Le loup blanc

Chapter 9

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Maître Alain fut interrompu par Lapierre, qui amenait le cheval de Jude. Celui-ci se mit aussitôt en selle. Dans le mouvement qu'il fit pour cela, son manteau s'écarta quelque peu. Le majordome put voir une partie de son visage.

--Du diable si je connais autre chose que cette figure-là! grommela-t-il; où donc l'ai-je vue? Je me fais vieux!

--Tu me rejoindras ce soir à Rennes, mon garçon, s'écria Didier. En route maintenant et bonne chance!

Jude ne se fit point répéter cet ordre; il piqua des deux et partit au galop.

Quand il eut franchi la porte de la cour, le capitaine se détourna vers les deux valets de Vaunoy.

--Vous êtes curieux, maître, dit-il à Alain; c'est un fâcheux défaut et qui ne porte point bonheur. Quant à toi, ajouta-t-il en s'adressant à Lapierre, prends garde!

Il s'éloigna. Les deux valets le suivirent des yeux.

--Prends garde! répéta ironiquement Lapierre; que dites-vous de cela, maître Alain?

Maître Alain répondit:

--Le jeune coq chante haut; on dirait qu'il se sent de race. Pour ce qui est de prendre garde, c'est toujours un bon conseil.

Didier avait pris, sans savoir, la direction du jardin. Il se trouva bientôt au milieu de hautes charmilles taillées à pic et formant l'inévitable et classique labyrinthe des jardins du XVIIIe siècle. De temps en temps, quelques statues de marbre blanc s'apercevaient à travers les branches qui se ressentaient déjà des approches de l'hiver.

Didier jetait sur tout cela un regard distrait; involontairement, son esprit était revenu aux pensées qui avaient préoccupé son réveil.

Comme il arrive souvent aux esprits vifs et poétiques, il lui suffit, pour ainsi dire, d'évoquer l'illusion pour qu'elle reparût. Ces grandes murailles de verdure devinrent pour lui de vieilles connaissances. Il se retrouva dans ces dédales, et, quoique leur artifice fût assez innocent pour que la chose pût sembler naturelle, il crut ou tâcha de croire que le souvenir était pour lui le fil d'Ariane.

--Voyons! se disait-il d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux: voyons si je me trompe! si je me souviens ou si je divague! ma mémoire ou mon imagination me dit qu'au bout de cette allée, à droite, il y a un berceau, et dans un berceau une statue de nymphe antique. Voyons?

Il prit sa course, impatient; car l'illusion avait grandi et il en était déjà à craindre une déception.

À quelques pas de l'endroit où la charmille faisait un coude, il s'arrêta et glissa son regard à travers les branches. Il devint pâle, mit la main sur son coeur et laissa échapper un cri. Berceau et statue étaient là devant ses yeux.

Seulement au cri qu'il poussa, la statue animée, nymphe vêtue de blanc, tressaillit vivement et se retourna.

XIX Sous la charmille

L'illusion s'enfuit tambour battant. Dans cette gageure qu'il avait engagée contre lui-même, Didier avait parié pour un berceau et une statue. Le berceau existait, mais ce qu'il venait de prendre pour une statue était une jeune fille en chair et en os, mademoiselle Alix de Vaunoy de La Tremlays.

La méprise du reste était fort excusable. Au moment où Didier l'avait aperçue, mademoiselle de Vaunoy lui tournait le dos. Elle était debout et immobile au centre du berceau, lisant une lettre froissée et sans doute bien souvent relue. Ses beaux cheveux noirs avaient, ce matin, de la poudre, et une robe de mousseline blanche formait toute sa toilette.

Au cri poussé par Didier, elle se retourna, comme nous l'avons dit, et le papier qu'elle lisait s'échappa de sa main.

Son premier mouvement fut de fuir, mais la réflexion la retint. Elle fit même un pas vers le coude de la charmille, où, suivant toute apparence, Didier allait se montrer.

Elle avait reconnu sa voix.

Mademoiselle de Vaunoy avait sur son visage cette pâleur qui présage de décisives résolutions. Son regard, ordinairement hardi dans sa douceur, était triste, timide et grave. Didier s'avança vers elle d'un air embarrassé. Pour prendre contenance, il se baissa et releva la lettre qu'Alix avait laissée tomber. Cette lettre était de lui. Il la reconnut et son malaise augmenta.

