Chapter 10
--O mon enfant! s'écria-t-elle, vivons pour elles tous les deux, pour réparer le mal fait déjà! Que toutes les heures de notre vie y soient consacrées désormais!
Comme la mère achevait ces paroles, les yeux de l'enfant s'ouvrirent.
Il eut un grand geste de surprise, et ses lèvres laissèrent échapper ce mot:
--Maman!
Noémie réprima un cri.
--Mon fils!
Et elle saisit le petit, le couvrit de caresses et de baisers fous.
--Ah! tu m'as reconnue, mon mignon! Et tu ne t'attendais pas à me voir! Qu'as-tu pensé?
--J'ai pensé, maman, que je rêvais.
Un bien beau rêve, maman!
--Non, mon chéri, tu ne rêves pas. C'est bien moi, ta mère, qui suis près de toi. Et je ne te quitterai plus, plus jamais.
L'enfant eut un petit mouvement de frayeur.
--Tu vas m'emmener?
--Non, mon chéri. Nous resterons ici.
--Ici?
--Oui; je coucherai près de toi, dans la même chambre, et, ni jour ni nuit, nous ne nous quitterons.
--Et nous n'irons plus là-bas?
--Où, là-bas?
--Près de cet homme.
--A Paris? Non, jamais. Nous ne reverrons plus ce misérable.
--Ah! que je vais être heureux, maman! Je l'étais déjà. Mais c'était toi qui me manquais.
--Moi? mon chéri. Tu m'aimes donc?
--Oh! oui, maman!
--Eh bien, nous ne nous quitterons plus.
--Ah! que je suis heureux!
--Pourtant, fit la mère, écoute bien, mon mignon, ce que je vais te dire.
--Oui, maman.
--Et tâche de me comprendre. Il ne faut pas que l'on sache ici que je suis ta mère, que tu es mon fils.
--Bien, maman.
--Il ne faudra jamais m'appeler maman devant le monde.
--Oui, maman, je tâcherai.
--Il faut le faire, mon chéri, pour que nous ne nous quittions plus. Sans cela, nous serions peut-être obligés de nous séparer encore.
--Oh! alors, maman, je ne l'oublierai pas! Ils continuèrent longtemps encore à causer ainsi et à s'embrasser. Puis, Noémie songea à se coucher. Elle était brisée de fatigue.
Elle borda avec soin son enfant.
--Dors, mon mignon, dit-elle. Il est tard maintenant. Je vais dormir ici, là, près de toi. Mes yeux ne te quitteront pas.
--Et demain matin, quand nous serons réveillés, tu voudras bien, petite mère....
--Quoi, mon chéri?
--Que j'aille dans ton lit, comme autrefois?
--Ah! je crois bien!
--Dès que tu seras réveillée, tu m'appelleras. Mais je serai réveillé le premier, tu verras.
--Non, dors bien.
La mère déposa sur le front de l'enfant un dernier baiser; puis, après avoir éteint la lumière, elle se déshabilla silencieusement et se coucha.
Jamais encore elle ne s'était sentie aussi heureuse.
Cependant, Laurence était restée quelque temps dans la chambre de sa mère pour causer avec elle.
Elle lui dit:
--Que vous êtes bonne, ma mère, de garder ainsi près de vous cette malheureuse femme et son enfant!
--J'avais peur que sa vue ne te fût pénible.
--A moi, ma mère?
--Elle a été aimée....
--De Jacques?... Oh! je ne suis pas jalouse? Si je ne dois plus revoir Jacques, comme c'est probable, nous servirons de famille à cette pauvre femme abandonnée et à son enfant.
--Tu répareras, dans ta charité sublime, les fautes d'un autre.
La baronne resta un instant silencieuse.
Puis, se rapprochant de sa petite-fille:
--L'aimes-tu toujours? demanda-t-elle.
--Toujours, grand'mère, répondit Laurence.
