Chapter 8
Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces, n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.
Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et sauteur de cordes.
À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de Bretagne.
Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le mit au nombre des gentilshommes de sa maison.
Lapierre, resté valet, conçut une véritable rancune contre l'enfant autrefois son esclave et maintenant son supérieur. Lors du séjour à Rennes du prince gouverneur de Bretagne, il se présenta chez Vaunoy et lui demanda un entretien particulier. Cette conférence fut longue et Vaunoy changea plus d'une fois de couleur aux paroles de l'ancien saltimbanque.
Lapierre, avant de sortir, reçut une bourse bien garnie, et, peu de jours après, Vaunoy le prit à son service.
À dater de ce moment, le nouveau maître de La Tremlays commença à faire un grand accueil au jeune page Didier, ce qui donna de furieux accès de jalousie à Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel.
Ce fut peu de semaines après que Didier fut traîtreusement attaqué de nuit dans les rues de Rennes.
Il était plus de minuit. Hervé de Vaunoy allait et venait avec agitation, tandis que ses deux serviteurs se tenaient commodément assis auprès du foyer. Lapierre se balançait, en équilibre sur l'un des pieds de sa chaise, avec une adresse qui se ressentait de son métier; maître Alain caressait sous sa jaquette le ventre aimé de certaine bouteille de fer-blanc, large, carrée, toujours pleine d'eau-de-vie, à laquelle il guettait l'occasion de dire deux mots, et semblait combattre le sommeil.
--Saint-Dieu! Saint-Dieu! Saint-Dieu! s'écria par trois fois M. de Vaunoy qui frappa violemment du pied et s'arrêta juste en face de ses acolytes.
Maître Alain sauta comme on fait quand on s'éveille en sursaut. Lapierre ne perdit pas l'équilibre.
--Vous étiez trois contre un! reprit Vaunoy dont la colère allait croissant; c'était la nuit: trois bonnes rapières, la nuit, contre une épée de bal! et vous l'avez manqué!
--J'aurais voulu vous y voir! murmura pesamment Alain; le jeune drôle se débattait comme un diable. Je veux mourir si je ne sentis pas dix fois le vent de son arme sous ma moustache. D'ailleurs c'est une vieille histoire!
--Moi, je sentis son arme de plus près, dit Lapierre qui écarta le col de sa chemise pour montrer une cicatrice triangulaire; et Joachim, notre pauvre compagnon, la sentit mieux que moi encore, car il resta sur la place. Je prie Dieu qu'il ait son âme.
--Ainsi soit-il! grommela maître Alain.
--Je prie le diable qu'il prenne la vôtre! s'écria Vaunoy. Tu as eu peur, maître Alain et toi, Lapierre, méchant bateleur, tu t'es enfui avec ton égratignure!
--Il aurait fallu faire comme Joachim, n'est-ce pas? demanda le maître d'hôtel avec un commencement d'aigreur; oui, je sais bien que vous nous aimeriez mieux morts que vivants, notre monsieur...
--Tais-toi! interrompit Hervé qui haussa les épaules.
Alain obéit de mauvaise grâce, et M. de Vaunoy reprit sa promenade enragée, frappant du pied, serrant les poings et murmurant sur tous les tons son juron favori.
Les deux valets échangèrent un regard.
--Ça va lui coûter deux louis d'or, dit tout bas Lapierre.
Maître Alain saisit ce moment pour avaler une rasade, en faisant un signe de tête affirmatif, et tous deux se prirent à sourire sournoisement comme des gens sûrs de leur fait.
Au bout de quelques minutes, Vaunoy s'arrêta en effet subitement et mit la main à sa poche.
--Saint-Dieu! dit-il en reprenant son patelin sourire, je crois que je me suis fâché, mes dignes amis. La colère est un péché; j'en veux faire pénitence, et voici pour boire à ma santé, mes enfants.
Il tira deux louis de sa bourse. Les deux valets prirent et la paix fut faite.
--Raisonnons maintenant, poursuivit Vaunoy. Comment sortir d'embarras?
