Chapter 4
La dernière voix que Nicolas Treml entendit sur ses domaines fut celle de Jean Blanc, dont le chant mélancolique le saluait au départ comme un menaçant augure. Il fallut au vieux gentilhomme toute sa force d'âme et cette obstination qui est le propre du caractère breton pour vaincre les tristesses qui vinrent assaillir son coeur.
Il repoussa loin de lui l'image de Georges et continua sa route.
Il ne voulait point que l'on connût son itinéraire, car, après avoir fait deux lieues dans la direction du Couesnon et de la mer, il revint brusquement sur ses pas, tourna Vitré dont la noire citadelle absorbait les rayons du soleil de midi, et gagna le chemin de Laval, en laissant sur sa droite les belles prairies où serpente le ruisseau qui s'appelle déjà la Vilaine.
Entre Laval et Vitré, un peu au-dessous du bourg d'Ernée, qui joua, quatre-vingts ans plus tard, un grand rôle dans les guerres de la chouannerie, s'élevaient, sur un petit tertre, deux tronçons de poteaux dont les têtes avaient été coupées.
Ces deux poteaux se dressaient à six toises l'un de l'autre, séparés par deux tranchées entre lesquelles on voyait encore les débris vermoulus d'une barrière.
Nicolas Treml arrêta son cheval et se découvrit. Jude Leker l'imita.
--Quelques pas encore, dit M. de La Tremlays, et nous serons sur la terre ennemie, la terre de France. Pendant que nos pieds touchent encore le sol de la patrie, il nous faut dire un _Ave_ à Notre-Dame de Mi-Forêt.
Tous deux récitèrent l'oraison latine.
--Autrefois, reprit le vieux gentilhomme, ces poteaux avaient une tête. Celui-ci portait l'écusson d'hermine timbré d'une couronne ducale. L'autre portait d'azur à trois fleurs de lis d'or. De ce côté-ci de la barrière il y avait un homme d'armes breton; de l'autre, un homme d'armes français. Les soldats se regardaient en face; les emblèmes se dressaient fièrement à longueur de lance: Dreux et Valois étaient égaux.
--C'était un glorieux temps, monsieur Nicolas! soupira Jude.
--Dreux n'est plus, continua Treml dont la voix tremblait, et la Bretagne est une province française. Mais Dieu est juste; il rendra mon bras fort. Marchons!
Ils franchirent l'ancienne limite des deux États et continuèrent leur route en silence.
Le voyage fut long. Ils virent d'abord Laval, ancien fief de La Trémoille; Mayenne, qui donna son nom au plus gros des ligueurs; Alençon, qui fut l'apanage des fils de France.
Dans chacune de ces villes ils s'arrêtaient le temps de faire reposer leurs chevaux. Puis ils repartaient en hâte.
--Où allons-nous? se demandait parfois Jude Leker.
Mais il ne faisait point cette question tout haut. S'il plaisait à Nicolas Treml de taire le but de ce voyage, ce n'était point à lui, Jude, qu'il appartenait de surprendre ce secret.
Son incertitude ne devait pas durer longtemps désormais. Ils traversèrent Mortagne, puis Verneuil, puis Dreux, et, le matin du sixième jour, ils franchirent la grille dorée du parc de Versailles.
Versailles était abandonné déjà, mais ses blancs perrons de marbre avaient encore le brillant éclat des jours de sa gloire.
Statues, colonnades, urnes antiques et riches frontons gardaient leur splendeur du dernier règne. Il y avait si peu de temps que durait le veuvage de la cité royale! Le sable des allées ne conservait-il pas encore les traces des mules de satin et des hauts talons vermillonnés?
N'y avait-il pas encore des fleurs dans les vases, des strophes gravées sur l'écorce des arbres, des jets de cristal dans la bouche souriante des naïades de bronze?