Elle ajouta:
--Je ne comprends pas que l'on aime deux fois dans la vie.
--Pourtant, il ne t'aime pas, lui.
--Il ne m'aime pas?
--S'il t'avait aimée, il ne serait pas parti ainsi.
--Il est venu, grand'mère, et vous l'avez chassé.
Madame de Frémilly frissonna et ne répondit rien.
--Tu m'en veux? demanda-t-elle au bout d'un instant à sa petite-fille.
--Puis-je t'en vouloir, grand'mère? fit celle-ci. Ce que tu as fait, tu l'as fait pour mon bien. Je souffrirai, mais je ne saurais t'en vouloir.
--Tu es un ange! dit madame de Frémilly en embrassant sa petite-fille.
Puis elle la renvoya.
Elle était incapable de supporter plus longtemps sa vue.
Elle s'en voulait de l'avoir rendue malheureuse.
Si elle ne s'était pas montrée si sévère, Jacques serait là, près d'elle. Ils s'aimeraient et ils seraient heureux, tandis que leur existence était vouée, pour toujours peut-être, à cause d'elle, au malheur et aux larmes.
Elle ne croyait plus du tout aux paroles du médecin, à la séduction dont Laurence aurait été victime. On ne pouvait pas mentir avec ces yeux de loyauté et d'innocence!
V
La confiance était revenue tout entière au coeur de la baronne de Frémilly. Elle ne doutait plus de la loyauté et de la sincérité de sa petite-fille. Le médecin s'était trompé. Et elle en était maintenant si convaincue, qu'elle ne désirait même pas le revoir pour qu'il se livrât à un examen nouveau.
Sa déception, quand la vérité lui serait révélée, démontrée, irréfutable, cette fois, n'en devait être que plus terrible, la chute du haut de ses illusions plus profonde.
En ce sombre château de Marconnay, où la grand'mère et la petite-fille s'étaient enfermées, on ne recevait pas de visites.
Madame de Frémilly, vivant à Paris depuis longtemps, n'avait conservé dans ce coin du Poitou aucune relation.
Elles vivaient donc seules, toutes les deux, ne sortant pas. Souvent Laurence s'attardait, avec Noémie, dans la chambre de l'enfant, dont le babil l'amusait. Car le petit, maintenant qu'il n'était plus paralysé par la présence du terrible Régulus Boulard, qu'il se sentait heureux et choyé, était devenu gai et causeur.
La jeune fille avait essayé, à plusieurs reprises, de parler à la mère de celui qu'elle croyait avoir été son amant, et auquel elle ne pouvait s'empêcher de penser. Mais la pauvre femme, qui n'en pouvait rien dire et que cette conversation gênait, car elle lui rappelait son criminel mensonge, évitait de répondre, et Laurence, de peur de raviver son chagrin, du moins elle le pensait ainsi, n'insistait pas.
Un après-midi, comme elle était avec Noémie dans la chambre du petit, dont les fenêtres donnaient sur la grande cour la précédant, elle vit, avec surprise, entrer dans cette cour une sorte de grande berline, démodée, qu'elle n'avait jamais vue encore, et elle eut un petit frémissement.
Qui donc leur arrivait là? Une visite? Et qui?
Elle continua à regarder, et elle vit descendre de la voiture, arrêtée au bas du perron, une vieille femme endimanchée qu'elle ne connaissait pas.
Et, un instant après, une servante montait la prévenir que madame la baronne la priait de descendre au salon.
Plus de doute. C'était une visite.
Elle courut à son cabinet de toilette, s'arrangea à la hâte et alla rejoindre sa grand'mère.
Dans le salon, près de la cheminée, se tenait la vieille dame qu'elle avait vue arriver, et à qui la baronne de Frémilly la présenta aussitôt.
--Laurence, ma petite-fille.
Et à Laurence:
--Madame de La Boujatière, une voisine, une ancienne camarade.
