Chapter 3
Hervé de Vaunoy, resté seul, garda pendant quelques instants son visage contristé, puis il frappa bruyamment ses mains l'une contre l'autre en éclatant de rire.
--Saint-Dieu! dit-il, on m'a donné place en un petit coin, j'avais talent et bonne volonté, tout le reste y a passé. Bon voyage, monsieur mon digne parent! soyez tranquille! nous accomplirons pour le mieux nos promesses, et vos domaines iront en bonnes mains!
Il rentra au château la tête haute et le feutre sur l'oreille. En passant près de Loup, il frappa rudement le pauvre chien du pommeau de son épée en disant:
--Ainsi traiterai-je quiconque ne pliera point devant moi. Ce jour-là, les serviteurs de Treml oublièrent de chanter les joyeux noëls à la veillée. Il y avait autour du château comme une atmosphère de malheur, et chacun pressentait un événement funeste.
M. Nicolas enfila au galop les sentiers tortueux de la forêt. Au lieu de suivre les routes tracées, il s'enfonçait comme à plaisir dans les plus épais fourrés.
À mesure qu'il avançait, l'aspect du paysage devenait plus sombre, la nature plus sauvage. De gigantesques ronces s'élançaient d'arbre en arbre comme les lianes des forêts vierges du Nouveau Monde.
Çà et là, au milieu de quelque clairière où croissaient la bruyère, l'ajonc et l'aride genêt, une misérable cabane fumait et animait le tableau d'une vie mélancolique.
Après une demi-lieue faite à franc étrier, le vieux gentilhomme fut obligé de ralentir sa course. La forêt devenait réellement impraticable. Il attacha son cheval au tronc d'un chêne près duquel paissait déjà la monture de son écuyer Jude, qui ne devait pas être loin, et se fraya un passage dans le taillis.
Quelques minutes après, il rejoignait son fidèle serviteur, qui l'attendait, assis sur le coffret de fer.
IV La Fosse-aux-Loups
À une demi-heure de chemin de la lisière orientale de la forêt de Rennes, loin de tout village et au centre des plus épais fourrés, se trouve un ravin profond dont la pente raide et rocheuse est plantée d'arbres qui s'étagent, mêlés çà et là d'épais buissons de houx et de touffes d'ajoncs qui atteignent une hauteur extraordinaire.
Un mince filet d'eau coule pendant la saison pluvieuse au fond du ravin; l'été, toute trace d'humidité disparaît et le lit du ruisseau est marqué seulement par la ligne verte que trace l'herbe croissant au milieu de la mousse desséchée.
Ce ravin court du nord au sud. L'un de ses bords, celui qui regarde l'orient, est occupé par une futaie de chênes; l'autre s'élève presque à pic, boisé vers sa base, puis ras et nu comme une lande, jusqu'à une hauteur considérable. La tête chauve du roc y perce à chaque pas entre les touffes de bruyères. De larges crevasses s'ouvrent çà et là, bordées d'ormeaux nains et de prunelliers au noir feuillage.
Au XVIIIe siècle, l'aspect de ce paysage était plus sombre encore qu'aujourd'hui. Le sommet de la rampe que nous venons de décrire portait deux tours de maçonnerie qui avaient dû servir autrefois de moulins à vent. Ces tours avaient leurs murailles lézardées et menaçaient ruine complète depuis longtemps. Tout à l'entour, l'herbe disparaissait sous les décombres.
À quelques pas, sur la droite, le sol se montrait tourmenté et gardait des traces d'antiques travaux. Çà et là on découvrait des tranchées profondes dont les lèvres arrondies par le temps, avaient dû être coupées à pic autrefois et correspondre à quelques puits de carrière ou de mine. De l'autre côté de la montée, des pans de murailles annonçaient que des constructions considérables avaient existé en ce lieu.
Tous ces restes d'anciens édifices étaient de beaucoup antérieurs aux moulins à vent, qui pourtant eux aussi s'affaissaient de vieillesse. Pour remonter à leur origine et se rendre raison de leur destination évidemment industrielle, il eût fallu traverser le Moyen Âge entier, et se guider peut-être jusqu'aux temps plus civilisés de la domination romaine.