--C'est la lettre que vous crûtes devoir m'écrire pour m'annoncer votre départ, dit Alix avec simplicité. Je suis bien aise qu'elle soit tombée entre vos mains, vous la garderez.

Didier demeura muet. Alix reprit:

--J'ai été heureuse de vous revoir, car je me souvenais de vous comme d'un frère.

Didier l'avait appelée ma soeur dans son rêve, et bien souvent il lui était arrivé de comparer le sentiment qu'il gardait pour elle à la tendresse d'un frère. Et pourtant il demanda:

--Alix, dites-vous la vérité?

--Je dis toujours la vérité, répondit-elle.

Elle eut un sourire grave et poursuivit:

--Parlons d'elle, je le veux.

«C'est une chère enfant. Son regard est pur comme le regard d'un ange. Son âme est plus pure que son regard.»

--De qui parlez-vous? balbutia Didier.

--Oh! fit Mlle de Vaunoy dont la voix devint plus sévère, vous n'avez rien à vous reprocher, je le sais; mais ne niez pas, ce serait mal. Il y a une fraternité entre nous autres jeunes filles de la forêt. Je suis noble et riche, elle est paysanne et pauvre; mais, enfants, nous nous sommes rencontrées souvent dans les bruyères. Nous avons joué autrefois sous les grands chênes qui protègent Notre-Dame de Mi-Forêt; je l'avais apprivoisée, la petite sauvage! Depuis lors, tandis qu'elle restait dans sa solitude, je faisais, moi, connaissance avec le monde; tandis qu'elle courait libre sous le couvert, j'apprenais à porter le velours et la soie, à parler, à me taire, à sourire. Étrange destinée! elle, dans sa solitude, moi, au milieu des somptueuses fêtes de Rennes, nous avons subi toutes deux le même sort. Dieu la destinait à l'homme que je... que je croyais souhaiter pour mari.

--Vous ne le croyez plus, Alix?

--Un jour, il y avait deux mois que vous étiez parti, Didier, je me promenais seule dans la forêt, songeant encore aux fêtes de Mgr le comte de Toulouse, lorsque j'entendis une voix connue qui chantait sous le couvert la complainte d'Arthur de Bretagne.

--Fleur-des-Genêts! balbutia le capitaine.

Alix sourit doucement.

--Vous savez enfin de qui je parle, Didier, dit-elle. Il y avait bien longtemps que je ne l'avais vue. Que je la trouvai belle, ce jour-là! Elle me reconnut tout de suite et vint à moi les bras ouverts. Puis elle prit dans son panier de chèvrefeuille un beau bouquet de primevères qu'elle attacha à mon corsage, puis encore elle me parla de vous.

--De moi! prononça involontairement Didier.

--Elle ne vous nomma point, mais je vous reconnus; je sentis quel était mon devoir.

--Hélas! mademoiselle, s'écria Didier, je suis bien coupable peut-être...

--Envers elle, oui, monsieur, si vous dites un mot de plus, car elle est votre fiancée.

Il y eut un moment de silence. Alix reprit:

--Quand elle sera votre femme...

Elle s'interrompit parce que le regard du jeune capitaine avait exprimé la surprise.

--Elle sera votre femme, poursuivit-elle cependant avec fermeté; vous le voulez... et vous le devez. Elle est bien pauvre, mais vous avez votre épée, et vous n'êtes point de ceux que leur naissance enchaîne à l'orgueil!

Didier se redressa.

--Je ne suis pas gentilhomme, c'est vrai, dit-il, je le sais. Peut-être n'était-il pas besoin de me le rappeler.

Alix lui tendit la main cette fois et répliqua:

--Excusez-moi, je plaide la cause de mon amie.

Les capitaines n'aiment pas à être congédiés, même de cette façon noble et charmante.

--Mademoiselle, dit-il, la cause de Marie n'avait peut-être pas besoin d'être plaidée; mais voyons, puisque nous sommes le frère et la soeur, noble soeur et frère de roture, j'ai bien le droit d'interroger.

--Interrogez.

--Votre conduite a-t-elle pour cause la distance qui nous sépare?

--Non.

--Y aurait-il sous jeu un autre mariage?

--Mon père veut en effet me marier.

--Ah! ah!

--Mais celui qu'on me propose ne sera jamais mon mari.

--N'a-t-il pas un nom qui soit au niveau du vôtre? demanda Didier non sans raillerie.

--C'est M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt.

Didier éclata de rire.