Et la visiteuse tourna, du côté de Laurence, une figure parcheminée et ridée, ornée d'un nez très pointu, percée de petits yeux aigus, dont elle abritait l'éclat derrière les verres d'un face-à-main en écaille.
Elle fut tout de suite antipathique à Laurence.
Pourtant, elle se montra d'une amabilité bruyante.
Ayant dévisagé, en s'aidant de son face-à-main, la jeune fille qui entrait, elle s'écria:
--C'est votre petite-fille? Elle est charmante.
Et presque aussitôt:
--C'est un crime de l'avoir enfermée, si jolie et si jeune, en ce nid de hiboux.
Puis, s'adressant à Laurence:
--Vous ne vous ennuyez pas un peu ici, mon enfant, surtout à cette saison?
--Je ne m'ennuie jamais, madame, répondit la jeune fille, quand je suis auprès de ma grand'mère.
--Vous ne regrettez pas Paris et ses fêtes? Paris est superbe, à cette époque. Je m'en souviens. Lorsque j'avais votre âge, j'habitais Paris. Nous ne passions pas une soirée à la maison. Quand ce n'était pas jour d'Opéra, nous avions les dîners, les bals.
--Même à Paris, dit la baronne, nous sortions peu, Laurence et moi.
--Vous n'aimez pas le monde?
--Pas beaucoup, je vous l'avoue.
--Moi, je l'ai adoré. Et je n'aurais pas quitté Paris de mon bon gré. Mais, des revers de fortune ont obligé mon mari à changer son genre de vie et à venir se réfugier dans son château, qui n'est pas bien plus gai que le vôtre, et où nous menons, comme vous, une vie de reclus. Mon mari chasse, s'occupe de surveiller ses terres. Moi, je lis ou je me nourris de mes souvenirs.
--Il y a longtemps, demanda la baronne de Frémilly, que vous êtes fixés à La Boujatière?
--Près de vingt ans.
--Et, depuis vingt ans, nous ne nous étions pas vues!
--Oui, il y a bien cela. Mais je n'ai pas oublié que nous avons été en pension ensemble, que nous avons même un instant été très intimes.
--C'est vrai, dit la baronne, dont l'esprit sembla se reporter aux temps très anciens qu'on lui rappelait, et qui resta un moment toute rêveuse.
La visiteuse reprit:
--J'ai su, ma chère amie, que vous n'avez pas été toujours très heureuse.
--Je ne l'ai jamais été, dit la baronne.
--J'ai connu votre mari. Un bel homme.
--Un monstre!...
--C'est ce que l'on m'avait dit. Moi, le mien n'est pas très intelligent. Il s'est laissé manger sottement sa fortune par un tas d'aigrefins, mais il est bon, et je n'ai pas eu le courage de lui en vouloir.
La conversation tombait.
Madame de Frémilly en profita pour sonner et commander d'apporter le thé.
--J'espère, dit madame de La Boujatière, que nous nous reverrons, maintenant que nous avons renoué connaissance?
--Assurément, dit la baronne aimablement.
--On s'ennuie trop de ne voir personne. Il n'y a pas, autour de nous, trois personnes à fréquenter. Les Forzon ont quitté le pays à la suite de je ne sais quel drame. Le château de Vançay est désert. Presque toutes nos anciennes familles ont émigré ou se sont éteintes.
--Oui, la noblesse diminue peu à peu, dit la baronne. Avec cela, on se perd de vue. Parions que si je n'étais pas venue vous voir, vous n'auriez jamais songé qu'il y avait à La Boujatière, derrière les murs gris du vieux château, une ancienne amie de pension?
--J'avoue, dit madame de Frémilly, que je n'y aurais pas pensé.
La servante entrait avec le thé sur un plateau.
Laurence prit les tasses et servit elle-même la visiteuse et sa grand'mère.
Puis, la servante ayant oublié les liqueurs, elle sortit pour aller les chercher dans le placard où les enfermait la baronne.
