Le loup blanc

Chapter 17

Chapter 173,926 wordsPublic domain

_Elle cherchait, dans sa détresse, La forteresse Où l'Anglais avait enfermé Son bien-aimé._

Alix se précipita vers la fenêtre. La voix continua:

_La nuit venait dans l'ombre De la tour sombre, Elle disait sous le grand mur: Arthur! Arthur!_

Marie! c'est Marie! dit Alix dont le coeur battit avec force, c'est Marie, la fiancée de Didier.

Elle ouvrit la fenêtre.

--Marie! appela-t-elle.

La pauvre Fleur-des-Genêts s'était laissée tomber sur l'herbe. Elle se releva vivement et reconnut à la fenêtre éclairée les traits pâlis de mademoiselle de Vaunoy.

--L'avez-vous vu? demanda-t-elle.

--Il est là, répondit Alix en se tournant vers le lit.

La chambre de Didier était au premier étage. La fenêtre qui s'ouvrait sur la cour se trouvait entourée de vigoureuses pousses de vigne, dont les branches bossues descendaient tortueusement jusqu'au sol. Fleur-des-Genêts s'élança, légère comme un oiseau. La vigne lui servit d'échelle.

L'instant d'après elle sautait au cou d'Alix.

--Où est-il? s'écria-t-elle.

Alix lui montra le lit, où Didier, revêtu de son uniforme était étendu...

--Comme je souffrais! dit-elle en essuyant une larme qui n'avait pas eu le temps de sécher et qui brillait au milieu de son sourire; je tremblais d'être arrivée trop tard. Merci, Alix... merci, ma bonne demoiselle. Il dort; il ne sait pas que sa vie est en danger.

--Et comment le sais-tu toi, Marie? demanda mademoiselle de Vaunoy qui songeait à son père et avait peur.

--Comment, je le sais, Alix? Ne sais-je pas tout ce qui le regarde?...

Les yeux des jeunes filles se rencontrèrent.

Alix demanda:

--Le danger qui le menaçait est-il donc connu dans la forêt?

--C'est de la forêt que vient ce danger, mademoiselle. Ils sont partis ce soir de la Fosse-aux-Loups. Béni soit Dieu qui a permis que les Loups n'aient point trouvé encore la chambre où il repose, il faut l'éveiller bien vite.

--Les Loups, répéta mademoiselle de Vaunoy avec terreur; les Loups veulent-ils donc aussi l'assassiner?

--Non, pas eux, mais un misérable dont j'ignore le nom, et qui leur a ouvert les portes de La Tremlays. Mon père déteste le capitaine, parce qu'il est français, et encore pour autre chose. Mon père a dit: je ne frapperai pas, mais je laisserai frapper. C'était dans notre loge qu'il disait cela, et moi j'écoutais derrière la porte de ma chambre. Je me suis jetée aux genoux de mon père; mon père m'a enfermée dans ma chambrette. Ah! que j'ai pleuré! Puis j'ai repris courage, à force de prier. Regardez mes mains, Alix, elles saignent encore. J'ai brisé les volets de ma fenêtre, j'ai sauté dehors et je suis accourue à travers les taillis. Mais les murs du parc sont bien hauts, ma chère demoiselle. J'ai donné mon âme à Dieu avant de les franchir, car je croyais que l'heure de ma mort était venue. Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de moi, Didier est sain et sauf, et je vous trouve veillant sur lui comme un bon ange.

Elle s'interrompit tout à coup en cet endroit. Un nuage passa sur son front.

--Mais pourquoi veillez-vous sur lui, Alix? demanda-t-elle.

Ce fut un mouvement passager. Alix n'eut pas même besoin de répondre. Fleur-des-Genêts, en effet, aperçut les trois cadavres et poussa un cri d'horreur.

--Notre-Dame de Mi-Forêt a eu pitié de toi, ma fille, répéta mademoiselle de Vaunoy d'un ton lent et grave. Deux de ces hommes qui sont maintenant devant Dieu étaient des assassins: je les connais. L'autre, que je ne connais pas, avait un coeur généreux et un bras vaillant. Plût au ciel qu'il vécût encore, car Didier n'est pas hors de péril. Ce sommeil étrange m'effraie, et je sais que les ennemis du capitaine sont capables de tout.

Marie prit la main de Didier et la secoua.

--Éveillez-vous! dit-elle; éveillez-vous... Mais voyez donc, Alix! Il ne bouge pas!

