Le loup blanc

Chapter 6

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Souvent le voyageur s'arrêtait pour écouter une voix pure, et semblable à la voix des anges, qui chantait la complainte d'Arthur de Bretagne, dont nous avons parlé dans la première partie de ce récit. Ceux qui se souvenaient du pauvre Jean Blanc songeaient à lui en entendant son refrain favori; la plupart savouraient la musique sans évoquer la mémoire de l'albinos, car bien d'autres que lui répétaient ce refrain qui berce les enfants dans toutes les loges du pays de Rennes.

Du reste, on entendait toujours Marie comme on écoute le rossignol, sans la voir. Dès qu'elle apercevait un étranger, son instinct de timidité farouche la portait à fuir. On voyait le taillis s'agiter comme au passage d'un faon, puis plus rien. Marie était alerte et vive. On eût couru longtemps pour l'atteindre.

Quelques-uns cependant l'avaient vue et le bruit de sa beauté sans rivale s'était répandu dans le pays. On fut du temps avant de savoir son nom, car Pelo Rouan ne souffrait guère de questions, surtout lorsqu'il s'agissait de sa fille, et Marie devenait muette dès qu'un homme lui adressait la parole. À cause de cette ignorance, et par un reste de cette chevaleresque poésie qui a fleuri si longtemps sur la terre de Bretagne, on choisissait pour désigner Marie les noms des plus charmantes fleurs.

Les jeunes gens de la forêt parlaient d'elle d'autant plus souvent que son existence était plus mystérieuse. À la longue, la coutume effeuilla cette guirlande de jolis sobriquets. Un seul resta, qui faisait allusion à la couleur des cheveux de Marie:

On l'appela _Fleur-des-Genêts_.

Pelo Rouan laissait à sa fille une liberté entière, dont celle-ci usait tout naturellement et comme on respire sans savoir qu'il en pût être autrement. D'ailleurs, le charbonnier, quand même il l'aurait voulu, n'aurait point pu surveiller fort attentivement la jeune fille, car il faisait de longues et fréquentes absences.

Le motif de ces absences était un secret, même pour Marie.

Parfois, durant des semaines, le four de Pelo Rouan restait froid, mais quand il revenait, il travaillait le double et réparait le temps perdu.

Personne n'était admis dans la loge. On venait chercher Pelo Rouan de temps en temps la nuit. Dans ces circonstances, ceux qui avaient besoin du charbonnier pour des causes que nous ne saurions dire, frappaient à la porte d'une certaine façon.

Pelo sortait alors; Marie, habituée à ce manège, ne prenait pas garde.

Un jour, pourtant, un étranger avait franchi le seuil de la loge inhospitalière: il soutenait les pas de Fleur-des-Genêts bien chancelante et bien effrayée, parce que des soudards de France qui venaient de Paris et allaient à Rennes l'avaient poursuivie dans les futaies. Son compagnon était un loyal jeune homme au visage doux et bon. Il l'avait protégée. Sa première pensée fut de remercier Dieu du plus profond de son coeur, en même temps qu'elle lui adressait une fervente prière pour son sauveur.

Depuis ce jour, quand Fleur-des-Genêts rencontrait l'étranger, elle allait à lui sans frayeur et ils échangeaient quelques mots purs et naïfs comme l'entretien de deux enfants.

Puis l'étranger partit, laissant son souvenir dans le coeur de Marie. Les gens de la forêt la rencontrèrent de nouveau dans les taillis. Elle allait lentement, la tête penchée, et chantait bien mélancoliquement la complainte d'Arthur de Bretagne.

Pelo Rouan ne l'interrogeait point parce qu'il connaissait la cause de sa tristesse.

Cependant la veillée continuait dans la cuisine du château de La Tremlays. Après avoir porté la santé qui ouvre ce chapitre, Pelo prit son bâton de houx, comme l'avait annoncé la vieille femme de charge; mais au lieu de partir, il secoua lentement sa pipe et se planta, le dos au feu, en face de maître Simonnet.

--Et sait-on son nom? dit-il en jouant l'indifférence.

--Le nom de qui?

--Du nouveau capitaine.

--Notre monsieur le sait peut-être, répondit Simonnet.

--Au fait, ce doit être un bon serviteur du roi, c'est le principal. Il logera au château?

