Le loup blanc

Chapter 5

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Il y avait six mois que Nicolas Treml était parti. Personne ne savait en Bretagne ce qu'il était devenu. Les gens de la forêt le regrettaient parce qu'il était bon maître, et priaient Dieu pour le repos de son âme.

Un soir d'automne, Hervé de Vaunoy jeta sa canardière sur son épaule et prit le petit Georges par la main. En cet équipage, il se dirigea vers l'étang de La Tremlays. Loup marchait sur ses talons; Vaunoy suivait du coin de l'oeil le fidèle animal, et ce regard annonçait des dispositions qui n'étaient rien moins que bienveillantes.

Georges courait dans l'herbe ou cueillait les fleurs d'or des genêts. Ses cheveux blonds flottaient au vent du soir. Il était gracieux et charmant comme la joie de l'enfance.

L'étang de La Tremlays est situé à l'ouest et à un quart de lieue du château. Sa forme est celle d'un trapèze dont trois côtés appuient leurs bordures d'aunes à de grands taillis, tandis que le quatrième, coupé en talus escarpé, porte à son sommet un bouquet de futaie.

Du point central de ce talus, qui surplombe par suite d'éboulements anciens, s'élance presque horizontalement le tronc robuste et rabougri d'un chêne noir dont les longues branches pendent au-dessus de l'eau et couvrent le quart de la largeur de l'étang.

C'est vis-à-vis de ce chêne et à quelques toises de ses dernières branches que la pièce d'eau atteint sa plus grande profondeur. Le reste est fond de vase où croissent des moissons de joncs et de roseaux que peuplent vers le commencement de l'hiver des myriades d'oiseaux aquatiques.

Sur la rive occidentale de l'étang de La Tremlays s'assied maintenant une petite bourgade avec chapelle et moulin; mais, à l'époque où se passe notre histoire, ce lieu était complètement désert, et il était bien rare qu'un passant vînt troubler les silencieux ébats des sarcelles ou des tanches.

M. de Vaunoy ouvrit le cadenas d'un petit bateau, plaça Georges sur l'un des bancs et quitta la rive; Loup, sans y être invité, franchit d'un bond la distance et s'installa aux pieds de l'enfant.

Après quelques coups de rames qui le portèrent au milieu de l'étang, M. de Vaunoy arma sa canardière et jeta autour de lui un regard de chasseur novice. Un plongeon montra sa tête noire entre les roseaux: Hervé fit feu.

La détonation fit tressaillir Loup; l'odeur de la poudre dilata ses narines. Il se dressa sur ses quatre pattes et darda son regard dans la direction des roseaux.

--Cherche là..., cherche, dit doucement M. de Vaunoy. Vous savez l'histoire de la chatte métamorphosée en femme. Une souris se montre, et Minette de courir à quatre pattes. Loup, excité dans son instinct, bondit hors du bateau, laissant Georges, effrayé du bruit, sur son banc.

--Cherche là..., cherche! répéta M. de Vaunoy, qui rechargeait vivement sa canardière.

Le chien cherchait, mais il n'avait garde de trouver le plongeon, dont la santé n'avait aucunement souffert.

M. de Vaunoy épaula de nouveau sa canardière.

--Regarde donc quel grand chêne, Georges! dit-il.

Pendant que l'enfant était retourné, le coup partit. Loup poussa un hurlement plaintif, et se coucha, mort, dans les roseaux.

--J'ai vu derrière les feuilles du chêne, dit l'enfant, une grande figure blanche qui nous regardait.

Vaunoy jeta vivement les yeux vers l'arbre, mais il n'aperçut rien.

--Regarde encore! dit-il d'une voix pateline.

Puis il grommela entre ses dents:

--Cette fois le maudit chien ne reviendra pas!

--Tiens! s'écria Georges, voilà encore la figure blanche!

Vaunoy était dans l'un de ces instants où l'homme a peur de son ombre. La nuit tombait rapidement. Il compta du regard les feuilles du chêne noir, et n'aperçut rien encore. L'enfant s'était trompé.

La main d'Hervé tremblait néanmoins pendant qu'il déposait sa canardière au fond du bateau pour prendre les rames. Il se dirigea lentement vers le point de l'étang qui fait face au grand chêne. En cet endroit, l'eau tranquille et plus sombre annonçait une grande profondeur. Vaunoy cessa de ramer. Il appuya sa tête sur sa main. Sa respiration était oppressée, des gouttes de sueur coulaient sur son front.