Elle frémit de la tête aux pieds et ajouta:

--Ce sommeil ressemble à la mort!

--Ce sommeil y pourrait mener, ma fille, répondit Alix dont les beaux traits avaient perdu leur jeune caractère et qui semblait avoir mûri de dix ans depuis la veille; es-tu forte?

--Je ne sais. Au nom de Dieu! aidez-moi plutôt à l'éveiller.

--Il ne s'éveillera pas. Aide-moi à le sauver.

Fleur-des-Genêts, soumettant son esprit à l'intelligence supérieure de sa compagne, vint vers elle et l'implora du regard, attendant d'elle seule le salut de Didier. Alix était une noble fille. Dieu l'éprouvait ici-bas pour la glorifier au ciel.

Elle se pencha sur Fleur-des-Genêts et lui donna un baiser de mère.

--Quand tu seras sa femme, dit-elle, sois bonne et douce, toujours, et garde-lui tout ton coeur.

--Pourquoi me dites-vous cela? dit Marie; vous parliez de le sauver...

Mademoiselle de Vaunoy se redressa.

--Tu as raison, dit-elle; hâtons-nous.

Elle passa rapidement le poignard de Jude à sa ceinture et donna celui de Lapierre à Marie, qui ouvrait de grands yeux et ne devinait point le projet de sa compagne.

--Tu es enfant de la forêt, reprit Alix: tu sais monter à cheval et tu dois être forte. Il nous faut agir en hommes, cette nuit, ma fille. Fais comme moi, et si dans les corridors une arme se lève sur Didier, fais comme moi encore, et meurs en le défendant.

Un feu héroïque brillait dans les yeux d'Alix pendant qu'elle parlait ainsi.

Fleur-des-Genêts la contempla un instant, puis baissa la tête en silence.

--As-tu peur? demanda Mademoiselle de Vaunoy avec pitié.

--Non, répondit Marie; mais je pense à votre dévouement, à vos espérances d'autrefois...

Alix releva sur elle ses grands yeux fiers et doux.

Sans répondre, elle passa au cou de Didier toujours endormi la médaille de cuivre qu'elle avait prise à Lapierre la nuit où celui-ci avait tenté d'assassiner le jeune capitaine dans les rues de Rennes. Ses yeux étaient levés vers le ciel.

Aussitôt ce devoir accompli, elle reprit avec énergie:

--Ma fille, j'aime Dieu. Tu seras ma soeur, comme Didier est mon frère. À l'oeuvre! Il ne doit pas s'éveiller dans la maison de mon père!

Avec une vigueur dont nul n'aurait pu la croire capable, surtout en ce moment où elle venait de quitter le lit où la clouait la fièvre, elle souleva les épaules de Didier et fit signe à Marie de soulever les pieds.

Marie obéit passivement, comme un enfant qui suit, sans les discuter, les ordres de son maître.

La couverture fut passée sous le corps de Didier, les deux jeunes filles la prenant par les quatre coins, comme une civière, enlevèrent leur vivant fardeau.

Elles fléchissaient sous le poids. Néanmoins, elles s'engagèrent résolument dans les longs corridors de La Tremlays.

De toutes parts, on entendait les rires et les chants des Loups qui, par bonheur, sérieusement occupés à boire, ne troublèrent point la retraite des deux jeunes filles.

Elles traversèrent sans obstacles les sombres galeries du château et arrivèrent au seuil de la cour, où elles déposèrent le capitaine, pour reprendre haleine.

Fleur-des-Genêts haletait et tremblait. Alix respirait doucement et ne semblait point lasse. Sa compagne la contemplait avec une admiration mêlée d'effroi.

--Qu'est-ce que cela? demanda Mademoiselle de Vaunoy en désignant un objet qui se mouvait dans l'ombre du mur.

--C'est un cheval, répondit Marie. Pendant que j'errais dans la cour, un valet du maître de La Tremlays, votre père, est venu l'attacher auprès de la porte.

--Nous n'aurons pas besoin de la clé des écuries, alors. Quant à celle de la porte extérieure, les gens de la forêt ont fait en sorte sans doute que nous puissions nous en passer. Encore un effort, ma fille!

Elles reprirent leur fardeau; après bien des tentatives inutiles; elles parvinrent à placer le capitaine sur le cheval, et Marie, qui se mit en selle, le soutint.

--Va, ma fille, dit Alix, j'ai fait ce que j'ai dû, à toi d'achever notre oeuvre en lui trouvant un asile.