--Ou chez l'intendant royal.

Pelo Rouan sembla hésiter au moment de faire une nouvelle question.

--C'est juste, dit-il enfin, c'est à qui recevra ce brave officier et les bons soldats de la maréchaussée.

À ces mots, il se dirigea vers la porte. En passant auprès d'Yvon, il lui serra furtivement la main et adressa à Corentin un regard d'intelligence.

--Bonsoir, maître Simonnet et toute la maisonnée! dit-il.

Comme il mettait la main sur le loquet, un fort coup de marteau retentit frappé à la porte extérieure. Pelo resta.

Quelques minutes après, deux hommes, enveloppés de manteaux, furent introduits. Les larges bords de leurs feutres cachaient presque entièrement leurs visages. Cependant, à un mouvement que fit l'un d'eux, la lumière du foyer vint éclairer partiellement ses traits.

Pelo Rouan recula à son aspect, et, au lieu de sortir, il se glissa prestement dans une embrasure.

XII Dans la forêt

Les nouveaux venus étaient tous deux de haute taille et d'apparence robuste. Celui dont Pelo Rouan avait aperçu la figure était dans toute la force de la jeunesse, beau visage et merveilleusement tourné. L'autre avait sous son feutre une chevelure grise, et plus de soixante ans sur les épaules.

--Qui que vous soyez, dit Simonnet employant la digne formule armoricaine, vous êtes les bienvenus. Que demandez-vous?

Le plus jeune des deux étrangers rejeta son manteau sur le coude et montra l'uniforme de capitaine des soldats de la maréchaussée.

--Je veux parler à M. Hervé de Vaunoy, répondit-il.

--Le nouveau capitaine! chuchotèrent les serviteurs de La Tremlays.

Renée, la servante normande de Mlle Alix, arrangea aussitôt les plis de sa robe; les autres femmes, moins bien apprises, se bornèrent à rougir immodérément.

Quant à Pelo Rouan, il gagna la porte sans bruit, après avoir échangé un second regard d'intelligence avec Yvon et Corentin.

--Ah! c'est lui qui est le nouveau capitaine? murmura-t-il lentement d'un air pensif.

Puis il s'enfonça dans les sentiers de la forêt.

Maître Simonnet prit un maintien grave et solennel, pour remplir convenablement son office d'introducteur aux lieu et place de maître Alain, le majordome, qui se faisait vieux et dormait d'ordinaire à cette heure, ivre d'eau-de-vie.

Il mit le bonnet à la main et précéda les nouveaux venus dans le salon de réception où se tenaient Hervé de Vaunoy et sa famille.

Pendant qu'il traverse le vestibule et la grande salle, nous rétrograderons de quelques heures et nous prendrons nos deux étrangers au moment où ils quittent la bonne ville de Vitré pour entrer dans la forêt. Outre que c'est un moyen fort simple de faire leur connaissance, nous assisterons ainsi avec eux à quelques petits incidents qu'il nous importe de ne point passer sous silence.

Comme le lecteur a pu le conjecturer, le vieillard à barbe grise remplissait auprès du jeune capitaine l'office du valet. C'était un homme à visage honnête et austère; sa taille légèrement voûtée annonçait seule la fatigue ou la souffrance, car son beau front restait sans rides et son regard serein exprimait la tranquillité d'âme la plus parfaite.

Quant au capitaine, il y avait sous sa fine moustache noire retroussée un sourire insouciant et fin; dans ses yeux, une hardiesse indomptable, une gaieté franche et comme un reflet de cordiale loyauté. On eût trouvé difficilement une taille plus élégante que la sienne, une pose plus gaillarde sur son cheval isabelle, et une plus gracieuse façon de porter son belliqueux uniforme. Il avait de vingt-cinq à vingt-sept ans.

Le valet s'appelait Jude Leker; le maître avait nom Didier tout court.

Le bon écuyer de Nicolas Treml n'avait point changé beaucoup au long de ces vingt années. La souffrance avait glissé sur son coeur comme le temps sur la dure peau de son visage. Il se tenait encore ferme sur son cheval, et il n'eût point fait bon recevoir un coup de la rapière plus moderne qui avait remplacé sa longue épée à garde de fer.