Comme s'il y avait eu de l'écho sous la charmille, un autre rire épais et bruyant retentit à une vingtaine de pas, derrière le feuillage.

--Folle que je suis! s'écria Alix. Je ne vous ai pas dit le principal. Il n'est plus temps, ce sont eux; à bientôt, nous nous reverrons encore une fois!

Elle s'enfuit précipitamment, laissant le capitaine étourdi de cette disparition subite.

L'éclat de rire se répéta sous la charmille. Un bruit de voix s'y joignit et bientôt, au tournant de l'allée, débouchèrent MM. de Vaunoy et de Béchameil.

XX Avant et après le déjeuner

Vaunoy et l'intendant royal semblaient de fort heureuse humeur. Ils marchèrent avec empressement vers Didier qui avait peine à se remettre et gardait une contenance embarrassée.

--Nous arrivons ici, mon cher hôte, dit Vaunoy, guidés par vos éclats de rire. La promenade solitaire vous rend-elle donc si joyeux?

--Ai-je ri? demanda machinalement Didier.

--Oui, Saint-Dieu! vous avez ri.

--Le fait est que vous avez ri, dit Béchameil. J'ai l'honneur de vous présenter le bonjour.

--Je ne me souviens pas... commença Didier.

--Eh! dit Vaunoy avisant le papier que celui-ci tenait encore à la main, c'est sans doute cette lettre qui causait votre hilarité matinale?

--Je ne serai pas éloigné de le croire, appuya Béchameil; veuillez me donner je vous prie, des nouvelles de votre santé.

Didier froissa la lettre et la déchira en tout petits morceaux. Cela fait, il salua l'intendant royal et lui répondit par quelque banale politesse. M. de Béchameil avait complètement mis bas ses fâcheuses dispositions de la veille: Vaunoy venait de lui faire entendre qu'il n'avait rien à craindre d'un semblable rival et que la main d'Alix lui était assurée. Aussi se sentait-il porté vers Didier d'une bienveillance inaccoutumée.

Quant à Vaunoy, il n'avait point dépouillé son masque de bonhomie. On eût dit, en vérité, un brave oncle abordant son neveu chéri.

--Messieurs, dit le capitaine dont la froideur contrastait fort avec la cordialité de ses hôtes, vous plairait-il que nous parlions maintenant de ce qui concerne le service de Sa Majesté?

--Assurément, répondit Vaunoy.

Et Béchameil répéta:

--Assurément!... Pourtant, ajouta-t-il après réflexion, je pense, sauf avis meilleur, qu'il serait convenable de déjeuner d'abord.

--Fi! monsieur de Béchameil! dit Vaunoy en souriant.

--Mettez, monsieur mon ami, que je n'aie point parlé. Je préfère évidemment le service du roi au déjeuner et même au dîner! Mais ceci n'empêche point qu'un déjeuner refroidi soit une triste chose. Nous vous écoutons, Monsieur le capitaine.

Didier tira de son portefeuille un parchemin sur lequel Vaunoy jeta les yeux pour la forme. Béchameil, en lisant le seing royal, crut devoir ôter son feutre et prier Dieu qu'il bénît Sa Majesté.

--Sur la proposition de S. A. R. Mgr le comte de Toulouse, gouverneur de Bretagne, dit le capitaine, le roi m'a conféré mission d'escorter les fonds provenant de l'impôt à travers cette contrée qui passe pour dangereuse...

--Et qui l'est! interrompit Vaunoy.

--Qui l'est énormément, ajouta Béchameil.

--Le roi m'a chargé en outre, reprit Didier, de veiller à la perception des tailles, et Son Altesse Sérénissime m'a donné mission particulière de poursuivre et détruire, par tous moyens, cette poignée de rebelles qui portent le nom de _Loups_.

--Que Dieu vous aide! dit Vaunoy. C'est là, mon jeune ami, une noble mission.

--Une mission que je ne vous envie en aucune façon, mon jeune maître! pensa tout bas Béchameil. Dieu vous assiste! prononça-t-il à haute voix.

--Je vous rends grâces, messieurs. Dieu protège la France, et son aide ne nous manquera point. Je pense que la vôtre ne me fera pas défaut davantage.

À cette question faite d'un ton de brusque franchise, Vaunoy répondit par un mouvement de tête accompagné d'un diplomatique sourire. Béchameil, malgré sa bonne envie, ne put imiter que le mouvement. Ce gastronome n'était point diplomate.