Quand elle eut disparu, madame de La Boujatière se rapprocha de son amie, et, à demi-voix:
--Elle n'est pas mariée, votre petite?
--Non, fit la baronne, surprise. Pourquoi?
--J'aurais juré qu'elle était enceinte.
Madame de Frémilly devint pâle comme la mort.
--Enceinte, Laurence?
--Elle en a le masque.
--Le masque?
--Vous n'avez pas remarqué ces taches près des tempes?
--Du tout.
--Puis, il y a l'élargissement des hanches. Mais je me suis trompée. Je ne savais pas qu'elle n'était pas mariée.
En prononçant ces paroles, madame de La Boujatière avait regardé à la dérobée madame de Frémilly, et elle fut surprise de l'altération soudaine de ses traits.
--Tiens, tiens, pensa-t-elle, il y a quelque chose. Et c'est peut-être pour cela qu'elles sont venues, en pleine saison, se cacher si loin de Paris.
Mais elle n'insista pas.
--On se fait souvent des idées, murmura-t-elle.
Madame de Frémilly ne répondit pas.
Elle était trop troublée pour parler.
Tous ses doutes la reprenaient, et plus terribles.
Et alors elle ne savait plus que penser de la duplicité, de l'hypocrisie de sa petite-fille, si c'était vrai.
Et pourquoi ne serait-ce pas vrai?
Cela avait frappé l'oeil exercé et malveillant de son amie.
Et elle qui ne s'était aperçue de rien, sans doute parce qu'elle voyait Laurence tous les jours et qu'elle ne voulait pas se rendre à l'évidence!
Mais cela était visible, pourtant.
Le médecin s'en était aperçu, et voilà qu'une étrangère, qui voyait Laurence pour la première fois, en était frappée.
Peut-être les domestiques s'en étaient-ils aperçus aussi.
En tous cas, demain, si c'était vrai, ce serait visible à tous les yeux. La honte de Laurence serait publique.
Madame de Frémilly avait reçu de cette découverte un tel coup, qu'elle restait comme assommée.
Elle ne répondit même plus à la visiteuse.
Et celle-ci prit le parti de prendre congé.
Elle se leva au moment où Laurence rentrait.
--Vous partez déjà, madame? s'écria la jeune fille.
Elle se tourna vers sa grand'mère pour lui dire qu'elle ne trouvait pas la clef du placard et que c'était pour cela qu'elle s'était attardée.
Mais elle vit la figure de celle-ci si livide qu'elle resta saisie et sans voix.
Elle demanda:
--Qu'avez-vous, grand'mère?
--Rien. Pourquoi?
--Vous êtes toute pâle.
--Ce n'est rien; la chaleur, sans doute.
Madame de La Boujatière tendit la main.
--Mon mari doit être impatient.
Elle s'adressa à la baronne:
--On vous verra bientôt, chère amie?
--Oui, bientôt, répondit machinalement madame de Frémilly.
En parlant, elle regardait Laurence.
Les détails dont avait parlé madame de La Boujatière, et qu'elle n'avait pas remarqués encore, la frappaient maintenant.
Oui, le masque. Laurence avait le masque.
Tout était vrai.
Oh! l'horreur!...
L'horrible, l'atroce menteuse!
Elle semblait, candide encore, ignorer tout, avec sa figure d'ange.
L'épouvantable comédie!
Cette fille aurait trompé Dieu!
--Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?
C'était madame de La Boujatière qui parlait à Laurence.
Celle-ci tendit ses joues.
La vieille femme y posa un baiser glacé; puis elle se retira.
Que pensait-elle?
C'est ce que se demanda la baronne de Frémilly quand elle eut disparu.
Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et elle restait morne, l'oeil atone.
Laurence courut à elle.
--Je suis sûre, grand'mère, fit-elle, que vous avez quelque chose. Que vous a dit cette femme?