Or, nous pouvons affirmer que, dans la forêt de Rennes, au commencement du XVIIIe siècle, le nombre des savants archéologues ou antiquaires était extraordinairement limité.
Précisément en face et au-dessous des moulins à vent en ruine, le ravin se rétrécissait tout à coup, de telle façon que les grands arbres, penchés sur les deux rampes, rejoignaient leurs épais branchages et formaient une voûte impénétrable. Cet immense berceau avait nom, dans le pays, la Fosse-aux-Loups.
Point n'est besoin de dire au lecteur l'origine probable de ce nom.
Le voyageur égaré qui traversait par hasard ce site sauvage, dont les lugubres teintes, transportées sur la toile, formeraient une décoration merveilleusement assortie pour certains de nos drames de boulevard, le voyageur, dis-je, n'apercevait, de prime aspect, nulle trace du voisinage ou de la présence des hommes. Partout la solitude, partout le silence, rompu seulement par ces mille bruits qui s'entendent là où la nature est livrée à elle-même.
On aurait pu se croire au milieu d'un désert.
Néanmoins un examen plus attentif eût fait découvrir, demi-cachée par un bouquet de frênes, une petite loge de terre battue, couverte en chaume, et dont l'unique ouverture était garnie de lambeaux de serpillière faisant l'office de carreaux. Cette loge s'appuyait à l'une des deux tours. Son apparence misérable, loin d'égayer le paysage, jetait sur tout ce qui l'entourait un reflet de détresse et d'abandon.
C'était comme nous l'avons vu, à la Fosse-aux-Loups que Nicolas Treml avait donné rendez-vous à Jude, son écuyer. Le bon serviteur était à son poste avant le jour.
Pendant qu'il attend patiemment son maître, assis sur les cent mille livres qui représentent, à cette heure, l'opulent domaine de Treml, nous soulèverons le lambeau de toile servant de porte à la pauvre loge couverte en chaume, et nous introduirons à l'intérieur un regard curieux.
La loge était composée d'une seule chambre. Ses meubles consistaient en un grabat et deux escabelles. Au lieu de plancher, le sol nu et humide; au lieu de plafond, le revers de la couverture, c'est-à-dire le chaume, supporté par des gaules qui servaient de solives. Dans un coin un peu de paille, et sur la paille un homme endormi.
Sur le grabat un autre homme veillait: c'était un vieillard que l'âge et la maladie avaient réduit à une extrême faiblesse. Il souffrait, et ses deux mains qui serraient sa poitrine semblaient vouloir étouffer une plainte.
L'homme qui gisait sur le grabat et celui qui dormait sur la paille avaient entre eux une ressemblance frappante. Leurs traits étaient également pâles et comme effacés; tous deux avaient des chevelures de neige. C'était évidemment le père et le fils; mais l'âge avait blanchi la chevelure du vieillard, tandis que le jeune homme, créature monstrueuse, avait apporté en naissant ce signe ordinaire de la décrépitude.
C'était Jean Blanc, l'albinos.
Une douleur plus aiguë arracha au vieillard un cri plaintif. Jean bondit sur la paille froissée de sa couche et fut sur pied en un instant. Il s'approcha du grabat et prit la main de son père qu'il pressa silencieusement contre son coeur.
--J'ai soif, dit Mathieu Blanc.
Jean prit une écuelle fêlée où restaient quelques gouttes de breuvage, et la tendit à son père qui but avec avidité.
--J'ai encore soif, murmura le vieillard après avoir bu; bien soif.
Jean parcourut des yeux la cabane. Il n'y avait rien.
--Je vais travailler, père, s'écria-t-il en s'élançant vers sa cognée; j'ai dormi trop longtemps. J'apporterai du remède.
Le vieux Mathieu se retourna péniblement sur sa couche; mais au moment où Jean allait franchir le seuil il le rappela.
--Reste, dit-il; je souffre trop quand je suis seul.
Jean déposa aussitôt sa cognée et revint vers le lit.
--Je resterai père, répondit-il. Quand vous aurez sommeil, je courrai jusqu'au château et je demanderai ce qu'il faut à Nicolas Treml, qui ne refuse jamais.