Hélas! le veuvage a continué trop longtemps; les fleurs se sont flétries; bronzes et marbres ont pris l'austère beauté des oeuvres d'un autre âge; il n'y a plus ni chants, ni joies. C'est au passé qu'il faut dire avec le poète, pleurant les grandeurs de la monarchie:
_Oh! que Versailles était superbe Dans ces jours purs de tout affront, Où les prospérités en gerbe S'épanouissaient sur son front! Là tout faste était sans mesure, Là chaque arbre avait sa parure, Là chaque homme avait sa dorure; Tout du maître suivait la loi Comme au même but vont cent routes, Là les grandeurs abondaient toutes: L'Olympe ne pendait aux voûtes Que pour compléter le grand roi._
Nicolas Treml et son écuyer n'étaient point gens, il faut le dire, à s'occuper beaucoup de sculptures ou de jets d'eau. Ils jetèrent chemin faisant un regard distrait sur tous ces dieux de pierre qui souriaient, jouaient de la flûte ou dansaient couronnés de raisins, puis ils passèrent.
Après avoir marché quelques heures encore, ils trouvèrent la Seine.
--Paris est-il encore bien loin? demanda Nicolas Treml à un bourgeois qui, monté sur son bidet, tenait le bas de la chaussée.
Le bourgeois se retourna et tendit son bras vers l'est. M. de La Tremlays, suivant ce geste, aperçut à l'horizon un point lumineux. C'était l'or tout neuf du dôme des Invalides qui lui renvoyait les rayons du soleil levant.
--Courage, ami! dit-il à Jude, voici le terme de notre pèlerinage.
Jude répondit:
--C'est bien.
Si les chevaux avaient su parler, ils auraient sans doute manifesté leur satisfaction d'une manière plus explicite.
En entrant dans la ville, Nicolas Treml se fit indiquer le palais du régent et piqua des deux pour y arriver plus vite. Une sorte de fièvre semblait s'être emparée de lui. Jude le suivait pas à pas. La figure du bon serviteur trahissait cette fois une curiosité puissante. Par le fait, que pouvait vouloir au régent M. de La Tremlays?
Ce dernier descendit de cheval à la porte du Palais-Royal. Il voulut entrer; les valets lui barrèrent le passage.
--Allez dire à Philippe d'Orléans, dit-il, que Nicolas Treml veut l'entretenir.
Les valets regardèrent le costume gothique du vieux gentilhomme qui disparaissait littéralement sous une épaisse couche de poussière, et tournèrent le dos en éclatant de rire.
Le plus courtois d'entre eux répondit du bout des lèvres:
--S. A. R. est à son château de Villers-Cotterets.
M. de La Tremlays se remit en selle.
--Quelqu'un de vous, dit-il, veut-il me conduire à ce château?
La livrée du régent redoubla ses rires dédaigneux.
--Mon brave homme, s'écria-t-on, les gens de votre sorte ne sont point admis au château de Villers-Cotterets.
--C'est le paysan du Danube! chuchota un valet de pied.
--C'est plutôt, répliqua un coureur, le Juif errant qui aura volé sur sa route un domestique et une haridelle!
--C'est don Quichotte!
--C'est M. de La Palisse!
Jude mit la main sur la garde de son épée, mais son maître le retint d'un geste et tourna bride: l'insulte qui vient de trop bas s'arrête en chemin et n'est point entendue.
M. de La Tremlays fit halte dans une hôtellerie qui portait pour enseigne les armes de Bretagne. Sans prendre le temps de se débotter, il manda le maître et lui ordonna de trouver un guide qui pût le conduire sur l'heure à Villers-Cotterets.
L'étonnement de Jude était au comble. Sa curiosité, refoulée, l'étouffait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il prit la parole.
--Monsieur Nicolas, dit-il timidement, vous avez donc grand désir de voir ce Philippe d'Orléans?
--Tu me le demandes! s'écria Nicolas Treml avec énergie.
Cette réponse porta la surprise de Jude au-delà de toutes bornes.
--Que je meure! murmura-t-il en se parlant à lui-même, si je sais ce que notre monsieur peut vouloir au régent!
Nicolas Treml entendit, saisit le bras de son écuyer et dit:
--Je veux le tuer!
Jude se reprocha de n'avoir point deviné une chose si naturelle.
--À la bonne heure! dit-il; c'est bien.
Et il reprit sa tranquillité habituelle.
À ce moment, l'hôte reparut avec un guide.
VII La forêt de Villers-Cotterets
La magnifique maison de plaisance du régent Philippe d'Orléans avait ce jour-là un aspect plus joyeux encore que d'habitude. On voyait les palefreniers s'empresser autour des carrosses attelés. Les chevaux de selle piaffaient et se démenaient comme pour appeler leurs maîtres, et toute une armée de pages, coureurs et laquais à brillantes livrées encombrait les abords du perron.