Il pouvait être deux heures après midi quand Didier et Jude dépassèrent les premiers arbres de la forêt. Le pâle soleil d'automne se jouait dans le feuillage jaunissant, et le sabot des chevaux s'enfonçait à chaque pas dans la molle litière que novembre étend au pied des arbres. Jude semblait respirer avec délices une atmosphère connue; il saluait chaque vieux tronc d'un regard ami et presque filial. Il y avait vingt ans que Jude n'avait vu la forêt de Rennes.

Tout en marchant, le maître et le serviteur poursuivaient une conversation commencée.

--C'était, ma foi! un vaillant vieillard que ce M. Nicolas! s'écria Didier interrompant un long récit que lui faisait Jude; j'aime son gant de buffle qui pesait une livre, et j'aurais voulu voir la pauvre mine que dut faire M. le Régent.

--Le Régent nous mit à la Bastille! répondit Jude avec un soupir.

--C'était, en conscience, le moins qu'il pût faire, mon garçon!

--Nicolas Treml, que Dieu sauve son âme! était déjà bien vieux, et puis il pensait sans cesse à l'enfant.

--Quel enfant? interrompit Didier.

--Georges Treml, qui doit être, à l'heure qu'il est, un hardi soldat, s'il a gardé dans ses veines une goutte du bon sang de ses pères.

L'histoire languissait. Didier bâilla. Jude poursuivit:

--Il pensait donc à l'enfant qui était au pays sans protecteur et sans appui. Vieillesse et chagrin, c'est trop à la fois, mon jeune monsieur et pourtant Nicolas Treml mit longtemps à mourir! Il descendit en terre, voici trois ans passés, et me légua le petit M. Georges.

--Et qu'est devenu ce Georges?

--Dieu le sait! Moi, je fus mis en liberté deux ans après la mort de mon maître. Je n'avais point d'argent, et si la Providence ne m'eût pas envoyé sur votre chemin au moment où vous cherchiez un valet pour le voyage, je ne sais comment j'aurais regagné la Bretagne. Ma chère, ma noble Bretagne! répéta Jude avec des larmes de joie dans les yeux.

Didier s'arrêta et lui tendit la main.

--Tu es un honnête coeur, mon garçon, dit-il; je t'aime pour ton attachement au souvenir de ton vieux maître, et pour l'amour que tu as gardé à ton pays. Si tu veux, tu ne me quitteras plus.

Jude toucha respectueusement la main que lui offrait le capitaine.

--Je le voudrais, murmura-t-il en secouant la tête, sur ma parole, je le voudrais, car il y a en vous quelque chose qui rappelle la franche loyauté de Treml. Mais je suis à l'enfant et je suis breton: ne m'avez-vous point dit que vous venez pour anéantir les derniers restes de la résistance bretonne?

--Si fait! quelques centaines de fous furieux. Quand la rébellion se sent faible, vois-tu, elle tourne au brigandage: je viens pour punir des bandits.

Jude réprima un geste de colère.

--De mon temps, murmura-t-il, messieurs de la Frérie bretonne ne méritaient point ce nom.

--C'est vrai: ceux dont tu parles n'étaient que des maniaques entêtés; mais les _Frères bretons_ sont devenus les _Loups_.

--Les Loups? répéta Jude sans comprendre.

--Ils ont eux-mêmes choisi ce sauvage sobriquet. Ce n'est pas la Bretagne, ce sont les Loups que je viens combattre de par l'ordre du roi.

Jude ne fut probablement point persuadé par cette subtile distinction car il se borna à répondre:

--Je ne sais pas ce que font les Loups, mais ils sont bretons, et vous êtes français!

--N'en parlons plus! s'écria gaiement le capitaine. Quant à la question de savoir si je suis français ou non, c'est plus que je ne puis dire. Bois un coup, mon garçon!

Il tendit sa gourde de voyage à Jude qui, cette fois, n'eut aucune objection à soulever.

--Et maintenant, reprit le capitaine, orientons-nous: voici un sentier qui doit mener à Saint-Aubin-du-Cormier.

--C'est ma route, répondit Jude, et nous allons nous séparer..., car vous allez à Rennes, je pense?

--Je vais au château de La Tremlays.

Jude devint pensif.

--Vous êtes déjà venu dans le pays, dit-il après un silence, car vous le connaissez aussi bien que moi. Peut-être n'est-ce pas la première fois que vous allez au château de La Tremlays?