--Jamais! prononça lentement Mathieu. Celui-là est un gentilhomme: il n'oublie point son serviteur qui n'a plus de bras pour travailler ou se battre. Il ne méprise point l'enfant parce qu'il a les cheveux d'une autre couleur que ceux des hommes. Que Dieu le bénisse!
--Que Dieu le sauve! dit Jean.
Mathieu se souleva sur son séant et regarda son fils en face.
--Jean, mon gars, reprit-il avec effort, ma mémoire est faible, parce que je suis bien vieux. Mais pourtant je crois me souvenir... Ne m'as-tu pas dit que le fils de Nicolas Treml est en grave péril?
--Voici deux ans qu'il est trépassé, mon père.
--C'est vrai. Ma mémoire est faible. Le fils de son fils alors? le dernier rejeton de Treml?
--Je vous l'ai dit, mon père.
--Quel danger, enfant? quel danger? s'écria le vieillard avec une soudaine exaltation. Ne puis-je point le secourir?
Jean laissa tomber un triste regard sur le corps épuisé de son père.
--Priez, dit-il, moi j'agirai. Hier, du haut d'un arbre dont j'ébranchais la couronne, j'ai aperçu au loin Nicolas Treml qui revenait de Rennes où sont assemblés les États.
--C'est une noble et vaillante assemblée, Jean!
--Elle était ainsi autrefois, mon père. Je descendis sur la route afin de saluer notre monsieur, suivant ma coutume; mais sa préoccupation était si grande qu'il passa près de moi sans me voir. Je le suivis. Il causait avec lui-même et j'entendais ses paroles.
--Que disait-il?
Les traits de l'albinos se contractèrent tout à coup, et une irrésistible convulsion fit jouer tous les muscles de sa face. Il éclata de rire.
--Que disait-il? répéta le vieillard.
Jean, au lieu de répondre, se prit à gambader par la chambre en chantant un monotone refrain du pays.
Son père fit un geste de muette douleur et se retourna vers la muraille, comme s'il eût été habitué à ces tristes scènes de folie.
Il en était ainsi. Jean, sans être idiot, comme le croyaient les bonnes gens de la forêt, avait de fréquents dérangements d'esprit qui lui laissaient une lassitude morale et une mélancolie habituelles. Sa laideur physique et la faiblesse de ses facultés faisaient de lui un être à part; il le savait, il se sentait inférieur à ses grossiers compagnons, que son intelligence dominait pourtant à ses heures lucides.
Il cachait avec soin cette intelligence, se tenant à l'écart, et affectait d'étranges manies qu'il plaçait comme une barrière entre lui et la foule.
Moitié maniaque, moitié misanthrope, il était tantôt bouffon volontaire, tantôt réellement insensé.
À son père seulement, pauvre vieillard qui s'éteignait dans sa misère, Jean Blanc se montrait sans voile et découvrait les trésors de tendresse filiale qui étaient au fond de son coeur.
Quant à Nicolas Treml, l'albinos avait pour lui un dévouement sans bornes, mais entre eux la distance était trop grande. Jean Blanc, le tailleur de cercles, le malheureux à qui Dieu avait refusé jusqu'à l'apparence humaine, portait en son âme une indomptable fierté. Il se tenait à distance; il bornait lui-même les bienfaits du châtelain, et n'acceptait que le strict nécessaire. M. de La Tremlays, d'ailleurs, exclusivement occupé de ses idées de résistance aux empiétements de la couronne, ignorait jusqu'à quel point son vieux serviteur Mathieu était dénué de ressources. Il avait dit, une fois pour toutes, à son maître d'hôtel, de ne jamais rien refuser au fils de Mathieu, et se reposait du reste sur cet homme.
Alain, le maître d'hôtel, détestait Jean Blanc et remplissait mal à son égard les généreuses intentions de son maître; mais Jean Blanc n'avait garde de se plaindre. Quand il rencontrait par hasard M. de La Tremlays dans les sentiers de la forêt, il lui parlait de Georges qu'il aimait avec passion, et enveloppait de mystérieuses paraboles l'expression des soupçons qu'il avait conçus contre Hervé de Vaunoy.
