Le loup blanc

Chapter 18

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Didier avait fermé les yeux, cédant à l'engourdissement qui toujours le tenait.

Pelo Rouan se laissa glisser le long des branches du bouleau et atteignit la toiture de chaume de la loge d'où il sauta légèrement sur l'appui de la croisée.

Marie n'osait bouger et le capitaine ne voyait rien.

Pelo prit les deux médailles et mit une extrême attention à les examiner.

Puis il écarta sa fille pour marcher vers le lit.

--Ne le tuez pas, mon père! s'écria Marie.

Didier se dressa d'un bond à ce cri.

Mais Pelo Rouan l'avait prévenu et faisait peser déjà sur lui sa lourde main.

--Mon père! mon père! cria encore Marie avec désespoir.

--Tais-toi! dit le charbonnier à voix basse.

Pendant plusieurs minutes il contempla le capitaine en silence.

Didier resta immobile.

À mesure que Pelo Rouan le regardait, une émotion extraordinaire et croissante se peignait sur ses traits noircis.

Deux grosses larmes jaillirent enfin de ses yeux. Il se laissa tomber à genoux et baisa la main de Didier avec un respect plein d'amour.

--Que veut dire cela, mon brave homme? demanda le capitaine stupéfait.

--Sa voix aussi! murmura Pelo Rouan, plongé dans une sorte d'extase; sa voix comme ses traits.

Didier se demandait s'il n'avait point affaire à un fou. Fleur-des-Genêts croyait rêver.

--Je comprends maintenant, reprit Pelo Rouan se parlant toujours à lui-même; je comprends pourquoi Vaunoy voulait l'assassiner. Et moi qui le laissais faire! Qui donc l'a sauvé à ma place?

--Moi, prononça faiblement Marie.

--Toi, répéta Pelo Rouan, qui serra la jeune fille sur son coeur avec exaltation; toi, enfant? Merci! du fond du coeur! Tu as fait tout ce que j'aurais dû faire. Tu l'as aimé, lorsque moi je le haïssais aveuglément, tu l'as deviné, lorsque je le méconnaissais... Pardon, ajouta-t-il en revenant vers Didier qui restait ébahi et n'avait garde de comprendre; pardon, notre monsieur Georges.

--Georges? balbutia le capitaine; vous vous trompez, mon ami.

--Non, non! je ne me trompe pas. Cette médaille, c'est moi qui l'ai mise à votre cou, il y a vingt ans, par une nuit terrible où Vaunoy tenta encore de vous assassiner: car il y a bien longtemps qu'il vous poursuit, notre jeune monsieur. Et moi qui avais peur! grand'peur! quand je vous voyais errer sous le couvert, autour de ma maison! Comme si un Treml pouvait tromper, comme si tout ce qu'il y a de bon, de noble, de généreux, de loyal, ne se trouvait pas toujours réuni à coup sûr dans le coeur de Treml!

--Mais, voulut encore objecter Didier qui restait incrédule; dans tout ce que vous venez de dire, je ne vois point de preuve.

--Point de preuve! s'écria Pelo ébahi. Votre regard n'est-il pas celui de monsieur Nicolas: votre voix, votre âge, la médaille, la haine de Vaunoy, qui vous a volé votre immense héritage... Écoutez! ajouta-t-il tout à coup en se dressant sur ses pieds: vous aviez près de six ans alors, et Dieu m'a donné un visage qu'on ne peut oublier quand on l'a vu une fois...

--Je ne vous reconnais pas, interrompit Didier.

Pelo Rouan s'élança hors de la chambre. On entendit dans la pièce voisine un bruit d'eau agitée et ruisselant sur le sol.

Puis il se fit un silence.

Puis encore un homme de grande taille, vêtu de peau de mouton blanc et dont la face blafarde était mouillée comme s'il se fût abondamment aspergé, se rua dans la chambre et atteignit d'un bond le lit près duquel Didier était toujours étendu.

À la vue de cet homme dont les cheveux blancs tombaient épars sur ses épaules, Didier éprouva une commotion étrange. Il passa la main sur son front à plusieurs reprises comme pour saisir un souvenir rebelle.

L'homme était là, devant lui, immobile, en proie à une visible et violente anxiété.

Le travail de Didier dura longtemps. C'était un effort plein de souffrance et qui mettait de la pâleur sur son visage.

Enfin, et tout d'un coup, il parut voir clair en sa mémoire. Une rougeur épaisse couvrit sa joue, et sa bouche s'ouvrit presque involontairement pour prononcer ce nom:

--Jean Blanc!