Le régent était encore à table. Dès que le repas fut fini, courtisans et belles dames descendirent à flots de velours et de satin le grand perron du château. Aussitôt les carrosses s'émaillèrent de gracieux visages, les chevaux de selle dansèrent sous leurs cavaliers, et la grande porte de la cour s'ouvrit.
Par extraordinaire, Philippe d'Orléans n'avait pas pris place dans son carrosse. Il essayait un magnifique cheval que lui avait envoyé la reine Anne d'Angleterre, présent qu'il appréciait surtout à cause de son origine britannique, car le régent était anglais de coeur.
Tous les historiens s'accordent à dire que Philippe d'Orléans avait un fort beau visage; ses portraits d'ailleurs en font foi. Quand il voulait bien mettre de côté ses allures abandonnées, on reconnaissait en lui le descendant des rois, et il pouvait faire figure de prince.
Ce jour-là, se trouvant d'humeur gaillarde, il se mit en selle avec aisance, et tout aussitôt la cavalcade s'ébranla.
Entre la sauvage forêt de Rennes et les massifs artistement percés de Villers-Cotterets, il y avait plein contraste. C'étaient bien encore ici de grands bois à l'opaque ombrage, des chênes haut lancés, des couverts à égarer une armée, mais la main de l'homme se faisait partout sentir.
Il fait bon pour une terre être domaine de prince. Lorsque la main du maître peut ne point ménager l'or, la nature se façonne et s'embellit sans rien perdre de son agreste splendeur. Tantôt les larges allées se déroulaient en méandres capricieux et ménagés comme à plaisir, tantôt elles alignaient à perte de vue leurs doubles rangées de troncs sveltes et semblaient une immense colonnade supportant une voûte de verdure.
Entre les deux paysages, il faut le dire, l'avantage ne restait point à la Bretagne.
La forêt de Villers-Cotterets fourmille de sites admirables. En descendant les ombreux sentiers qui mènent à la vallée, on songe au paradis terrestre; lorsqu'on regagne les hauteurs, l'horizon s'étend et acquiert cette largeur qui manque presque toujours aux paysages bretons.
Et d'ailleurs la pauvre forêt de Rennes ne saurait opposer que quelques gentilhommières inconnues ou le clocher d'une église de village au royal château bâti par les Valois et à la noble abbaye de Prémontré.
Il y avait une heure que la cavalcade avait quitté l'avenue de Villers-Cotterets; elle avançait lentement: les gentilshommes caracolaient aux portières des carrosses qui roulaient sans bruit sur le gazon des allées. Philippe d'Orléans causait avec Mme de Carnavalet par la portière.
Tout à coup, à un détour de la route, deux cavaliers apparurent et se postèrent au milieu du chemin, de manière à barrer le passage.
C'étaient deux hommes de haute taille et d'athlétique carrure. Leur costume, qui ne ressemblait en rien à celui de l'époque, était gris de poussière.
Le plus vieux de ces inconnus se tourna vers un paysan monté sur un bidet qui lui servait de guide et se tenait à distance respectueuse, et lui demanda tout haut:
--Lequel de ces gens est le duc d'Orléans?
Le paysan montra du doigt le prince et s'enfuit.
L'inconnu poussa droit au régent qui recula instinctivement et porta la main à son épée. Les courtisans, un instant paralysés par la surprise, se jetèrent au-devant de leur maître.
Quelques dames songèrent d'abord à s'évanouir, mais elles reprirent leurs sens, parce que la scène promettait d'être curieuse.
--Qui êtes-vous? demanda le régent après le premier moment de silence.
--Je suis Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, répondit le nouveau venu.
--Et que voulez-vous?
--Me battre en combat singulier contre le régent de France!
Ces étranges paroles furent prononcées d'un ton grave et ferme, exempt de toute fanfaronnade.
Les courtisans se regardèrent. Un muet sourire vint à leurs lèvres. Les dames étaient puissamment intéressées: elles contemplaient cela comme on suit une représentation dramatique.