Quand il se redressa, la nuit était tout à fait venue. À deux ou trois reprises, il étendit sa main vers Georges, et chaque fois sa main retomba. Enfin il fit sur lui-même un violent effort:

--Eh bien! dit-il d'une voix étouffée, ne vois-tu plus la grande figure blanche?

L'enfant tourna la tête.

--Si, répondit-il, la voilà!

Pendant qu'il parlait encore, Vaunoy le saisit par-derrière et le précipita dans l'étang.

Au même instant, une longue forme blanche se montra, en effet, dans le feuillage du chêne, mais Vaunoy ne put la voir, occupé qu'il était à fuir vers le bord à force de rames.

La lune qui se levait jeta ses premiers rayons par-dessus les taillis et vint éclairer le pâle visage de Jean Blanc.

Au moment où Vaunoy atteignait la rive, l'albinos se laissa glisser le long d'une branche flexible qui pliait sous son poids et retombait au ras de l'eau. À l'aide de ses pieds, il imprima un mouvement de fronde à ce balancier, puis, ouvrant les mains tout à coup, il se trouva lancé tout près de l'endroit où Georges avait disparu.

Vaunoy entendit sans doute le bruit de sa chute; mais, plein de cette superstitieuse terreur qui suit et venge le crime, il se boucha les oreilles et s'enfuit, éperdu.

Quelques secondes après, Jean Blanc revint à la surface, ramenant l'enfant évanoui.

Le pauvre visage de l'albinos avait une expression d'allégresse délirante lorsqu'il toucha le bord. Il prit sa course, serra convulsivement l'enfant dans ses bras, et ne s'arrêta que lorsqu'il eut mis une large distance entre lui et le château de La Tremlays.

--J'étais là, disait-il en riant; je savais qu'on ferait du mal au petit monsieur! Maintenant, il est à moi: je l'ai gagné! J'étais là pour que le fort ne tuât point le faible, comme dans la chanson d'Arthur de Bretagne.

Ceux qui connaissaient le pauvre Jean Blanc eussent vu dans ces paroles entrecoupées le symptôme précurseur de l'un de ses accès. Lui-même sentait vaguement l'approche d'une tempête intellectuelle, car sa joie tomba tout à coup. Il fit halte au milieu sur le gazon d'un talus.

L'atmosphère était froide. Une abondante rosée descendait du faîte des arbres à demi dépouillés de leurs feuilles. Georges restait sans mouvement: ses membres étaient raides et glacés. Une pâleur mortelle couvrait son joli visage.

--Il faut qu'il s'éveille! grommelait Jean Blanc en tâchant de le réchauffer sur son sein; il le faut. Sainte Vierge, réveillez-le!

Ce disant, il se dépouillait de son justaucorps de peau de mouton, et s'en servait pour envelopper le corps transi de l'enfant. Sa poitrine haletait, ses yeux devenaient hagards. Il luttait contre l'accès qui envahissait ses chancelantes facultés.

Par un dernier éclair d'intelligence, il ôta de sa poitrine une médaille de cuivre qui portait l'image de Notre-Dame de Mi-Forêt. Il la passa d'une main frémissante au cou de l'enfant toujours inanimé.

--Sainte Vierge, cria-t-il dans sa foi désolée, moi, je ne peux plus! Il a maintenant votre sainte médaille: il est à vous, réveillez-le! Si vous l'éveillez, bonne Mère de Dieu, je fais voeu...

Un irrésistible rire interrompit cette ardente invocation. Aussitôt après il tomba en convulsion, puis, emporté par sa fièvre folle, il se jeta, tête baissée, gambadant, au plus épais du fourré.

L'enfant, évanoui, resta à la garde de Notre-Dame.

L'accès de Jean Blanc fut long, parce que l'émotion qui l'avait provoqué avait été puissante; pendant plus d'une heure, il courut les taillis en répétant son étrange refrain:

--Je suis le mouton blanc..., le mouton!

Au bout de ce temps, sa fièvre se calma, il sentit revenir ses idées, et le souvenir de Georges emplit tout à coup son coeur.

