeux de tous son déshonneur? Je ne sais pas si j'en aurai le courage.

--Il le faut, madame.

--Il le faut? Et si je la chassais?

--Vous commettriez une mauvaise action.

--Une action juste, monsieur.

--Non, fit le médecin, tout cela s'apaisera. Demain, quand mademoiselle de Frémilly comprendra que son malheur est sans remède, qu'elle ne pourra plus nier bientôt un état qui sautera à tous les yeux, elle tombera dans vos bras en sanglotant.

--Je n'y crois plus, docteur, je ne crois plus à ce repentir.

--Quoi qu'il en soit, madame, il faut partir. Il est temps. Je ne sais pas si les domestiques se sont aperçus de quelque chose déjà. Mais ils pourraient s'en apercevoir demain. Voilà le beau temps qui va venir, allez quelque part, au bord de la mer. Pas trop loin si vous avez besoin de moi. Je connais près d'ici, à quelques pas de La Rochelle et de Rochefort, un endroit charmant: Fouras. Il n'y a personne encore. Là, vous louerez au bord de la mer un chalet, sous les chênes-verts. Il y a de la verdure à Fouras, bien que ce soit près de la mer. Et à la fin de la saison, quand mademoiselle de Frémilly sera tout à fait rétablie, vous reviendrez ici, ou vous retournerez à Paris, à votre choix.

--Avec l'enfant?

--Vous le garderez avec vous s'il le faut. Vous ne serez pas obligée de dire qu'il est l'enfant de mademoiselle.

--Un bâtard encore! Une fille-mère! Ah! misérables hommes!

--Il n'y a pas, dit le docteur, autre chose à faire, si vous voulez sauvegarder la réputation de mademoiselle.

--Je ne sais pas encore, dit madame de Frémilly, ce que je déciderai. Cela dépendra de l'entretien que j'aurai demain avec Laurence.

--Soyez, dit le médecin, indulgente et bonne.

--Nulle ne sera plus indulgente et meilleure que moi, si l'on a confiance en moi, et si je suis aimée!

Et sur ces mots, le docteur Raymondet et la baronne de Frémilly se séparèrent.

Il était plus de minuit. Tout le monde dormait dans le château, sauf le domestique qui gardait dans la cour la voiture avec laquelle il avait amené le docteur et qui devait le reconduire à Poitiers.

VIII

Il y avait quelques minutes à peine que le docteur Raymondet était parti et qu'on avait entendu résonner sur les pavés de la cour le bruit de la voiture qui l'emmenait, quand Laurence se réveilla du long assoupissement dans lequel la fatigue et le chagrin l'avaient plongée. Elle s'étonna de se voir vêtue et couchée sur son canapé et non dans son lit, et elle se souvint alors de ce qui s'était passé. Elle avait voulu veiller pour savoir de quel mal souffrait sa grand'mère, et le sommeil avait été plus fort que sa résolution.

Elle se leva vivement, regarda l'heure, minuit et demi, et elle fut prise d'une grande inquiétude. Que s'était-il passé? Le médecin était-il venu? Elle écouta.

Un silence profond l'enveloppait.

Elle alla jusqu'à sa porte, l'ouvrit. Tout était désert. Pas une lumière dans les couloirs. Le château semblait endormi tout entier.

Si madame de Frémilly allait plus mal, on serait certainement venu la prévenir. Sa grand'mère dormait sans doute.

Son malaise était passé.

Cependant, pour se rassurer tout à fait, elle résolut d'aller écouter à la porte de la chambre de la baronne. Elle sortit sans bruit, traversa le couloir qui la séparait de sa grand'mère, et dans l'ombre, elle perçut une légère ligne de lumière.

Cette lueur passait sous la porte de madame de Frémilly.

On veillait chez celle-ci.

Une grande angoisse serra le coeur de la jeune fille.

Elle s'avança jusqu'à la porte, et derrière cette porte elle entendit des pas.... Qui marchait? Une servante, sans doute, chargée de garder sa maîtresse.

Celle-ci allait donc plus mal?

Laurence n'y tint plus.

De son doigt replié elle heurta doucement le bois de la porte.

Une voix demanda de l'intérieur:

--Qui est là? Que veut-on?

C'était la voix de madame de Frémilly.

Laurence l'avait reconnue aussitôt.

L'accent était bref, sec, presque menaçant.

La mort dans l'âme, la jeune fille répondit, et sa voix était faible comme un souffle:

--C'est moi, grand'mère.

--Que veux-tu?