--Quand j'étais médecin ambulant, répondit Lapierre, et qu'une dose de mon élixir ne suffisait pas, j'en donnais une seconde.
--C'est cela! s'écria le majordome à qui la bouteille carrée donnait de l'éloquence; il faut doubler la dose: nous étions trois: nous nous mettrons six.
--Et cette fois je réponds de la cure, ajouta l'ex-bateleur.
Vaunoy secoua la tête.
--Impossible, dit-il.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'il se méfie. D'ailleurs les temps sont changés. Autrefois, c'était un jeune fou, courant les aventures, et sa mort n'eût point excité de soupçon. Je n'étais pas chargé de la police des rues de Rennes. Maintenant, c'est un officier du roi; il est mon hôte pour le bien de l'État. Son séjour à La Tremlays a quelque chose d'officiel: la sainte hospitalité, mes enfants, défend formellement de tuer un hôte... à moins qu'on ne le puisse faire en toute sécurité.
Alain et Lapierre firent à cette bonne plaisanterie un accueil très flatteur.
--Il faut trouver autre chose, continua M. de Vaunoy.
Maître Alain se creusa la cervelle; Lapierre fit semblant de chercher.
--Eh bien? demanda Hervé au bout de quelques minutes.
--Je ne trouve rien, dit le majordome.
--Rien, répéta Lapierre; si ce n'est peut-être... mais le poison ne vous sourit pas plus que le poignard, sans doute?
--Encore moins, mon enfant, Saint-Dieu! c'est une malheureuse affaire. D'un jour à l'autre, le hasard peut lui révéler ce qu'il ne faut point qu'il sache. Et qui me dit d'ailleurs qu'il ne sait rien? Quelle chambre lui a-t-on donnée?
--La chambre de la nourrice, répondit Alain. Vous l'avez conduit jusqu'à la porte.
Vaunoy devint pâle.
--La chambre de la nourrice, répéta-t-il en frémissant; la chambre où était autrefois le berceau! et je n'ai pas pris garde!
--Bah! fit Lapierre, une chambre ressemble à une autre chambre... Après si longtemps!
--C'est évident, appuya le majordome qui dormait aux trois quarts.
Ceci ne parut point rassurer M. de Vaunoy qui reprit avec inquiétude:
--Et ce valet malade? Il semblait avoir intérêt à se cacher. Quel homme est-ce?
--Quant à cela, repartit Lapierre, c'est plus que je ne saurais dire. Il tenait son manteau sur ses yeux, et je n'ai même pu voir le bout de son nez.
--C'est étrange! murmura Vaunoy porté comme toutes les âmes bourrelées à voir l'événement le plus ordinaire sous un menaçant aspect; je n'aime pas cette affectation de mystère. Je voudrais savoir quel est cet homme; je voudrais...
--Demain il fera jour, interrompit philosophiquement l'ancien saltimbanque.
--Cette nuit! tout de suite! s'écria Vaunoy d'une voix brève et comme égarée. Quelque chose me dit que la présence de cet homme est un malheur! Suivez-moi!
Lapierre fut tenté de répondre que, selon toute apparence, le capitaine et son valet dormaient tous deux à cette heure avancée de la nuit; mais Vaunoy avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Les deux serviteurs se levèrent. Vaunoy ouvrit sans bruit la porte de son appartement, et tous trois s'engagèrent dans le corridor qui régnait d'une aile à l'autre.
Après avoir fait quelques pas, Hervé s'arrêta et pressa fortement le bras de son majordome.
--Ils ne dorment pas, dit-il à voix basse en montrant un petit point lumineux qui brillait dans l'ombre à l'autre bout du corridor.
C'était en effet de la chambre occupée par le capitaine que partait cette lueur.
--Que peuvent-ils faire à cette heure? reprit Vaunoy; s'ils s'entretiennent, nous écouterons. Quelque mot viendra bien éteindre ou légitimer ma frayeur. Et si j'ai raison de craindre, s'il sait tout ou seulement s'il soupçonne, Saint-Dieu! sa mission ne le sauvera pas!
