Le Lutrin, poème héroï-comique

Part 2

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La Discorde, qui voit leur honteuse disgrâce, Dans les airs, cependant tonne, éclate, menace, Et, malgré la frayeur dont leurs coeurs sont glacés, S'apprête à réunir ses soldats dispersés. Aussitôt de Sidrac elle emprunte l'image : Elle ride son front, allonge son visage, Sur un bâton noueux laisse courber son corps, Dont la chicane semble animer les ressorts ; Prend un cierge en sa main, et d'une voix cassée, Vient ainsi gourmander la troupe terrassée.

Lâches, où fuyez-vous ? quelle peur vous abat ? Aux cris du vil oiseau vous cédez sans combat ? Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace ? Craignez-vous d'un hibou l'impuissante grimace ? Que feriez-vous, hélas, si quelque exploit nouveau Chaque jour, comme moi, vous traînait au barreau ; S'il fallait, sans amis, briguant une audience, D'un magistrat glacé soutenir la présence, Ou, d'un nouveau procès, hardi solliciteur, Aborder sans argent un clerc de rapporteur ? Croyez-moi, mes enfants, je vous parle à bon titre : J'ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ; Et le barreau n'a point de monstres si hagards, Dont mon oeil n'ait cent fois soutenu les regards. Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages. L'Eglise était alors fertile en grands courages : Le moindre d'entre nous, sans argent, sans appui, Eût plaidé le prélat, et le chantre avec lui. Le monde, de qui l'âge avance les ruines, Ne peut plus enfanter de ces âmes divines : Mais que vos coeurs, du moins, imitant leurs vertus, De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus. Songez quel déshonneur va souiller votre gloire, Quand le chantre demain entendra sa victoire. Vous verrez tous les jours le chanoine insolent, Au seul mot de hibou, vous sourire en parlant. Votre âme, à ce penser, de colère murmure : Allez donc de ce pas en prévenir l'injure ; Méritez les lauriers qui vous sont réservés, Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez. Mais déjà la fureur dans vos yeux étincelle. Marchez, courez, volez où l'honneur vous appelle. Que le prélat, surpris d'un changement si prompt, Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront.

En achevant ces mots, la déesse guerrière De son pied trace en l'air un sillon de lumière ; rend aux trois champions leur intrépidité, Et les laisse tout pleins de sa divinité.

C'est ainsi, grand Condé, qu'en ce combat célèbre, Où ton bras fit trembler le Rhin, l'Escaut et l'Ebre, Lorsqu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés Furent presque à tes yeux ouverts ou renversés, Ta valeur, arrêtant les troupes fugitives, Rallia d'un regard leurs cohortes craintives ; Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux, Et força la victoire à te suivre avec eux.

La colère à l'instant succédant à la crainte, Ils rallument le feu de leur bougie éteinte : Ils rentrent ; l'oiseau sort : l'escadron raffermi Rit du honteux départ d'un si faible ennemi. Aussitôt dans le choeur la machine emportée Est sur le banc du chantre à grand bruit remontée. Ses ais demi-pourris, que l'âge a relâchés, Sont à coups de maillet unis et rapprochés. Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent, Les murs en sont émus, les voûtes en mugissent. Et l'orgue même en pousse un long gémissement.

Que fais-tu, chantre, hélas ! dans ce triste moment ? Tu dors d'un profond somme, et ton coeur sans alarmes Ne sait pas qu'on bâtit l'instrument de tes larmes ! Oh ! que si quelque bruit, par un heureux réveil, T'annonçait du lutrin le funeste appareil ; Avant que de souffrir qu'on en posât la masse, Tu viendrais en apôtre expirer dans ta place ; Et, martyr glorieux d'un point d'honneur nouveau Offrir ton corps aux clous et ta tête au marteau.

Mais déjà sur ton banc la machine enclavée Est, durant ton sommeil, à ta honte élevée. Le sacristain achève en deux coups de rabot ; Et le pupitre enfin tourne sur son pivot.

CHANT QUATRIEME

Les cloches, dans les airs, de leurs voix argentines, Appelaient à grand bruit les chantres à matines ; Quand leur chef, agité d'un sommeil effrayant, Encor tout en sueur se réveille en criant. Aux élans redoublés de sa voix douloureuse, Tous ses valets tremblants quittent la plume oiseuse ; Le vigilant Girot court à lui le premier : C'est d'un maître si saint le plus digne officier ; La porte dans le choeur à sa garde est commise : Valet souple au logis, fier huissier à l'église.

Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au choeur prévenir le soleil ? Ah ! dormez, et laissez à des chantres vulgaires Le soin d'aller sitôt mériter leurs salaires.

Ami, lui dit le chantre encor pâle d'horreur, N'insulte point, de grâce, à ma juste terreur : Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes, Et tremble en écoutant le sujet de mes craintes. Pour la seconde fois un sommeil grâcieux Avait sous ses pavots appesanti mes yeux ; Quand, l'esprit enivré d'une douce fumée, J'ai cru remplir au choeur ma place accoutumée. Là, triomphant aux yeux des chantres impuissant, Je bénissais le peuple, et j'avalais l'encens ; Lorsque du fond caché de notre sacristie Une épaisse nuée à longs flots est sortie, Qui, s'ouvrant à mes yeux, dans un bleuâtre éclat M'a fait voir un serpent conduit par le prélat. Du corps de ce dragon, plein de soufre et de nitre, Une tête sortait en forme de pupitre, Dont le triangle affreux, tout hérissé de crins, Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins. Animé par son guide, en sifflant il s'avance : Contre moi sur mon banc je le vois qui s'élance. J'ai crié, mais en vain : et, fuyant sa fureur, Je me suis réveillé plein de trouble et d'horreur.

Le chantre, s'arrêtant à cet endroit funeste, A ses yeux effrayés laisse dire le reste. Girot en vain l'assure, et, riant de sa peur, Nomme sa vision l'effet d'une vapeur : Le désolé vieillard, qui hait la raillerie, Lui défend de parler, sort du lit en furie. On apporte à l'instant ses somptueux habits, Où sur l'ouate molle éclata le tabis. D'une longue soutane il endosse la moire, Prend ses gants violets, les marques de sa gloire ; Et saisit, en pleurant, ce rochet qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts. Aussitôt d'un bonnet ornant sa tête grise, Déjà l'aumuce en main il marche vers l'église, Et, hâtant de ses ans l'importune langueur, Court, vole, et, le premier, arrive dans le choeur.

O toi qui, sur ces bords qu'une eau dormante mouille Vit combattre autrefois le rat et la grenouille ; Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau, Mit l'Italie en feu pour la perte d'un seau ; Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage, Pour chanter le dépit, la colère, la rage, Que le chantre sentit allumer dans son sang A l'aspect du pupitre élevé sur son banc. D'abord pâle et muet, de colère immobile, A force de douleur, il demeura tranquille ; Mais sa voix s'échappant au travers des sanglots Dans sa bouche à la fin fit passage à ces mots : La voilà donc, Girot, cette hydre épouvantable Que m'a fait voir un songe, hélas ! trop véritable ! Je le vois ce dragon tout prêt à m'égorger, Ce pupitre fatal qui me doit ombrager ! Prélat, que t'ai-je fait ? quelle rage envieuse Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse ? Quoi ! même dans ton lit, cruel, entre deux draps, Ta profane fureur ne se repose pas ! O ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cachot de ma place ! Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu, Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu ! Ah ! plutôt qu'un moment cet affront m'obscurcisse, Renonçons à l'autel, abandonnons l'office ; Et, sans lasser le ciel par de chants superflus, Ne voyons plus un choeur où l'on ne nous voit plus. Sortons... Mais cependant mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile, Et verra dans le choeur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l'a placé ! Non, s'il n'est abattu, je ne saurais plus vivre. A moi, Girot, je veux que mon bras l'en délivre. Périssons s'il le faut, mais de ses ais brisés Entraînons, en mourant, les restes divisés.

A ces mots, d'une main par la rage affermie, Il saisissait déjà la machine ennemie. Lorsqu'en ce sacré lieu, par un heureux hasard, Entre Jean le choriste, et le sonneur Girard Deux Manseaux renommés, en qui l'expérience Pour les procès est jointe à la vaste science. L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront. Toutefois condamnant un mouvement trop prompt Du lutrin, disent-ils, abattons la machine : Mais ne nous chargeons pas tous seuls de sa ruine ; Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé, Il soit sous trente mains en plein jour accablé.

Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre. J'y consens, leur dit-il ; assemblons le chapitre. Allez donc de ce pas, par de saints hurlements, Vous-mêmes appeler les chanoines dormants. Partez. Mais ce discours les surprend et les glace. Nous ! qu'en ce vain projet, pleins d'une folle audace, Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager ! De notre complaisance osez-vous l'exiger ? Hé ! seigneur ! quand nos cris pourraient, du fond des rues, De leurs appartements percer les avenues, Réveiller ces valets autour d'eux étendus, De leurs sacrés repos ministres assidus, Et pénétrer des lits aux bruits inaccessibles ; Pensez-vous, au moment que les ombres paisibles A ces lits enchanteurs ont su les attacher. Que la voix d'un mortel les en puisse arracher ? Deux chantres feront-ils, dans l'ardeur de vous plaire, Ce que depuis trente ans six cloches n'ont pu faire ?

Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur, Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur. Je vous ai vus cent fois, sous sa main bénissante, Courber servilement une épaule tremblante. Hé bien ! allez ; sous lui fléchissez les genoux : Je saurai réveiller les chanoines sans vous. Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle : Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle. Suis-moi. Qu'à son lever le soleil aujourd'hui trouve tout le chapitre éveillé devant lui.

Il dit. Du fond poudreux d'une armoire sacrée Par les mains de Girot la crécelle est tirée. Ils sortent à l'instant, et, par d'heureux efforts, Du lugubre instrument font crier les ressorts. Pour augmenter l'effroi, la Discorde infernale Monte dans le palais, entre dans la grand'salle, Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit, Fait sortir le démon du tumulte et du bruit. Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent ; Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent L'on croit que le tonnerre est tombé sur les toits, Et que l'église brûle une seconde fois ; L'autre, encor agité de vapeurs plus funèbres, Pense être au jeudi saint, croit que l'on dit ténèbres, Et déjà tout confus, tenant midi sonné, En soi-même frémit de n'avoir point dîné.

Ainsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles Louis, la foudre en main abandonnant Versailles, Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux, Fait dans les champs de Mars déployer les drapeaux ; Au seul bruit répandu de sa marche étonnante, Le Danube s'émeut, le Tage s'épouvante, Bruxelles attend le coup qui la doit foudroyer, Et le Batave encore est prêt à se noyer.

Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse : Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse. Pour les en arracher Girot s'inquiétant Va crier qu'au chapitre un repas les attend. Ce mot, dans tous les coeurs répand la vigilance. Tout s'ébranle, tout sort, tout marche en diligence. Ils courent au chapitre, et chacun se pressant Flatte d'un doux espoir son appétit naissant. Mais, ô d'un déjeuner vaine et frivole attente ! A peine ils sont assis, que, d'une voix dolente, Le chantre désolé, lamentant son malheur, Fait mourir l'appétit et naître la douleur. Le seul chanoine Evrard, d'abstinence incapable, Ose encor proposer qu'on apporte la table. Mais il a beau presser, aucun ne lui répond : Quand le premier rompant ce silence profond, Alain tousse et se lève ; Alain, ce savant homme, Qui de Bauny vingt fois a lu toute la somme, Qui possède Abéli, qui sait tout Raconis, Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.

N'en doutez point, leur dit ce savant canoniste, Ce coup part, j'en suis sûr, d'une main janséniste. Mes yeux en sont témoins : j'ai vu moi-même hier Entrer chez le prélat le chapelain Garnier. Arnaud, cet hérétique ardent à nous détruire, Par ce ministre adroit tente de le séduire : Sans doute il aura lu dans son saint Augustin Qu'autrefois saint Louis érigea ce lutrin ; Il va nous inonder des torrents de sa plume. Il faut, pour lui répondre, ouvrir plus d'un volume. Consultons sur ce point quelque auteur signalé ; Voyons si des lutrins Bauny n'a point parlé Etudions enfin, il en est temps encor ; Et, pour ce grand projet, tantôt dès que l'aurore Rallumera le jour dans l'onde enseveli, Que chacun prenne en main le moelleux Abéli.