Pelo Rouan frappa ses mains l'une contre l'autre avec transport.

--Il se souvient de mon nom! s'écria-t-il les larmes aux yeux; de mon vrai nom! Pauvre petit monsieur! Il se souvient de moi!

--Oui, dit le capitaine; je me souviens de vous... et de bien d'autres choses encore. Un monde de souvenirs envahit mon cerveau. Je ne me trompais pas, hier, lorsque j'ai cru reconnaître les tentures de cette chambre où l'on m'avait mis...

--C'était la vôtre autrefois. Oh! que Dieu soit béni pour n'avoir point souffert que le vaillant tronc perdît jusqu'à sa dernière branche! Que Dieu et Notre-Dame soient bénis pour la joie qui déborde de mon pauvre coeur!

Il se fit un instant de silence. Le capitaine se recueillait en ses souvenirs. Fleur-des-Genêts riait, pleurait et remerciait Notre-Dame de Mi-Forêt. Et Jean Blanc, penché sur la main de son jeune maître, savourait l'allégresse qui emplissait son âme.

Au bout de quelques minutes, Jean Blanc se redressa. Ses sourcils étaient légèrement froncés et ses traits exprimèrent une grave résolution.

--Et maintenant, dit-il, Georges Treml, vous êtes breton et noble; il vous faut regagner l'héritage de votre père tout entier: noblesse et fortune!

Jean Blanc n'eut pas besoin de donner de longues explications à son jeune maître, qui savait en grande partie son histoire, l'ayant entendue de la bouche du pauvre écuyer Jude, sans se douter qu'il pût y avoir le moindre rapport entre lui, Didier, officier de fortune, et Georges Treml, le représentant d'une famille puissante.

Les circonstances, dit-on, font les hommes. Ce proverbe est vrai en un sens et nous semble fort à la louange de l'humanité.

Qui peut nier qu'un fils de grande maison, dépouillé par une fraude infâme, et patron naturel de toute une population souffrante, ne doive autrement se comporter qu'un soldat sans souci, n'ayant d'autre mission que de se bien battre.

Didier, en devenant Georges Treml, sentit naître dans son coeur une gravité inconnue. Il comprit ce qu'exigeait de lui son nom et la mémoire de ses pères.

De brave qu'il était, il devint fort.

--Je vais me rendre à La Tremlays, dit-il; j'aurai raison de M. de Vaunoy.

Avant de se séparer de Jean Blanc, le capitaine lui serra la main.

--Ce doit être, en effet, une noble race que celle de Treml, dit-il, et je suis fier d'avoir un peu de ce bon sang dans les veines. Ce n'est pas une famille vulgaire qui peut avoir des serviteurs tels que vous. Jean Blanc, mon ami, je vous remercie.

--Jude a fait mieux que moi, répondit l'albinos avec modestie; Jude est mort pour vous, le bon garçon. Il méritait cela, monsieur Georges: il vous aimait tant!

--Pauvre Jude! murmura Didier; c'était un coeur fidèle et pur...

--C'était un Breton! interrompit Jean Blanc. À propos, notre monsieur, il faudra oublier que vous avez porté l'uniforme de France. Les os de votre aïeul blanchissent là-bas et s'élèveraient contre vous si votre épée restait au roi de Paris!

Le capitaine ne répondit point. Il boucla son ceinturon, remit son feutre et se disposa à partir. Sur le seuil était Marie qui s'appuyait au mur et avait perdu son sourire.

Une triste pensée lui était enfin venue. Elle s'était demandé ce que pouvait être la fille du charbonnier pour l'héritier de Treml.

En passant auprès d'elle le capitaine la prit par la main.

--Jean, mon ami, dit-il en souriant, vous auriez eu grand tort de me tuer, car j'ai traité Marie en noble dame. Et, si Dieu me donne vie, il faudra désormais que tout le monde la traite ainsi.

Marie redevint joyeuse. Le capitaine partit. Pelo Rouan s'approcha de sa fille et la baisa au front.

--Enfant, dit-il d'une voix grave et triste, tu es ma seule joie en ce monde et je t'aime comme le souvenir de ta mère. Mais il ne faut pas espérer. Treml ne se mésallia jamais, et, tant que je vivrai, ma fille ne sera point sa femme.

Fleur-des-Genêts pencha sa tête blonde sur sa poitrine.

--Il faudra donc mourir! murmura-t-elle.