Ils continuèrent de se glisser le long des murailles. Le majordome, qui s'était complètement éveillé, marchait le premier.
En arrivant auprès de la porte du capitaine, il colla son oeil à la serrure.
Jude était agenouillé au chevet de son lit et priait, la tête entre ses deux mains. Maître Alain ne pouvait voir son visage.
Au bout de quelques secondes, le vieil écuyer termina sa prière et se redressa. La lumière tomba d'aplomb sur son visage.
Maître Alain se rejeta violemment en arrière.
--Je connais cet homme, dit-il.
Vaunoy le repoussa et mit à son tour son oeil à la serrure; mais il ne vit plus que la mèche rouge et fumeuse de la résine que Jude avait éteinte avant de se jeter sur son lit.
--Saint-Dieu! gronda-t-il en se relevant. Tu le connais, dis-tu? Qui est-ce?
Maître Alain se pressait le front, cherchant à rappeler ses souvenirs.
--Je le connais, je l'ai vu, dit-il enfin, mais où? Je ne sais. Mais quand? Il doit y avoir bien longtemps.
Vaunoy dévora un blasphème, et le philosophique Lapierre répéta:
--Demain il fera jour!
XVII Visite matinale
Bien avant le jour, Jude Leker était sur pied. Il se leva sans bruit afin de ne point éveiller son maître qui dormait comme on dort à vingt-cinq ans après un long et fatigant voyage.
Quoique le crépuscule n'éclairât point encore la nuit des interminables corridors, Jude y trouva son chemin sans tâtonner. Il était né au château et l'avait habité durant quarante années.
Laissant le grand escalier dont la double rampe desservait le premier étage, il gagna l'office et prit un couloir étroit qui conduisait aux communs.
Beaucoup de choses avaient changé dans les coutumes de La Tremlays, mais les logements des serviteurs avaient gardé leur disposition primitive. Sans cette circonstance, l'excellente mémoire de Jude ne lui eût point été d'un grand secours. Il compta trois portes dans la galerie intérieure des communs et frappa à la quatrième.
Il est à croire que dame Goton Rehou, femme de charge du château, ne recevait point d'ordinaire ses visites à heure si indue. La bonne dame avait soixante ans, et, à cet âge, les femmes de charge ne craignent que les voleurs.
Elle dormait ou faisait la sourde oreille: Jude ne reçut point de réponse.
Il frappa de nouveau et plus fort.
--Béni Jésus! dit la voix enrouée de la vieille dame, le feu est-il au château?
--C'est moi, c'est Jude, murmura celui-ci en frappant toujours, Jude Leker!
Goton n'était point une femmelette. Elle prit un gourdin et s'en vint ouvrir, bien que son oreille, rendue paresseuse par l'âge, n'eût pas saisi une syllabe des paroles de Jude.
--On y va! grommelait-elle; si ce sont les Loups, eh bien! je leur parlerai du vieux Treml, et ils ne toucheront pas un fétu dans la maison qui fut la sienne; si ce sont des esprits...
Elle fit un signe de croix et s'arrêta.
--Ouvrez donc! dit Jude.
--Si ce sont des esprits, continua la vieille, eh bien! Bah! ils auraient aussi bien passé par le trou de la serrure!
Elle ouvrit et mit son gourdin en travers.
--Qui vive? dit-elle.
--Chut! dame; silence au nom de Dieu!
--Qui vive? répéta l'intrépide vieille en levant son bâton. Jude le saisit, entra, ferma la porte et répondit:
--Un homme dont il ne faut point répéter le nom sans nécessité dans la demeure de Treml.
--La demeure de Treml! répéta Goton qui sentit tressauter son coeur à ce nom; merci, qui que vous soyez. Il y a vingt ans que je n'avais entendu donner son véritable nom à la maison qu'habite Hervé de Vaunoy.
Jude tendit sa main dans l'ombre; celle de Goton fit la moitié du chemin. Elle n'avait pas besoin de voir. Ce fut comme un salut mystérieux entre ces deux fidèles serviteurs.
--Mais qui donc es-tu, brave coeur, demanda enfin la vieille femme, toi qui te souviens de Treml?