Didier insista.

--Je puis compter sur votre aide? demanda-t-il une seconde fois.

Vaunoy répondit:

--À plus d'un titre, mon jeune ami: pour vous-même et pour Sa Majesté.

--Je m'en réfère aux paroles de M. de Vaunoy, dit Béchameil.

--Merci, messieurs. Je n'attendais pas moins de deux loyaux sujets du roi. Je fais grand fonds sur votre secours, et vous préviens à l'avance que je ne ménagerai pas votre bonne volonté. Veuillez me prêter attention.

Béchameil tira sa montre et constata avec douleur que l'heure normale du déjeuner était passée depuis dix minutes. Il poussa un profond soupir, n'osant pas manifester plus clairement son chagrin.

--Je ne suis point arrivé jusqu'ici, reprit Didier, sans avoir arrêté mon plan de campagne. Toutes mes mesures sont prises. La maréchaussée de Rennes est prévenue; celle de Laval marche sur la Bretagne à l'heure où je vous parle. Les sergenteries de Vitré, de Fougères et de Louvigné-du-Désert me seconderont au besoin.

--À la bonne heure! s'écria Béchameil. Tout cela formera une armée respectable.

--Trois cents hommes environ, monsieur.

--Ce n'est pas assez, dit Vaunoy. Les Loups sont en nombre quadruple.

Béchameil modéra sa joie.

--J'avais cru qu'ils étaient plus nombreux que cela, repartit froidement le capitaine. Nous serons un contre quatre. C'est beaucoup!

--Je ne saisis pas bien, dit Béchameil.

--C'est beaucoup, répéta Didier, parce que nous aurons de notre côté tous les avantages. Vous ne pensez pas, je suppose, que je veuille les attaquer à la Fosse-aux-Loups? Ne vous étonnez point, monsieur de Vaunoy, si je sais le nom de leur retraite. Grâce à des circonstances que je ne juge point à propos de vous détailler ici, je connais la forêt de Rennes comme si j'y étais né.

À ce dernier mot, Hervé de Vaunoy tressaillit violemment et devint si pâle que Béchameil crut devoir le soutenir dans ses bras.

--Qu'avez-vous, monsieur mon ami? demanda l'intendant.

--Rien... je n'ai rien, balbutia Vaunoy.

--Si fait! je parie que c'est le besoin de prendre quelque chose qui vous travaille. Et, par le fait, l'heure du déjeuner est passée depuis trente-cinq minutes et une fraction.

Vaunoy, par un brusque effort, s'était remis tant bien que mal. Il repoussa Béchameil.

--Capitaine, dit-il, je vous prie de m'excuser. Un éblouissement subit... je suis sujet à cette infirmité. Vous plairait-il de poursuivre?

--Dans votre intérêt, monsieur mon ami, insista héroïquement Béchameil, je vous engage à prendre quelque chose. Nous vous ferons raison, le capitaine et moi.

Vaunoy fit un geste d'impatience, et Béchameil reconnut avec découragement que le déjeuner était désormais indéfiniment retardé.

--Je vous disais, reprit Didier qui n'avait prêté à cette scène qu'une attention médiocre, je vous disais que la forêt est pour moi pays de connaissance; je sais que la position des Loups est inexpugnable, et ne prétends point courir les chances d'une attaque, au moins tant que les deniers de Sa Majesté ne seront point à couvert. Il me faut, à moi aussi, des positions dans la forêt, et je vous demande, à vous, monsieur de Vaunoy, votre château de La Tremlays, à vous, monsieur l'intendant royal, votre maison de plaisance de la Cour-Rose.

--Ma _folie_, s'écria Béchameil; et qu'en prétendez-vous faire, monsieur?

--Je ne sais: peut-être une place d'armes.

--Mais il y a des tapis dans toutes les chambres, monsieur; il y en a pour vingt mille écus...

--Fi! monsieur de Béchameil, fi! voulut interrompre Vaunoy.

Cette fois le financier se montra rétif.

--Il y a, continua-t-il, des meubles sculptés, incrustés, dorés. Il y en a pour trente mille écus, monsieur!

--Fi! monsieur de Béchameil, fi! répéta Vaunoy.