--Dieu te reste, répondit Pelo Rouan, et d'ailleurs notre vie est à Treml.

Il remit son costume de charbonnier, et, baisant une dernière fois la joue décolorée de Marie, il quitta la loge à son tour.

XXXIII Le tribunal des Loups

Deux heures après, les souterrains de la Fosse-aux-Loups présentaient un aspect inusité et vraiment solennel.

Ce n'était plus ce désordre qui remplissait la caverne, la première fois que nous avons pénétré dans la retraite des Loups.

Aujourd'hui, rangés avec méthode, masqués et armés comme pour un combat, ils formaient cercle, debout autour de la table des vieillards.

Ceux-ci étaient sans armes et flanquaient, quatre d'un côté, quatre de l'autre, un siège élevé de deux gradins au-dessus des leurs, où trônait le Loup Blanc.

Un profond silence régnait dans le souterrain.

Au bout de quelques minutes, les rangs s'ouvrirent et donnèrent passage à un homme pâle et tremblant, dont le visage exprimait une mortelle terreur.

Cet homme était Hervé de Vaunoy.

Deux Loups l'escortèrent jusqu'à la table où siégeaient les huit vieillards présidés par le Loup blanc.

--Maître, dit l'un des anciens, il a été fait suivant votre volonté. Voici l'assassin au pied de notre tribunal. Vous plaît-il qu'on l'interroge?

--Cela me plaît, répondit le Loup Blanc.

Le père Toussaint se leva.

--Hervé de Vaunoy, dit-il, des centaines de nos frères sont morts par ton fait; leur sang pèse sur toi et tu vas mourir si tu ne peux nous prouver ton innocence.

--Nous avions fait un pacte, balbutia Vaunoy; j'ai rempli mes engagements; vous avez les cinq cent mille livres. Pourquoi ne tenez-vous pas votre parole?

--Notre parole n'est rien, répondit le père Toussaint, celle du Maître est tout, et tu n'avais pas la parole du Maître. Défends-toi autrement et fais vite!

Le vieux Loup ajouta sans s'émouvoir le moins du monde:

--Yaumi, prépare une corde, mon petit.

Une sueur glacée inondait le visage de Vaunoy.

--Mes bons amis, s'écria-t-il, ayez pitié de moi! On m'a calomnié près de vous; j'ai toujours aimé tendrement mes pauvres vassaux de la forêt. À l'avenir, je ferai pour eux davantage encore; je reconnaîtrai, par-devant le garde-notes de Fougères, le droit qu'ils ont de faire avec mon bois: du charbon, du cercle, des sabots, des paniers...

--Tais-toi! interrompit la voix sévère du Loup Blanc, tu mens!

--La corde est-elle prête, Yaumi? demanda le père Toussaint.

Yaumi répondit affirmativement, et Vaunoy, tournant les yeux de son côté, vit en effet une corde se balancer dans les demi-ténèbres qui régnaient derrière les rangs serrés des Loups. Tout son corps trembla, puis le sang lui monta violemment au visage.

--Misérables! s'écria-t-il avec la rage que donne aussi la frayeur portée à l'excès; de quel droit me jugez-vous, moi, gentilhomme et votre maître? je serai vengé: votre repaire sera détruit; vous serez tous brûlés vifs... Mais non, mes excellents amis, ma tête s'égare! miséricorde; je ne vous ai jamais fait de mal. On vous a menti. Si vous aviez pu voir de près ma conduite...

--Pour ton malheur, nous ne te connaissons que trop.

--Vous vous trompez, reprit Vaunoy; sur mon salut, vous méconnaissez mes sentiments pour vous. Si vous pouviez interroger mes gens... Un sursis! mes amis, accordez-moi un sursis afin que je puisse me justifier!

--Tu veux qu'on interroge tes gens? demanda ironiquement Toussaint.

--Je le veux! s'écria Vaunoy, se reprenant à cette frêle espérance et désirant d'ailleurs gagner du temps; tous ils vous diront ma tendre sollicitude pour mes pauvres enfants de la forêt...

--Soit! interrompit le père Toussaint. On ne peut te refuser cela.

Vaunoy respira.

--Approchez! reprit Toussaint en s'adressant aux deux Loups qui étaient à droite et à gauche de Vaunoy.

Les deux Loups s'ébranlèrent, et sur un signe du vieillard, firent tomber leurs masques de fourrure.

Vaunoy poussa un cri d'agonie.