Jude prononça son nom.
--Jude! s'écria Goton oubliant toute prudence; Jude Leker, l'écuyer de notre monsieur! Oh! que je te voie, mon homme, que je te voie!
Tremblante et empressée, elle courut à tâtons, cherchant son briquet et ne le trouvant point; elle remua les cendres de son réchaud. Enfin sa résine s'alluma. Elle regarda Jude longtemps et comme en extase.
--Et lui, dit-elle, M. Nicolas, le reverrons-nous?
--Mort, répondit Jude.
Goton se mit à genoux, joignit ses mains et récita un _De Profundis_. De grosses larmes coulaient lentement le long de sa joue ridée. Quiconque l'aurait vue en ce moment se serait senti puissamment attendri, car rien n'émeut comme les larmes qui roulent sur un rude visage, et tel qui passe en souriant devant deux beaux yeux en pleurs pâlit et souffre quand il voit s'humecter la paupière d'un soldat.
Jude se tut tant que Goton pria. Il semblait qu'il voulût maintenant prolonger son incertitude et qu'il reculât, effrayé devant la révélation qu'il était venu chercher.
Lorsqu'il prit la parole, ce fut d'une voix altérée.
--Et le petit monsieur? dit-il enfin avec effort.
--Georges Treml? Vingt ans se sont écoulés depuis que je l'ai vu pour la dernière fois, le cher et noble enfant, sourire et me tendre ses petits bras dans son berceau.
--Mort, mort aussi! prononça Jude dont le robuste corps s'affaissa.
Il mit ses deux mains sur son visage; sa poitrine se souleva en un sanglot.
--Je n'ai pas dit cela! s'écria Goton; non, je ne l'ai pas dit. Et Dieu me préserve de le croire! Pourtant... Hélas! Jude, mon ami, depuis vingt ans j'espère, et chaque année use mon espoir.
Jude attacha sur elle ses yeux fixes. Il ne comprenait point.
--Oui, reprit-elle, je voudrais espérer. Je me dis: quelque jour je verrai notre petit monsieur, grand et fort, la tête haute, la mine fière, l'épée au flanc. Hélas! hélas! il y a si longtemps que je me dis cela!
--Mais enfin, dame, que savez-vous sur le sort de Georges Treml?
--Je sais... je ne sais rien, mon homme. Un soir,--approche ici, car il ne faut point dire cela tout haut,--un soir, il y a dix-neuf ans et cinq mois... ah! j'ai compté, Hervé de Vaunoy revint tout pâle et l'oeil hagard. Il nous dit que l'enfant s'était noyé dans l'étang de La Tremlays. On courut, on sonda le fond de l'eau, mais on ne trouva point le corps de Georges.
Jude écoutait, la poitrine haletante, l'oeil grand ouvert.
--Et c'est sur cela, interrompit-il, que se fonde votre espoir?
--Non. Te souvient-il d'un pauvre innocent de la forêt que l'on nommait le Mouton blanc?
--Je me souviens de Jean Blanc, dame.
--Pauvre créature! Il aimait Treml presque autant que nous l'aimions...
--Mais Georges, Georges! interrompit encore Jude.
--Eh bien! mon homme, Jean Blanc racontait d'étranges choses dans la forêt. Il disait qu'Hervé de Vaunoy avait jeté à l'eau le petit monsieur de ses propres mains.
--Il disait cela! s'écria Jude dont l'oeil étincela.
--Il disait cela, oui. Et quoiqu'il passât pour un pauvre fou, je crois qu'il disait vrai toutes les fois qu'il parlait de Treml. Mais ce n'est pas tout; Jean Blanc ajoutait qu'il avait plongé au fond de l'étang et ramené M. Georges évanoui...
--Ah! fit le bon écuyer avec un long soupir de bien-être.
--Puis, poursuivit Goton, il fut pris d'un de ses accès, et le pauvre enfant resta tout seul sur l'herbe. Et quand le Mouton blanc revint il n'y avait plus d'enfant.
--Ah! fit encore Jude.
