Le Lutrin, poème héroï-comique

Part 1

Chapter 1 3,991 words Public domain Markdown

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Title: Le Lutrin

Language: French

Encoding: ISO-8859-1

Source:

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711), "Oeuvres Complètes de Boileau-Despréaux, Nouvelle édition, Accompagnée de notes pour l'intelligence du texte, et précédée d'une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur, Avec gravures" Paris, B. Renault et Cie, Libraires-Éditeurs, 8, rue Larrey, 1858.

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LE LUTRIN

Poème héroï-comique

CHANT PREMIER

Je chante les combats, et ce prélat terrible Qui par ses longs travaux et sa force invincible, Dans une illustre église exerçant son grand coeur, Fit placer à la fin un lutrin dans le choeur. C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre, Deux fois l'en fit ôter par les mains du chapitre : Ce prélat, sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, l'en couvrit tout entier.

Muse redis-mois donc quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l'intelligence, Et troubla si longtemps deux célèbres rivaux. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots !

Et toi, fameux héros, dont la sage entremise De ce schisme naissant débarrassa l'Eglise, Viens d'un regard heureux animer mon projet, Et garde-toi de rire en ce grave sujet.

Paris voyait fleurir son antique chapelle : Ses chanoines vermeils et brillants de santé S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté ; Sans sortir de leurs lits plus doux que des hermines, Ces pieux fainéants faisaient chanter matines, Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu : Quand la Discorde, encore toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix, S'arrêter près d'un arbre au pied de son palais, Là, d'un oeil attentif contemplant son empire, A l'aspect du tumulte elle-même s'admire. Elle y voit par le coche et d'Evreux et du Mans Accourir à grand flots ses fidèles Normands : Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse ; Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule à ses yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille. Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l'accès. La Discorde, à l'aspect d'un calme qui l'offense, Fait siffler ses serpents, s'excite à la vengeance Sa bouche se remplit d'un poison odieux, Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.

Quoi ! dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres, J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins ; J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins : Et cette église seule, à mes ordres rebelle, Nourrira dans son sein une paix éternelle ! Suis-je donc la Discorde ? et, parmi les mortels, Qui voudra désormais encenser mes autels ?

A ces mots, d'un bonnet couvrant sa tête énorme, Elle prend d'un vieux chantre et la taille et la forme : Elle peint de bourgeons son visage guerrier, Et s'en va de ce pas trouver le trésorier.

Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée S'élève un lit de plume à grand frais amassée : Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence : C'est que le prélat, muni d'un déjeuner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à double étage ; Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre, et reconnaît l'Eglise : Et, marchant à grand pas vers le lieu du repos, Au prélat sommeillant elle adresse ces mots :

Tu dors, Prélat, tu dors, et là haut à ta place Le chantre aux yeux du choeur étale son audace, Chante les orémus, fait des processions, Et répand à grands flots les bénédictions. Tu dors ! Attends-tu donc que, sans bulle et sans titre, Il te ravisse encore le rochet et la mitre ? Sort de ce lit oiseux qui te tient attaché, Et renonce au repos, ou bien à l'évêché.

Elle dit, et, du vent de sa bouche profane, Lui souffle avec ces mots l'ardeur de la chicane. Le prélat se réveille, et, plein d'émotion, Lui donne toutefois la bénédiction.

Tel qu'on voit un taureau qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie ; Le superbe animal, agité de tourments, Exhale sa douleur en longs mugissements ; Tel le fougueux prélat, que ce songe épouvante, Querelle en se levant et laquais et servante ; Et, d'un juste courroux rallumant sa vigueur, Même avant le dîner, parle d'aller au choeur. Le prudent Gilotin, son aumônier fidèle, En vain par ses conseils sagement le rappelle ; Lui montre le péril ; que midi va sonner ; Qu'il va faire, s'il sort, refroidir le dîner.

Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice, Quand le dîner est prêt, vous appelle à l'office ? De votre dignité soutenez mieux l'éclat : Est-ce pour travailler que vous êtes prélat ? A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ? Est-il donc pour jeûner quatre-temps ou vigile ? reprenez vos esprits et souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien.