C'était en effet un spectacle singulier et fait pour étonner que ces deux hommes, débris d'un autre siècle, mais débris vigoureux, menaçants, intrépides, au milieu de ces visages fardés, que ces longues épées à garde de fer parmi ces rapières de parade, que ces pourpoints de gros drap, sans rubans ni broderies, au milieu de tout cet or et de tout ce velours.
On eût dit que la Bretagne du XVe siècle sortait du tombeau et venait demander raison de la conquête aux arrière-neveux des conquérants.
Philippe d'Orléans avait senti d'abord un mouvement d'inquiétude, mais dix gentilshommes le séparaient maintenant du vieux Breton. Il oublia sa passagère frayeur.
--Ce bonhomme est fou, dit-il en riant; il fera peur à nos dames. Qu'on le chasse!
L'ordre était explicite, mais la rapière de M. Nicolas était longue. Les gentilshommes ne se pressaient point d'attaquer.
Le vieux Breton ôta lentement son gant de peau de buffle qui pouvait bien peser une demi-livre.
--Il faut en finir! murmura le régent avec impatience.
--Il faut en finir! répéta gravement Nicolas Treml. On m'avait dit que le sang de Bourbon était un sang héroïque; mais la Renommée est menteuse, je le vois, ou bien la branche aînée a gardé tout entier l'héritage de vaillance. Philippe d'Orléans, régent de France, pour la seconde fois, moi, gentilhomme comme toi, je te provoque au combat!
Ce disant, M. de La Tremlays dégaina.
MM. les courtisans en firent autant. Les dames trouvaient que la comédie marchait à souhait.
--Soyez témoins! reprit Nicolas Treml d'une voix haute et solennelle; ne pouvant accuser le roi qui est un enfant, j'accuse le régent de France de tenir en servage la province de Bretagne, laquelle est libre de droit. Pour prouver la vérité de mon dire, j'offre le combat à outrance et sans merci. Si Dieu permet que je succombe, la Bretagne n'aura perdu qu'un de ses enfants. Si je suis vainqueur, elle recouvrera ses légitimes privilèges.
--Un combat en champ clos! murmuraient ces messieurs qui commençaient à s'amuser de l'aventure. Un jugement de Dieu entre son Altesse Royale et M. Nicolas! l'idée vaut quelque chose!
Le régent ne riait plus.
Quant aux dames saisies par le côté romanesque de l'aventure, elles admiraient maintenant l'austère visage du vieillard et prenaient peut-être parti pour sa barbe blanche.
Mme la duchesse de Berry dit à l'oreille de Riom qui était à la portière:
--Quel beau vieux fou!
--Eh bien! reprit encore Nicolas Treml dont l'oeil s'allumait d'indignation, régent de France, vous ne répondez pas!
Un silence suivit ces paroles. Chacun eut le pressentiment d'un événement extraordinaire. Au moment où le régent ouvrait la bouche pour ordonner définitivement à sa suite d'écarter le vieux Breton, celui-ci le prévint et se tourna vers son écuyer.
--Fais ranger ces gens! dit-il froidement.
Jude poussa son robuste cheval au milieu du flot des courtisans qui, refoulés avec une irrésistible vigueur, se rejetèrent à droite et à gauche.
Durant une seconde,--une seule,--Philippe d'Orléans et Nicolas Treml se trouvèrent face à face. Ce court espace de temps suffit au vieillard qui, levant son massif gant de buffle, en frappa le régent de France en plein visage et cria d'une voix retentissante:
--Pour la Bretagne!
Trente épées menacèrent au même instant sa poitrine. Les dames purent s'évanouir.--Le dénouement surpassait toute attente.
En recevant ce sanglant outrage, Philippe d'Orléans avait pâli. Il mit l'épée à la main comme le dernier de ses gentilshommes et se précipita vers l'agresseur.
Mais il s'arrêta en chemin. La colère avait peu de prise sur cette nature où la tête dominait complètement le coeur. Il revint vers les princesses pour calmer leur frayeur.
Pendant cela, un combat inégal et dont l'issue ne pouvait rester douteuse s'était engagé entre les deux Bretons et la suite de Son Altesse Royale. Ces messieurs de la suite du régent qui, pour être de joyeux compagnons, n'en étaient pas moins de galants hommes, essayaient de désarmer leurs adversaires et non point de les tuer. Au bout de quelques minutes, Nicolas Treml, renversé de cheval, fut pris et lié à un arbre.