--Et il y a vingt ans de cela, mon homme!
Jude demeura un instant comme atterré.
--Où est Jean Blanc? dit-il ensuite; je veux le voir.
Goton secoua lentement sa tête grise.
--Pauvre créature! dit-elle encore; il ne fait pas bon, pour un pauvre homme, affronter la colère d'un homme puissant. Hervé de Vaunoy apprit les bruits qui couraient dans la forêt. On tourmenta Mathieu Blanc et son fils par rapport à l'impôt. Le vieillard mourut; le fils disparut. Quelques-uns disent qu'il s'est fait Loup.
--J'ai déjà entendu prononcer ce mot. Quels sont ces gens, dame?
--Ce sont des Bretons, mon homme, qui se défendent et qui se vengent. On leur a donné ce nom, parce que leur retraite avoisine la Fosse-aux-Loups. Chacun sait cela; mais nul ne pourrait trouver l'issue par où l'on pénètre dans cette retraite. Eux-mêmes semblent prendre à tâche d'accréditer ce sobriquet qui fait peur aux poltrons. Leurs masques sont en peau de loup; il n'y a que leur chef qui porte un masque blanc.
--J'irai trouver les Loups, dit Jude.
La vieille dame réfléchit un instant.
--Écoute, reprit-elle ensuite. Il est un homme dans la forêt qui pourrait te dire peut-être si Jean Blanc existe encore. Cet homme est un Breton, quoiqu'il feigne souvent de parler comme s'il avait le coeur d'un Français. Il me souvient qu'au temps où il vint s'établir de ce côté de la forêt, les sabotiers disaient que sa fille, qui était alors un enfant, avait tous les traits de la fille de Jean Blanc, le pauvre fou. Certains même affirmaient la reconnaître.
--Où trouver cet homme?
--Sa loge est à cent pas de Notre-Dame de Mi-Forêt.
--Il se nomme?
--Pelo Rouan, le charbonnier.
Le jour commençait à poindre. La résine pâlissait aux premiers rayons du crépuscule.
--Au revoir et merci, dame, dit Jude. Je verrai Pelo Rouan avant qu'il soit une heure.
Il serra la main de Goton et sortit.
--Que Dieu soit avec toi, mon homme! murmura la vieille femme de charge en le suivant du regard pendant qu'il traversait les corridors; il y avait longtemps que mon pauvre coeur n'avait ressentit pareille joie. Que Dieu soit avec toi, et puisses-tu ramener en ses domaines l'héritier de Treml!
Goton avait plus de désir que d'espérance, car elle secoua tristement la tête en prononçant ces dernières paroles.
XVIII Rêves
Lorsque Jude, après avoir traversé les longs corridors, revint à la chambre où il avait passé la nuit, le capitaine dormait encore. Son visage était calme et souriant. Jude le contempla un instant.
--C'est un loyal jeune homme, pensa-t-il; ses traits hardis me rappellent le vieux Treml au temps où sa moustache était noire. Il est heureux, lui! Oh! que je donnerais de bon coeur tout mon sang pour voir M. Georges à sa place!
Jude reprit son manteau de voyage, pour cacher ses traits en cas de rencontre suspecte. Le jour était venu. Les premiers rayons du soleil levant se jouaient dans la soie des rideaux. Au moment où Jude ceignait son épée pour partir, Didier s'agita sur sa couche.
--Alix, murmura-t-il, ma soeur!...
--Voici dans la cour tous les serviteurs du château, se dit Jude; j'aurai de la peine à passer inaperçu.
--Marie! murmura encore Didier.
Jude le regarda en souriant.
--Bravo! mon jeune maître, pensa-t-il; ne rêverez-vous point à quelque autre, maintenant?
--Fleur-des-Genêts! cria le capitaine, comme s'il eût voulu relever le défi.
En même temps il se redressa, éveillé, sur son séant.
--C'est toi, ami Jude? reprit-il après avoir jeté ses regards tout autour de la chambre, comme s'il se fût attendu à voir un autre visage; je crois que je rêvais.