Il s'élança, passant par-dessus tout obstacle, et, retrouvant sa route par instinct, en quelques minutes il atteignit l'allée où il avait laissé l'enfant.

Son coeur battit de joie, car un rayon de lune, glissant au travers des branches, éclairait un objet blanc sur le talus.

--Georges! cria-t-il.

Georges ne répondit point.

Jean Blanc franchit en deux bonds la distance qui le séparait du talus et tomba sur ses genoux.

--Georges! dit-il encore.

Et comme l'objet blanc restait immobile, Jean le toucha. C'était son justaucorps de peau.

L'enfant avait disparu.

X La veillée

Vingt ans de plus pèsent un poids bien lourd sur la tête d'un homme; mais, pour l'ensemble des choses créées, mis à part l'homme lui-même, c'est-à-dire pour la portion la plus grande, la plus durable, la plus vivante de la nature, vingt ans passent comme un souffle de brise, qui effleure et n'entame point.

Vingt ans écoulés ont rendu méconnaissables les personnages de notre récit: l'enfant s'est fait homme, l'homme est devenu vieillard, le vieillard a cessé de vivre.

Mais le beau château de La Tremlays s'élève toujours, droit et robuste au bout de son avenue de grands chênes. Si quelques arbres sont morts dans la forêt, d'autres jaillissent du sol et s'élancent, pleins de sève, vers le beau soleil qui chauffe la voûte de feuillage. La Fosse-aux-Loups a gardé ses sombres ombrages et le chêne creux soutient vaillamment le pesant fardeau de ses branches colossales. Les deux moulins chancellent et menacent ruine comme autrefois, et c'est à peine si l'on aperçoit que la pauvre loge de Mathieu Blanc s'est affaissée au ras du sol, tant le détail est mince et peu digne d'attention.

Quant à l'étang de La Tremlays, ce sont toujours les mêmes eaux dormantes et la même moisson de roseaux sous lesquels blanchissent dans la vase les ossements de Loup, le fidèle chien de Nicolas Treml.

Nous sommes à l'automne de l'année 1740, et il y a veillée dans les cuisines de M. Hervé de Vaunoy de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt.

La cuisine est une grande pièce carrée, percée de quatre fenêtres hautes. Une porte de chêne, garnie de fer, ouvre ses deux battants vis-à-vis de la vaste cheminée dont le manteau, en forme de toiture, peut abriter une compagnie raisonnablement nombreuse. Cinq ou six bûches broient dans l'âtre et mêlent leur rouge lumière à la lueur crépitante de deux résines.

Sur la table massive qui occupe le milieu de la pièce, une rangée de _pichets_ (cruches), méthodiquement alignés, exhalent une bonne odeur de cidre dur. Des pommes de terre rôtissent sous les cendres, et une demi-douzaine de quartiers de lard montrent, des deux côtés de la crémaillère, leur couenne recouverte de suie.

Nous faisons grâce au lecteur des fourneaux, casseroles, cuillers à pots, marmites, écumoires, etc.

Il y a une quinzaine de personnes assises sous le manteau de la cheminée. La plupart sont serviteurs ou servantes de Vaunoy; deux ou trois sont étrangères et reçoivent l'hospitalité.

Pour ne point faire défaut à la galanterie française, nous parlerons d'abord des femmes.

Sur cette escabelle à trois pieds et si près du feu que la pointe de ses sabots se charbonne, est assise la dame Goton Rehou, femme de charge de La Tremlays. Elle fut, si l'on en croit la chronique de la forêt, une joyeuse commère; mais cela date de quarante ans, et, à l'heure qu'il est, elle fume une pipe courte noircie par un long usage, avec toute la gravité qui convient à une personne de son importance.

Auprès d'elle, et s'éloignant graduellement du foyer, siègent les servantes du château: la fille de basse-cour, la pigeonnière, la trayeuse de vaches, et même la femme de chambre de Mlle Alix de Vaunoy. Cette dernière déroge sans nul doute en semblable compagnie, mais il faut tuer le temps.

De l'autre côté de la cheminée, sont rangés les garçons.

C'est d'abord André, le garde; Simonnet, le maître du pressoir; Corentin, l'homme de la charrue, et beaucoup d'autres encore dont l'énumération serait longue et superflue.