Ces entrevues avaient un caractère étrange. Le seigneur et le vilain se traitaient d'égal à égal, parce que le premier prenait en pitié sincère le second, et que celui-ci, dévoué, mais orgueilleux outre mesure, trouvait un bizarre plaisir à s'envelopper de sa folie comme d'un manteau qui lui permettait de jeter bas tout cérémonial.
Jean Blanc resta une demi-heure à peu près en proie à son accès de délire. Il sautait et grommelait entre ses dents:
--Je suis le mouton blanc, le mouton!
Et il riait d'un rire amer, tout plein de sarcastique souffrance.
Au plus fort de son accès, il s'arrêta tout à coup; son oeil enflammé s'éteignit; son transport tomba. Il passa vivement sa tête à la fenêtre et jeta son regard avide dans la direction de la Fosse-aux-Loups.
À ce moment, Nicolas Treml et son écuyer Jude sortaient du ravin et remontaient la rampe opposée. Jean se précipita au-dehors, mais pendant qu'il gagnait la porte le maître et le serviteur avaient disparu derrière les grands arbres.
Voici ce qui s'était passé entre eux:
V Le creux d'un chêne
Au centre de la Fosse-aux-Loups s'élevait un chêne de dimensions colossales. Il étageait ses hautes et noueuses racines sur le plan incliné de la rampe; ses branches, grosses comme des arbres ordinaires, radiaient en tous sens et formaient en quelque sorte la clef de la voûte de verdure qui recouvrait cette partie du ravin.
Il courait, dans le pays, sur cet arbre géant et sur les deux tours qui couronnaient la rampe méridionale du ravin, divers bruits traditionnels. On disait, entre autres choses, que l'arbre s'élevait directement au-dessus d'un vaste souterrain dont l'entrée devait se trouver dans les fondations de l'une des deux tours, ou bien encore sur le versant opposé de la montée, au milieu des tranchées et pans de murailles dont nous avons parlé.
Personne, et c'est bien là le caractère propre de l'apathie bretonne, n'avait songé jamais à vérifier cet on-dit; à cause de cela, tout le monde était persuadé de son exactitude.
Les opinions étaient seulement partagées sur l'origine de ces souterrains, que, de mémoire d'homme, nul n'avait explorés. Les uns prétendaient que c'étaient tout simplement d'anciens puits d'où l'on retirait autrefois du minerai de fer; les autres, repoussant cette hypothèse trop simple, affirmaient que ces caves sans limites couraient en tous sens sous la forêt et rejoignaient celles du manoir de Bouëxis, où la tradition plaçait un des centres de résistance au contrat d'Union, du temps de la bonne duchesse Anne, cette princesse si populaire en Bretagne, dont les actes sont maudits et dont la mémoire est adorée.
Dans cette seconde hypothèse, le souterrain aurait été un refuge ou un lieu d'assemblée pour les premiers conjurés qui, dans la Haute-Bretagne, portèrent le nom de Frères bretons, sous le règne de Louis XII.
Quoi qu'il en soit, quiconque eût douté de l'existence de ces caves aurait été regardé comme un ignorant ou un insensé.
Aucune trace n'accusait néanmoins leur voisinage, et il fallait qu'elles fussent situées à une grande profondeur, car le chêne atteignait presque le fond du ravin, et ses racines devaient percer au loin le sol.
La circonférence du tronc était énorme, et bien que nul signe de décrépitude ne se montrât dans son vivace feuillage de vieil arbre complètement dépourvu de moelle et de coeur, il ne se soutenait plus que par l'aubier et l'écorce.
Deux larges trous donnaient passage à l'intérieur, qui formait une véritable salle où dix hommes auraient pu s'asseoir à l'aise.
Ce fut au pied de ce chêne que M. de La Tremlays rejoignit son écuyer.
Nicolas Treml était soucieux. Les pensées qui se pressaient dans son coeur se reflétaient sur son austère visage. Jude était vêtu et armé comme pour un long voyage. À l'approche de son maître, il se leva et montra du doigt le coffret de fer.
--C'est bien, dit Nicolas Treml.
Il se mit à genoux près du coffret dont il fit jouer la serrure. Puis, tirant de son sein le parchemin signé par Hervé de Vaunoy, il le cacha sous les pièces d'or.