Ainsi dit Gilotin ; et ce ministre sage Sur table, au même instant, fit servir le potage. Le prélat voit la soupe, et plein d'un saint respect, Demeure quelque temps muet à cet aspect. Il cède, dîne enfin : mais, toujours plus farouche, Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche. Gilotin en frémit, et, sortant de fureur, Chez tous ses partisans va semer la terreur. On voit courir chez lui leurs troupes éperdues, Comme l'on voit marcher les bataillons de grues Quand le Pygmée altier, redoublant ses efforts, De l'Hèbre ou du Styrmon vient d'occuper les bords. A l'aspect imprévu de leur foule agréable, Le prélat radouci veut se lever de table : La couleur lui renaît, sa voix change de ton ; Il fait par Gilotin rapporter un jambon. Lui-même le premier pour honorer la troupe, D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe ; Il l'avale d'un trait : et chacun l'imitant, La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée, On dessert : et soudain, la nappe étant levée, Le prélat, d'une voix conforme à son malheur, Leur confie en ces mots sa trop juste douleur :

Illustres compagnons de mes longues fatigues, Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues, Et par qui, maître enfin d'un chapitre insensé, Seul à Magnificat je me vois encensé ; Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage ; Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage, Usurpe tous mes droits, et s'égalant à moi, Donne à votre lutrin et le ton et la loi ? Ce matin même encore, ce n'est point un mensonge, Une divinité me l'a fait voir en songe : L'insolent s'emparant du fruit de mes travaux, A prononcé pour moi le Benedicat vos ! Oui, pour mieux m'égorger, il prend mes propres armes.

Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes. Il veut, mais vainement, poursuivre son discours ; Ses sanglots redoublés en arrêtent le cours. Le zélé Gilotin, qui prend part à sa gloire, Pour lui rendre la voix, fait rapporter à boire : Quand Sidrae, à qui l'âge allonge le chemin, Arrive dans la chambre, un bâton à la main, Ce vieillard dans le choeur a déjà vu quatre âges ; Il sait de tous les temps les différents usages : Et son rare savoir, de simple marguillier, L'éleva par degrés au rang de chevecier. A l'aspect du prélat qui tombe en défaillance, Il devine son mal, il se ride, il s'avance ; Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs :

Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs, Prélat ; et pour sauver tes droits et ton empire, Ecoute seulement ce que le ciel m'inspire. Vers cet endroit du choeur où le chantre orgueilleux Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux, Sur ce rang d'ais serrés qui forment sa clôture Fut jadis un lutrin d'inégale structure, Dont les flancs élargis de leur vaste contour Ombrageaient pleinement tous les lieux d'alentour. Derrière ce lutrin, ainsi qu'au fond d'un antre, A peine sur son banc on discernait le chantre : Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux, Découvert au grand jour, attirait tous les yeux. Mais un démon, fatal à cette ample machine, Soit qu'une main la nuit eût hâté sa ruine, Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnât le destin, Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin. J'eus beau prendre le ciel et le chantre à partie, Il fallut l'emporter dans notre sacristie, Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli, Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc, Prélat. Dès que l'ombre tranquille Viendra d'un crêpe noir envelopper la ville, Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit, Partent, à l a faveur de la naissante nuit, Et du lutrin rompu réunissant la masse, Aillent d'un zèle adroit le remettre en sa place. Si le chantre demain ose le renverser, Alors de cent arrêts tu peux le terrasser. Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise, Abyme tout plutôt : c'est l'esprit de l'Eglise ; C'est par là qu'un prélat signale sa vigueur. Ne borne pas ta gloire à prier dans un choeur : Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage ; Mais dans Paris, plaidons ; c'est là notre partage. Tes bénédictions, dans le trouble croissant, Tu pourras les répandre et par vingt et par cent ; Et, pour braver le chantre en son orgueil extrême, Les répandre à ses yeux, et le bénir lui-même.

Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ; Et le prélat charmé l'approuve par des cris. Il veut que, sur-le-champ, dans la troupe on choisisse Les trois que Dieu destine à ce pieux office : Mais chacun prétend part à cet illustre emploi. Le sort, dit le prélat, vous servira de loi. Que l'on tire au billet ceux que l'on doit élire. Il dit, on obéit, on se presse d'écrire. Aussitôt trente noms, sur le papier tracés, Sont au fond d'un bonnet par billets entassés. Pour tirer ces billets avec moins d'artifice, Guillaume, enfant de choeur, prête sa main novice : Son front nouveau tondu, symbole de candeur, Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur. Cependant le prélat, l'oeil au ciel, la main nue, Bénit trois fois les noms, et trois fois les remue. Il tourne le bonnet : l'enfant tire et Brontin Est le premier des noms qu'apporte le destin. Le prélat en conçoit un favorable augure Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure. On se tait ; et bientôt on voit paraître au jour Le nom, le fameux nom du perruquier l'Amour. Ce nouvel Adonis, à la blonde crinière, Est l'unique souci d'Anne sa perruquière : Ils s'adorent l'un l'autre ; et ce couple charmant S'unit longtemps, dit-on, avant le sacrement ; Mais, depuis trois moissons, à leur saint assemblage L'official a joint le nom de mariage. Ce perruquier superbe est l'effroi du quartier, Et son courage est peint sur son visage altier. Un des noms reste encore et le prélat par grâce Une dernière fois les brouille et les ressasse. Chacun croit que son nom est le dernier des trois. Mais que ne dis-tu point, ô puissant porte-croix, Boirude, sacristain, cher appui de ton maître, Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître ! On dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur, perdit en ce moment son antique pâleur ; Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guerrière, Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. Chacun bénit tout haut l'arbitre des humains, Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt on se lève ; et l'assemblée en foule, Avec un bruit confus, par les portes s'écoule.

Le prélat resté seul calme un peu son dépit, Et jusques au souper se couche et s'assoupit.

CHANT SECOND

Cependant cet oiseau qui prône les merveilles, Ce monstre composé de bouches et d'oreilles, Qui, sans cesse volant de climats en climats, Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ; La Renommée enfin, cette prompte courrière, Va d'un mortel effroi glacer la perruquière ; Lui dit que son époux, d'un faux zèle conduit, Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.

A ce triste récit, tremblante, désolée, Elle accourt, l'oeil en feu, la tête échevelée, Et trop sûre d'un mal qu'on pense lui celer :

Oses-tu bien encor, traître, dissimuler ? Dit-elle : et ni la foi que ta main m'a donnée, Ni nos embrassements qu'a suivis l'hyménée, Ni ton épouse enfin toute prête à périr, Ne sauraient donc t'ôter cette ardeur de courir ? Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle, Tu veillais pour orner quelque tête nouvelle ! L'espoir d'un juste gain consolant ma langueur Pourrait de ton absence adoucir la longueur. Mais quel zèle indiscret, quelle aveugle entreprise Arme aujourd'hui ton bras en faveur d'une église ? Où vas-tu cher époux, est-ce que tu me fuis ? As-tu oublié tant de si douces nuits ? Quoi ! d'un oeil sans pitié vois-tu couler mes larmes ? Au nom de nos baisers jadis si plein de charmes, Si mon coeur, de tout temps facile à tes désirs, N'a jamais d'un moment différé tes plaisirs ; Si pour te prodiguer mes plus tendres caresses, Je n'ai point exigé ni serments, ni promesses ; Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part ; Diffère au moins d'un jour ce funeste départ .

En achevant ces mots cette amante enflammée Sur un placet voisin tombe demi-pâmée. Son époux s'en émeut, et son coeur éperdu Entre deux passions demeure suspendu ; Mais enfin rappelant son audace première :

Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fière, Je ne veux point nier les solides bienfaits Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits, Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire ; Mais ne présume pas qu'en te donnant ma foi L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi. Si le ciel en mes mains eût mis ma destinée, Nous aurions fui tous deux le joug de l'hyménée ; Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus, Nous goûterions encor des plaisirs défendus. Cesse donc à mes yeux d'étaler un vain titre : Ne m'ôte pas l'honneur d'élever un pupitre, Et toi-même, donnant un frein à tes désirs, Raffermis la vertu qu'ébranlent tes soupirs. Que te dirai-je enfin ? C'est le ciel qui m'appelle, Une église, un prélat m'engage en sa querelle, Il faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs , Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.