--Vous pouvez l'affirmer, monsieur, et joyeusement, répondit Jude.
L'oeil de Didier s'arrêta par hasard sur les antiques rideaux que perçaient les rayons obliques du soleil. Son sourire, qui ne l'avait point abandonné, s'épanouit davantage.
--Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce bonheur... Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers, de caresses et de douces paroles...
--Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de vous, pour commencer ma tâche.
--Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude, mes yeux ont besoin de pleurer!
--Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa sa tête sur l'oreiller.
--Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux, Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
--Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur, n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
--Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
--Je pense à Georges Treml, monsieur.
--Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est oeuvre chrétienne... Allons! voici un nuage qui couvre le soleil. Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens plus.
Didier, secouant un reste de langueur rêveuse, avait sauté hors de son lit. Jude, avant de partir, jeta un regard dans la cour et reconnut maître Alain qui s'entretenait avec Lapierre.
--Il est bien tard, maintenant, dit-il, pour m'esquiver. Je vois là-bas un homme dont j'aurai de la peine à éviter les regards.
--Lequel? demanda Didier en s'approchant de la fenêtre: Lapierre?
--Je ne sais s'il a changé de nom, mais on l'appelait de mon temps maître Alain. C'est le plus vieux des deux.
--À la bonne heure! Et c'est celui-là que tu nommais hier ton ennemi?
--Celui-là même.
--Eh bien! mon garçon, l'autre est le mien.
--Un valet, votre ennemi?
--Cela t'étonne? Faut-il donc te répéter que je ne suis point gentilhomme? Ce valet est le seul être au monde qui sache le secret de ma naissance. Il ne veut pas le dire et c'est son droit. Il prétend m'avoir autrefois servi de père... Tu vois bien ceci?
Didier, qui n'était pas encore vêtu, écarta sa chemise et montra par-derrière, à la naissance de l'épaule, une cicatrice encore récente.
--C'est une blessure faite traîtreusement et par la main d'un misérable, dit Jude en fronçant le sourcil.
--Tu t'y connais, mon garçon. J'ai tout lieu de croire que le misérable est cet homme: mais si je ne suis pas noble, je suis soldat, et ma main ne s'abaissera point volontiers jusqu'à lui.
--Moi je suis un valet, dit Jude avec froideur; prononcez un mot et je le châtie.
--Voilà que tu oublies Georges Treml! s'écria Didier en souriant. Sur mon honneur! il y a de la fine fleur de chevalerie dans ces vieux coeurs bretons. Pensons à ton jeune monsieur, mon brave ami. Je ne sais pas ce que tu peux tenter pour son service, c'est ton secret, mais j'ai promis de t'aider et je t'aiderai. Descendons ensemble: M. de Vaunoy est un trop soumis et dévoué sujet de Sa Majesté pour que sa livrée ose regarder, de plus près qu'il ne convient, le serviteur d'un capitaine de la maréchaussée.
Jude mit son manteau sur sa figure et descendit avec le capitaine.
Alain et Lapierre étaient toujours dans la cour; ils s'inclinèrent avec respect devant Didier, qui toucha négligemment son feutre.
--Qu'on selle le cheval de mon serviteur, dit-il.
Lapierre se hâta d'obéir. Le majordome resta.
--Mon camarade, dit-il à Jude, votre maladie exige-t-elle donc que vous ayez toujours le nez dans le manteau? Les gens de La Tremlays n'ont point pu encore vous souhaiter la bienvenue.
--Que dit-on des Loups dans le pays, maître? demanda Didier pour éviter à Jude l'embarras de répondre.
--On dit que ce sont des méchantes bêtes, monsieur le capitaine... N'accepterez-vous pas un verre de cidre, mon camarade?
--Que font les gens de la forêt? demanda encore Didier.
--Monsieur le capitaine, répondit Alain de mauvaise grâce, ils font le cercle, du charbon et des sabots... Eh bien, mon camarade, ajouta-t-il en exhibant son _vademecum_, c'est-à-dire sa bouteille de fer-blanc, aimez-vous mieux une goutte d'eau-de-vie?