--Peut-être, répéta le capitaine qui sembla éviter une réponse plus catégorique.

--Si vous y êtes allé, continua Jude dont tous les traits exprimaient une curiosité puissante, vous avez dû voir un jeune homme..., un beau jeune homme: l'héritier de ces nobles domaines, l'unique rejeton d'une race qui est vieille comme la Bretagne!

--Tu le nommes?

--Georges Treml.

Ce fut au tour du capitaine de s'étonner. Pour la première fois, il rapprocha ce nom de Treml de celui du château, et il comprit que le vieux gentilhomme, dont il venait d'entendre la chevaleresque histoire, était l'ancien maître de La Tremlays.

--Je n'ai jamais vu ce jeune homme, répondit-il.

XIII Le capitaine Didier

Jude demeura un instant comme atterré.

--Mon Dieu! pensait-il, qu'ont-ils fait de notre petit monsieur?

Le capitaine était devenu rêveur. Peut-être connaissait-il assez M. de Vaunoy pour qu'un doute s'élevât dans son esprit touchant le sort de l'héritier de Treml.

--Ma tâche est tracée, reprit Jude; je la remplirai, monsieur, ajouta-t-il d'une voix que son émotion rendait solennelle; je vous adjure, par votre titre de gentilhomme, de me prêter votre aide.

Un triste sourire vint à la lèvre du capitaine.

--Gentilhomme! dit-il.

--Par votre mère!... voulut continuer Jude.

--Ma mère! dit encore le capitaine. Allons, mon garçon, tu tombes mal. Que viens-tu me parler de titres et de mère?... Mais je suis officier du roi, et cela vaut noblesse: tu auras mon aide, pour l'amour de Dieu.

--Merci! merci! s'écria Jude. En revanche, moi, je suis à vous, monsieur; à vous de tout coeur et tant qu'il vous plaira. Maintenant, veuillez vous détourner quelque peu de votre route; nous reviendrons ensemble au château.

Le capitaine suivit Jude aussitôt. Ils marchèrent un quart d'heure le long du chemin qui mène au bourg de Saint-Aubin-du-Cormier, puis Jude, tournant à gauche, s'enfonça dans un épais taillis. Au bout d'une centaine de pas, Didier arrêta son cheval.

--Où me mènes-tu? demanda-t-il.

--Au lieu où Nicolas Treml, mon maître, partant pour la cour de Paris, a enfoui l'espoir et la fortune de sa race.

--Tu as grande confiance en moi?

Jude hésita un instant.

--Je vous confierais ma vie, dit-il enfin, mais le trésor de Treml n'est point à moi. Vous avez raison: mieux vaut que je sois seul à garder ce secret.

--Et mieux vaut, ajouta Didier, que je ne m'enfonce point trop dans ce fourré, au-delà duquel est la retraite des Loups. Ils pourraient me mordre, mon garçon. Va, tu me retrouveras ici.

Jude descendit de cheval et s'engagea, à pied, dans l'épais taillis où nous avons vu autrefois cheminer Nicolas Treml lorsqu'il portait en poche l'acte signé par son cousin Hervé de Vaunoy.

Resté seul, le jeune capitaine mit aussi pied à terre, s'étendit sur le gazon et donna son âme à la rêverie. Ses méditations furent douces. Officier de fortune et parvenu, son mérite aidant, à un poste que ses pareils n'atteignaient point avant d'avoir vu blanchir leur moustache et tomber leurs cheveux, il avait désormais devant lui un avenir couleur de rose. Sa mission en Bretagne n'était pas sans importance, et il espérait réduire aisément cette poignée d'hommes intrépides, mais simples et grossiers, qui s'opposaient encore à la levée de l'impôt, molestaient les sujets soumis au roi et poussaient parfois leur insolente audace jusqu'à mettre la main sur les fonds du gouvernement.

À part cet intérêt politique, son arrivée dans le pays de Rennes avait pour lui un intérêt particulier, dont nous ne ferons point mystère au lecteur. Ce n'était pas la première fois que Didier venait en Bretagne. L'année précédente, il avait passé six mois à Rennes, en qualité de gentilhomme[2] de M. le comte de Toulouse, gouverneur de la province, lequel l'avait fait entrer depuis dans les gardes-françaises, d'où il était sorti avec son grade actuel.