--Il y a des porcelaines du Japon, de la faïence d'Italie, des grès de Suisse, des cristaux de Suède. La batterie de cuisine seule vaut quatorze mille cinq cents livres, monsieur. Et vous voulez mettre tout cela au pillage! Vos soldats dévaliseraient mon garde-manger; ils boiraient ma cave... ma cave qui est la plus riche de France et de Navarre! Ils écailleraient mes mosaïques, crèveraient mes tableaux, briseraient mes cristaux, que sais-je! Une place d'armes! Morbleu! monsieur, pensez-vous que j'aie fait bâtir ma _folie_ pour héberger vos soudards!

--Fi! monsieur de Béchameil! répéta Vaunoy pour la troisième fois; Saint-Dieu! fi! vous dis-je.

Le financier s'arrêta essoufflé. Didier regarda l'interruption comme non avenue, et reprit avec le plus grand calme:

--Peut-être une place d'armes. En tout cas, je puis vous faire promesse, messieurs, de vous prévenir deux heures à l'avance.

--Cela suffira, dit Vaunoy qui semblait résolu à tout approuver.

--Monsieur mon ami, s'écria Béchameil exaspéré, je ne vous comprends pas! Savez-vous que je ne donnerais pas ma petite maison pour cent mille pistoles!

Vaunoy lui serra fortement la main. C'est là un signe que les intelligences, même les plus épaisses, comprennent par tous pays.

Le financier se tut instinctivement.

--Je pense, mon cher hôte, demanda Vaunoy du ton de la plus cordiale courtoisie, que ces mesures dont vous parlez forment la dernière partie de votre plan. Avant de vous fortifier, vous vous occuperez sans doute de convoyer les espèces qui vous attendent à Rennes, car on dit que la cassette du roi est vide, ou peu s'en faut.

--Tel est en effet mon projet, monsieur.

--Donc, en attendant que La Tremlays devienne place d'armes, nous en ferons, s'il vous plaît, une auberge où se reposera l'escorte de l'impôt.

--L'impôt, répondit le capitaine, reste sous la garantie et responsabilité de M. l'intendant royal tant qu'il n'a point franchi les frontières de la Bretagne. C'est donc à M. l'intendant de faire choix du lieu où l'escorte passera la nuit.

Une expression de singulière inquiétude se répandit sur le visage du maître de La Tremlays. Il fallait que cette inquiétude fût bien puissante pour que Vaunoy habitué comme il l'était à dompter souverainement sa physionomie, n'en pût réprimer les symptômes.

Didier et l'intendant la remarquèrent.

Le premier n'y fit pas grande attention. Il croyait connaître Vaunoy qu'il méprisait sans le soupçonner de trahison. Sa hautaine insouciance ne daigna point se préoccuper de ce mince incident.

Quant à Béchameil, il interpréta à sa manière l'angoisse évidente du maître de La Tremlays. Il pensa que Vaunoy, voyant que le choix de la halte restait entre ses mains, à lui, Béchameil, redoutait sa décision pour l'office et les provisions du château.

--Monsieur mon ami, dit-il en conséquence, je dois vous prévenir tout d'abord que les frais de convoi me regardent...

Vaunoy pâlit et fronça le sourcil.

--Je paierai tout, poursuivit l'intendant: l'hospitalité est pour moi un devoir.

--Vous prétendez donc recevoir les gens du roi dans votre maison de la Cour-Rose? demanda Vaunoy dont l'anxiété augmentait visiblement.

--Non pas, monsieur mon ami, non pas! s'écria vivement Béchameil.

Vaunoy respira longuement. Ses couleurs vermeilles reparurent aux rondes pommettes de ses joues.

Ce mouvement fut tellement irrésistible et marqué que Didier ne put s'empêcher d'y prendre garde.

Ce fut, au reste, l'affaire d'un instant, et, à mesure que le calme revenait sur le visage de Vaunoy, les doutes du jeune capitaine se dissipaient.

Mais, pour un spectateur attentif et désintéressé de cette scène, il eût été évident qu'un hardi dessein venait de surgir dans le cerveau de Vaunoy, dessein que favorisait grandement l'option de M. de Béchameil, désignant La Tremlays pour lieu de repos à l'escorte des gens du roi.

Béchameil qui était à cent lieues de penser que sa décision pût faire plaisir à Hervé de Vaunoy, prit à tâche de l'excuser et de la motiver, ce qu'il fit à sa manière.

--Je vous répète, monsieur mon ami, dit-il, que vous n'aurez rien, absolument rien à débourser.

--Laissons cela, interrompit Vaunoy.