Il la quitte à ces mots. Son amante effarée Demeure le teint pâle, et la vue égarée : La force l'abandonne ; et sa bouche, trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix. Elle fuit, et de pleurs inondant son visage, Seule pour s'enfermer vole au cinquième étage. Mais d'un bouge prochain accourant à ce bruit, Sa servante Alizon la rattrape et la suit.

Les ombres cependant, sur la ville épandues, Du faîte des maisons descendent dans les rues . Le souper hors du coeur chasse les chapelains, Et de chantres buvant les cabarets sont pleins. Le redouté Brontin, que son devoir éveille, Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille, D'un vin dont Gilotin, qui savait tout prévoir, Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir. L'odeur d'un jus si doux lui rend la faim moins rude. Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ; Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur Du trop lent perruquier réveiller la valeur. Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre, Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre. D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ? Quoi ? le pardon sonnant te retrouve en ces lieux ! Où donc est ce grand coeur dont tantôt l'allégresse Semblait du jour trop long accuser la paresse ? Marche, et suis nous du moins où l'honneur nous attend.

Le perruquier honteux rougit en l'écoutant. Aussitôt de longs clous il prend une poignée : Sur son épaule il charge une lourde cognée ; Et derrière son dos, qui tremble sous le poids, Il attache une scie en forme de carquois : Il sort au même instant, il se met à leur tête. A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprête : Leur coeur semble allumé d'un zèle tout nouveau ; Brontin tient un maillet ; et Boirude un marteau. La lune, qui du ciel voit leur démarche altière, Retire en leur faveur sa paisible lumière. La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux, De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux. L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse, Va jusque dans Citeaux réveiller la Mollesse. C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour : Les Plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour ; L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ; L'autre broie en riant le vermillon des moines : La Volupté la sert avec des yeux dévots, Et toujours le Sommeil lui verse des pavots. Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble. La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble : Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper, D'un funeste récit vient encor la frapper ; Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle : Aux pieds des murs sacrés d'une sainte chapelle, Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix, Marcher à la faveur de ses voiles épais. La Discorde en ces lieux menace de s'accroître : Demain avec l'aurore un lutrin va paraître, Qui doit y soulever un peuple de mutins : Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins.

A ce triste discours, qu'un long soupir achève, La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève, Ouvre un oeil languissant, et, d'un faible voix, Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois : O Nuit ! que m'as-tu dit ? quel démon sur la terre Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ? Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, Où les rois s'honoraient du nom de fainéants, S'endormaient sur le trône, et me servant sans honte Laissaient leur sceptre aux mains d'un maire ou d'un comte ! Aucun soin n'approchait de leur paisible cour : On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent. Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable. Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix : Tous les jours il m'éveille du bruit de ses exploits. Rien ne peut arrêter sa vigilante audace : L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace. J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ; Loin de moi son courage, entraîné par la gloire, Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerais de te tracer le cours Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours. Je croyais, loin des lieux où ce prince m'exile, Que l'Eglise du moins m'assurait un asile. Mais qu'en vain j'espérais y régner sans effroi : Moines, abbés prieurs, tout s'arme contre moi. Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ; J'ai vu dans Saint Denys la réforme établie ; La Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux ; Et la règle déjà se remet dans Clairvaux. Citeaux dormait encor, et la sainte Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle : Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser, D'un séjour si chéri vient encor me chasser ! O toi, de mon repos, compagne aimable et sombre, A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ? Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour, Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour, Du moins ne permets pas... La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée ; Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