Il ne prononça plus une parole, et resta, tête haute, devant son vainqueur.
Jude avait encore son épée, il était entouré de tous côtés, mais non pas vaincu.
M. de La Tremlays, jugeant inutile de prolonger la bataille, lui fit de loin un signe. Aussitôt Jude jeta son arme aux pieds de ses adversaires, qui s'emparèrent de lui sur-le-champ.
À ce moment, une douleur amère et soudaine se refléta sur les traits du vieux gentilhomme qui, jusqu'alors, avait gardé l'apparence d'un calme stoïque. Un souvenir venait de traverser son âme; il avait vu Georges qui souriait dans son berceau.
Jusqu'à cette heure, son extravagant espoir l'avait soutenu. Il avait cru forcer le régent à descendre dans l'arène et à jouer contre lui, l'épée à la main, les destinées de la Bretagne.
C'était simple et naturel à son sens. Il n'avait pas même supposé qu'il faudrait en venir au dernier outrage. Maintenant il comprenait. La fièvre était passée.
Comme il arrive toujours après une défaite, mille pensées se pressaient dans son cerveau. Il sentait naître en lui un doute touchant la loyauté de son parent, Hervé de Vaunoy; et ce doute, à peine conçu, grandissait, grandissait jusqu'à devenir terrible comme une certitude. Il croyait entendre la voix lointaine du pauvre fendeur de cercles, et cette voix lui disait la ruine de sa race.
Il jeta un regard découragé vers Jude, et se repentit de lui avoir fait rendre son épée.
--Reprends ton arme, mon homme, cria-t-il. Passe sur le corps de ces valets et va-t'en veiller sur l'enfant.
Jude obéit comme toujours. Un puissant effort le dégagea des mains qui le retenaient, mais la foule s'était augmentée; les valets et les palefreniers avaient rejoint la cour. Jude fut terrassé. En tombant, il tourna vers son maître ses yeux pleins d'une respectueuse tristesse.
--Je n'ai pas pu, murmura-t-il comme s'il eût voulu excuser une désobéissance.
Nicolas Treml courba la tête.
--Pauvre berceau! dit-il; que Dieu ne punisse que moi et prenne l'enfant en pitié!
Le régent donna le signal du retour.
Tout le long de la route, il se montra d'une fort aimable gaieté. Il n'était pas méchant. Seulement, en montant le perron du château, il se pencha à l'oreille d'un de ses conseillers et prononça le mot Bastille; le conseiller s'inclina.
C'était l'arrêt de Nicolas Treml et de l'honnête Jude, son écuyer.
VIII Tutelle
Quelques heures après l'étrange bataille que nous avons rapportée, M. de La Tremlays et son écuyer furent enfermés à la Bastille.
Il est permis de croire que le vieux Breton fit des réflexions assez tristes lorsqu'il franchit le seuil de la forteresse. Quant à Jude, on peut affirmer qu'il ne réfléchit pas du tout.
Quelles que fussent ses angoisses secrètes, Nicolas Treml était trop fier et trop fort pour les laisser paraître sur son visage. Il monta en silence les noirs escaliers de la Bastille, et entra dans son cachot comme il entrait jadis au grand salon du château de La Tremlays, le front haut et la tête calme.
Mais, une fois seul, le vieux gentilhomme donna cours à son désespoir. Il s'accusa d'avoir abandonné Georges, et maudit presque son patriotisme inutile. Son entreprise lui apparaissait maintenant sous son véritable jour. La vue de la cour avait changé ses idées. Il comprenait, mais trop tard, que sa tentative, qui eût été téméraire au temps de la chevalerie, devenait, au XVIIIe siècle, un acte de véritable extravagance.
Sa douleur et ses regrets eussent été bien plus amers encore s'il avait pu voir ce qui se passait dans son château de La Tremlays. Hervé de Vaunoy, en effet, ne faisait point les choses à demi. Quelques mots échappés à Nicolas Treml, dans la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble, avaient mis Hervé sur la voie, et il devinait à peu près le but du voyage de son parent.
Ce lui en était assez pour conjecturer le reste, car il connaissait l'indomptable rancune du vieux Breton.