Dans l'âtre même, et juste en face de la dame Goton Rehou, est assis un homme de la forêt; hôte de La Tremlays pour quelques heures. Cet homme mérite une description particulière.

Il est charbonnier, cela se voit. Une couche épaisse de noir couvre son visage et s'éclaircit seulement quelque peu aux angles saillants de la face, comme il arrive aux masques de bronze. Ses yeux, dont la paupière est enflammée, semblent craindre l'éclat ardent du foyer et s'abritent derrière sa main noircie; du reste, vêtu comme les gens de la forêt: bonnet de laine mêlée, veste longue en forme de paletot échancré, culottes courtes, bas bleus et souliers à boucle de fer.

Il est de taille problématique. Assis, il semble petit, mais lorsqu'il se lève pour saisir un pichet et boire à même, ses longues jambes l'exhaussent tout à coup. Dans l'attitude de son corps, il y a plus de souplesse que de force. Quant à son âge, nul ne saurait le dire. Depuis quinze ans, le charbonnier Pelo Rouan court la forêt. Tel on l'a vu la première fois, tel on le voit encore.

Nos personnages ainsi posés, nous écouterons leur conversation, car nous sommes fort dépaysés dans ce château où nous n'avons pas mis le pied depuis vingt ans.

Renée, la fille de chambre de Mlle Alix de Vaunoy, cause avec Yvon, le valet des chiens, lequel raccommode son fouet et tresse une _soutisse_ (mèche), que Mirault, Gerfault, Renault, etc., sentiront plus d'une fois sur leurs flancs savamment amaigris. André, le garde, frotte d'huile le ressort de son fusil à pierre. Corentin taille un battoir pour Anne, la surintendante des vaches; l'entretien n'a rien encore de général.

Mais six heures ont sonné à la cloche fêlée du beffroi. Le vieux Simonnet, maître du pressoir, a récité dévotement les versets de l'angélus. Un silence de quelques minutes s'est fait, pendant lequel tout le monde a prié.

Quand ce silence eut duré suffisamment à son gré, dame Goton fit un signe de croix final et secoua les cendres de sa pipe avec précaution.

--Les jours s'en vont petissant! dit-elle.

Chacun reconnut implicitement la justesse infinie de cette observation.

--Vienne la fin du mois, poursuivit la vieille femme de charge, et nous aurons la résine allumée pour dire l'angélus le matin et le soir.

--Ça, c'est la vérité! appuya Simonnet.

Et tous répétèrent avec conviction:

--Les jours s'en vont petissant, c'est la vérité!

Dame Goton savoura un instant l'approbation générale.

--Maître Simonnet, reprit-elle ensuite, si c'est un effet de votre complaisance, passez-moi le pichet; ma pauvre langue brûle.

Au lieu d'un pichet, on en passa dix, et tout le monde s'abreuva copieusement.

--Fameux et droit en goût! s'écria la vieille femme en promenant voluptueusement sa langue sur ses lèvres après avoir bu; tout ce qu'on peut demander, c'est que le cidre de l'automne qui vient vaille celui de l'autre année, pas vrai?

C'était là encore une de ces propositions dont le succès n'est point douteux. Tout le monde répondit affirmativement, et le maître du pressoir but un second coup pour prouver la sincérité de son opinion.

--Quant à ce qui est de l'an prochain, dit-il, on ne sait pas ce qu'on ne sait pas. Il cherra bien du bois mort dans la forêt d'ici l'autre automne; d'ici l'autre automne, bien de l'eau passera sous le pont de Noyal, et notre monsieur dit que le temps qui court est un temps de péril.

Renée cessa de causer avec Yvon et releva la tête avec inquiétude.

--Est-ce qu'on craint une attaque des Loups? murmura-t-elle.

À cette question, on eût pu voir le charbonnier fermer à demi les yeux et jeter à la ronde un fugitif regard.

--Les Loups! répéta Simon net en frappant son poing sur la table. Si j'étais seulement dans la peau de M. le lieutenant du roi, on ne les craindrait pas longtemps, les maudits brigands! Dire qu'ils ont brûlé mon beau pressoir de Bouëxis-en-Forêt!

--Volé mes vaches! ajouta la trayeuse.

--Dévasté mon chenil! dit Yvon.

--Braconné plus de gibier que n'en chasse en trois ans notre monsieur! s'exclama le garde.