--Permettez! Je suis, vous me faites, j'espère, l'honneur d'en être persuadé, un sujet fidèle et dévoué de Sa Majesté. Ma pauvre maison est fort à son service, depuis les fondements jusqu'aux combles, y compris, bien entendu, les étages intermédiaires, mais il s'agit de cinq cent mille livres tournois.

--Cinq cent mille livres tournois? répéta lentement le maître de La Tremlays.

--Tout autant, monsieur mon ami, il y a même quelques écus de plus. Si cette somme était enlevée, mon aisance, qui est honnête, serait terriblement réduite. Or, suivez bien: ma _folie_ de la Cour-Rose n'est point propre à soutenir un siège, et si les Loups...

Vaunoy haussa les épaules avec affectation.

--Monsieur l'intendant a raison, dit le capitaine qui, depuis dix minutes, n'apportait plus à la discussion qu'une attention fort médiocre.

--Permettez, dit encore Béchameil répondant au geste de Vaunoy; je serais mortifié que vous puissiez croire...

--Allons déjeuner, interrompit en souriant le maître de La Tremlays.

Le coup était d'un effet sûr: il porta. Béchameil remua convulsivement les mâchoires, comme s'il eût voulu parfaire son explication; mais il ne put que répéter ces mots qui éveillaient les plus tendres échos de son coeur:

--Allons déjeuner.

Vaunoy s'appuya familièrement sur le bras de Didier. Béchameil, les narines gonflées et saisissant au vol parmi les effluves épandues dans l'air toutes celles qui venaient de l'office, ouvrit la marche. En chemin il fut décidé que le convoi d'argent partirait de Rennes le lendemain. De la ville au château, l'étape était courte, mais les routes de Bretagne, en l'an 1740, étaient tracées de manière à quadrupler la distance.

Béchameil, malgré la proéminence notable de son abdomen, monta le perron en trois sauts. Une minute après, il nouait sa serviette autour de ses mentons et dégustait savamment un salmis d'ailerons de bécasses qu'il déclara sans pareil et fêta en conscience.

Hervé de Vaunoy ne resta point oisif durant cette matinée. Le déjeuner était à peine fini, et M. de Béchameil venait de s'étendre sur un lit de jour pour se livrer à cet important devoir que les gourmets ne doivent négliger jamais, la sieste, lorsque M. de Vaunoy, quittant Didier sous un prétexte d'autant plus facile à trouver que le jeune capitaine ne tenait point extraordinairement à sa compagnie, se dirigea d'un air soucieux et affairé vers son appartement.

--Qu'on m'envoie sur-le-champ Lapierre et maître Alain, dit-il à un valet qu'il rencontra sur son chemin.

Le valet se hâta d'obéir, et Vaunoy poursuivit sa route; mais, ayant jeté par hasard un regard distrait à travers les carreaux de l'une des croisées du corridor, il aperçut Alix qui, rêveuse et la tête penchée, suivait à pas lents l'allée principale du jardin.

--Toujours triste! se dit Vaunoy d'un ton où perçait un atome de sensibilité; pauvre fille! Mais, après tout, elle n'est pas raisonnable! Béchameil serait la perle des maris.

Il allait passer outre, lorsque, dans une autre allée dont la direction formait angle avec celle de la première, il vit le capitaine Didier, lequel, par impossible, semblait rêver aussi. Vaunoy fit un geste de mauvaise humeur.

--Elle était sur le point de l'oublier! murmura-t-il; je m'y connais! Et le voilà revenu! Sa seule approche déjoue fatalement tous mes plans. Et puis, si quelqu'un de ces hasards que nulle précaution ne peut déjouer, allait lui apprendre...

Vaunoy s'interrompit. Comme nous l'avons dit, les deux allées que suivaient Alix et Didier se croisaient. Chaque pas fait par les deux jeunes gens les rapprochait: ils allaient se rencontrer dans quelques secondes.

--Eh! qu'a-t-il besoin de savoir? reprit Vaunoy avec emportement. Son étoile le pousse à me nuire. Qu'il sache ou non, il me perdra si je ne le perds.

Alix et Didier arrivaient en même temps au point de convergence des allées; au moment où ils allaient se trouver face à face. Vaunoy porta son sifflet de chasse à ses lèvres.

Le bruit fit lever la tête aux deux jeunes gens, Alix se tourna du côté du château et dut obéir au geste d'appel que lui envoya son père.