Il laissa passer une semaine. Au bout de ce terme, il regarda le retour de Nicolas Treml comme étant pour le moins fort problématique, et agit en conséquence. La majeure partie des vieux serviteurs du château fut congédiée, Vaunoy ne garda que ceux qu'il avait su se concilier dès longtemps, et Alain, le maître d'hôtel, qui était un peu son confident.
Vaunoy avait totalement changé de caractère. Depuis deux ans, il rêvait nuit et jour la possession du riche domaine de Treml, et voilà que tout à coup ce rêve s'était accompli. Pauvre hier et ne possédant que son manteau râpé de gentillâtre, il s'éveillait aujourd'hui aussi riche que pas un membre de la haute noblesse bretonne.
Il y avait de quoi mettre une cervelle d'ambitieux à l'envers, et celle de Vaunoy fit la culbute.
Il est vrai que, à bien prendre, cette opulence n'avait rien de réel. Entre les mains d'Hervé, le château avec ses dépendances n'était qu'un dépôt, et son rôle celui d'un fidéicommissaire.
Mais, pour qui sait conduire sa barque, ce rôle de fidéicommissaire peut mener loin. Tout homme est mortel; le pupille est soumis à cette foule de hasards déplorables qui menacent notre pauvre humanité: on meurt de la fièvre, du croup; on meurt pour ne point manger assez ou pour manger trop; on est croqué par le loup, même ailleurs que dans les contes de Perrault; on se noie; que sais-je!
Plus tard, il y a les duels, les chutes de cheval et autres aventures.
À cause de tout cela, le pupille d'un fidéicommissaire bien appris atteint rarement sa majorité.
Or, M. de Vaunoy était un homme fort capable. Seulement, comme il était impatient outre mesure de jouir sans contrôle, il ne fit point grand fond sur ces éventualités que nous venons d'énumérer. Le petit Georges, à la rigueur, pouvait sortir victorieux de toutes ces épreuves, et M. de Vaunoy entendait ne point courir les chances de ce jeu périlleux.
Le Breton est bon et généreux d'ordinaire, mais quand il se met à être mauvais, les traîtres du mélodrame sont des anges auprès de lui: rien ne lui coûte, et les moyens qu'il emploie alors sont d'une brutalité diabolique.
Le lecteur en pourra juger sous peu.
Vaunoy continua de traiter Georges comme le petit-fils chéri et respecté de son seigneur. Il voulait se faire un appui de l'affection de l'enfant pour le cas redoutable où M. de La Tremlays fût revenu inopinément quelque jour. Un mois, deux mois se passèrent. Hervé avait fait maison nette de tout ce qui portait amour au vieux sang de Treml. Néanmoins il y avait un fidèle serviteur qu'il n'avait point pu chasser: c'était Loup, le chien favori de M. Nicolas.
En vain les nouveaux valets, armés de fouets, avaient poursuivi Loup jusqu'à une grande distance dans la forêt, il revenait toujours. Au moment où Hervé le croyait bien loin, il le retrouvait, le soir, assis auprès du berceau de Georges endormi. Le chien veillait, et nous ne pouvons point affirmer que, sans la présence de ce vaillant gardien, l'héritier de Treml eût passé ses nuits sans péril, car M. de Vaunoy jetait souvent d'étranges regards sur la couche où reposait son jeune cousin.
Loup n'était pas seul à veiller sur le petit Georges: un autre protecteur couvrait l'enfant de sa mystérieuse vigilance. Avec la bourse de Nicolas Treml, Jean Blanc avait soulagé les souffrances de son père, il ne travaillait plus: le jour, il dormait ou rôdait autour du château; la nuit, il montait dans l'un des arbres du parc, dont les longues branches venaient frôler les fenêtres de la chambre où dormait Georges, et là il faisait sentinelle jusqu'au matin.
Hervé l'avait bien menacé parfois du fusil de son veneur, mais Jean Blanc savait courir sur la verte couronne des arbres comme un matelot dans les agrès de son navire. Il ne craignait point les balles, seulement, il se garait, ne voulant point mourir, puisqu'il avait dit: _Qui vivra verra!_
Pour voir, il voulait vivre.
IX L'étang de La Tremlays