Fleur-des-Genêts se pencha; mademoiselle de Vaunoy la baisa au front.

--Vous êtes bonne et généreuse, mademoiselle, murmura Marie. Merci pour lui et merci pour moi.

Les Loups avaient laissé, en effet, la porte ouverte. Alix frappa de la main la croupe du cheval, qui partit aussitôt.

--Que Dieu veille sur lui, dit-elle.

Puis elle s'assit sur le banc de pierre qui est l'accessoire obligé de toute porte bretonne.

Maître Alain, cependant, quelque peu dégrisé par l'apparition de la fille de son maître, était allé rendre compte à M. de Vaunoy du résultat négatif de l'attaque nocturne tentée contre la personne de Didier.

Le vieux majordome eut de la peine à trouver son maître. Celui-ci avait quitté son appartement aux premiers bruits de l'attaque, avait fait seller son cheval, le cheval sur lequel Fleur-des-Genêts et Didier galopent à l'heure qu'il est dans les allées de la forêt; puis, confiant dans les perfides mesures prises pour réduire les gens du roi à l'impuissance, il s'était rendu au-devant des Loups qu'il avait conduits, de sa personne, au hangar où les voitures chargées d'argent se trouvaient à couvert.

Cela fait, il comptait enfourcher son cheval et courir d'une traite jusqu'à Rennes.

Son plan, pour être extrêmement simple, n'en était que plus adroit. Didier, assassiné pendant l'attaque, passerait naturellement pour avoir succombé en défendant les fonds du fisc qui étaient à sa garde. Les Loups seuls seraient, à coup sûr, accusés de ce meurtre, et lui, Vaunoy arrivant le premier à Rennes pour porter cette nouvelle, ne serait pas le moins désolé de cette _catastrophe_ qui enlevait ainsi, à la fleur de l'âge, un jeune officier de si grande espérance.

Il n'y avait pas jusqu'à l'intrépidité connue de Didier qui ne dût ajouter une probabilité nouvelle à la version du maître de La Tremlays.

Aussi ce dernier était-il parfaitement sûr de son fait. Sa seule inquiétude ou plutôt son seul désir était désormais de mettre une couple de lieues entre lui et ses récents amis les Loups dont il avait de fortes raisons de suspecter les intentions à son égard.

Après avoir fait pendant deux heures de vains efforts pour échapper à la surveillance de ces dangereux compagnons, il s'était enfin esquivé et gagnait à tâtons la porte de la cour pour trouver son cheval, lorsque maître Alain et lui se heurtèrent dans l'ombre.

Aux premiers mots du majordome, Vaunoy fut frappé comme d'un coup de massue. Didier vivait. Tout le reste était peine perdue.

--Comment! misérables lâches! s'écria Vaunoy en blasphémant, vous n'avez pas pu! Je jure Dieu que ce coquin de Lapierre...

--Il est mort, interrompit Alain.

--Mort? Mais ce démon de capitaine s'est donc éveillé?

--Non. Mais son valet, que je n'avais pu reconnaître hier, était Jude Leker, l'ancien écuyer de Treml.

--Jude Leker! répéta Vaunoy qui fit le même raisonnement que Lapierre et en demeura écrasé, mais alors Georges Treml sait tout... et il vit!

--Ce n'est pas ma faute, reprit maître Alain; Jude Leker a été tué par les nôtres, je suis resté seul en face de ce Didier ou de ce Georges qui dormait comme une souche.

--Eh bien? Eh bien?

--Au moment où j'allais faire l'affaire, j'ai vu une personne...

--Qui? interrompit encore Vaunoy en secouant à la briser l'épaule du vieillard, qui a pu t'empêcher?

--Mademoiselle Alix de Vaunoy, votre fille, répondit le majordome.

--Ma fille! balbutia Vaunoy, Alix!

Puis se redressant tout à coup:

--Tu mens! s'écria-t-il avec fureur; tu mens ou tu te trompes. Ma fille est sur son lit. Mais, Saint-Dieu! dussé-je le frapper moi-même, je ne perdrai pas cette occasion achetée au péril de ma vie!

Il écarta violemment le vieil Alain, qui resta collé à la muraille de la galerie, et s'élança vers la chambre de Didier.

Il y avait cinq minutes à peu près qu'Alix et Fleur-des-Genêts l'avaient quittée. Le flambeau brûlait encore sur la table.