--Vous étiez souffrante.

--Et tu viens chercher de mes nouvelles? Entre!

Un spectacle inattendu frappa ses yeux.

Madame de Frémilly, debout, tout habillée, ses cheveux gris épars, allait et venait au milieu de cartons, de malles dans lesquels elle jetait pêle-mêle les objets qu'elle arrachait de ses armoires et de ses tiroirs. Elle était seule.

Laurence resta un instant sans voix, sous le coup de la stupeur qui la tenait.

Elle bégaya enfin:

--Que se passe-t-il? Vous partez?

--Il faut bien, dit madame de Frémilly, sans regarder sa petite-fille, que nous allions cacher ta honte.

Laurence eut un sursaut.

Elle était devenue d'une effrayante lividité.

--Ma honte!

--Je ne veux pas rougir de toi devant mes domestiques.

--Mais, grand'mère....

--Quoi! Vas-tu essayer de me mentir encore? Vas-tu prétendre encore que le médecin se trompe, que tu n'es pas enceinte? Cette femme qui est venue ici, et qui t'a vue, aujourd'hui pour la première fois, l'a reconnu.

--Madame de La Boujatière?

--Oui.... Elle m'a demandé si tu étais mariée, et sur ma réponse négative, elle a laissé tomber ces paroles: «--Si elle était mariée, j'aurais dit qu'elle était enceinte.... Elle a le masque!»

Laurence bégaya:

--Le masque!

Elle ne comprenait pas ce que madame de Frémilly voulait dire.

Elle restait hébétée et comme terrifiée.

Alors, la baronne de Frémilly, outrée de ce qu'elle prenait pour de l'obstination dans le mensonge, dans la volonté de ne vouloir pas comprendre, la baronne de Frémilly alla à Laurence, et violemment, la plaçant devant la glace, en pleine lumière:

--Regarde!

--Quoi, grand'mère?

--Sur le front, près des tempes, ces taches.

--Eh bien?

--Tu ne les avais pas remarquées?

--Non, grand'mère.

--Moi non plus, du reste. Et je ne sais pas où j'avais les yeux. C'est le masque, le masque qui marque les femmes qui deviennent enceintes. Cette femme les a vues en entrant chez moi. Et le médecin me les a désignées.

--Le médecin?

--Il est venu. Je l'ai envoyé chercher.

--Ce n'était pas pour vous?

--C'était pour toi. Nous avons pénétré dans ta chambre. Tu dormais. Il m'a montré ces taches, la déformation de ta taille. Et tu ne nieras plus maintenant, tu ne pourras plus nier. Le fait est là. Demain tu seras mère. Et mère sans époux, comme cette malheureuse, une autre abandonnée, que nous avons recueillie sous notre toit. Et ton enfant sera un bâtard comme son fils!

Laurence ne répondit pas, tellement atterrée par cette terrible révélation, qu'elle ne trouvait pas une parole.

--Ah! fit la grand'mère, triomphante, tu ne te défends plus, tu ne mens plus, tu sens bien maintenant que c'est inutile. Il y a longtemps, n'est-ce pas? que tu t'étais aperçue de ton état et tu as voulu me le cacher jusqu'au bout. Tu ne peux plus maintenant le cacher plus longtemps. Demain tout le monde ici le verra, si on ne l'a vu déjà. Et c'est ce que je ne veux pas. Mon devoir est de sauvegarder ta réputation, de sauver du déshonneur le nom que tu portes et qui est le mien. Et ce devoir je le ferai jusqu'au bout! Apprête-toi à partir avec moi!

Laurence restait toujours muette.

Elle ne reconnaissait plus le visage, l'accent de sa grand'mère, qui lui paraissait, sous le coup de l'irritation, devenue une autre femme.

Et ce qu'elle ne comprenait pas, c'est que cette grand'mère, qui l'aimait, qui la connaissait, crût encore qu'elle était enceinte, quand elle lui avait affirmé vingt fois qu'elle ne l'était pas, qu'elle ne pouvait pas l'être.

Qu'est-ce que cela voulait dire, et pourquoi cette persistance à l'accuser?

Elle murmura, dans l'accablement où ces injustes reproches la jetaient:

--Je vous jure, grand'mère, que vous vous trompez, qu'on se trompe!

--Des mensonges toujours! Tu dois bien savoir pourtant que je ne mens pas, que ce médecin ne ment pas, qu'il n'a aucun intérêt à mentir. Du reste, il y a de la grossesse des signes infaillibles.

Elle baissa la voix et posa à la jeune fille des questions d'un ordre tout intime.