--Tué mes poules!

--Foulé mes guérets!

--Brisé mes espaliers! crièrent en choeur les divers fonctionnaires de La Tremlays.

La dame Goton bourrait gravement sa pipe et ne disait rien, Pelo Rouan, le charbonnier, semblait dormir, adossé contre la paroi de la cheminée.

--Oh! les maudits brigands! reprit le choeur au milieu duquel on distinguait la voix flûtée et suraiguë de la fille de chambre.

Goton alluma sa pipe et lança trois redoutables bouffées.

--Il y a vingt ans, murmura-t-elle, le maître de La Tremlays s'appelait M. Nicolas. Ceux que vous nommez les Loups étaient des agneaux alors. C'est la misère qui a aiguisé leurs dents.

Un murmure désapprobateur suivit ces paroles.

--Les Treml étaient de bons maîtres, dit Simonnet avec le même embarras qu'aurait un vieux courtisan parlant d'un roi déchu au sein d'une cour nouvelle, on ne peut pas dire le contraire; mais les Loups sont des bandits, et il n'y a que vous, dame Goton, pour prendre leur défense.

Un imperceptible sourire plissa les lèvres de Pelo Rouan. La vieille releva sa tête chenue avec dignité.

--Maître Simonnet, répondit-elle, je ne défends point les Loups, qui savent bien se défendre eux-mêmes. Je dis que ce sont des Bretons, voilà tout, et que certaines gens sont plus vaillants au coin du feu que sous le couvert!

Le sourire du charbonnier se renforça et les serviteurs du château restèrent penauds sous cette accusation de couardise faite ainsi à brûle-pourpoint.

--Patience! Patience! dit enfin Simonnet. Il doit nous arriver de Paris un brave officier du roi pour prendre le commandement des sergents de Rennes et protéger le passage des deniers de l'impôt à travers la forêt. Ces Loups damnés ont tué le dernier capitaine.

--Gare au nouveau! interrompit dame Goton.

--On dirait que vous souhaitez un malheur! s'écria aigrement Renée la fille de chambre.

--Ma mie, répondit Goton avec autorité, je suis vieille et je regrette l'ancien temps où nos dames ne prenaient point pour chambrières des mijaurées de Normandie. Laissez les Bretons répondre aux Bretons!

Renée devint rouge et ne parla plus. La conversation allait mourir ou changer d'objet, lorsque Pelo Rouan, qui avait sans doute des raisons pour cela frotta ses yeux comme un homme qui s'éveille et dit:

--Ai-je rêvé, maître Simonnet? n'avez-vous point dit que nous allons avoir un nouveau capitaine pour mettre à la raison les Loups que le ciel confond?

--J'ai dit cela mon homme, et c'est la vérité. Tant que les Loups n'ont fait que piller M. de Vaunoy, la cour de Paris n'y a point vu de mal, mais les hardis brigands sont allés, comme chacun sait, jusqu'à Rennes, attaquer en plein jour l'hôtel de M. l'intendant. Ils interceptent l'impôt.

--Quel dommage! interrompit l'incorrigible Goton qui renforça son sarcastique sourire. Voler le roi!

--Ce sont de fiers gueux! dit Pelo Rouan avec simplicité; mais savez-vous quand arrive cet officier du roi dont vous parlez, maître Simonnet?

--On l'attend mon homme.

Pelo Rouan se leva, prit son pichet qu'il porta à ses lèvres et dit avec une bonhomie où la vieille Goton crut découvrir une pointe de raillerie:

--À la santé du nouveau capitaine!

--À sa santé! répondirent les serviteurs de La Tremlays.

XI Fleur-des-Genêts

Pelo Rouan, avant de poser son pichet sur la table, ajouta, comme complément de son toast:

--Et à la confusion du Loup Blanc et de ses louveteaux.

--À la bonne heure! dit la vieille Goton lorsque chacun eut applaudi à ce souhait charitable; Pelo Rouan est un pauvre homme de la forêt. Il y a pour lui courage à maudire tout haut le Loup Blanc, qui est fort et puissant, et dont mille bras exécutent les ordres car tout à l'heure il va prendre son bâton de houx et affronter la nuit qui est le domaine des Loups: à la bonne heure! Je ne veux point de mal à Pelo Rouan.