Hervé, dont la cauteleuse et prudente nature était en ce moment exaltée jusqu'au transport, enjamba les trois cadavres, et se précipita sur le lit. Le lit était vide.

--Échappé! murmura Vaunoy d'une voix étranglée.

Il arracha follement les draps du lit et les foula aux pieds dans sa fureur. Puis il s'élança, tête baissée, vers la porte.

Mais il ne passa point le seuil. Un bras de fer le saisit et le repoussa au-dedans avec une irrésistible vigueur. Vaunoy releva la tête et vit, debout devant lui, cet étrange personnage masqué de blanc qui fermait la marche des Loups dans la forêt, et dont le pauvre Jude avait admiré la merveilleuse souplesse.

Vaunoy voulut parler, le Loup Blanc lui ferma la bouche d'un geste impérieux, et entra dans la chambre à pas lents.

--Toujours du sang là où tu passes, monsieur de Vaunoy, dit-il d'une voix basse et qui vibrait profondément.

Il prit le flambeau et examina successivement les trois cadavres.

Lorsqu'il reconnut Jude, un douloureux mouvement agita les muscles de son visage, sous la blanche fourrure qui le recouvrait.

--Il avait promis de le défendre, murmura-t-il: c'était un Breton!

Puis il ajouta d'un ton mélancolique:

--Il n'y a plus que moi pour servir Treml vivant, ou chérir le souvenir de Treml mort.

--L'ami! dit à ce moment Vaunoy qui avait réussi à recouvrer quelque calme; je vous ai donné ce soir cinq cent mille livres en beaux écus, c'est bien le moins que vous me laissiez vaquer à mes affaires. Livrez-moi passage, s'il vous plaît, mon compagnon.

Le Loup Blanc secoua sa préoccupation et regarda Hervé en face, à travers les trous de son masque. Puis il se tourna vers la porte ouverte et fit un signe. Cinq ou six hommes armés se précipitèrent dans la chambre.

--À la Fosse! dit le Loup Blanc.

Vaunoy se sentit soulever de terre et une large main s'appuya sur sa bouche pour l'empêcher de crier.

Quelques minutes après, étendu sur un brancard que portaient quatre hommes, au nombre desquels il crut reconnaître deux de ses propres valets, Yvon et Corentin, masqués de fourrure, Vaunoy faisait route vers la Fosse-aux-Loups.

XXXII La chambrette

Fleur-des-Genêts soutenait de son mieux le capitaine endormi sur la selle. Elle ne voulait point s'avouer à elle-même que la fatigue l'accablait, mais elle n'était qu'une jeune fille, et ses forces défaillaient rapidement.

Par bonheur, si violent que fût le narcotique administré par maître Alain, son effet ne put résister longtemps au mouvement du cheval. Au bout de quelques minutes, les membres de Didier se raidirent et son corps entier éprouva de légères convulsions.

--Didier! s'écria joyeusement Marie, c'est moi qui vous ai sauvé!

C'était une de ces rares nuits où l'automne breton déride son sévère aspect et oublie d'agrafer son manteau de brouillards. La lune pendait, brillante, à la voûte du ciel limpide. Une fraîche brise courait entre les troncs centenaires de l'avenue, et venait à l'odorat tout imprégnée des parfums de la glandée. Les hautes cimes des chênes se balançaient avec lenteur et harmonie, secouant çà et là sur les bruyères leurs couronnes sonores.

Certes, on pourrait difficilement se figurer un réveil plus féerique que celui qui attendait Didier. Un instant le jeune capitaine crut poursuivre un rêve. Il se sentait emporté par le galop d'un cheval, et entendait vaguement à son oreille les sons d'une voix sympathique.

Mais la brise de la forêt arrivait de plus en plus froide à son front, et chassait les dernières brumes de l'opium. Il souleva enfin sa paupière alourdie, et aperçut le visage de Fleur-des-Genêts à côté du sien.

Il porta les mains à ses yeux, étonné de la persistance de ce songe bizarre. Fleur-des-Genêts écarta sa main et il fut forcé de la voir encore.

Didier aspirait fortement l'air de la nuit. La fraîcheur vivifiante de l'atmosphère et la force de sa constitution combattaient le malaise que laissait à tous ses membres l'énervante action de l'opium. Néanmoins il souffrait; son crâne pesait sur son cerveau comme un casque de plomb.

--Allons, dit-il en essayant de secouer la torpeur où il restait plongé en dépit de lui-même; ceci m'a tout l'air d'un enlèvement, dans lequel les rôles sont intervertis. Mettons pied à terre, Marie. Je ne sais, j'ai besoin de repos.