--Rien, rien, répondit la grand'mère brusquement, laisse-moi!
--Que je vous laisse? Mais si vous êtes souffrante?
--Je n'ai besoin de personne. Va-t'en!
--Comme vous me parlez! Que vous ai-je fait?
Laurence avait des larmes dans les yeux.
Madame de Frémilly sentit qu'elle allait se laisser attendrir, se laisser tromper encore, et elle la repoussa.
La jeune fille s'éloigna en pleurant.
Quand elle fut seule, madame de Frémilly se leva, courut au cordon de sonnette, et au domestique qui se présenta à son appel.
--Qu'on parte à Poitiers tout de suite, ordonna-t-elle, chercher le médecin, et qu'on l'amène ici ce soir, cette nuit, à quelque heure que ce soit, je l'attendrai!
--Oui, madame la baronne.
--Allez!
Et la malheureuse grand'mère retomba sur son fauteuil, plus morte que vive. Ce n'était plus la faute de sa petite-fille qui l'accablait ainsi, mais la scélératesse et le manque de coeur que dénotait son obstiné mensonge. Elle voulait la démasquer, la forcer à avouer sa perfidie. Mais, pour cela, il lui fallait des preuves, et elle allait les demander au médecin.
VI
Le coeur déchiré par les paroles de sa grand'mère et le ton dont elles étaient dites, Laurence monta dans sa chambre, s'y enferma et pleura.
Que se passait-il? Qu'avait-on dit à madame de Frémilly et que pensait-elle? Jamais elle n'avait été pour sa petite-fille si cruelle et si dure.
Pourtant, elle ne devait plus croire aux sottises de ce médecin. Elle savait bien que Laurence était innocente de ce dont on l'accusait. Quoi, alors? Quoi? La malheureuse jeune fille se perdait en conjectures.
Elle resta longtemps immobile, comme écrasée, et ne fut tirée de l'espèce d'anéantissement douloureux où elle était plongée que par un coup discret frappé à sa porte.
Elle cria d'entrer, et ce fut Noémie qui parut, suivie du petit Daly.
En voyant les yeux rougis de la jeune fille, son visage attristé, elle s'écria:
--Qu'avez-vous mademoiselle? Vous avez pleuré? On vous a fait du chagrin!
Laurence ne répondit pas.
Elle secoua la tête douloureusement.
--Ce n'est rien, répondit-elle. Ne vous inquiétez pas. Je suis souvent triste!
--Moi qui donnerais ma vie, fit Noémie, pour vous épargner une peine!
--Vous ne pouvez rien pour moi, murmura la jeune fille, ni vous ni personne.
Noémie s'approcha, et, à mi-voix, pendant que Daly jouait:
--Vous pensez à lui?
Laurence tressaillit.
Et elle répondit vivement:
--J'ai chassé son image de mon coeur, comme vous l'avez chassée vous-même.
--Pourtant, s'il vous aimait et si vous le saviez.
--Il vous a trahie. Il me trahirait aussi.
Noémie ne répondit pas.
Le secret vint à ses lèvres.
Elle fut sur le point de tomber à genoux et de crier:
--Ce n'est pas vrai!... Je vous ai menti!... Il ne m'a pas trahie!... Il ne me connaît pas! Cet enfant n'est pas son fils. Aimez-le! il est digne de vous!
Elle n'osa pas.
Ses yeux tombèrent sur le petit.
Et elle eut peur.
Elle eut peur de ce qui adviendrait d'elle et de lui, de lui surtout, si elle révélait son infamie.
Elle se voyait ignominieusement chassée et maudite, retombant, elle et son fils, entre les mains du misérable qui les avait tant martyrisés.
Le coeur déchiré, elle se tut.
L'heure n'était pas venue. Mais elle pensait bien qu'elle sonnerait un jour, qu'elle pourrait, par une confession complète, se laver de toutes ses souillures, de tous ses crimes.