Celle-ci répondit négativement.

--Tu vois bien, fit la grand'mère, que c'est vrai.

--Alors, bégaya la pauvre Laurence, je ne sais plus.

--Tu avoues?

--Je n'avoue rien. Je ne m'explique pas.

--Ah! fille obstinée! Et c'est cet homme, ce misérable que j'ai chassé!

--Ce n'est personne, grand'mère....

--Ah! s'écria madame de Frémilly, outrée, hors d'elle, tu lasserais la patience d'un Dieu!

--Vous ne m'aimez plus! gémit l'infortunée.

--Je te hais!

--Vous me haïssez?

--Je te hais pour ton hypocrisie.

--Mais je n'ai rien fait.

--Je n'y crois plus! Je ne crois plus à rien, à rien de toi! Prépare-toi à me suivre. Nous partirons demain avant le jour, en nous cachant comme des voleuses, moi, la baronne de Frémilly, toi, ma petite-fille, et nous vivrons obscurément, dans quelque maison isolée, comme le médecin me l'a conseillé, jusqu'à ce que tu sois délivrée.

--Délivrée!

--Quant à l'enfant qui naîtra, il sera élevé loin de nous.

--Je ne sais pas, grand'mère, dit Laurence, qui s'était ressaisie un peu, et que cette injustice qu'on mettait à l'accabler avait à la fin révoltée, je ne sais pas, comme vous le dites, si j'aurai un enfant, et de qui sera cet enfant; mais, né de moi, il ne me quittera jamais!

--Tu le promèneras à la main, comme le trophée de ta honte!

--Je ne l'abandonnerai pas....

--C'est moi alors qui t'abandonnerai, car je ne partagerai pas ton déshonneur!

--Vous ferez comme il vous plaira, grand'mère. Je vivrai seule avec mon fils, en pensant à Jacques.

--A cet homme qui t'a déshonorée et qui t'abandonne, avec, dans les flancs, le fruit de ta honte.

--Je n'ai rien à reprocher à Jacques.

--Pourtant si tu as un fils....

--C'est que Dieu aura voulu me le donner.

--Sans crime?

--Je ne sais pas, grand'mère, ce que vous appelez un crime.

--Ce que j'appelle un crime, c'est d'abuser, comme cet homme l'a fait, de l'ignorance, de la naïveté d'une enfant, car tes paroles démontrent combien tu es innocente encore, et cela le rend plus abominable à mes yeux.

--Jacques était digne de mon amour, fit la sublime enfant.

--Ne le défends pas devant moi, surtout à cette heure! cria la grand'mère avec violence. Je n'ai pas connu sur terre, sachant ce que je sais maintenant, d'être plus odieux, plus lâche et plus vil!

--Grand'mère!

--Va te préparer!

--Vous ne pardonnerez jamais?

--Tant que tu ne parleras pas devant moi avec horreur d'un être indigne, je n'aurai pour toi ni affection ni tendresse et ne sentirai dans mon coeur pour vous deux que du mépris!

--Du mépris! bégaya la pauvre enfant comme frappée au coeur! Ah! grand'mère, grand'mère!

Mais sans être attendrie par cette plainte si touchante, la baronne de Frémilly, n'ayant plus conscience de ses paroles, tant la colère, l'indignation la transportaient, la baronne de Frémilly poursuivit avec plus de violence:

--Tu n'es plus pour moi qu'une étrangère, et une étrangère pour laquelle je n'ai pas d'estime!

Effarée, Laurence ouvrit la bouche, voulut parler; aucun son ne sortit de ses lèvres. Elle battit l'air de ses bras, désordonnément, puis elle roula à terre, évanouie.

IX

En voyant tomber raide devant elle sa petite-fille, la baronne de Frémilly eut enfin conscience de sa cruauté.

Elle jeta un terrible cri:

--Je l'ai tuée!

Puis elle se précipita, échevelée, les vêtements en désordre, à travers les couloirs obscurs et endormis du château en appelant au secours.

La première personne qui accourut, et la seule, car les domestiques couchaient loin de là et ne s'étaient pas réveillés, ce fut Noémie.

Elle arriva nu-pieds, en chemise, n'ayant pas pris le temps de se vêtir.

Madame de Frémilly lui montra Laurence étendue.

--Je l'ai tuée! dit-elle.

--Tuée!

Noémie s'agenouilla auprès de la jeune fille, mit la main sur son coeur et dit:

--Non, elle vit!

Mais en même temps ses yeux s'effarèrent.