Ce conseil imprévu de nouveau les étonne : Surtout le gras Evrard d'épouvante en frissonne. Moi, dit-il, qu'à mon âge, écolier tout nouveau, J'aille pour un lutrin me troubler le cerveau ! O le plaisant conseil ! Non, non, songeons à vivre : Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre. Pour moi, je lis la bible autant que l'alcoran : Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ; Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque : Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque. En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser : Mon bras seul sans latin saura le renverser. Que m'importe qu'Arnaud me condamne ou m'approuve ? J'abats ce qui me nuit partout où je le trouve : C'est là mon sentiments. A quoi bon tant d'apprêts ? Du reste déjeûnons, messieurs, et buvons frais.

Ce discours, que soutient l'embonpoint du visage, Rétablit l'appétit, réchauffe le courage. Mais le chantre surtout en paraît rassuré, Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré. Allons sur sa ruine assurer ma vengeance : Donnons à ce grand oeuvre une heure d'abstinence, Et qu'au retour tantôt un ample déjeûner Longtemps nous tienne à table, et s'unisse au dîner.

Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle Par ces mots attirants sent redoubler son zèle. Ils marchent droit au coeur d'un pas audacieux. Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux. A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte, Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte, Ils sapent le pivot, qui se défend en vain ; Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main. Enfin sous tant d'efforts la machine succombe, Et son corps entr'ouvert chancelle, éclate et tombe : Tel sur les monts glacés des farouches Gélons Tombe un chêne battu des voisins aquilons ; Ou tel, abandonné de ses poutres usées, Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisés. La masse est emportée, et ses ais arrachés Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

CHANT CINQUIEME

L'Aurore cependant, d'un juste effroi troublée, Des chanoines levés voit la troupe assemblée, Et contemple longtemps, avec des yeux confus, Ces visages fleuris qu'elle n'a jamais vus. Chez Sidrac aussitôt Brontin d'un pied fidèle Du pupitre abattu va porter la nouvelle. Le vieillard de ses soins bénit l'heureux succès, Et sur le bois détruit bâtit mille procès. L'espoir d'un doux tumulte échauffant son courage, Il ne sent plus le poids ni les glaces de l'âge ; Et chez le trésorier, de ce pas, à grand bruit, Vient éclater au jour les crimes de la nuit.

Au récit imprévu de l'horrible insolence, Le prélat hors du lit impétueux s'élance Vainement d'un breuvage à deux mains apporté Gilotin avant tout le veut voir humecté : Il veut partir à jeun. Il se peigne, il s'apprête ; L'ivoire trop hâté deux fois rompt sur sa tête, Et deux fois de sa main le buis tombe en morceaux ; Tel Hercule filant rompait tous les fuseaux, Il sort demi-paré. Mais déjà sur sa porte Il voit de saints guerriers une ardente cohorte, Qui tous, remplis pour lui d'une égale vigueur, Sont prêts, pour le servir, à déserter le choeur. Mais le vieillard condamne un projet inutile. Nos destins sont, dit-il, écrits chez la Sibylle : Son antre n'est pas loin ; allons la consulter, Et subissons la loi qu'elle nous va dicter. Il dit : à ce conseil, où la raison domine, Sur ses pas au barreau la troupe s'achemine, Et bientôt dans le temple, entend, non sans frémir, De l'antre redouté les soupiraux gémir.

Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'salle Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale, Est un pilier fameux, des plaideurs respecté, Et toujours de Normands à midi fréquenté. Là, sur des tas poudreux de sacs et de pratique, Hurle tous les matins une Sibylle étique : On l'appelle Chicane ; et ce monstre odieux Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux. La Disette au teint blême, et la triste Famine, Les Chagrins dévorants, et l'infâme Ruine, Enfants infortunés de ses raffinements, Troublent l'air d'alentour de longs gémissements. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume, Pour consumer autrui, le monstre se consume ; Et, dévorant maison, palais, châteaux entiers, Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers. Sous le coupable effort de ta noire insolence, Thémis a vu cent fois chanceler sa balance. Incessamment il va de détour en détour. Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour : Tantôt, les yeux en feu, c'est un lion superbe ; Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l'herbe. En vain, pour le dompter, le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois ; Ses griffes vainement par Pussort accourcies, Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies ; Et ses ruses, perçant et digues et remparts, Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l'aborde et le salue, Et faisant, avant tout, briller l'or à sa vue : Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir Rend la force inutile, et les lois sans pouvoir, Toi, pour qui dans le Mans le laboureur moissonne, Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l'automne : Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels, L'encre a toujours pour loi coulé sur tes autels, Daigne encor me connaître en ma saison dernière ; D'un prélat qui t'implore exauce la prière. Un rival orgueilleux, de sa gloire offensé, A détruit le lutrin par nos mains redressé. Epuise en sa faveur ta science fatale : Du digeste et du code ouvre-nous le dédale; Et montre-nous cet art, connu de tes amis, Qui, dans ses propres lois, embarrasse Thémis.

La Sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même, Fait lire sa fureur sur son visage blême, Et, pleine du démon qui la vient oppresser, Par ces mots étonnants tâche à le repousser.

Chantres, ne craignez plus une audace insensée. Je vois, je vois au choeur la masse replacée : Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort, Et surtout évitez un dangereux accord.

Là bornant son discours, encor tout écumante, Elle souffle aux guerriers l'esprit qui la tourmente ; Et dans leurs coeurs brûlants de la soif de plaider Verse l'amour de nuire, et la peur de céder.

Pour tracer à loisir une longue requête, A retourner chez soi leur brigade s'apprête. Sous leurs pas diligents le chemin disparaît, Et le pilier, loin d'eux, déjà baisse et décroît.

Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indomptable. Leur appétit fougueux, par l'objet excité, Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté ; Par le sel irritant la soif est allumée : Lorsque d'un pied léger la prompte Renommée, Semant partout l'effroi, vient au chantre éperdu Conter l'affreux détail de l'oracle rendu. Il se lève, enflammé de muscat et de bile, Et prétend à son tour consulter la Sibylle. Evrard a beau gémir du repas déserté, Lui-même est au barreau par le nombre emporté. Par les détours étroits d'une barrière oblique, Ils gagnent les degrés, et le perron antique Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits, Barbin vend aux passants les auteurs à tout prix.

Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place, Dans le fatal instant que, d'un égale audace, Le prélat et sa troupe , à pas tumultueux, Descendaient du palais l'escalier tortueux. L'un et l'autre rival, s'arrêtant au passage, Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage ; Une égale fureur anime les esprits : Tels deux fougueux taureaux, de jalousie épris Auprès d'une génisse au front large et superbe Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe, A l'aspect l'un de l'autre, embrasés, furieux, Déjà le front baissé, se menacent des yeux. Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude, Ne sait point contenir son aigre inquiétude ; Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité, Saisissant du Cyrus un volume écarté, Il lance au sacristain le tome épouvantable. Boirude fuit le coup : le volume effroyable Lui rase le visage, et, droit dans l'estomac, Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac. Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène, Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine. Sa troupe le croit mort, et chacun empressé Se croit frappé du coup dont il le voit blessé. Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent ; Pour soutenir leur choc les chanoine s'avancent. La Discorde triomphe, et du combat fatal Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.

Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle : Les livres sur Evrard fondent comme la grêle Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux, Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre : L'un tient l'Edit d'amour, l'autre en saisit la Montre ; L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié ; L'autre un Tasse français, en naissant oublié. L'élève de Barbin, commis à la boutique, veut en vain s'opposer à leur fureur gothique : Les volumes, sans choix à la tête jetés, Sur le perron poudreux volent de tous côtés : Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre ; Là, Xénophon dans l'air heurte contre un la Serre, Oh ! que d'écrits obscurs, de livres ignorés, Furent en ce grand jour de la poudre tirés ! Vous en fûtes tirés, Almerinde et Simandre : Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre, Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois, Tu vis le jour alors pour la première fois. Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure : Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure. D'un le Vayer épais Giraut est renversé : Marineau, d'un Brébeuf à l'épaule blessé, En sent par tout le bras une douleur amère, Et maudit le Pharsale aux provinces si chère. D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi A longtemps le teint pâle et le coeur affadi. Au plus fort du combat le chapelain Garagne, Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne, (Des vers de ce poème effet prodigieux)! Tout prêt à s'endormir, bâille, et ferme les yeux. A plus d'un combattant la Clélie est fatale : Girou dix fois par elle éclate et se signale. Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri. Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri, Est robuste de corps, terrible de visage, Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage. Il terrasse lui seul et Guilbert et Grasset, Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset, Et Gerbais l'agréable, et Guerin l'insipide.

Des chantres désormais la brigade timide S'écarte, et du palais regagne les chemins : Telle, à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins, Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante ; Ou tels devant Achille, aux campagnes de Xanthe, Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours, Quand Brontin à Boirude adresse ce discours :