--Yvon! fit-il, Corentin!

--Eh bien! reprit encore Toussaint, tes gens vont nous dire la tendre sollicitude...

--Miséricorde! interrompit Vaunoy en tombant à genoux.

Le tribunal se consulta, ce ne fut pas long. Le Loup blanc ne prit point part à la délibération.

--Hervé de Vaunoy, dit ensuite le vieux Toussaint avec lenteur, les Loups te condamnent à mourir par la corde, et tu vas être pendu, sauf avis autre et meilleur du Maître.

Le Loup Blanc se leva.

--C'est bien, dit-il. Que Yaumi reste auprès de la corde. Vous autres, mes frères, retirez-vous.

Cet ordre s'exécuta comme par enchantement. La caverne s'illumina au loin laissant d'immenses galeries souterraines et d'interminables voûtes.

Les Loups s'éloignèrent de divers côtés, et bientôt leurs torches parurent comme des points lumineux dans le lointain, tandis qu'eux-mêmes, amoindris par la perspective et bizarrement éclairés au milieu de la nuit, semblaient des êtres de forme humaine, mais d'une fantastique petitesse: des _korriganets_, par exemple, les lutins des clairières, ou bien de ces étranges démons qui mènent le bal au clair de lune, sur la lande, autour des croix solitaires, et que les bonnes gens du pays de Rennes apprennent à redouter dès l'enfance sous le nom de _chats courtauds_.

Vaunoy était toujours à genoux. Le Loup Blanc descendit les marches de son trône et s'approcha de lui.

--Lève-toi, dit-il en le touchant du pied.

Vaunoy se leva.

--Tu es un homme mort, reprit le Loup Blanc, si je ne mets mon autorité souveraine entre toi et la potence.

--À quel prix faut-il acheter la vie?

--La vie? répéta le Loup Blanc, à aucun prix je ne te vendrai la vie, Hervé de Vaunoy, assassin de mon père et de ma femme!

--Moi! se récria le maître de La Tremlays, mais je ne vous connais pas!

Le Loup Blanc souleva son masque.

--Vous! s'écria Vaunoy stupéfait; Jean Blanc?

--Tu me croyais depuis longtemps en terre, n'est-ce pas? demanda le roi des Loups; tu ne t'attendais point à rencontrer dans l'homme puissant le vermisseau que ton pied écrasa si impitoyablement autrefois. Dieu m'a tenu en sa garde, non point pour moi, je pense, mais pour le fils de Treml, race de soldats et de chrétiens!

--Le fils de Treml! répéta Vaunoy dont la terreur augmenta.

--Encore un que tu as voulu assassiner: par deux fois!

Vaunoy pensa que le roi des Loups en oubliait une.

--Par deux fois! reprit Jean Blanc. Insensé! tu ne savais pas que cet enfant était ton bouclier! Tu ne savais pas que, lui mort, il n'y aurait plus rien entre ta poitrine et le plomb du vieux mousquet de mon père! Que de fois je t'ai tenu en joue sous le couvert, Hervé de Vaunoy!

Celui-ci frissonna.

--Que de fois, lorsque tu passais par les grandes allées de la forêt, seul avec des valets impuissants à te protéger contre une balle bien dirigée, j'ai appuyé mon fusil contre mon épaule et mis le point de mire sur toi. Mais une voix secrète me retenait toujours. Je pensais que j'aurais besoin de toi pour le petit monsieur Georges, et je t'épargnais. J'ai bien fait d'agir ainsi. Le moment est venu où ta vie et ton témoignage deviennent nécessaires au légitime héritier de Treml.

--Savez-vous donc où il est? demanda Vaunoy à voix basse.

--Il est chez lui, dans la maison de son père, au château de La Tremlays.

--Ah! fit Vaunoy feignant la surprise.

--Oui, reprit le Loup Blanc; mais, cette fois, tu ne l'assassineras pas. Abrégeons. Veux-tu sortir d'ici sain et sauf?

--À tout prix! répondit Hervé qui, par extraordinaire, disait là sa pensée entière.

--Expliquons-nous: je ne te rends pas la vie. Tu restes à moi, pour le sang de mon père, pour le sang de ma femme. Seulement, je te donne un répit et une chance de m'échapper. Pour cela, voici ce que je te demande.

Jean Blanc montra du doigt un coin de la table où se trouvait ce qu'il faut pour écrire, et reprit:

--Je vais dicter, écris:

Vaunoy s'assit à la table.