CHANT TROISIEME

Mais la nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses, Revole vers Paris, et, hâtant son retour, Déjà de Mont-Lhéri voit la fameuse tour. Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue, Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, Et présentant de loin leur objet ennuyeux, Du passant qui le fuit semblent le suivre des yeux. Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres, De ces murs désertés habitent les ténèbres. Là, depuis trente hivers, un hibou retiré Trouvait contre le jour un refuge assuré. Des désastres fameux ce messager fidèle Sait toujours des malheurs la première nouvelle, Et, tout prêt d'en semer le présage odieux, Il attendait la nuit dans ces sauvages lieux. Aux cris qu'à son abord vers le ciel il envoie, Il rend tous ses voisins attristés de sa joie. La plaintive Prognée de douleur en frémit ; Et, dans les bois prochains, Philomène en gémit. Suis-moi, lui dit la Nuit. L'oiseau plein d'allégresse Reconnaît à ce ton la voix de sa maîtresse. Il la suit : et tous deux, d'un cours précipité, De Paris à l'instant ils abordent la cité ; Là, s'élançant d'un vol que le vent favorise, Ils montent au sommet de la fatale église. La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher, Observe les guerriers, les regarde marcher. Elle voit le barbier qui, d'une main légère, Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ; Et chacun, tour à tour s'inondant de ce jus, Célébrer, en riant, Gilotin et Bacchus. Ils triomphent, dit-elle, et leur âme abusée Se promet dans mon ombre une victoire aisée : Mais allons ; il est temps qu'il connaissent la Nuit. A ces mots, regardant le hibou qui la suit, Elle perce les murs de la voûte sacrée ; Jusqu'à la sacristie elle s'ouvre une entrée Et, dans le ventre creux du pupitre fatal, Va placer de ce pas le sinistre animal.

Mais les trois champions, pleins de vin et d'audace, Du palais cependant passent la grande place ; Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés, De l'auguste chapelle ils montent les degrés. Ils atteignaient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire, au fond de sa boutique, Sous vingt fidèles clefs, garde et tient en dépôt L'amas toujours entier des écrits de Haynaut : Quand Boirude, qui voit que le péril approche, Les arrête, et, tirant un fusil de sa poche, Des veines d'un caillou, qu'il frappe au même instant, Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant ; Et bientôt, au brasier d'une mèche enflammée, Montre, à l'aide du soufre, une cire allumée. Cet astre tremblotant, dont le jour les conduit, Est pour eux un soleil au milieu de la nuit. Le temple à sa faveur est ouvert par Boirude : Ils passent de la nef la vaste solitude, Et dans la sacristie entrant, non sans terreur, En percent jusqu'au fond la ténébreuse horreur.

C'est là que du lutrin gît la machine énorme : La troupe quelque temps en admire la forme. Mais le barbier, qui tient les moments précieux : Ce spectacle n'est pas pour amuser nos yeux, Dit-il : ce temps est cher, portons-le dans le temple : C'est là qu'il faut demain qu'un prélat le contemple. Et d'un bras, à ces mots, qui peut tout ébranler, Lui-même, se courbant, s'apprête à le rouler. Mais à peine il y touche, ô prodige incroyable ! Que du pupitre sort une voix effroyable. Brontin en est ému, le sacristain pâlit ; Le perruquier commence à regretter son lit. Dans son hardi projet toutefois il s'obstine ; Lorsque des flanc poudreux de la vaste machine L'oiseau sort en courroux, et, d'un cri menaçant, Achève d'étonner le barbier frémissant : De ses ailes dans l'air secouant la poussière, Dans la main de Boirude il éteint la lumière. Les guerriers à ce coup demeurent confondus ; Ils regagnent la nef, de frayeur éperdus : Sous leurs corps tremblotants leurs genoux s'affaiblissent, D'une subite horreur leurs cheveux se hérissent ; Et bientôt, au travers des ombres de la nuit, Le timide escadron se dissipe et s'enfuit.

Ainsi lorsqu'en un coin, qui leur tient lieu d'asile, D'écoliers libertins une troupe indocile, Loin des yeux d'un préfet au travail assidu Va tenir quelquefois un brelan défendu : Si du vaillant Argas la figure effrayante Dans l'ardeur du plaisir à leurs yeux se présente, Le jeu cesse à l'instant, l'asile est déserté, Et tout fuit à grand pas le tyran redouté.