Ils avaient passé les derniers arbres de l'avenue, et le dôme de la forêt était sur leurs têtes. Marie se laissa glisser de la croupe du cheval et toucha le gazon.

Didier fit quelques pas en chancelant et s'assit au pied d'un arbre où il s'endormit aussitôt. Marie attira le cheval dans le taillis, mit la tête de Didier sur la mousse et demeura immobile.

Il était sauvé; elle était heureuse, et veillait avec délices sur son sommeil.

Un quart d'heure à peine s'était écoulé, lorsqu'elle entendit un bruit de pas dans le sentier. Elle retint son souffle et vit d'abord quatre hommes dont chacun portait le bras d'une civière, où un cinquième individu était étendu garrotté. Ces quatre hommes marchaient en silence. Ils passèrent.

Puis un sourd fracas retentit dans la direction de La Tremlays, augmentant sans cesse et approchant avec rapidité. Marie, effrayée, traîna le capitaine au plus épais des buissons.

Presque au même instant, la cohue des Loups envahit le sentier.

Ils n'allaient plus en silence et tâchant d'étouffer le bruit de leurs pas, comme lorsque le pauvre Jude les avait rencontrés quelques heures auparavant. C'était un désordre, une joie, un vacarme. Ils couraient, chantant ou devisant bruyamment. Sur leurs épaules sonnaient de gros sacs de toile tout pleins des pièces de six livres de M. l'intendant royal.

La prise était bonne; la nuit s'était passée en pillage et en orgie; c'était fête complète pour les gens de la forêt.

«Ce n'est pas péché de voler le roi!» disait le proverbe breton. Les Loups étaient contents d'eux-mêmes autant que s'ils eussent fait oeuvre pie.

L'argent qu'ils emportaient doublait de prix à leurs yeux, pour avoir été volé au fisc, leur mortel ennemi, et nous pouvons affirmer qu'aucun remords ne troublait leur conscience.

Fleur-des-Genêts tremblait. Dans cette course folle, un soubresaut pouvait jeter quelqu'un des Loups hors de la route et lui faire découvrir Didier endormi.

Or, d'après la conversation qu'elle avait entendue dans la loge entre Pelo Rouan et Yaumi, l'envoyé des Loups, elle devait croire que ces derniers en voulaient à la vie du capitaine.

Tous passèrent cependant sans encombre.

À la suite de la cohue, marchait encore ce personnage qu'on nommait le Loup Blanc dans la forêt. Loin de partager la joie de ses compagnons, il semblait triste, et courbait son visage masqué de blanc sur sa poitrine.

Lorsqu'il passa devant Fleur-des-Genêts, la jeune fille eut un mouvement de surprise et tendit le cou en avant.

--Serait-ce lui! murmura-t-elle avec émotion et frayeur; c'est impossible!

Le Loup Blanc disparut comme ses louveteaux derrière un coude de la route. Tout rentra bientôt dans le silence, et l'on n'entendit plus que la mystérieuse et fugitive chanson qui descend, la nuit, de la cime balancée des grands arbres.

Les heures s'écoulèrent. Ce fut seulement lorsque la brise, plus piquante, annonça le prochain lever du jour, que Didier secoua sa léthargie.

Il était perclus et glacé. Ses membres raidis refusaient de se mouvoir.

Marie entraîna Didier qui, vaincu qu'il était par son engourdissement, n'avait plus ni volonté ni force. Tous deux se mirent en selle et le cheval galopa dans la direction du carrefour de Mi-Forêt.

À une centaine de pas de la loge, Marie mit pied à terre.

Elle approcha doucement. La porte était ouverte.

--Mon père! appela-t-elle.

Personne ne répondit.

--Il n'est pas là! pensa la jeune fille avec joie. Dieu soit loué!

Elle revint à la rencontre du capitaine dont elle soutint la marche chancelante. Ils entrèrent et franchirent la salle basse où nous avons assisté à l'entrevue de Jude et de Pelo Rouan, puis Marie ouvrit la porte de la chambre à Didier qui ne pouvait plus se soutenir.

Elle n'avait pas aperçu, en traversant la loge, deux yeux rouges briller derrière le tas de paille qui servait de couche à Pelo Rouan. Pendant qu'elle passait, ces yeux rayonnèrent d'un plus sanglant éclat. Quand elle fut passée, ils changèrent brusquement de position et s'élevèrent de plusieurs pieds.