Elle aimait Laurence et souffrait de la voir souffrir.
Mais elle était mère, et elle aimait son fils par-dessus tout.
Elle ne parla pas, et, voyant que Laurence, perdue en ses pensées, demeurait aussi silencieuse, elle se tourna vers son fils:
--Viens, Daly, dit-elle, nous gênons mademoiselle.
--Vous ne me gênez pas, dit doucement Laurence, mais je suis trop triste pour causer. Demeurez ici, si vous le désirez, mais ne me parlez pas.
--Je vais promener un peu mon fils avant de dîner. Viens, Daly.
Et comme l'enfant se dirigeait vers la porte, Noémie lui dit:
--Tu n'embrasses pas mademoiselle?
--Si, tite mère.
Et le petit tendit son front à Laurence.
Celle-ci y déposa un baiser convulsif et se mit à pleurer de nouveau, plus abondamment.
Noémie entraîna l'enfant, et dit, en contemplant Laurence:
--Ah! oui, je sécherai ces larmes!
Et elle sortit, toute rêveuse.
Derrière elle, Laurence retomba dans son désespoir morne.
Quand l'heure du dîner arriva, on vint l'avertir qu'elle était servie.
Elle dînait seule, dans la salle à manger avec sa grand'mère.
On servait Noémie et l'enfant dans leur chambre.
Elle descendit après avoir lavé, avec de l'eau fraîche, ses yeux brûlés de larmes.
La salle à manger était vide.
Madame de Frémilly n'était pas là encore.
Laurence demanda:
--A-t-on prévenu grand'mère?
--Oui, mademoiselle.
--Elle va descendre?
--Je ne sais pas, mademoiselle.
On attendit.
Les domestiques se tenaient dans la salle, prêts à servir.
Madame de Frémilly ne paraissait pas.
Au bout d'un instant, une servante se montra.
--Madame la baronne, dit-elle, prie mademoiselle de dîner seule. Elle est un peu souffrante.
Laurence demanda:
--Qu'a-t-elle donc?
La domestique fit un geste vague.
Elle n'en savait rien.
Alors, Laurence s'élança vers l'escalier, le grimpa quatre à quatre et arriva à la porte de sa grand'mère.
Comme elle allait l'ouvrir, une domestique l'arrêta.
--Madame la baronne repose, dit-elle. Elle a recommandé de ne pas la déranger.
--Mais je veux la voir.
--J'ai l'ordre de ne laisser pénétrer personne.
--Pas même moi?
--Pas même mademoiselle.
--Qu'a-t-elle donc?
--Je ne sais pas. On est allé chercher un médecin.
--Un médecin? Alors grand'mère est sérieusement malade?
--Non, mademoiselle, je ne le crois pas. Elle est un peu fatiguée seulement. Ce ne sera rien. Elle-même le dit. Mais elle dort en ce moment.
--Elle dort?
--Oui, mademoiselle. Elle a recommandé de dire à mademoiselle de dîner tranquille, de ne pas s'inquiéter.
Laurence n'insista pas.
Il était évident que sa grand'mère ne voulait pas la voir.
Etait-elle malade seulement?
Elle en doutait.
Mais le médecin?
L'avait-on réellement envoyé chercher et était-ce pour madame de Frémilly?
Laurence ne savait plus que penser et que croire.
Qu'est-ce que tout cela signifiait?
Elle redescendit dans la salle à manger, le coeur serré, et elle ne put pas toucher aux mets qu'on lui servit.
Après le dîner, elle essaya de revoir sa grand'mère.
Elle se heurta à la même consigne absolue.
Alors, elle rentra dans sa chambre, plus attristée que jamais, et, sans songer à se déshabiller, elle s'étendit sur un canapé, où elle finit par s'endormir.
Il était plus de dix heures, quand le médecin qu'on était allé chercher, M. Raymondet, fut introduit discrètement dans le château par le domestique qui l'avait amené.