Jean Blanc dicta:

«Moi, Hervé de Vaunoy, je déclare reconnaître, dans la personne du sieur Didier, capitaine au service de S. M. le roi de France et de Navarre, Georges, petit-fils et légitime héritier de Nicolas Treml de La Tremlays, seigneur de Bouëxis-en-Forêt, feu mon vénéré parent; en foi de quoi je signe.»

Vaunoy n'hésita pas un instant. Il écrivit et signa couramment sans omettre une seule syllabe.

--Et maintenant, dit-il, suis-je libre?

Jean Blanc épela laborieusement la déclaration et la mit dans son sein.

--Tu es libre, répondit-il; mais songes-y et prends garde! Désormais je n'ai plus besoin de toi, cache bien ta poitrine, qui n'est plus protégée contre ma vengeance. Va-t'en!

Vaunoy ne se le fit point répéter. Il se dirigea au hasard vers l'un des points de lumière.

--Pas par là! dit Jean Blanc; Yaumi, bande les yeux de cet homme, et conduis-le au-delà du ravin... Encore un mot, monsieur de Vaunoy; vous allez trouver à La Tremlays Georges Treml, le fils de votre bienfaiteur, le chef de votre famille, si tant est que vous ayez dans les veines une seule goutte de ce noble sang. Reconnaissez-le tout de suite, croyez-moi, et traitez-le comme il convient.

Vaunoy donna sa tête à Yaumi qui lui banda les yeux et le prit par le bras. Ils remontèrent ainsi tous deux les escaliers humides et glissants qui descendaient dans le souterrain.

Puis Vaunoy sentit une bouffée d'air et aperçut une lueur à travers son bandeau.

Il respira avec délices et ne put retenir une joyeuse exclamation.

--Vous avez raison de vous réjouir, dit Yaumi. Je crois que le diable vous protège, car, où vous avez passé un honnête homme eût laissé ses os. C'est égal. Vous l'avez échappé deux fois; à votre place je m'en tiendrais là.

--Tu es de bon conseil, mon garçon, répondit Vaunoy qui commençait à se remettre; je vais vendre mon château de La Tremlays; je vais vendre mon manoir de Bouëxis-en-Forêt, et je m'en irai si loin, si loin, que, je l'espère, je n'entendrai plus parler des Loups. Adieu!

Yaumi le suivit de l'oeil pendant qu'il perçait hâtivement le fourré.

--Du diable si je n'aurais pas mieux fait de le laisser pendre la première fois qu'on a noué une corde à son intention, grommela-t-il; mais le Maître a son idée et il est plus fin que nous.

Vaunoy traversa le fourré au pas de course et s'engagea, sans ralentir sa marche, dans les allées de la forêt.

Il ne se retourna pas une seule fois pendant toute la route, et bien souvent il eut la chair de poule en voyant s'agiter les branches de quelque buisson.

Aucun accident ne lui arriva en chemin.

Lorsqu'il se trouva enfin entre la double rangée des beaux chênes de l'avenue de La Tremlays, il ôta son feutre et tamponna son front ruisselant de sueur en aspirant l'air à pleine poitrine.

--Saint-Dieu! murmura-t-il, deux fois la corde au cou en quarante-huit heures. C'est une rude vie! Je ferai comme je l'ai dit: je quitterai la Bretagne. Mauvais pays! Avec le prix du domaine de Treml, je serai partout un grand seigneur. Mais qui eût cru que ce misérable fou de Jean Blanc vivait encore?... Que je le tienne une fois en mon pouvoir, et il ne me mettra plus jamais en joue ni sous le couvert ni dans la plaine!

Il continua de marcher en silence, puis il s'arrêta tout à coup, et un sourire de satisfaction entrouvrit ses minces lèvres.

--À tout prendre, dit-il, je m'en suis tiré à bon marché! Ma déclaration pourra donner un nom à ce petit Treml, si M. de Béchameil et le parlement ne trouvent pas moyen de rabattre ses prétentions, ce qui est fort à espérer. Mais, en aucun cas, ce griffonnage ne peut m'enlever mon domaine. J'ai un acte de vente en bonne et due forme, j'ai des amis au parlement, et une possession de vingt années est bien quelque chose. Certes, j'aimerais mieux le capitaine mort que vivant, mais puisque le hasard le protège, qu'il vive; je m'en lave les mains et fais serment de ne lui jamais rendre un denier de son héritage.