Beau de visage et de tournure, prompt à l'amitié, mais étourdi et léger, il avait été bien près, une fois, de choisir la compagne de sa vie.

Pendant son séjour à Rennes, dans la maison du prince gouverneur, il avait été de pair à compagnon avec les fils des premières familles de la province. Il était de toutes les fêtes de messieurs des États, et dans ce monde des gens du roi, sa position lui attirait une faveur à laquelle ne nuisait point sa bonne mine.

À cette époque, la reine des salons dans la capitale bretonne était Mlle Alix de Vaunoy de La Tremlays, noble créature dont le charmant visage était moins parfait que l'esprit, et dont l'esprit ne valait point encore le coeur. Didier l'avait vue au palais même du prince gouverneur qui, pendant son séjour dans la province, tenait une véritable cour. Il s'était senti attiré vers elle.

Alix, de son côté, n'avait point dissimulé le plaisir que lui causait cette recherche. Le monde avait remarqué leur naissante et mutuelle sympathie.

M. de Vaunoy seul semblait ne s'en point apercevoir ou y prêter volontairement les mains, ce qui surprenait fort chacun.

On savait, en effet, que Vaunoy avait pour l'établissement de sa fille unique des prétentions fort élevées, et qui ne s'attaquaient à rien moins qu'à M. de Béchameil, marquis de Nointel, intendant royal de l'impôt et l'un des plus opulents financiers qui fussent alors en Europe.

Nonobstant cela, Vaunoy, qui avait d'abord regardé le jeune officier de fortune avec un dédain tout particulier, l'attira bientôt chez lui et lui fit fête tout autant qu'aux héritiers des plus puissantes maisons.

Si ce n'eût point été là une circonstance positivement insignifiante pour le public, on aurait pu remarquer que ce changement avait coïncidé avec l'acquisition que fit Vaunoy d'un certain Lapierre, valet du prince gouverneur.

Mais il n'était point probable, en vérité, que cette révolution d'antichambre eût pu influer en rien sur la conduite ultérieure du riche maître de La Tremlays.

Quoi qu'il en soit, un soir que Didier sortait de l'hôtel de Vaunoy, le coeur tout plein d'espérance, il fut attaqué dans la rue par trois estafiers qui le poussèrent rudement. Il n'avait que son épée de bal, mais il s'en servit comme il faut; les trois estafiers en furent pour leurs peines et les horions qu'ils reçurent.

Didier, blessé, rentra au palais du gouvernement; l'affaire n'eut point de suite, parce que le comte de Toulouse quitta Rennes quelques jours après.

Mais ce n'était pas là le seul souvenir du capitaine Didier. Il en avait un autre beaucoup plus humble, qui restait plus avant peut-être dans son coeur. C'était une blonde fille de la forêt dont nous avons déjà prononcé le nom.

En ce moment encore, couché sur l'herbe et bercé par ses méditations, il ne songeait point à Mlle de Vaunoy, et c'était la pure et gracieuse image de Fleur-des-Genêts qui souriait au fond de sa pensée.

Il rêvait, et ne s'en rendait point compte, à cette douce et chaste tendresse qui avait embelli quelques jours de sa vie quand il était encore presque adolescent. Les Loups, l'impôt, la bataille prochaine, rien de tout cela pour lui n'existait en ce moment. Les arbres de la vieille forêt lui parlaient de sa vision d'autrefois.

--Si elle venait! murmura-t-il en glissant son regard dans les sombres profondeurs des taillis.

Ce qui pouvait lui venir le plus probablement, c'était la balle de quelque Loup, car il avait jeté sous lui son manteau, et les broderies de son uniforme brillaient maintenant sans voile.

Mais il y a un Dieu pour les capitaines qui rêvent. Une voix douce et lointaine encore sembla répondre à son aspiration. Il tendit l'oreille. La voix approchait. Elle chantait la complainte d'Arthur de Bretagne.

Didier écoutait avec délices cette voix et cette mélodie connues. À mesure que la voix approchait, les paroles devenaient plus distinctes. Fleur-des-Genêts chantait ce passage de la complainte populaire où Constance de Bretagne commence à désespérer de revoir son malheureux fils. Nous traduisons le patois des paysans d'Ille-et-Vilaine.