--Comme cela, murmurait-il en renfermant le coffre, pauvres ou riches, les Treml pourront réclamer leur héritage, et la trahison sera vaincue... si trahison il y a.
Jude ne comprenait point et demeurait immobile, prêt à exécuter un ordre, quel qu'il fût, mais ne se souciant point de le devancer.
Jude était un homme de robuste taille et de visage durement accentué. Ses pommettes anguleuses saillaient brusquement hors du contour de sa joue et donnaient à ses traits ce caractère de rudesse que présente souvent le type breton.
Il portait les cheveux longs et sa barbe grisonnante s'enroulait en épais collier autour de son cou.
Son costume, de même que celui de M. Nicolas, eût été fort à la mode cent ans auparavant, et, à la longueur démesurée de sa rapière à garde de fer, on pouvait croire que le temps des chevaliers errants et des hauberts d'acier n'était point passé depuis des siècles.
C'est que, en Bretagne, le temps ne vole point, il marche; ses ailes se détrempent et s'alourdissent au brumeux contact de l'atmosphère armoricaine. Les coutumes enchérissent sur le temps; elles restent immobiles. Il y a encore, au moment où nous écrivons ces lignes, entre Paris et telle ville du pays de Léon, de la Cornouaille ou de l'évêché de Rennes, la même distance qui existe entre le Moyen Âge et notre ère, entre la résine et le gaz, entre le coche et la vapeur,--mais aussi entre la croyance et le doute, entre la poésie et la prose, entre les flèches à jour d'une cathédrale et les toits bâtards des temples de l'argent.
Au moral, Jude était une de ces honnêtes natures façonnées à la soumission passive, et qui ont, dès l'enfance, inféodé leur vouloir à une volonté suzeraine. Jude obéissait; c'était son rôle et sa vocation; mais son obéissance était dévouement et non point servilité. On ne conçoit plus guère de nos jours ces contrats tacites et irrévocables qui faisaient du maître et du serviteur un seul tout, possédant deux forces d'hommes au service d'une volonté unique.
Domesticité emporte l'idée d'abjection, et, juste ou non, cette idée pèse sur toute une classe de notre société; mais, à ces époques où le vasselage organisé remontait du serf au souverain par tous les échelons d'un système complet et sans lacunes, le valet était à son seigneur ce que son seigneur était au roi. Il y avait proportion, par conséquent comparaison, et toute comparaison exclut le dédain.
En des temps plus éloignés de nous et lorsque la chevalerie était encore une vérité, les fils de preux ne chaussaient point les éperons de plein droit; il leur fallait porter la lance d'autrui avant de mettre une devise à leur écu, et c'était par les épreuves d'une domesticité véritable qu'ils devaient passer pour arriver au titre le plus splendide dont jamais vaillant homme ait été revêtu: celui de chevalier.
Or, comme nous l'avons dit, les moeurs sont stationnaires en Bretagne et les souvenirs vivaces. Au commencement du siècle qui vit compiler _l'Encyclopédie_ et dressa un piédestal à Voltaire, les rites féodaux n'étaient point oubliés en Bretagne, au «pays des pierres et des mers». Les gentilshommes, qui ne perdaient jamais de vue les cheminées de leurs manoirs, n'avaient pu changer de peau au contact des idées nouvelles. Les vassaux étaient des vassaux dans toute la force du mot, c'est-à-dire des termes de la grande progression féodale.
Les valets étaient des «petits vassaux[1]«.
On ne doit point s'étonner si nous faisons une différence entre Jude et un serviteur à gages de notre époque. Nous restons dans la vérité. Jude tout disposé qu'il était à obéir passivement et sans discussion, gardait entière sa dignité d'homme. Son obéissance avait la même source, sinon la même portée, que le dévouement d'un haut baron à la personne du roi.
Lorsque M. de La Tremlays eut refermé le coffret à double tour, il jeta autour de lui un regard inquiet.
--Sommes-nous seuls, demanda-t-il à voix basse, bien seuls?
Jude fit une minutieuse battue dans les buissons environnants.
--Nous sommes seuls, répondit-il.