On le conduisit directement à la chambre de la baronne.
--Avec quelle impatience je vous attendais! fit celle-ci en le voyant entrer.
--Que se passe-t-il? Mademoiselle est-elle plus mal?
Une servante était demeurée, attendant les ordres.
La baronne la renvoya.
Et, quand elle fut partie:
--Ce n'est pas parce qu'elle est malade, fit madame de Frémilly, que je vous ai fait appeler.
--Pourquoi donc?
--Parce que je veux savoir ... parce que je veux savoir si vous ne vous êtes pas trompé l'autre jour, si ma petite-fille, comme vous me l'avez dit, est vraiment enceinte.
--Mais, madame la baronne, fit aussitôt le docteur, il n'y a pas le moindre doute à avoir là-dessus.
--Pas le moindre doute?
--Non, pas le moindre. Et si je n'avais pas eu une certitude, je ne me serais pas prononcé aussi catégoriquement. Ce sont là des choses si délicates! Du reste, je suis prêt à vous le prouver.
--Et comment?
--Elle est couchée, à cette heure. Elle dort.
--Probablement.
--Eh bien! nous allons entrer dans sa chambre, et je vous mettrai sous les yeux les preuves.
--Oui, fit la grand'mère, résolue, allons!
Et elle se disposa à sortir avec le médecin.
Mais elle ne put s'empêcher de murmurer tout haut:
--Ah! si c'est vrai, c'est la plus infâme, la plus indigne des créatures!
--Pourquoi donc? demanda le docteur surpris.
--Comme elle m'a trompée, comme elle m'a menti!... Elle m'a affirmé avec tant de conviction, avec une telle sincérité dans la voix, une telle candeur dans le regard, qu'elle n'avait eu conscience de rien, que j'avais fini par la croire!
--C'est possible, dit le médecin, qu'elle ne se soit pas rendu compte.
--Alors, cet homme aurait abusé d'elle à son insu, abusé de sa naïveté, de son ignorance? Ce serait alors le plus méprisable et le plus vil des hommes!
--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, madame la baronne; ce que je puis affirmer, c'est que je ne me suis pas trompé, que mademoiselle de Frémilly est enceinte.
--Il faut bien, fit la grand'mère, que ce soit vrai, puisqu'une personne qui ne la connaît pas, qui l'a vue aujourd'hui pour la première fois, s'en est aperçue.
--Et qui donc?
--Une ancienne camarade de pension, qui est venue me rendre visite. Elle m'a demandé perfidement si ma petite-fille était mariée. Mais elle devait savoir le contraire. Et, quand je l'ai interrogée pour savoir pourquoi elle me faisait cette question, elle m'a répondu: «Parce que, si elle était mariée, j'aurais cru qu'elle était enceinte: elle a le masque.»
--Oui, dit le médecin, elle l'a. Et je vais vous le montrer!
Et tous les deux, à pas furtifs, éclairés par le flambeau que la baronne tenait à la main, et dont la lumière dansait dans l'ombre des couloirs, ils se dirigèrent vers la chambre de mademoiselle de Frémilly.
VII
Doucement, avec d'infinies précautions, la baronne tourna le loquet de la porte. Le silence était profond. Le château tout entier semblait endormi. On n'entendait d'autre bruit que le souffle des rafales qui venaient se briser contre les lourdes murailles, en agitant les ardoises des tourelles.
La porte ouverte, madame de Frémilly avança la tête. Et elle eut un petit recul.
--Elle n'est pas couchée, fit-elle.
En effet, elle venait d'apercevoir la jeune fille étendue, tout habillée, sur son canapé.
Le médecin cessa d'avancer.
Il restait dans l'ombre, ne voulant pas être vu, si mademoiselle de Frémilly ne dormait pas.
La grand'mère seule fit quelques pas dans la pièce, en couvrant de ses mains la lumière trop vive du flambeau qu'elle tenait.