M. de Vaunoy, tout en soutenant avec lui-même cet intéressant entretien, était arrivé à la porte du château. Il entra.

Jean Blanc, lui, après le départ de son prisonnier, resta quelques instants plongé dans ses réflexions; puis, avec l'aide de Yaumi, qui était de retour, il se noircit le visage et reprit son costume de charbonnier.

Cela fait, il quitta le souterrain, descendit au fond du ravin et entra dans le creux du grand chêne.

Il s'était muni d'un outil pour creuser la terre.

XXXIV Jean Blanc

Quand Didier arriva au château de La Tremlays, après son entrevue avec Jean Blanc, Hervé de Vaunoy était absent. Le château gardait l'apparence d'une place prise d'assaut, et le jeune capitaine fut étonné d'apprendre ce qui s'était passé la nuit précédente.

Jean Blanc et Marie ne lui avaient raconté, en effet, que ce qui se rapportait immédiatement à lui; savoir, l'attaque nocturne, la mort de Jude et la façon dont lui, Didier, avait été sauvé.

Il ne savait rien du vol des cinq cent mille livres, presque rien de l'attaque des Loups.

La première personne qu'il rencontra sous le vestibule fut M. l'intendant royal. Le pauvre Béchameil avait perdu les roses éclatantes de son teint. Il était pâle, et sa physionomie abattue exprimait un profond chagrin. Ce fut lui qui raconta au capitaine les événements de la nuit.

--Il y a eu trahison, dit-il en finissant; les soldats et les sergents de la maréchaussée ont été traîtreusement empêchés de faire leur devoir. Et cela me coûte cinq cent mille livres, monsieur!

--Il y a eu trahison, en effet, répondit le capitaine; n'avez-vous nul soupçon? Ne savez-vous quel peut être le coupable?

Béchameil mit ses doigts dans sa tabatière émaillée et regarda le capitaine en dessous.

--Des soupçons? répéta-t-il, je ne sais trop. J'ai perdu cinq cent mille livres, voilà ce qui est cruellement certain. Monsieur le capitaine, je donnerais six mois de ma vie pour vous voir en possession d'un bon et opulent domaine.

--Pourquoi cela? demanda Didier étonné.

--Parce que j'ai perdu cinq cent mille livres, et que, pauvre comme vous êtes, le parlement ne pourrait que vous faire pendre ou décapiter. Soit dit, monsieur le capitaine, sans offense aucune et avec toute la considération qui est due à votre titre d'officier du roi.

--Oserait-on m'accuser? s'écria Didier.

--Qui donc? répondit Béchameil avec mélancolie; qui donc prendrait ce soin, monsieur, si ce n'est moi? Je suis seule victime et ne me plains point parce qu'il vous faudrait bien longtemps, monsieur le capitaine, pour me solder mes cinq cent mille livres avec les émoluments de votre grade.

Didier était dans l'un de ces instants où le coeur est, pour ainsi dire, inaccessible à la colère. Sa vie venait de subir une crise trop grave pour qu'il songeât à dépenser son courroux contre un personnage comme M. de Béchameil.

Au contraire, porté à compatir à ce chagrin qui, en définitive, avait une source sérieuse, et tout plein encore des révélations de Jean Blanc, il répondit à l'intendant à peu près comme il l'eût fait à une personne raisonnable, et lui laissa entendre que sa fortune allait subir un complet changement.

Béchameil haussa les épaules.

--Quelque héritage de vilain, grommela-t-il; deux cents francs de rentes! C'est égal, s'il est possible de les saisir, je les saisirai. Mais puissiez-vous me rendre mes cinq cent mille livres jusqu'au dernier sou, monsieur, nous ne serions pas quittes encore.

--Comment cela! demanda Didier qui ne prit même pas la peine de répondre à ce qui regardait le vol de la nuit précédente.

--Comment cela! s'écria Béchameil enhardi par le calme de son interlocuteur: vous me le demandez, monsieur! J'étais le fiancé de Mlle Alix de Vaunoy.

--Pauvre Alix, murmura le capitaine.

--Cinq cent mille livres et ma fiancée! reprit Béchameil. Si j'étais un homme de carnage, monsieur, je vous appellerais sur le pré!

À ces derniers mots, prononcés d'une voix plaintive, M. l'intendant royal tira sa montre de son gousset et leva les yeux au ciel.

--Onze heures! murmura-t-il. Vous verrez qu'au milieu de cette bagarre, personne ne se sera occupé du déjeuner!

Il salua Didier à la hâte et se dirigea vers les cuisines.