C'est que Pelo Rouan, qui était étendu sur la paille, venait de se dresser sur ses genoux.

--Je remercie Dieu, murmura-t-il, de m'avoir donné des prunelles de bête fauve qui voient dans la nuit. Je l'ai bien reconnu, le Français maudit! Il est là, et il y restera. Marie! pauvre petite fille!

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton de tendresse profonde, ce qui n'empêcha point Pelo Rouan de décrocher le vieux mousquet suspendu au mur et d'y couler deux balles sur une copieuse charge de poudre.

Cela fait, il visita fort attentivement la batterie et se glissa hors de la loge.

Il n'alla pas loin: il grimpa sans bruit le long du tronc droit et lisse d'un bouleau planté devant la fenêtre de Marie et dont les branches passaient par-dessus la loge.

Il s'assit sur l'une de ces branches, de telle façon que, caché par le tronc, il pouvait plonger son regard dans l'intérieur de la chambre de Marie.

En ce moment, Fleur-des-Genêts vint ouvrir sa fenêtre. L'âme de Pelo Rouan passa dans ses yeux. Le ciel à l'orient prenait une teinte rosée.

Marie fit d'abord ce qu'elle faisait chaque matin. Elle s'agenouilla, joignit ses petites mains blanches sur l'appui de la croisée et dit sa prière à Notre-Dame de Mi-Forêt.

Le jour naissait. Les oiseaux chantaient.

La chambrette de Fleur-des-Genêts était un nid, tout frais et tout gracieux, pris sur la largeur de la sombre pièce où couchait le charbonnier. Les murs en étaient blancs et parsemés de bouquets de fumeterre, jolie fleur qui, selon l'antique croyance des gens de la forêt, a la propriété de chasser la fièvre.

Vis-à-vis de la fenêtre un petit lit de chêne noir, sans pieds ni rideaux, donnait à la cellule un aspect de virginale austérité.

Au-dessus du lit il y avait un pieux trophée, formé d'un bénitier de verre, d'une image taillée de Notre-Dame et d'une branche de laurier-fleur, bénite le saint dimanche des Rameaux, à la paroisse de Liffré.

Didier était affaissé sur le sol au pied du lit. Marie se remit à genoux. Didier ne dormait pas; il la contemplait avec tendresse et respect.

Le jour grandissait. Jusqu'alors Pelo Rouan n'avait rien pu distinguer dans la chambrette. Il aperçut enfin les lignes du profil de Didier et arma son mousquet.

--Qu'est-ce que cela? dit tout à coup Marie en s'emparant de la médaille que mademoiselle de Vaunoy avait passée au cou du capitaine.

Didier prit la médaille, et ses traits exprimèrent un étonnement.

--Ce que c'est? répondit-il avec lenteur; ce sont mes titres et parchemins, Marie. C'est, du moins, je l'ai toujours pensé, le signe qu'une pauvre femme, ma mère, mit à mon cou en m'exposant à la charité des passants. Mais ne parlons pas de cela, ma fille. Je croyais l'avoir perdue; je la cherchais en vain depuis un an. Il y a de la magie dans ce qui s'est passé cette nuit!

Marie regardait toujours la médaille.

--C'est singulier! dit-elle enfin; j'en ai une toute pareille. Elle enleva rapidement le cordon qui retenait la médaille au cou de Didier, et, tirant en même temps la sienne, elle s'élança vers la croisée afin de comparer.

Pelo Rouan, qui depuis cinq minutes guettait le moment où Marie cesserait de se trouver entre lui et le capitaine, mit en joue.

Il était le meilleur tireur de la forêt et c'est tout au plus si on aurait pu mesurer quinze pas entre le canon de son arme et le coeur de Didier.

--Elles sont pareilles! s'écria Marie avec une joie d'enfant, toutes pareilles!

Pelo Rouan tenait la poitrine du capitaine au bout de son mousquet; il allait presser la détente.

Le cri de Marie détourna son attention, et son regard tomba sur les deux médailles.

Il jeta son fusil, qui de branche en branche dégringola bruyamment jusqu'à terre: un cri s'étouffa dans sa gorge.

Marie leva la tête, aperçut son père et resta terrifiée.

Par un premier mouvement tout instinctif, elle voulut se rejeter en arrière et fermer la croisée, mais Pelo Rouan l'arrêta d'un geste impérieux et mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.