Une lividité terrible envahit ses traits.

Madame de Frémilly, blême d'épouvante, demanda:

--Qu'avez-vous?

Sourdement, pour elle seule, Noémie murmura:

--Elle est enceinte!

Et une horreur glaça la pointe de ses cheveux.

Elle comprenait le drame intime qui venait de se dérouler entre les deux femmes et dont elle seule connaissait les causes.

Et elle se demanda ce qu'elle allait faire.

Madame de Frémilly, qui l'observait, pensa:

--Elle a tout deviné. Ah! il est temps de partir!

Elle était convaincue que cette femme, qui leur devait tout, ne trahirait pas leur secret: mais que deviendraient-elles si d'autres qu'elle au château l'apprenaient?

Noémie restait terrifiée et tragique à la pensée des souffrances morales qui allaient s'abattre sur ces deux créatures et par la faute de l'homme qu'elle haïssait et méprisait et dont elle était devenue l'exécrable complice.

Et elle cherchait en son esprit effaré s'il ne lui serait pas possible de réparer le mal fait, et dont son âme horrifiée pressentait les épouvantables suites.

Et comment?

Parler, dire ce qu'elle savait, ce serait peut-être aggraver la douleur des malheureuses femmes en leur apprenant que l'auteur du crime, le père probable de l'enfant que mademoiselle de Frémilly portait sûrement en ses flancs était un misérable pour lequel elles ne pouvaient avoir toutes les deux que du dégoût et qui ne pouvait leur offrir aucune réparation.

Leur dire cela, c'était enfoncer plus avant le poignard planté déjà au milieu de leur coeur.

Se taire, c'était prendre une part de l'abominable action, accepter avec l'être immonde une complicité cent fois plus horrible encore peut-être que celle à laquelle elle avait eu l'abominable faiblesse de consentir.

Et la coupable femme restait avec ce point d'interrogation formidable: Que faire?

Et elle était déchirée par cette atroce perplexité, elle qui aurait donné sa vie pour épargner même l'ombre d'un chagrin à celles qui avaient accueilli son fils.

Elle allait les voir se débattre devant elle, agoniser de douleur sans oser leur venir en aide et les soulager, elle qui seule peut-être aurait pu le faire.

La situation était terrible, et Noémie demeurait devant elle dans une sorte d'hébétude tragique, ne pouvant se résoudre à rien, ne sachant de quel côté était pour elle le devoir.

Cependant Laurence avait fait un mouvement.

Elle promena autour d'elle ses regards étonnés, vit sa grand-mère, Noémie et parut se souvenir.

Alors on vit comme une horreur au fond de ses yeux, et un tressaillement agita son corps affaibli et délicat.

Madame de Frémilly, tremblant qu'un mot imprudent ne sortît de ses lèvres devant une étrangère, dit à Noémie.

--Allez vous reposer, mon enfant.

--Mais, madame, vous pouvez avoir besoin de moi.

--Non, pas maintenant. Je désire rester seule avec ma petite-fille.

La mère de Daly se retira.

En partant elle jeta sur les deux femmes un long regard et se demanda encore:

--Que vais-je faire?

Puis elle sortit et referma la porte derrière elle.

Laurence s'était levée.

Elle se rappelait à présent les horribles paroles de sa grand'mère qui l'avaient comme foudroyée et elle ne voulut pas s'abaisser davantage à faire entendre des protestations auxquelles on ne croyait pas et des plaintes qui laissaient le coeur de madame de Frémilly indifférent.

Elle redevint digne et brave, mais son visage resta empreint d'une mortelle tristesse.

Elle sentait qu'il n'y avait pour elle dans le coeur de sa grand'mère aucune affection, et comme elle n'avait rien fait pour mériter une telle indifférence, elle se raidit contre l'affreuse destinée qui était désormais la sienne et se résigna sans lutte nouvelle à son misérable sort.

Elle demanda avec une soumission attendrie:

--Qu'ordonnez-vous, madame, que je fasse?

--Que vous prépariez tout pour partir ce matin à la première heure. Le domestique qui est allé conduire à Poitiers M. Raymondet va rentrer et il nous emmènera sans avoir dételé son cheval. Je veux que le jour levant ne nous trouve plus ici.

--Dans une demi-heure vous pourrez frapper à ma porte. Je serai prête.

Elle sortit.

Madame de Frémilly ne fit pas un geste pour la retenir, ne lui dit pas un mot, bien qu'elle eût le coeur oppressé d'une effroyable douleur.