--C'est que, poursuivit le vieux gentilhomme en plaçant sa main étendue sur le coffret de fer, la vie et la fortune de Treml sont là-dedans, mon homme. Voici mon secret, l'espoir de ma race, la compensation de mon sacrifice, et mon plus cher ami courrait danger de mort s'il me surprenait ici à cette heure.
--Dois-je me retirer? demanda Jude.
--Non, tu es à moi et tu es moi. Je sais que tu mourrais avant de trahir.
Jude mit la main sur son coeur.
--Vous êtes seul, répéta-t-il.
M. de La Tremlays jeta un second regard aux taillis d'alentour. Puis il leva les yeux vers la rampe.
--Qu'est-ce que cela? dit-il en apercevant derrière les tours ruinées la loge de Mathieu Blanc.
--Ce n'est rien, répondit Jude. Le mouton blanc dort et son père se meurt.
Un nuage passa sur le front du vieux gentilhomme.
--Jean Blanc! murmura-t-il.
Le souvenir de la scène de la veille traversa son esprit comme un mauvais présage.
--Le pauvre gars, dit Jude, n'est point aimé de maître Alain. Dieu sait ce qu'il deviendra en notre absence!
Nicolas Treml tendit sa bourse à Jude qui comprit et la lança comme une fronde par-dessus les arbres. La bourse, adroitement dirigée, alla tomber juste au seuil de la loge.
--Et maintenant, à l'ouvrage, dit le vieux gentilhomme.
Avec l'aide de Jude, il porta le coffret de fer dans le creux du chêne. Ce lieu servait de magasin à Jean Blanc et contenait ses outils en même temps que plusieurs bottes de branches de châtaignier prêtes à être fendues.
Jude prit un pic et commença à creuser.
Après une heure d'un travail qui fut rude à cause de la nature du sol, tout veiné de racines, le coffret fut enfoui et recouvert de terre. Jude foula le sol et rétablit si adroitement les choses dans leur état primitif qu'il eût fallu trahison préalable pour soupçonner que la terre eût été remuée.
Le soleil montait et jetait déjà ses rayons par-dessus les cimes.
--En route! dit Nicolas Treml. Le chemin est long et j'ai grande hâte.
Le maître et le serviteur remontèrent la rampe à pas précipités.
Ce fut à ce moment que Jean sortit de la loge et les aperçut. Doué comme il l'était d'une agilité merveilleuse, il bondit le long de la descente et atteignit bientôt l'endroit du fourré où M. de La Tremlays avait disparu. Mais il tâtonna dans le taillis, et lorsqu'il arriva dans la route frayée il entendit au loin le galop de deux chevaux.
Il s'élança de nouveau. Les chevaux allaient comme le vent; quoi qu'il pût faire, il ne gagnait point de terrain. Alors, par une inspiration soudaine, il gravit un chêne avec la prestesse d'un écureuil et gagna le sommet en quelques secondes. Il put voir alors les deux chevaux qui couraient dans la direction de Fougères.
--Monsieur Nicolas! cria-t-il d'une voix désespérée.
Le vieux gentilhomme se retourna, mais il ne s'arrêta point.
Jean Blanc se fit un porte-voix de ses deux mains et entonna le chant d'Arthur de Bretagne.
Un instant il put croire que ce naïf expédient produirait l'effet qu'il en attendait.
Nicolas Treml s'arrêta indécis, mais bientôt, passant la main sur son front comme pour chasser une dernière hésitation, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval.
Jean Blanc descendit et regagna silencieusement la Fosse-aux-Loups.
Auprès du seuil de la loge, il vit briller un objet aux rayons du soleil. C'était la bourse du vieux seigneur.
Une larme vint dans les yeux de Jean Blanc.
--Dieu le conduise! murmura-t-il. Il est bon, il croit bien faire.
Il s'assit sur le seuil et demeura pensif.
--Pauvre petit monsieur Georges! dit-il après un long silence; seul, aux mains de ce Vaunoy qui ne croit pas en Dieu!
Il fit encore une pause, puis il ajouta:
--Ils m'appellent le mouton blanc... Je suis le mouton et cet homme est le loup: mauvaise bataille! le loup a ses dents: si les dents me poussaient... le mouton se ferait loup pour défendre ou venger ceux qu'il aime. Qui vivra verra!
VI Le voyage