Marie disait:

_Elle attendait, car pauvre mère Longtemps espère, Elle attendait, le coeur marri, Son fils chéri. Elle mettait son âme entière Dans sa prière Et disait: «Rends-moi mon enfant! Dieu tout-puissant!»_

Marie n'était plus qu'à quelques pas de Didier, mais ils ne se voyaient point encore, tant le taillis était épais. Le capitaine retenait son souffle.

Marie poursuivit, répétant, suivant l'usage, les deux derniers vers en guise de refrain:

_Et disait: «Rends-moi mon enfant! Dieu tout-puissant! Arthur! Arthur! Hélas! absence Brise espérance Le faible est au pouvoir du fort Jusqu'à la mort!»_

Le caractère de ce chant est une mélancolie tendre et si profonde que le ménétrier qui le dit à un rustique auditoire est certain d'avance d'un succès de larmes. Il semblait que la pauvre Marie rapportât à elle-même le sens des deux derniers vers, car le chant tomba de ses lèvres comme un harmonieux gémissement.

--Fleur-des-Genêts! murmura Didier.

Elle entendit et perça d'un bond le fourré.

Lorsqu'elle aperçut enfin le capitaine, ses genoux fléchirent; elle s'affaissa sur elle-même en levant ses grands yeux au ciel, et son coeur s'élança vers Dieu.

Cette âme candide et virginale ignorait les artifices du mensonge; elle lui raconta ses craintes et ses espérances et combien elle avait prié pour son retour; ainsi se prolongea longtemps, avec tout le charme et la naïveté de l'innocence, cet entretien touchant qui devait avoir une influence décisive sur leur destinée.

XIV Où le Loup Blanc montre le bout de son museau

Pendant cela, Jude Leker essayait de trouver son chemin dans le taillis. Il eut d'abord grand'peine à s'orienter, car nul sentier ne traversait l'épaisseur du fourré; mais au bout d'une centaine de pas, il vit avec surprise qu'une multitude de petites routes se croisaient en tous sens et semblaient néanmoins converger vers un centre commun.

Il suivit un de ces sentiers, et arriva bientôt au bord de ce sauvage ravin que nous connaissons déjà sous le nom de la _Fosse-aux-Loups_.

À part ces routes qui n'existaient point autrefois et qui annonçaient très positivement le voisinage d'un lieu de réunion où de nombreux habitués se rendaient de différents côtés, rien n'était changé dans le sombre aspect du paysage. Le même silence régnait autour de la même solitude.

Jude descendit les bords du ravin en se retenant aux branches et atteignit le fond où s'élevait le chêne creux. La physionomie du bon écuyer était triste et grave. Il songeait sans doute que la dernière fois qu'il avait visité ce lieu, c'était en compagnie de son maître défunt.

Il songeait aussi que le creux du chêne pouvait avoir été dépositaire infidèle. Or la fortune de Treml avait été mise tout entière entre ces noueuses racines qui déchiraient le sol.

Avant de pénétrer dans l'intérieur de l'arbre, Jude examina les alentours avec soin; il fouilla du regard chaque buisson, chaque touffe de bruyère, et dut se convaincre qu'il était bien seul.

Cet examen lui fit découvrir, derrière l'une des tours en ruine, un petit monceau de décombres, à la place où s'élevait jadis la cabane de Mathieu Blanc.

--C'étaient de bons serviteurs de Treml, murmura-t-il en se découvrant, que Dieu ait leur âme!

Dans l'intérieur de l'arbre, il trouva quelques débris de cercles, et presque tous les ustensiles de Jean Blanc, mais rouillés et dans un état qui ne permettait point de croire qu'on s'en fût servi depuis peu.

Jude prit une pioche et se mit aussitôt en besogne.

Pendant qu'il travaillait, un imperceptible mouvement se fit dans les buissons et deux têtes d'hommes, masqués à l'aide d'un carré de peau de loup, se montrèrent.

Une troisième tête, masquée de blanc, sortit au même instant d'une haute touffe d'ajoncs qui touchait presque le chêne où travaillait Jude.

Les trois hommes, porteurs de ce déguisement étrange, échangèrent rapidement un signe d'intelligence.

Le signe du masque blanc fut un ordre, sans doute, car les deux autres rentrèrent immédiatement dans leurs cachettes.