--Merci, dame! prononça lentement le charbonnier; moi, je vous veux du bien.

C'était un homme étrange que ce Pelo Rouan. Pendant qu'il parlait ainsi, son regard fixe couvait Goton, et la ligne rouge de ses paupières clignotait à la lumière du feu.

Il y avait dans ce regard une gratitude plus grande que ne le méritait à coup sûr l'observation de la vieille femme de charge.

Du reste, et nous devons le dire tout d'abord, la plupart des actions de cet homme étaient difficiles à expliquer. On croyait deviner chez lui parfois une marche lente et systématique vers un but mystérieux, mais on ne tardait pas à perdre sa trace, et l'espionnage le plus fin comme le plus obstiné eût été dérouté par sa conduite.

Nul ne songeait d'ailleurs à l'espionner. À quoi bon l'eût-on fait? Ses fréquentes visites à la maison de M. de Vaunoy, ennemi personnel et acharné des Loups, éloignaient toute idée de connivence avec ces derniers, et cette connivence seule aurait pu donner quelque force à un homme si bas placé dans l'échelle sociale.

Il y avait quinze ou seize ans que Pelo (Pierre) Rouan était venu s'établir dans la forêt de Rennes. Il avait amené avec lui une petite fille au berceau qu'il appelait Marie. Solitaire d'habitude et paraissant fuir la société de ses pareils, il s'était bâti une loge à l'endroit le plus désert de la forêt, avait creusé un four souterrain et faisait depuis lors ce qu'il fallait de charbon pour soutenir son existence et celle de sa fille.

Marie avait pris la taille d'une femme. En grandissant, elle était devenue bien belle, mais elle l'ignorait. Beaucoup prétendront que ces derniers mots renferment une impossibilité flagrante: nous soutenons néanmoins notre dire.

Marie, enfant de la solitude, n'avait de hardiesse que contre le danger. La vue de l'homme la troublait et l'effrayait. Lorsque la trompe de chasse criait dans les allées, Marie faisait comme les biches; elle se cachait dans les buissons.

Jamais elle ne mettait de bouquets dans un panier verni pour les porter au château, avec des pommes, des oeufs et de la crème, comme cela se pratique de nos jours au théâtre de l'Opéra-Comique. Elle ne dansait ni _sur la fougère_ ni même _sous la coudrette_; en un mot, ce n'était en aucune façon une rosière de Mme de Genlis, se mirant dans le cristal des fontaines, ni une ingénue de M. Marmontel, raisonnant l'Être suprême, la nature et le reste. Ces braves poètes n'ont jamais vu la campagne qu'à Courbevoie!

C'était une fille de la forêt, simple et pure, demi-sauvage, mais portant en elle le germe de tout ce qui est noble, gracieux, poétique et bon.

Elle aimait à prier Dieu, car une foi profonde remplissait cette âme angélique qui ne soupçonnait pas le mal.

L'expression générale de son visage était un mélange d'exquise gentillesse et de sensibilité exaltée. Elle avait de grands yeux bleus pensifs et doux, dont le sourire échauffait l'âme comme un rayon de soleil. Sa joue pâle l'encadrait d'un double flot de boucles dorées, qui ondoyaient à chaque mouvement de sa tête et se jouaient sur ses épaules modestement couvertes. La nuance de cette chevelure eût embarrassé un peintre, parce que les couleurs dont peut disposer l'art humain sont parfois impuissantes. Cette nuance, dans un tableau, semblerait terne; ses candides reflets affadiraient le regard; elle ne repousserait point assez la teinte de la peau.

Mais cela prouve seulement que l'homme n'a su dérober que la moitié de la palette céleste. Chez Marie, c'était un charme de plus: ses traits fins, mais hardiment modelés, apparaissaient suaves et comme voilés sous cette indécise auréole. Cela faisait l'effet de ce nuage mystique, aux rayons naïvement adoucis, que les peintres du Moyen Âge donnaient pour ornement au front divin de la Mère de Dieu.

Marie était sauvage comme son père. Lorsqu'elle ne restait point dans la loge, occupée à tresser des paniers de chèvrefeuille que Pelo Rouan vendait aux foires de Saint-Aubin-du-Cormier, Marie errait, seule et rêveuse, dans les sentiers perdus de la forêt.